La perception humaine de l’espace tridimensionnel repose sur une alchimie complexe orchestrée par le système nerveux central à partir de signaux bidimensionnels captés par les rétines. L’autostéréogramme constitue l’une des démonstrations les plus spectaculaires de cette architecture cognitive, révélant la capacité du cortex cérébral à extraire une profondeur volumétrique à partir d’une seule image plane apparemment chaotique ou répétitive.
Autostéréogramme
1. Définition concise
Un autostéréogramme est une image bidimensionnelle conçue pour susciter une illusion visuelle de profondeur tridimensionnelle au sein du système visuel humain sans l’intermédiaire d’un dispositif optique externe tel qu’un stéréoscope ou des lunettes polarisées. En dissociant intentionnellement les mécanismes physiologiques d’accommodation oculaire et de vergence binoculaire, l’image force le cerveau à fusionner des motifs récurrents présentant de subtiles variations spatiales.
Sur le plan psychophysique, cette entité visuelle encode une carte de profondeur numérique dans la périodicité horizontale d’un motif de surface ou d’une texture de bruit aléatoire. Dès lors que l’observateur aligne correctement ses axes visuels en deçà ou au-delà du support matériel, les cellules binoculaires de l’écorce cérébrale traitent les infimes décalages horizontaux comme des indices de disparité rétinienne naturelle. Il en résulte l’émergence soudaine d’une scène sculptée dans l’espace subjectif, phénomène désigné sous le nom de stéréopsie cyclopéenne.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable « autostéréogramme » est un composé néologique formé à partir de racines lexicales grecques anciennes et de morphèmes savants internationaux. Le préfixe auto- est dérivé du grec ancien αὐτός (autós), qui signifie « soi-même » ou « propre », soulignant ici l’autonomie du support qui ne requiert nul appareil optique annexe pour produire son effet stéréoscopique.
Le deuxième segment dérive de στερεός (stereós), terme signifiant « solide », « ferme » ou « tridimensionnel », qui a historiquement fourni la base conceptuelle de la stéréoscopie au XIXe siècle. Le suffixe -gramme provient quant à lui de γράμμα (grámma), désignant une « lettre », un « écrit » ou une « représentation graphique ». L’apparition formelle de l’anglais autostereogram dans la littérature scientifique remonte aux travaux pionniers du neurophysiologiste Christopher Tyler à la fin des années 1970, avant d’être transposée fidèlement dans le lexique académique francophone au début des années 1990 pour désigner les représentations stéréoscopiques à image unique.
3. Prononciation et forme grammaticale
Dans la langue française contemporaine, le terme autostéréogramme est un substantif masculin. Sa transcription phonétique normalisée selon l’Alphabet Phonétique International (API) est /o.to.ste.ʁe.ɔ.ɡʁam/. Au pluriel, il prend la marque orthographique régulière pour devenir « des autostéréogrammes » (/o.to.ste.ʁe.ɔ.ɡʁam/).
Dans les contextes d’usage spécialisé, il s’emploie principalement au sein de syntagmes nominaux nominatifs ou prépositionnels (par exemple : « l’examen de la stéréopsie par autostéréogramme », « un autostéréogramme à points aléatoires »). L’adjectif correspondant est « autostéréoscopique », souvent attribué aux dispositifs d’affichage modernes capables de restituer le relief sans port de lunettes dédiées.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender le fonctionnement d’un autostéréogramme, il est impératif de comprendre le couplage réflexe qui unit normalement la vergence et l’accommodation au sein de la vision humaine. En vision diurne standard, lorsque l’œil regarde un objet situé à une distance donnée, deux ajustements moteurs s’opèrent de manière synchrone : les cristallins ajustent leur courbure optique pour focaliser l’image nette sur la fovéa (l’accommodation), tandis que les globes oculaires pivotent vers l’intérieur pour diriger leurs lignes de visée respectives vers le point unique d’intérêt (la vergence). Ce réflexe de syncinésie vergence-accommodation garantit simultanément la netteté et la fusion sensorielle d’un monde perçu comme unifié.
