L’exploration des orientations humaines contemporaines révèle une diversité phénoménologique bien plus vaste que les schémas dyadiques traditionnels. L’autosexualité émerge à la croisée de la sexologie clinique, de la psychologie différentielle et des théories queers comme une modalité affective et érotique singulière, où l’attirance sexuelle d’un individu s’adresse préférentiellement ou exclusivement à sa propre personne. Longtemps reléguée au rang de simple comportement masturbatoire ou pathologisée sous le prisme du narcissisme primaire, cette orientation interroge en profondeur les paradigmes relationnels et invite à reconsidérer la nature même du désir sexuel.
L’autosexualité
1. Définition concise
L’autosexualité désigne une orientation ou une configuration érotique caractérisée par une attirance sexuelle éprouvée envers soi-même, soit de manière prédominante, soit de façon exclusive. Dans cette perspective, la satisfaction, le désir et l’investissement libidinal ne requièrent pas nécessairement de partenaire externe pour se manifester ou s’accomplir pleinement.
Sur le plan psychologique et sexologique, l’autosexualité transcende la simple pratique de l’autoérotisme ou de la masturbation récréative. Alors que l’acte autoérotique constitue un comportement physiologique universellement partagé à des degrés divers, l’autosexualité implique une composante identitaire et subjective profonde : le sujet constitue son propre objet de fantasme, d’attachement sensuel et de valorisation érotique. L’individu autosexuel se perçoit lui-même comme une source intrinsèque et suffisante d’excitation et d’épanouissement intime.
Ce concept s’articule fréquemment sur un continuum incluant l’autoromantisme, où la dimension émotionnelle, romantique et affective est également orientée vers sa propre personne. L’autosexualité bouscule ainsi l’axiome voulant que l’attraction sexuelle soit invariablement allosexuelle — c’est-à-dire polarisée vers autrui —, offrant une grille de lecture autonome pour comprendre les individus qui ressentent peu ou pas d’attirance envers des partenaires externes, tout en maintenant une vie érotique riche et auto-dirigée.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable autosexualité est un néologisme savant issu de l’agrégation de deux racines étymologiques distinctes : le préfixe grec autos (αὐτός), signifiant « soi-même », « par soi-même » ou « propre », et le substantif d’origine latine sexualitas, dérivé du verbe secare (« couper », « diviser »), qui a donné naissance en français moderne à la notion de sexualité en tant qu’ensemble des phénomènes structurant la vie reproductive, affective et érotique.
Sur le plan historique et sémantique, le concept découle directement des travaux du médecin et sexologue britannique Havelock Ellis, qui forge à la fin du XIXe siècle (1898) le terme d’auto-erotism (autoérotisme) pour désigner les manifestations physiologiques et psychiques de la pulsion sexuelle qui s’éveillent spontanément sans impulsion extérieure directe. Plus tard, au cours du XXe siècle, les théoriciens de la psychologie clinique et les pionniers des études sur le genre ont fait évoluer ce lexique : le passage de la notion descriptive de « comportement autoérotique » au concept identitaire d’« autosexualité » s’est opéré pour distinguer une orientation structurelle d’une simple modalité technique de soulagement physiologique.
Dans la littérature francophone, le terme a été intégré par calque linguistique direct de l’anglais autosexuality, conservant sa morphologie savante et s’alignant sur la taxonomie des orientations sexuelles modernes (hétérosexualité, homosexualité, bisexualité, pansexualité, asexualité).
3. Prononciation et forme grammaticale
En français standard, le terme autosexualité se prononce phonétiquement /o.to.sɛk.sɥa.li.te/. Il s’agit d’un nom commun féminin invariable au pluriel dans son usage abstrait, bien que le pluriel régulier autosexualités puisse être employé dans la recherche qualitative pour désigner la pluralité des expériences vécues.
Le champ lexical comprend également :
- Autosexuel (adjectif masculin, /o.to.sɛk.sɥɛl/) et autosexuelle (adjectif féminin, /o.to.sɛk.sɥɛl/) : qualifie ce qui relève de cette orientation ou la personne qui s’y identifie.
- Autosexuel(le) (substantif) : désigne une personne dont l’orientation érotique principale est dirigée vers elle-même.
- Autoromantique (adjectif et substantif) : caractérise l’orientation affective et relationnelle complémentaire.
