L’automutilation constitue l’une des manifestations les plus troublantes et complexes de la détresse psychique contemporaine, défiant l’instinct fondamental de conservation qui régit le comportement humain. Traversant les frontières entre psychopathologie, sociologie et neurobiologie, cet acte engage le corps propre comme théâtre d’une souffrance indicible et d’une tentative désespérée de régulation affective. Comprendre cette conduite exige d’abandonner les jugements moraux pour explorer avec rigueur les mécanismes cliniques, neurobiologiques et interpersonnels qui président à la destruction délibérée des tissus corporels.
Automutilation
1. Définition concise
L’automutilation, ou lésion corporelle auto-infligée non suicidaire (souvent désignée dans la littérature internationale par l’acronyme NSSI pour Non-Suicidal Self-Injury), se définit comme la destruction délibérée, directe et socialement non sanctionnée de tissus corporels, perpétrée sans intention léthale consciente. Cet acte clinique se distingue par son immédiateté, le caractère tangible du dommage physique et l’absence de visée d’anéantissement de soi, bien qu’il s’inscrive fréquemment dans un contexte d’extrême vulnérabilité émotionnelle.
Sur le plan psychopathologique, l’automutilation ne constitue pas une entité nosologique isolée, mais plutôt un symptôme transdiagnostique ou un syndrome comportemental traduisant une rupture des capacités d’autorégulation. Elle s’observe dans une grande variété de troubles mentaux, notamment le trouble de la personnalité limite, les troubles de l’humeur, les troubles du spectre de l’autisme, ainsi que les troubles des conduites alimentaires, tout en apparaissant parfois de manière isolée chez des adolescents sans diagnostic psychiatrique formel.
La distinction cardinale établie par la nosographie moderne repose sur l’intentionnalité sous-jacente : contrairement à la tentative de suicide, dont le but explicite ou implicite est l’interruption définitive de la conscience et de l’existence biologique, l’automutilation poursuit généralement une finalité homéostasique paradoxale, visant la survie psychique immédiate à travers la décharge ou la modulation d’états internes insupportables.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le vocable « automutilation » est un mot composé issu de l’adjonction du préfixe grec autos (αὐτός), signifiant « soi-même », et du substantif latin mutilatio, dérivé du verbe mutilare, qui signifie « retrancher », « écorner » ou « priver d’une partie essentielle ». Historiquement, le terme mutilus qualifiait ce qui était tronqué, amputé ou imparfait.
L’introduction du terme dans le champ biomédical remonte au XIXe siècle, initialement employée dans la médecine légale et la psychiatrie asilaire naissante pour désigner des actes majeurs de destruction corporelle, tels que l’énucléation ou l’amputation génitale, observés dans des états psychotiques aigus. Au cours du XXe siècle, sous l’impulsion de cliniciens comme Karl Menninger, la sémantique s’est élargie et affinée pour englober des atteintes moins spectaculaires mais plus récurrentes, comme les coupures cutanées superficielles. La psychiatrie contemporaine anglophone a progressivement substitué au terme stigmatisant de self-mutilation des désignations plus opératoires et moins péjoratives telles que deliberate self-harm puis automutilation non suicidaire.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le terme se transcrit [o.to.my.ti.la.sjɔ̃] en alphabet phonétique international (API). Il s’agit d’un substantif féminin singulier (« une automutilation », « l’automutilation »), dont le pluriel prend la marque régulière « s » (« des automutilations »).
Le terme s’emploie principalement comme nom commun désignant soit le phénomène comportemental global (« l’automutilation à l’adolescence »), soit l’acte unitaire (« commettre une automutilation »). Le verbe pronominal correspondant est « s’automutiler » (verbe du premier groupe), et l’adjectif associé est « automutilateur » ou « automutilatoire » (par exemple, « un comportement automutilatoire »).
4. Explication conceptuelle approfondie
Pour appréhender l’automutilation dans toute sa complexité, il convient d’analyser la dynamique fonctionnelle qui lie le soma et la psyché. Loin d’être un geste aléatoire ou une simple recherche d’attention manipulatoire — un stéréotype clinique réducteur et délétère —, l’acte automutilatoire répond à des fonctions précises d’équilibration intrapsychique et interpersonnelle. Le corps est instrumentalisé comme un médiateur tangible face à des turbulences affectives qui dépassent les capacités de mentalisation du sujet.