L’autostéréogramme contraint le système visuel à rompre violemment ce couplage automatique. L’observateur doit maintenir son accommodation focale rigoureusement calée sur le plan physique de l’image (le papier ou l’écran) pour que les micro-motifs restent nets, tout en modifiant sa vergence oculaire. En vision parallèle (dite divergente), les axes oculaires adoptent un parallélisme relatif dirigé vers un point situé virtuellement loin derrière la feuille ; l’œil gauche fixe alors une zone du motif tandis que l’œil droit fixe la répétition adjacente de ce même motif. À l’inverse, en vision croisée, les axes optiques convergent vers un point spatial situé en avant de l’image physique.
Lorsque cette dissociation posturale oculaire est maintenue, les centres d’intégration du cortex visuel primaire (aire V1) et secondaire (aire V2) comparent les images perçues par chaque fovéa. Le cerveau identifie les similitudes de configuration et interprète les minuscules écarts de distance entre les segments du motif répété comme une disparité binoculaire horizontale. Si un sous-motif est légèrement plus rapproché de son voisin que la fréquence de base générale, le système calcule une disparité croisée et projette perceptuellement cette région géométrique vers l’avant. Si l’écart est supérieur, la région paraît s’enfoncer en profondeur relative.
Ce processus computationnel s’effectue sans qu’aucun indice monoculaire de profondeur ne soit fourni au regard. Il n’existe dans l’image plane ni ombrage, ni perspective linéaire, ni gradient de texture usuel susceptible d’informer le système cognitif de la présence d’une silhouette. La forme volumétrique n’existe virtuellement qu’au niveau du traitement cortical binoculaire, illustrant de manière saisissante l’autonomie fonctionnelle du traitement pré-attentif de la disparité rétinienne.
5. Développement historique
L’histoire de l’autostéréogramme prend racine dans les investigations fondamentales menées au XIXe siècle sur la vision stéréoscopique. En 1838, le savant britannique Charles Wheatstone invente le premier stéréoscope à miroirs, établissant de manière irréfutable que la fusion de deux dessins géométriques plans pris sous des angles légèrement décalés engendre la sensation de relief. Peu après, David Brewster conçoit un modèle réfractif à lentilles plus maniable et observe fortuitement l’« illusion du papier peint » (wallpaper effect) : en fixant un motif répétitif mural avec les yeux défocalisés, l’observateur voit flotter des plans virtuels devant ou derrière le mur matériel.
Au cours des années 1950 et 1960, le chercheur hongro-américain Béla Julesz, officiant aux Bell Laboratories, bouleverse la psychologie de la perception en créant les stéréogrammes à points aléatoires (Random Dot Stereograms ou RDS). Jusqu’alors, la communauté scientifique présumait que la reconnaissance d’objets, de formes ou de contours monoculaires précédait obligatoirement l’extraction stéréoscopique de la profondeur. À l’aide d’ordinateurs primitifs, Julesz génère deux matrices distinctes de pixels noirs et blancs distribués aléatoirement, identiques en tout point hormis un carré central décalé de quelques pixels sur l’une d’elles. Vues au stéréoscope, ces deux textures informes fusionnent pour faire émerger un carré flottant en lévitation. Julesz baptise cette perception exempte de repères sémantiques la « vision cyclopéenne ».
L’étape décisive vers l’autostéréogramme moderne est franchie en 1979 par le psychologue et visionnaire Christopher Tyler, collaborateur de Julesz au Smith-Kettlewell Eye Research Institute de San Francisco. Tyler a l’intuition mathématique géniale de condenser les deux images stéréoscopiques distinctes de Julesz au sein d’une matrice texturée unique. En programmant une séquence de décalages répétitifs de bandes de bruit aléatoire, Tyler crée le Single-Image Random-Dot Stereogram (SIRDS). Pour la première fois, la vision cyclopéenne devient accessible sur un support unique, sans recourir à aucun artifice mécanique ou lunette spéciale.
Au tournant des années 1990, des graphistes et programmeurs informatiques, notamment Tom Baccei et Cheri Smith avec leur société N.E. Thing Enterprises, appliquent ces principes mathématiques à des textures artistiques complexes en couleurs, popularisant le procédé sous la marque mondiale « Magic Eye » (publié sous le titre « L’Œil Magique » en France). Le genre devient un raz-de-marée culturel planétaire, colonisant les albums de jeunesse, les affiches urbaines et les manuels scolaires, tout en fournissant aux laboratoires de neurosciences un outil précieux pour quantifier les dynamiques temporelles de la fusion binoculaire.