Dans les contextes académiques et cliniques, le terme est employé comme un substantif non gradué lorsqu’il désigne une catégorie d’orientation, mais il peut s’employer de façon scalaire dans la psychométrie moderne pour traduire l’intensité d’un trait ou d’une dimension psychosexuelle (par exemple : « présenter un niveau marqué d’autosexualité »).
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender l’autosexualité avec rigueur, il est indispensable de la distinguer des modèles conventionnels de la sexualité humaine, historiquement dominés par le postulat « allosexuel ». L’allosexualité désigne la propension à éprouver de l’attirance sexuelle pour d’autres individus. Le paradigme dominant présume que le désir sexuel est fondamentalement relationnel, interpersonnel et tourné vers un objet externe. L’autosexualité remet en question cette prémisse fondamentale en affirmant la légitimité psychique d’un investissement pulsionnel orienté vers le soi.
L’autosexualité ne doit pas être réduite à un palliatif ou à une forme de repli par défaut. Pour une personne autosexuelle, la solitude érotique ne découle pas d’un déficit de compétences sociales, d’une anxiété relationnelle ou d’un échec à séduire un partenaire. Au contraire, elle représente l’état optimal de déploiement du plaisir. Le sujet ressent une réelle attirance esthétique, sensuelle et érotique pour son propre corps, ses propres sensations et son monde imaginaire. Le contact avec autrui peut être perçu comme redondant, distrayant, voire encombrant au regard de l’intensité et de l’intimité éprouvées dans le rapport à soi.
Sur le spectre de l’asexualité, l’autosexualité occupe une place singulière. De nombreuses taxonomies queers et sexologiques contemporaines situent l’autosexualité sous l’égide de la « nébuleuse asexuelle » (le spectre *ace*). En effet, vis-à-vis des partenaires externes, une personne autosexuelle peut manifester une absence totale d’attirance allosexuelle (se comportant ainsi comme asexuelle d’un point de vue interpersonnel), tout en conservant une libido puissante et active focalisée sur elle-même. Pour d’autres auteurs, l’autosexualité constitue une orientation à part entière, au même titre que l’hétérosexualité ou l’homosexualité, car elle possède son propre vecteur d’attirance dirigée, son propre objet érotique (le soi) et ses propres dynamiques de gratification.
Enfin, les limites de l’autosexualité englobent des configurations mixtes. Certains individus s’identifient comme gray-autosexuels ou allosexuels-autosexuels, maintenant une capacité d’attirance pour autrui tout en conservant une composante autosexuelle majeure et indispensable à leur équilibre psychique. L’orientation n’est donc pas nécessairement exclusive, mais elle pose l’autonomie érotique comme une fin en soi plutôt que comme une simple étape transitoire.
5. Évolution historique
L’histoire de l’autosexualité s’inscrit dans l’évolution générale de la nosographie psychiatrique et des études sur la sexualité humaine depuis le XIXe siècle.
À l’époque victorienne, toute manifestation sexuelle dépourvue de visée procréatrice ou dégagée du lien conjugal est stigmatisée. En 1898, Havelock Ellis publie son étude séminale sur l’autoérotisme, qu’il définit comme l’ensemble des phénomènes où le stimulus sexuel ne provient pas directement d’un objet externe. Ellis adopte une posture novatrice pour l’époque : plutôt que de criminaliser ou de médicaliser la masturbation, il la replace au sein d’une économie physiologique normale du corps humain.
Peu après, Sigmund Freud reprend le concept d’Ellis pour l’intégrer au corpus psychanalytique naissant dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle (1905). Freud postule que l’autoérotisme constitue le stade primordial et anarchique du développement psychosexuel infantile, au cours duquel les pulsions partielles recherchent une satisfaction sur le corps propre sans unification d’objet. Dans la métapsychologie freudienne, ce stade précède le narcissisme primaire, où le Moi s’unifie et devient le premier grand réservoir de la libido, avant que celle-ci ne s’investisse sur des objets extérieurs (libido d’objet). Durant la majeure partie du XXe siècle, une fixation durable ou un retour exclusif à ce fonctionnement auto-centré à l’âge adulte est considéré par la psychanalyse classique comme une régression pathologique ou un indice de structure narcissique ou psychotique.
Dans les années 1970 et 1980, le vent de la révolution sexuelle et l’émergence des mouvements féministes modifient ce regard. Des autrices et sexologues telles que Betty Dodson réhabilitent la masturbation et le rapport à son propre corps comme des actes d’émancipation politique, d’auto-connaissance et de souveraineté corporelle. En 1989, le sexologue et psychologue clinicien Bernard Apfelbaum propose d’utiliser le terme « autosexuel » dans un sens descriptif pour rendre compte de patients qui ne développent spontanément aucun désir sexuel orienté vers autrui, mais dont la vie érotique personnelle est stable et exempte de souffrance ou de blocage organique.