La fonction prédominante documentée par la recherche clinique est la régulation émotionnelle négative. Face à une déferlante d’affects intolérables — angoisse d’abandon, colère refoulée, sentiment écrasant de culpabilité ou honte viscérale —, la douleur physique aiguë provoque une focalisation attentionnelle immédiate sur la blessure somatique. Ce glissement perceptif induit un soulagement temporaire : la douleur physique, localisée, mesurable et gérable, remplace une souffrance psychique informe, diffuse et inextinguible. L’automutilation agit alors comme un anxiolytique comportemental rapide mais éphémère.
À l’opposé de cette surcharge émotionnelle, l’automutilation intervient également comme une stratégie de lutte contre les états de dissociation péritraumatique, de dépersonnalisation et d’engourdissement affectif. Les sujets décrivent fréquemment des épisodes où ils se sentent coupés de la réalité, « morts à l’intérieur » ou étrangers à leur propre enveloppe corporelle. Dans ces circonstances, la vue du sang et la sensation de coupure constituent un ancrage sensoriel violent mais efficace, rétablissant le sentiment d’existence et confirmant l’intégrité des limites corporelles.
Au niveau interpersonnel, bien que moins fréquente comme motif premier que la régulation interne, l’automutilation peut servir de vecteur de communication non verbale. Pour des individus ayant grandi dans des environnements invalidants ou traumatisants où la verbalisation des affects était ignorée, censurée ou punie, la lésion corporelle devient un signal de détresse sans équivoque, contraignant l’entourage à reconnaître une détresse autrement invisible.
Enfin, l’automutilation remplit fréquemment une fonction d’autochâtiment. Guidés par des croyances cognitives dysfonctionnelles de dévalorisation absolue (« je suis mauvais », « je mérite d’être puni »), certains patients s’infligent des blessures pour expier des fautes réelles ou imaginaires, rétablissant ainsi un sentiment perverti de justice interne et d’ordre moral.
5. Évolution historique
La perception de l’atteinte volontaire au corps a profondément muté à travers les époques, oscillant entre signification mystique, déviance morale et syndrome psychiatrique. Dans l’Antiquité et durant le Moyen Âge, diverses pratiques de mortification de la chair, de flagellation ou de scarification rituelle possédaient une valeur spirituelle explicite de purification, de transcendance ou de dévotion religieuse, perçues comme légitimes au sein de leurs cadres culturels respectifs.
L’émergence de la psychiatrie moderne au XIXe siècle marque la médicalisation de ces conduites. L’aliéniste français Philippe Pinel, puis ses successeurs comme Jean-Étienne Esquirol, intègrent les blessures auto-infligées graves au sein des « manies » et des « délires mélancoliques ». Les premières descriptions cliniques d’automutilations légères et répétitives apparaissent à la fin du siècle chez des auteurs comme George Gould et Walter Pyle, qui décrivent des cas singuliers de lacérations corporelles chroniques chez des femmes étiquetées « hystériques ».
Une rupture conceptuelle majeure s’opère en 1938 avec la publication de l’ouvrage fondamental de Karl Menninger, Man Against Himself. Menninger y conceptualise l’automutilation comme un « suicide partiel » ou un « suicide focalisé ». Selon sa perspective psychanalytique, l’individu sacrifie une partie de son corps physique pour épargner sa totalité biologique, canalisant l’instinct de mort (Thanatos) vers un organe spécifique afin de préserver l’ensemble de l’organisme.
Dans les années 1960 et 1970, des psychiatres comme Armando Favazza et Gordon Emerson ont commencé à classifier méthodiquement ces comportements. Favazza a publié en 1987 l’ouvrage de référence Bodies Under Siege, opérant une distinction fondamentale entre les mutilations majeures psychotiques, les modifications corporelles culturelles et les automutilations répétitives non psychotiques. Cette classification a pavé la voie aux travaux contemporains de Matthew K. Nock et d’E. David Klonsky, qui ont permis l’inclusion formelle du « Trouble du comportement d’automutilation non suicidaire » dans la section III (conditions nécessitant des études supplémentaires) du DSM-5 en 2013.
6. Fondements théoriques
Plusieurs cadres conceptuels majeurs permettent d’élucider l’architecture psychologique et biologique de l’automutilation.
La théorie biosociale de Marsha Linehan, élaborée à l’origine dans le cadre de la thérapie comportementale dialectique (TCD) pour le trouble de la personnalité limite, postule que l’automutilation émerge de la transaction continue entre une vulnérabilité biologique à la dérégulation émotionnelle (haute sensibilité, forte réactivité, retour lent à la ligne de base) et un environnement invalidant. Dans un tel environnement, les expériences intimes du sujet sont rejetées, ridiculisées ou punies. Privé d’apprentissage adéquat pour identifier, moduler et tolérer ses affects, l’individu se tourne vers des solutions comportementales extrêmes pour interrompre la tempête émotionnelle.