6. Fondements théoriques
L’analyse cognitive de l’autostéréogramme s’appuie sur la théorie de la vision computationnelle formulée originellement par David Marr et Tomaso Poggio à la fin des années 1970. Selon le modèle de Marr, la vision n’est pas un enregistrement photographique passif mais un traitement hiérarchique de l’information en plusieurs stades : l’esquisse primitive (primal sketch), le modèle 2,5D, puis la représentation tridimensionnelle invariante. L’autostéréogramme court-circuite l’identification des objets à l’étape de l’esquisse primitive et force les mécanismes du modèle 2,5D à s’échafauder uniquement sur la résolution du « problème de la mise en correspondance » (correspondence problem).
Ce problème algorithmique fondamental réside dans la tâche imposée au système visuel : déterminer quel élément microscopique de l’hémirétine gauche coïncide avec un élément similaire sur l’hémirétine droite au milieu de milliers de pixels identiques disséminés. Marr et Poggio ont postulé que le cortex applique deux contraintes mathématiques strictes pour éviter une infinité d’interprétations erronées : la contrainte d’unicité (un point physique donné ne peut correspondre qu’à un seul point dans l’autre œil) et la contrainte de continuité spatiale (le monde physique étant constitué de surfaces lisses, la profondeur varie graduellement sauf au niveau des arêtes franches).
Sous le prisme des neurosciences contemporaines, ces contraintes sont résolues par des réseaux neuronaux compétitifs et coopératifs situés dans les aires corticales striées et extrastriées. Les neurones binoculaires accordés à la disparité (cellules dites Tuned Excitatory, Tuned Inhibitory, Near et Far) agissent comme des filtres spatio-temporels. Dans un autostéréogramme, ces populations de neurones oscillent brièvement dans un état métastable avant d’atteindre un état d’attraction stable où l’ambiguïté s’effondre brusquement, générant l’accès conscient au percept volumétrique.
7. Composants clés, types et dimensions
L’architecture d’un autostéréogramme et ses différentes modalités d’expression s’articulent autour de caractéristiques structurelles et de typologies méthodologiques précises :
- Autostéréogrammes à points aléatoires (SIRDS) : Constitués exclusivement de bruit granulaire noir et blanc ou de pixels chromatiques non ordonnés, ils ne comportent aucun dessin figuratif reconnaissable sur le plan 2D. Ils offrent l’expérience stéréoscopique la plus pure sur le plan psychophysique.
- Autostéréogrammes à motifs répétés (SIS ou Wallpaper) : Utilisent des motifs picturaux figuratifs (icônes, photographies miniaturisées, textures ornementales) dupliqués périodiquement sur l’axe horizontal. Les variations morphologiques imperceptibles du motif produisent le relief sous-jacent.
- Carte de profondeur (Depth Map) : Image en niveaux de gris où chaque nuance représente la coordonnée z (l’éloignement par rapport à l’observateur). Les zones blanches représentent généralement les structures les plus proches de l’œil, tandis que les zones noires figurent le fond spatial.
- Période ou pas de répétition : Intervalle spatial horizontal séparant deux occurrences du motif de base. Cette largeur est directement calibrée sur l’écart interpupillaire moyen pour déterminer le degré d’effort de vergence requis.
- Mode de vision divergente (parallèle) : Modalité prédominante dans les publications grand public où les yeux regardent « au travers » de l’image. Le relief apparaît alors conformément à la carte de profondeur originale.
- Mode de vision convergente (croisée) : Modalité où les axes oculaires se croisent devant le plan de l’image. Utilisée pour des figures spécifiques, elle inverse la perception du relief si l’image a été encodée pour la vision parallèle (les creux deviennent des bosses).
8. Exemples et cas illustratifs
Pour matérialiser la dynamique cognitive de l’autostéréogramme, examinons l’expérience vécue par un sujet naïf confronté à une composition texturée représentant un champ de fleurs multicolores. Lors des premières secondes d’observation, l’attention visuelle est captée par la surface 2D : le sujet distingue des pétales, des tiges et un agencement d’éléments décoratifs répétés environ tous les trois centimètres. Les fovéas se fixent sur la planéité du papier, le système accommodatif est stable et le relief est rigoureusement plat.