Avec l’avènement d’Internet au tournant du XXIe siècle et la création de communautés comme l’AVEN (Asexual Visibility and Education Network) fondée en 2001 par David Jay, les personnes expérimentant cette dissociation entre sexualité solitaire et absence d’attraction pour autrui trouvent un espace d’élaboration conceptuelle. Le mot « autosexualité » s’affranchit alors du carcan purement nosologique pour s’ériger en auto-désignation identitaire légitime.
6. Fondements théoriques
L’analyse théorique de l’autosexualité convoque plusieurs cadres conceptuels majeurs en sciences humaines et psychologiques :
1. Le modèle bidimensionnel de l’attraction sexuelle de Michael Storms (1980) :
Dans sa critique de l’échelle unidimensionnelle de Kinsey, Storms a proposé un modèle orthogonal à deux axes mesurant respectivement l’attraction envers son propre genre (homo-érotisme) et l’attraction envers l’autre genre (hétéro-érotisme). Ce croisement permet de formaliser quatre quadrants : hétérosexuel, homosexuel, bisexuel et asexuel. Les théoriciens contemporains prolongent le travail de Storms en intégrant un axe tertiaire : la directionalité vers autrui (allosexualité) versus la directionalité vers soi (autosexualité). Cela permet de concevoir une sexualité riche et active sans nécessiter d’attraction envers un quelconque genre externe.
2. La théorie psychanalytique et métapsychologique du narcissisme :
La conceptualisation freudienne distingue la libido du Moi (ou narcissique) de la libido d’objet. Bien que Freud et ses successeurs aient initialement perçu le retrait durable de la libido d’objet comme une faille relationnelle, les lectures contemporaines inspirées de Donald Winnicott et de la capacité d’être seul soulignent que l’investissement positif de son propre espace psychique et corporel constitue un socle fondamental de l’homéostasie émotionnelle. Dans l’autosexualité, la libido narcissique ne correspond pas à une blessure ou à un trouble de la personnalité, mais à une configuration énergétique stable où le Moi est investi érotiquement comme objet d’amour.
3. Le constructivisme social et les théories queers :
Des penseurs comme Michel Foucault ont démontré comment la psychiatrie moderne a produit des catégories rigides d’orientation afin de réguler les corps. Dans ce sillage, les théories queers postulent que l’injonction au couple dyadique (« l’amatonormativité » théorisée par Elizabeth Brake) et l’obligation d’éprouver du désir pour un tiers relèvent d’une construction idéologique. L’autosexualité est ainsi théorisée comme une déconstruction de l’impératif allonormatif, affirmant que le corps propre n’est pas simplement un instrument, mais une altérité intime légitime.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’autosexualité se décline selon plusieurs facettes cognitives, affectives et comportementales :
- L’autosexualité exclusive : Configuration dans laquelle l’individu n’éprouve d’attirance sexuelle et de désir d’intimité sensuelle qu’exclusivement envers lui-même. Tout rapprochement physique avec un tiers est vécu comme indésirable, dénué d’intérêt ou intrusif.
- L’autosexualité primaire : Présente dès l’éveil pubertaire et constante au cours du cycle de vie, sans antécédent d’attirance allosexuelle significative.
- L’autosexualité secondaire ou réactionnelle : Modalité émergeant à la suite de ruptures biographiques, de réévaluations personnelles ou d’un désinvestissement progressif de la sphère relationnelle au profit d’une sérénité solitaire.
- La dimension autoromantique : Présence de sentiments romantiques dirigés vers soi-même. L’individu pratique l’auto-séduction, s’offre des moments intimes d’affection, ressent une tendresse profonde pour son être et célèbre son engagement envers lui-même (« sologamie » symbolique).
- La composante esthético-érotique : Capacité à ressentir une excitation sexuelle en observant son propre reflet, en touchant sa propre peau ou en contemplant des représentations photographiques de soi, sans qu’il s’agisse d’un fantasme de domination ou d’exhibitionnisme destiné à captiver autrui.
- Le versant cognitif et fantasmatique : Prédominance de scénarios intérieurs où le sujet interagit avec lui-même, explore ses propres sensations ou dédouble sa conscience dans l’imaginaire érotique sans introduire de partenaires tiers.