Le modèle des quatre fonctions de Matthew K. Nock et Mitch J. Prinstein formalise les mécanismes de renforcement opérant dans l’automutilation selon deux axes orthogonaux : la contingence (renforcement automatique intrapsychique versus renforcement social interpersonnel) et la valence (renforcement négatif versus renforcement positif) :
- Renforcement automatique négatif : diminution ou élimination d’un état interne aversif (par exemple, réduction de l’anxiété ou de la colère). Il s’agit du mécanisme le plus fréquemment rapporté en pratique clinique.
- Renforcement automatique positif : induction d’un état émotionnel ou physique désiré (par exemple, sensation de revivre face à un engourdissement dissociatif, sensation d’euphorie induite par les endorphines).
- Renforcement social négatif : cessation d’exigences sociales intolérables ou évitement d’un conflit relationnel majeur.
- Renforcement social positif : mobilisation du soutien social, accès à des soins médicaux ou communication d’une détresse autrement inaudible.
Sur le plan neurobiologique, des anomalies du système opioïde endogène et de la transmission sérotoninergique ont été mises en évidence. Lors d’une blessure physique, le système nerveux central libère des bêta-endorphines pour juguler la douleur somatique, ce qui engendre simultanément une sédation émotionnelle et une sensation d’apaisement transitoire. Chez certains sujets chroniquement automutilateurs, un déficit basal en opioïdes endogènes pourrait rendre la douleur physique nécessaire pour rétablir une homéostasie neurochimique, instaurant un cycle d’accoutumance comportementale proche des mécanismes addictifs.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
La sémiologie de l’automutilation se décline en multiples dimensions comportementales et physiopathologiques :
- Modalités physiques d’atteinte : la coupure cutanée (lacération par lames, verre, ciseaux) constitue la modalité prévalente, suivie des brûlures thermiques ou chimiques, des contusions volontaires (coups de poing contre des murs, auto-flagellation), de l’arrachage compulsif de peau ou d’ongles, de l’insertion d’objets sous-cutanés et de l’empêchement délibéré de la cicatrisation.
- Topographie corporelle : les sites anatomiques privilégiés sont les avant-bras, les cuisses, l’abdomen et le thorax. Ces zones sont préférentiellement choisies pour leur facilité d’accès et leur dissimulation aisée sous les vêtements, soulignant le caractère intime et caché de la pratique.
- Fréquence et chronologie : la trajectoire varie d’un épisode isolé exploratoire à l’adolescence jusqu’à une pratique compulsive quotidienne s’étendant sur des décennies, marquée par des phénomènes de tolérance où l’individu doit augmenter la profondeur ou la fréquence des plaies pour obtenir le même apaisement psychologique.
- Classification de Favazza : distinction classique entre les automutilations majeures (rares, psychotiques, souvent catastrophiques comme l’autocastration), stéréotypées (mouvements répétitifs et rythmés observés dans le retard mental sévère ou l’autisme) et modérées/superficielles (la forme la plus répandue en population clinique et générale).
- Degré de létalité physique vs intentionnelle : dissociation fréquente entre la dangerosité médicale de la blessure (pouvant nécessiter des sutures ou entraîner des infections septiques) et l’intention létale réelle, qui demeure formellement nulle au moment du passage à l’acte.
8. Exemples et illustrations cliniques
Pour illustrer ces dynamiques, considérons le cas clinique d’Élodie, 17 ans, scolarisée en classe de première, adressée à la consultation de pédopsychiatrie après la découverte par l’infirmière scolaire de multiples cicatrices linéaires sur ses deux avant-bras. Lors de l’anamnèse, Élodie rapporte que ces conduites ont débuté à l’âge de 14 ans, suite à une dispute parentale particulièrement violente. Décrivant un sentiment d’oppression thoracique et une rage qu’elle ne pouvait verbaliser sans craindre la destruction du lien familial, elle s’était enfermée dans la salle de bains pour s’entailler l’avant-bras avec la lame d’un taille-crayon.