Lorsque le sujet applique délibérément la consigne de divergence (par exemple en fixant mentalement un point situé un mètre derrière la feuille tout en maintenant ses yeux détendus), les motifs commencent à se dédoubler sous l’effet d’une diplopie physiologique passagère. Soudainement, après un temps de latence qui varie entre quelques secondes et plusieurs minutes, le mécanisme de capture stéréoscopique opère. Les marguerites et les tulipes planes semblent disparaître en tant que telles pour laisser place à un dinosaure volumétrique parfaitement modélisé, doté de contours nets et flottant dans un espace creux d’une profondeur apparente de vingt centimètres.
Un autre cas paradigmatique concerne les tests cliniques de dépistage pédiatrique. Présenté à un enfant âgé de quatre ans, un autostéréogramme figurant une silhouette géométrique simple permet d’observer la réaction motrice immédiate du regard : dès que la forme cyclopéenne est extraite, l’enfant tend spontanément la main pour tenter de toucher l’objet flottant au-dessus de la page. Cette réaction corrobore de façon tangible l’accès à une perception volumétrique unifiée, totalement disjointe de la sémiotique visuelle plane.
9. Mesure et évaluation
La capacité d’un sujet à percevoir un autostéréogramme constitue un outil psychophysique de premier ordre pour évaluer l’acuité stéréoscopique, couramment quantifiée en secondes d’arc (« ). Une vision stéréoscopique normale présente un seuil de discrimination de la disparité binoculaire compris entre 20 et 40 secondes d’arc, permettant d’apprécier de minuscules variations spatiales.
En pratique ophtalmologique et orthoptique, les stéréotests dérivés de ces principes (tels que le test TNO à points aléatoires ou le stéréotest de Lang) permettent de mesurer objectivement plusieurs paramètres fonctionnels :
- Le temps de latence de capture : Délai chronométré entre l’exposition initiale à la texture aléatoire et la verbalisation par le patient de la forme révélée. Une latence prolongée traduit une difficulté d’intégration corticale ou une flexibilité fusionnelle altérée.
- Le seuil absolu de disparité : Déterminé en diminuant progressivement l’amplitude des décalages de pixels sur une série d’autostéréogrammes de difficulté croissante jusqu’à disparition de la reconnaissance de la forme.
- La stabilité binoculaire dynamique : Capacité à maintenir le percept tridimensionnel stable lors de légères saccades oculaires ou de micro-mouvements de la tête.
- La symétrie fonctionnelle vergentielle : Évaluation comparative de l’aptitude à résoudre des autostéréogrammes encodés en divergence versus en convergence, mettant en lumière d’éventuels spasmes accommodatifs ou insuffisances de vergence.
10. Applications et portée pratique
Au-delà de leur diffusion ludique et artistique, les autostéréogrammes occupent une place significative dans divers domaines de la santé visuelle, des neurosciences cognitives et de l’ingénierie ergonomique :
En orthoptie et en thérapie visuelle comportementale, ils sont fréquemment prescrits comme exercices gymniques pour rééduquer la dissociation accommodation-vergence. Les patients présentant une insuffisance de convergence ou un excès d’accommodation peuvent, par une pratique guidée, apprendre à détendre leur système ciliaire tout en modulant précisément le tonus de leurs muscles droits médiaux et latéraux. Cette gymnastique neuromusculaire s’avère bénéfique pour réduire la fatigue visuelle (asthénopie) provoquée par l’exposition prolongée aux écrans d’ordinateurs.
Dans l’ingénierie contemporaine, les algorithmes sous-jacents aux autostéréogrammes ont servi de tremplin mathématique à la conception des écrans autostéréoscopiques 3D modernes, aujourd’hui déployés dans l’imagerie médicale chirurgicale, les simulateurs de vol militaire et les consoles de jeux vidéo nomades. Ces écrans emploient des réseaux de microlentilles ou des barrières de parallaxe pour projeter directement des perspectives décalées vers chaque œil sans exiger d’effort accommodatif anormal de la part de l’utilisateur.
Sur le plan pédagogique et muséographique, l’autostéréogramme demeure un média de vulgarisation irremplaçable pour faire expérimenter au grand public la matérialité subjective de la perception. Il démontre empiriquement que la réalité perçue n’est pas une copie passive de l’environnement physique mais une reconstruction computationnelle active façonnée par les circuits corticaux.