8. Exemples et cas illustratifs
Afin de mieux cerner l’expression de l’autosexualité dans le réel, trois vignettes synthétiques illustrent sa diversité clinique et fonctionnelle :
Cas 1 : Julien, 28 ans – L’autosexualité exclusive vécue dans la sérénité
Julien n’a jamais ressenti d’attirance sexuelle envers ses pairs durant son adolescence. Alors que ses amis commençaient à former des couples, il constatait l’absence totale de désir à l’égard d’hommes ou de femmes. Pour autant, Julien possède une libido tonique et régulière. Lors de ses moments d’intimité, il ne s’appuie sur aucun contenu pornographique figurant d’autres individus ; il utilise un miroir ou ferme les yeux pour se concentrer sur ses propres sensations corporelles et l’amour qu’il porte à son enveloppe charnelle. Il n’exprime aucune souffrance psychologique, vit une vie sociale épanouie et a trouvé dans le terme « autosexuel » une grille de lecture apaisante qui a levé la culpabilité liée au fait de ne pas chercher de conjoint.
Cas 2 : Camille, 35 ans – L’autosexualité au sein d’une relation platonique
Camille vit en colocation bienveillante avec un ami proche dans un partenariat affectif non sexuel. Pendant des années, ses tentatives de relations traditionnelles se sont heurtées à un blocage récurrent : la présence physique d’un partenaire pendant l’acte sexuel éteignait son désir. Camille a réalisé que son érotisme était strictement autosexuel. Elle s’épanouit dans des rituels solitaires soignés (bains aromatiques, lingerie portée pour elle-même, caresses prolongées), tout en maintenant des liens affectifs et intellectuels profonds avec autrui sans sexualité partagée.
Cas 3 : Sarah, 42 ans – L’autoromantisme affirmé
Après plusieurs mariages infructueux marqués par un sentiment d’inadéquation sexuelle, Sarah a pris conscience que sa véritable attirance s’adressait à elle-même. Elle a organisé une cérémonie symbolique de sologamie pour célébrer son engagement envers sa propre personne. Elle s’emmène régulièrement au restaurant pour des rendez-vous intimes en tête-à-tête et consacre son énergie érotique et sentimentale à honorer sa propre existence, qualifiant son autosexualité de source de libération existentielle.
9. Mesure et évaluation
Dans la pratique psychologique et sexologique, l’autosexualité ne fait pas l’objet d’un diagnostic catégoriel au sein des manuels diagnostiques standards tels que le DSM-5-TR ou la CIM-11, car elle n’est pas intrinsèquement génératrice de détresse ou d’altération du fonctionnement.
Sur le plan de l’évaluation psychométrique et clinique, plusieurs axes sont utilisés pour mesurer et explorer ce trait :
- L’entretien clinique semi-structuré : Il vise à évaluer la directionalité de la pulsion libidinale, la nature des fantasmes érotiques et l’absence ou la présence d’une souffrance psychique subjective. Le praticien s’assure que le comportement ne découle pas d’un évitement phobique (trouble d’anxiété sociale, traumatisme sexuel non résolu) ou d’un repli consécutif à une dépression caractérisée.
- L’Échelle d’orientation sexuelle d’Eysenck (adaptations) : Bien que focalisée à l’origine sur les dimensions extraversion/névrosisme et les pulsions conventionnelles, certaines déclinaisons modernes en recherche intègrent des sous-échelles évaluant l’auto-suffisance érotique.
- L’Échelle d’asexualité d’Aken et al. (Asexual Identification Scale – AIS) : Utilisée pour quantifier l’absence d’attirance sexuelle pour autrui. Lorsque l’AIS révèle un score élevé corrélé à une fréquence élevée d’activité masturbatoire assortie de fantasmes centrés sur le soi, l’hypothèse de l’autosexualité se profile.
- Le diagnostic différentiel en pratique clinique : Il est primordial de distinguer l’autosexualité fonctionnelle du trouble de la personnalité narcissique. Dans l’autosexualité, il n’y a pas de besoin pathologique d’admiration externe, de sentiment de grandeur démesuré, d’exploitation interpersonnelle ou de mépris envers autrui.