Élodie verbalise avec précision le déroulement du cycle : l’accumulation d’une tension psychique intolérable, suivie d’un état de constriction cognitive où aucune alternative n’apparaît viable, puis l’incision physique immédiate. L’apparition du sang et la sensation cuisante de la plaie entraînent une chute brutale de l’angoisse, remplacée par un sentiment passager de contrôle et de lucidité. Toutefois, ce répit est systématiquement suivi, quelques heures plus tard, par une honte cuisante et une culpabilité intense face aux traces laissées, ce qui alimente à nouveau la tension émotionnelle négative et réenclenche le cycle à la contrariété suivante.
Un second profil clinique est représenté par Marc, 24 ans, porteur d’un diagnostic d’état-limite avec des antécédents de maltraitance infantile sévère. Marc a recours à l’automutilation non pas lors de crises de colère, mais durant des états profonds de dissociation où il ne perçoit plus son corps ni son environnement. Pour lui, l’acte de se brûler le dos de la main avec une cigarette ne génère aucune douleur aiguë immédiate en raison de l’analgésie dissociative, mais la brûlure et la sensation thermique servent de point de repère viscéral indispensable pour réintégrer son enveloppe corporelle et suspendre le sentiment terrifiant de non-existence.
9. Évaluation et instruments de mesure
L’évaluation clinique de l’automutilation exige une posture d’écoute empathique et non jugeante, combinée à une rigueur psychométrique permettant de cartographier la sévérité, les méthodes et les fonctions sous-jacentes du comportement.
Parmi les instruments standardisés validés internationalement, citons :
- L’ISAS (Inventory of Statements About Self-Injury) : développé par Klonsky et Glenn, cet outil évalue en deux sections distinctes la fréquence de 12 comportements automutilatoires tout au long de la vie et le degré d’adhésion à 13 fonctions psychologiques (affectives, cognitives et interpersonnelles).
- Le DSHI (Deliberate Self-Harm Inventory) : conçu par Kim Gratz, un questionnaire auto-administré de 17 items évaluant les paramètres opérationnels tels que la fréquence, la chronicité, l’âge de début et les conséquences médicales (hospitalisations, points de suture).
- Le SITBI (Self-Injurious Thoughts and Behaviors Interview) : développé par Matthew Nock, cet entretien semi-structuré d’une grande précision psychométrique permet de quantifier et de différencier minutieusement les pensées et gestes suicidaires des conduites d’automutilation non suicidaires.
L’évaluation médicale et physique ne doit jamais être reléguée au second plan : inspection des lésions pour prévenir les surinfections bactériennes, évaluation des atteintes vasculaires ou tendineuses sous-jacentes, et vérification systématique de la couverture vaccinale antitétanique.
10. Applications cliniques et portée pratique
La prise en charge thérapeutique de l’automutilation repose sur des approches psychothérapeutiques validées par des essais contrôlés randomisés. L’objectif premier n’est pas la suppression coercitive du comportement — ce qui risquerait de priver le patient de son unique modalité d’adaptation sans solution de rechange —, mais le développement de compétences alternatives viables de tolérance à la détresse.
La thérapie comportementale dialectique (TCD) représente le traitement de référence le plus étayé empiriquement. Elle combine des techniques de pleine conscience, d’efficacité interpersonnelle, de régulation des émotions et de tolérance à la détresse. Parmi les stratégies concrètes figurent les méthodes de remplacement sensoriel (tenir un glaçon dans la paume de la main, faire claquer un élastique contre le poignet, pratiquer des exercices physiques intenses ou des immersions faciales en eau glacée selon le protocole TIPP) qui stimulent le système nerveux parasympathique et procurent un choc somatique sans endommager l’intégrité tissulaire.
La thérapie basée sur la mentalisation (TBM), développée par Anthony Bateman et Peter Fonagy, s’attache pour sa part à restaurer la capacité du patient à interpréter ses propres états mentaux et ceux d’autrui dans les contextes de forte activation émotionnelle, réduisant ainsi la nécessité de court-circuiter la pensée par le passage à l’acte physique.
Dans le domaine éducatif et scolaire, la mise en œuvre de protocoles institutionnels clairs est cruciale pour éviter l’écueil de la dramatisation excessive ou, à l’inverse, de la minimisation banalisante. Ces protocoles visent également à juguler le phénomène d’imitation et de contagion psychosociale, particulièrement prévalent au sein des collectivités adolescentes.