11. Recherche et données empiriques
Le demi-siècle écoulé depuis les découvertes de Tyler a donné lieu à une littérature abondante en neurobiologie de la vision et en imagerie cérébrale fonctionnelle. Les travaux pionniers menés par Gian Poggio sur les primates éveillés ont démontré l’existence de neurones individuels dans l’aire visuelle V2 réagissant vigoureusement à des figures définies par des stéréogrammes à points aléatoires, alors que ces mêmes neurones demeurent totalement silencieux lorsqu’une texture monoculaire identique défile devant un œil occlus.
Avec l’essor de l’IRM fonctionnelle (IRMf) et de la magnétoencéphalographie (MEG) chez l’humain, des chercheurs comme Welchman, DeAngelis ou Kourtzi ont précisé la chronométrie cérébrale de la stéréopsie cyclopéenne. Il a été démontré que l’extraction précoce de la disparité s’initialise dans l’aire V1 en moins de 100 millisecondes, mais que la ségrégation de la figure volumétrique par rapport à son arrière-plan exige une boucle réentrante impliquant les aires visuelles dorsales (notamment V3B et l’aire intrapariétale) ainsi que les voies ventrales (complexe occipital latéral) vers 180 à 250 millisecondes.
D’autres études cliniques longitudinales conduites par Dennis Levi et Robert Hess sur l’amblyopie chez l’adulte ont réfuté le dogme d’une période critique définitivement close. En soumettant des sujets amblyopes profonds à des entraînements perceptifs intensifs basés sur des stimulations de disparité binoculaire dérivées des autostéréogrammes, ces chercheurs ont mis en évidence une plasticité cérébrale résiduelle remarquable, restaurant la stéréopsie fonctionnelle chez des individus jusqu’alors considérés comme définitivement aveugles au relief.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La réception et l’appropriation des autostéréogrammes reflètent des interactions fascinantes entre technologie graphique, culture visuelle et caractéristiques neurobiologiques au sein des populations humaines. Durant la décennie 1990, l’engouement massif pour les livres d’illusions tridimensionnelles a constitué un phénomène transnational sans précédent, touchant simultanément l’Amérique du Nord, l’Europe occidentale, l’Asie de l’Est et l’Amérique latine.
Néanmoins, les réactions comportementales face à ces stimuli varient sensiblement en fonction du niveau de familiarité avec les codes de représentation iconique. Des études transculturelles en psychologie cognitive ont relevé que les populations hautement alphabétisées et habituées dès l’enfance aux médias imprimés et aux illusions géométriques parviennent souvent plus vite à suspendre volontairement leur fixation fovéale standard que des sujets issus de cultures à tradition purement orale, ces derniers manifestant initialement une plus grande résistance à rompre l’ancrage sensoriel de l’image matérielle.
Sur le plan épidémiologique universel, la prévalence de la cécité stéréoscopique (l’incapacité constitutionnelle à percevoir le relief binoculaire) est remarquablement stable à travers tous les groupes humains, se situant invariablement entre 3 % et 10 % de la population générale, indépendamment de toute composante géographique ou ethnique. Ce constat souligne l’ancrage profondément biologique et phylogénétique des circuits corticaux dédiés au calcul de la disparité.
13. Critiques, débats et limites
En dépit de leur popularité et de leur pertinence scientifique, les autostéréogrammes font l’objet de réserves méthodologiques et de controverses tant médicales que théoriques :
La critique la plus fréquente émane de la sphère ophtalmologique et concerne l’asthénopie induite par la pratique forcée de la divergence binoculaire. Chez des individus prédisposés ou présentant des hétérophories non diagnostiquées, l’effort répété pour casser le réflexe vergence-accommodation peut provoquer des céphalées frontales, des vertiges visuels, des spasmes ciliaires durables ou une décompensation hétérophorique entraînant une diplopie gênante. Les cliniciens mettent régulièrement en garde contre une auto-médication visuelle inconsidérée.
Sur le versant théorique, un débat épistémologique a longtemps opposé les tenants d’un modularisme computationnel strict (fidèles à l’approche de Marr) et les partisans de l’écologie de la perception incarnée inspirée de James J. Gibson. Ces derniers soulignent que l’autostéréogramme constitue un artefact perceptif hautement artificiel, fondé sur une immobilité oculaire et posturale anormale. Selon l’école gibsonienne, la perception naturelle de la troisième dimension s’effectue dynamiquement par le flux optique, le parallaxe de mouvement et l’exploration écologique de l’environnement, autant de facteurs totalement absents de la contemplation statique d’une feuille imprimée.