10. Applications et portée pratique
La compréhension de l’autosexualité offre des retombées directes dans plusieurs sphères de la vie quotidienne et clinique :
En psycho-éducation et sexothérapie :
L’intégration du concept d’autosexualité permet aux thérapeutes de dépathologiser les patients qui consultent pour ce qu’ils croient être une « baisse de libido » ou un « trouble du désir hypoactif ». En constatant que le désir existe mais qu’il est auto-dirigé, le thérapeute aide le consultant à abandonner les injonctions à la performance conjugale pour embrasser son écologie intime propre, évitant ainsi des thérapies de conversion relationnelles délétères.
Dans le champ du conseil conjugal :
Certaines personnes autosexuelles sont engagées dans des mariages ou des partenariats pour des motifs d’attachement émotionnel, de coparentalité ou d’affinité intellectuelle. Connaître l’autosexualité permet aux partenaires de renégocier les accords intimes (ouverture du couple, dissociation de la tendresse et du coït, reconnaissance de moments d’intimité solitaire sacralisés) sans interpréter l’absence d’attirance physique comme un rejet de la valeur de la personne.
Sur le plan du développement personnel et de la santé mentale :
La reconnaissance sociale de l’autosexualité brise l’isolement et la honte intériorisée. Elle favorise le respect de son rythme psychique, l’autonomie affective et combat la stigmatisation séculaire qui pèse sur les modes de vie célibataires et auto-centrés épanouis.
11. Recherche et preuves empiriques
Bien que la littérature consacrée spécifiquement au terme « autosexualité » demeure émergente par rapport aux orientations classiques, des corpus empiriques solides étayent ses manifestations :
Les études pionnières d’Anthony Bogaert (2004, 2015) sur l’asexualité ont démontré qu’une proportion substantielle d’individus asexuels sur le plan relationnel déclarent des comportements masturbatoires réguliers et une activité imaginaire active. Bogaert a proposé le concept d’« attraction dirigée vers un objet non conventionnel », dont le soi est la première instance. Les données indiquent que cette population ne présente pas d’anomalies hormonales ou neurobiologiques, corroborant l’idée d’une variation naturelle de la cognition sexuelle.
Dans le domaine de la sexologie contemporaine, des enquêtes quantitatives conduites en ligne auprès des communautés queers (notamment les recensements périodiques de l’AVEN et les travaux universitaires sur les micro-identités) soulignent que plusieurs milliers de répondants revendiquent une identité autosexuelle ou autoromantique. Ces études démontrent une corrélation positive entre la découverte de ce terme et une amélioration significative de l’estime de soi, attestant de l’utilité clinique du concept.
Par ailleurs, les recherches de Lori Brotto (2018) sur la santé sexuelle et la pleine conscience ont mis en lumière que la focalisation sur ses propres sensations somatiques sans attente de performance externe optimise l’équilibre psycho-émotionnel, prouvant que l’érotisme orienté vers soi participe pleinement au maintien du bien-être général.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La perception de l’autosexualité varie considérablement d’une culture à l’autre, reflétant les normes sociales régissant le rôle de l’individu et de la famille.
Dans les sociétés occidentales individualistes contemporaines, la réhabilitation du bien-être personnel, l’autoconservation éthique et la remise en question du modèle patriarcal ont permis l’éclosion de mouvements comme la sologamie (se marier avec soi-même), particulièrement visible aux États-Unis, au Canada, au Royaume-Uni et en France. Cependant, même dans ces contextes, persiste une forte pression allonormative qui associe la réussite de vie adulte à la formation d’un couple cohabitant.
À l’inverse, dans les cultures collectivistes (notamment en Asie orientale ou dans certaines régions d’Afrique et du Moyen-Orient), où le lignage familial, la piété filiale et la descendance sont des impératifs cardinaux, l’autosexualité se heurte à une incompréhension radicale. Elle peut y être perçue comme un égoïsme destructeur des devoirs communautaires ou une anomalie morale inadmissible.
Toutefois, dans le Japon contemporain, un phénomène sociologique singulier illustre des dynamiques proches : le mouvement dit des hitorikiri ou l’essor du mariage avec soi-même et du célibat assumé (phénomène *parasite single* puis transition vers la culture de l’autonomie solitaire) témoignent d’une réaffectation des ressources affectives vers l’individu face aux contraintes suffocantes des rôles de genre traditionnels.