11. Recherches empiriques et données probantes
La recherche épidémiologique contemporaine révèle que l’automutilation non suicidaire est un phénomène d’une ampleur considérable. Les méta-analyses conduites notamment par Muehlenkamp et al. ainsi que par Swannell et al. indiquent que la prévalence à vie chez les adolescents en population générale se situe entre 15 % et 20 %, avec un pic d’incidence typique entre 13 et 15 ans, avant de décroître à l’âge adulte (prévalence à vie estimée autour de 4 % à 6 % en population adulte).
Les neurosciences cognitives ont mis en évidence des perturbations significatives dans les circuits fronto-limbiques des individus engagés dans ces comportements. Les études en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) démontrent une hyperréactivité de l’amygdale face à des stimuli émotionnels négatifs, couplée à un déficit de connectivité fonctionnelle avec le cortex préfrontal ventromédian et le cortex cingulaire antérieur, structures anatomiques indispensables au contrôle inhibiteur et à l’atténuation cognitive des affects.
Un autre pan majeur de la recherche s’intéresse au paradoxe de la douleur. Contrairement aux sujets témoins chez qui l’application d’un stimulus douloureux provoque une détresse psychophysiologique accrue, les personnes s’automutilant manifestent fréquemment un seuil de douleur plus élevé durant les épisodes de crise, ainsi qu’une décélération cardiaque prononcée consécutive au stimulus algique, attestant de l’effet parasympathique régulateur direct de la douleur physique sur un système nerveux en état d’hypervigilance.
12. Considérations socioculturelles et transculturelles
La manifestation et l’interprétation de l’automutilation sont intrinsèquement façonnées par les normes culturelles, les croyances religieuses et les contextes sociopolitiques. Dans de nombreuses sociétés traditionnelles d’Afrique, d’Océanie ou des Amériques, des incisions cutanées, des scarifications ornementales ou des perforations corporelles rituelles marquent les passages initiatiques vers l’âge adulte ou l’appartenance à un clan. Ces pratiques, codifiées, encadrées par les pairs et dotées d’une signification sacrée partagée, se situent à l’opposé de l’automutilation au sens psychopathologique, qui demeure un acte isolé, clandestin et porteur d’aliénation sociale.
Dans le monde moderne et connecté, l’essor d’Internet et des réseaux sociaux a profondément modifié la phénoménologie de la contagion mimétique. Des recherches ont documenté l’existence de communautés en ligne au sein desquelles s’échangent des photographies de lésions, des conseils techniques pour dissimuler les plaies et des discours validant implicitement l’automutilation comme une sous-culture identitaire. Bien que certains espaces virtuels offrent un soutien par les pairs bienveillant, l’exposition algorithmique répétée à des contenus graphiques d’automutilation aggrave indiscutablement le risque de contagion auprès d’adolescents psychologiquement vulnérables.
D’un point de vue épidémiologique et de genre, si les données cliniques traditionnelles ont longtemps rapporté une surreprésentation marquée des jeunes femmes (ratio estimé autrefois à 3 pour 1), les études en population générale tendent à montrer un resserrement des écarts entre les sexes, les hommes ayant toutefois davantage recours à des méthodes fermées et contondantes (se frapper, donner des coups dans des surfaces dures) fréquemment sous-déclarées ou confondues avec des comportements d’agressivité impulsive.
13. Critiques, débats et limites conceptuelles
Le statut nosologique de l’automutilation au sein des manuels diagnostiques fait l’objet d’intenses controverses au sein de la communauté psychiatrique internationale. L’introduction dans le DSM-5 d’une proposition diagnostique indépendante (« Non-Suicidal Self-Injury Disorder ») visait à affranchir ce comportement de son assignation quasi exclusive au trouble de la personnalité limite. Toutefois, de nombreux cliniciens et théoriciens alertent sur le risque d’une surmédicalisation et d’une réification diagnostique d’un symptôme qui demeure hétérogène, transnosographique et parfois transitoire dans la trajectoire développementale juvénile.
Le débat le plus critique concerne l’imbrication entre l’automutilation non suicidaire et les conduites suicidaires avérées. Si la définition formelle impose l’absence de volonté d’en finir au moment du passage à l’acte, les études longitudinales démontrent sans équivoque que l’automutilation constitue l’un des prédicteurs statistiques les plus robustes de futures tentatives de suicide. Selon la théorie interpersonnelle-psychologique du suicide formulée par Thomas Joiner, l’automutilation répétée érode la peur innée de la douleur et de la mort par habituation, augmentant ce qu’il nomme la « capacité acquise d’auto-agression léthale ». Il existe ainsi un continuum complexe où la pratique chronique de l’automutilation abaisse le seuil de passage à l’acte suicidaire fatal lors d’une décompensation ultérieure.