Enfin, la présence incompressible d’une fraction significative de la population incapable d’accéder au relief (stéréocécité congénitale, micro-strabismes, anisométropies non corrigées) pose la question de l’inclusivité de ce médium lorsqu’il est employé à des fins d’évaluation cognitive ou de communication publique.
14. Termes connexes et distinctions
L’autostéréogramme s’insère au carrefour de plusieurs concepts voisins de la physique optique et de la psychologie sensorielle qu’il importe de discriminer rigoureusement :
- Stéréogramme traditionnel : Paire d’images distinctes présentées côte à côte, nécessitant impérativement un appareil optique séparateur (stéréoscope de Wheatstone ou de Brewster) pour empêcher chaque œil de voir l’image destinée à l’autre. L’autostéréogramme se distingue fondamentalement par l’intégration des deux flux d’information sur un support unique sans appareillage optique.
- Anaglyphe : Image unique combinant deux vues stéréoscopiques filtrées par des couleurs complémentaires (ordinairement rouge et cyan). Contrairement à l’autostéréogramme qui repose sur la divergence naturelle des yeux, l’anaglyphe requiert des lunettes à filtres colorés pour acheminer chaque perspective à l’œil idoine.
- Hologramme : Enregistrement photographique des figures d’interférence lumineuse issues d’un faisceau laser. L’hologramme restitue un front d’onde électromagnétique réel dans l’espace physique, avec un parallaxe de mouvement intégral sous tous les angles d’observation, alors que l’autostéréogramme n’offre qu’un relief illusoire et fixe généré par décalage horizontal interne.
- Diplopie : Trouble visuel caractérisé par la perception de deux images décalées d’un objet unique. Tandis que la diplopie pathologique résulte d’un dysfonctionnement oculomoteur, la diplopie physiologique volontaire est l’outil transitoire utilisé pour enclencher la fusion de l’autostéréogramme.
- Stéréoblindness (Cécité stéréoscopique) : Condition neurologique ou réfractive caractérisée par l’absence d’extraction de la disparité binoculaire, privant définitivement le sujet de la perception de l’autostéréogramme.
15. Synthèse et points clés
L’autostéréogramme incarne l’une des validations expérimentales les plus saisissantes des capacités de traitement computationnel du cortex cérébral humain. En dissimulant une carte de disparité horizontale sous une trame périodique ou un bruit stochastique, il réussit à tromper le système visuel et à susciter une sensation de volume en l’absence totale de contours ou d’indices monoculaires.
Né des recherches pionnières de Béla Julesz sur la vision cyclopéenne et formalisé par Christopher Tyler sous la forme de matrices à image unique, il s’est imposé tant comme phénomène culturel que comme paradigme expérimental indispensable à l’étude des neurones accordés à la disparité dans le cortex extrastrié. Sa visualisation nécessite une dissociation posturale active entre l’accommodation cristallinienne et la vergence oculaire, une compétence neuromotrice qui trouve des débouchés thérapeutiques précieux en rééducation orthoptique.
Malgré les limites inhérentes à la fatigue oculaire qu’il peut provoquer et l’exclusion physiologique des personnes atteintes de strabisme ou d’amblyopie, l’autostéréogramme demeure une passerelle fascinante entre l’illusionnisme graphique et les fondements neurophysiologiques de notre perception de la réalité tridimensionnelle.
Références
- Julesz, B. (1971). Foundations of Cyclopean Perception. The University of Chicago Press.
- Marr, D., & Poggio, T. (1979). A computational theory of human stereo vision. Proceedings of the Royal Society of London. Series B. Biological Sciences, 204(1156), 301–328. https://doi.org/10.1098/rspb.1979.0029
- Tyler, C. W. (1990). Sensory processing of binocular disparity. Dans I. D. Howard (Éd.), Binocular Vision and Stereopsis (p. 251–288). Oxford University Press.
- Tyler, C. W., & Clarke, M. B. (1990). The autostereogram. Stereoscopic Displays and Applications, SPIE Proceedings, 1256, 182–197. https://doi.org/10.1117/12.19942
- Wheatstone, C. (1838). Contributions to the physiology of vision.—Part the first. On some remarkable, and hitherto unobserved, phenomena of binocular vision. Philosophical Transactions of the Royal Society of London, 128, 371–394. https://doi.org/10.1098/rstl.1838.0019