13. Critiques, débats et limites
L’émergence de l’autosexualité suscite d’intenses débats au sein des sciences humaines et de la sexologie :
1. Surmédicalisation ou fragmentation identitaire excessive :
Certains sociologues et cliniciens critiques estiment que la multiplication des labels sous le spectre queer fragmente indûment la sexualité humaine. Les détracteurs soutiennent que nommer « autosexualité » ce qui n’est au fond qu’une vie masturbatoire autonome ou un trait de personnalité introverti risque de transformer en étiquette identitaire un comportement universel.
2. Le risque de confusion avec le concept controversé d’autogynephilie :
Le psychiatre Ray Blanchard a proposé à la fin des années 1980 le concept controversé d’« autogynephilie » pour décrire l’excitation d’un homme à l’idée ou à l’image de lui-même en tant que femme. Cette théorie, vivement contestée par les théoriciens transgenres et de nombreux psychologues pour son caractère réducteur et stigmatisant, est parfois amalgamée à tort avec l’autosexualité générale, créant des confusions conceptuelles majeures dans la recherche.
3. Isolement affectif et évitement défensif :
D’un point de vue psychopathologique, certains praticiens soulignent le risque de valider comme une « orientation » ce qui pourrait être, chez certains individus fragiles, une stratégie de repli phobique ou un mécanisme de défense élaboré contre la blessure relationnelle, la peur du rejet ou des traumatismes d’attachement non traités.
14. Termes connexes et distinctions
Pour préserver la clarté taxonomique, il convient de différencier rigoureusement l’autosexualité de concepts voisins :
- Autoérotisme : Désigne un acte comportemental et physiologique de stimulation du corps sans participation d’un tiers. L’autoérotisme est une pratique ; l’autosexualité est une orientation psychique et une structure d’attirance.
- Asexualité : Définit l’absence d’attirance sexuelle envers autrui. L’autosexuel partage cette absence de désir allosexuel, mais investit activement et positivement son corps comme objet sexuel.
- Narcissisme : Au sens psychanalytique, investissement du Moi par la pulsion ; au sens clinique, trouble de la personnalité caractérisé par un manque d’empathie, la mégalomanie et le besoin d’admiration. L’autosexualité n’implique aucune prétention de supériorité ni altération morale du lien à autrui.
- Autoromantisme : Orientation sentimentale caractérisée par le fait de ressentir une attirance romantique et affective envers soi-même, distincte mais fréquemment conjointe à l’autosexualité.
- Sologamie : Acte social, cérémoniel ou légal symbolique par lequel un individu s’unit publiquement à lui-même dans un serment d’amour-propre et de fidélité intérieure.
15. Résumé et points clés
En synthèse, l’autosexualité représente une clé de compréhension précieuse de la diversité érotique contemporaine :
- Elle désigne une attirance sexuelle prioritairement ou exclusivement orientée vers soi-même, dépassant la simple pratique de la masturbation.
- Elle prend racine dans les concepts historiques d’autoérotisme (Havelock Ellis) et de narcissisme primitif (Freud), tout en s’en émancipant pour devenir une identité positive et non pathologique.
- Elle s’inscrit aux confins du spectre asexuel et des nouvelles typologies de la sexualité humaine, contestant l’impératif allonormatif voulant que tout désir doive s’adresser à autrui.
- Elle ne relève pas d’un déficit social, d’un narcissisme clinique délétère ou d’un trouble psychiatrique, mais constitue une configuration stable de l’économie affective.
- Son accueil et sa conceptualisation varient profondément selon les contextes culturels, oscillant entre émancipation féministe/individualiste et résistance aux normes communautaires dyadiques.
Références
- Apfelbaum, B. (1989). Retarded ejaculation: A much-misunderstood syndrome. In S. R. Leiblum & R. C. Rosen (Eds.), Principles and practice of sex therapy (pp. 168–206). Guilford Press.
- Bogaert, A. F. (2004). Asexuality: Its prevalence and associated factors in a national probability sample. The Journal of Sex Research, 41(3), 279–287. https://doi.org/10.1080/00224490409552235
- Bogaert, A. F. (2015). Understanding asexuality. Rowman & Littlefield Publishers.
- Brotto, L. (2018). Better sex through mindfulness: How women can cultivate desire. Greystone Books.
- Ellis, H. (1898). Auto-erotism: A psychological study. The Alienist and Neurologist, 19(2), 260–299.
- Freud, S. (1905). Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie [Trois essais sur la théorie sexuelle]. Franz Deuticke.
- Storms, M. D. (1980). Theories of sexual orientation. Journal of Personality and Social Psychology, 38(5), 783–792. https://doi.org/10.1037/0022-3514.38.5.783