Enfin, la distinction conceptuelle entre automutilation et conduites de modification corporelle extrêmes (telles que le tatouage intensif, le piercing corporel poussé, ou la chirurgie esthétique compulsive) demeure une zone grise sur le plan théorique, soulignant l’importance d’évaluer non pas la blessure en soi, mais l’expérience subjective et la finalité psychique de l’individu qui l’ordonne.
14. Termes connexes et distinctions nosographiques
Pour garantir la clarté diagnostique, il importe de distinguer avec précision l’automutilation de plusieurs concepts satellites :
- Tentative de suicide : comportement auto-infligé potentiellement dommageable réalisé avec au moins une intention implicite ou explicite de mourir. L’automutilation s’en différencie par l’absence d’intention létale et une visée d’apaisement immédiat de la vie psychique.
- Trouble factice (syndrome de Münchhausen) : falsification délibérée de signes ou de symptômes médicaux, ou provocation délibérée de blessures physiques dans le but conscient d’endosser le rôle de malade et de capter l’attention médicale, sans bénéfice externe direct évident. Dans l’automutilation, la motivation première n’est pas la duperie médicale.
- Trichotillomanie et dermatillomanie : comportements répétitifs centrés sur le corps répertoriés dans le spectre obsessionnel-compulsif (arrachage des cheveux, trituration de la peau). Ils sont généralement déclenchés par des prurits, des sensations corporelles locales ou un ennui diffus, et ne sont pas primairement motivés par le désir de soulager un affect dysphorique intolérable au moyen d’une lésion physique consciente.
- Stéréotypies autistiques auto-agressives : coups portés à la tête ou morsures des mains survenant dans le cadre de troubles neurodéveloppementaux sévères, caractérisés par une motricité rythmée et invariante, sans la trame narrative ni les fonctions complexes de régulation émotionnelle observées dans le NSSI.
- Comportements à risque indirects : conduite automobile dangereuse, abus de substances psychoactives ou sexualité non protégée. Bien qu’ils puissent résulter d’une autodestructivité sous-jacente, ils n’impliquent pas l’action directe, délibérée et immédiate de détruire ses propres tissus somatiques.
15. Synthèse et points clés
En récapitulation, l’automutilation se dégage comme un phénomène complexe nécessitant une grille d’analyse pluridimensionnelle :
- Elle désigne la destruction intentionnelle, directe et sans visée létale de tissus corporels, servant principalement d’échappatoire à une détresse psychique intolérable.
- Sa fonction prééminente réside dans la régulation émotionnelle négative (diminution rapide de l’angoisse ou de la colère) et la rupture des états dissociatifs par le rétablissement de repères sensoriels concrets.
- Elle touche préférentiellement les adolescents et jeunes adultes (15 % à 20 % en population générale), traduisant une vulnérabilité neuro-développementale face aux exigences de l’individuation et de la modulation affective.
- Bien que distincte formellement du geste suicidaire par son intentionnalité, elle constitue un facteur de risque majeur de passage à l’acte suicidaire ultérieur en raison de l’accoutumance progressive à la douleur physique.
- L’évaluation clinique doit être méticuleuse et bienveillante, et s’appuyer sur des interventions psychothérapeutiques validées comme la thérapie comportementale dialectique (TCD), axée sur l’apprentissage de modalités saines de tolérance à la détresse.
Références
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- Joiner, T. (2005). Why people die by suicide. Harvard University Press.
- Klonsky, E. D., & Glenn, C. R. (2009). Assessing the functions of non-suicidal self-injury: Psychometric properties of the Inventory of Statements About Self-injury (ISAS). Journal of Psychopathology and Behavioral Assessment, 31(3), 215–219. https://doi.org/10.1007/s10862-008-9107-z
- Linehan, M. M. (1993). Cognitive-behavioral treatment of borderline personality disorder. Guilford Press.
- Nock, M. K. (2009). Why do people hurt themselves? New insights into the nature and functions of self-injury. Current Directions in Psychological Science, 18(2), 78–83. https://doi.org/10.1111/j.1467-8721.2009.01613.x
- Swannell, S. V., Martin, G. E., Page, A., Hasking, P., & St John, N. J. (2014). Prevalence of nonsuicidal self-injury in nonclinical samples: Systematic review, meta-analysis and meta-regression. Suicide and Life-Threatening Behavior, 44(3), 273–303. https://doi.org/10.1111/sltb.12070