Attitude abstraite : Les ressorts de la pensée

L’attitude abstraite, conceptualisée par Kurt Goldstein, désigne la capacité psychologique à dépasser l’immédiateté sensorielle pour raisonner de manière symbolique et catégorielle. Découvrez son rôle clé en neuropsychologie.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 21, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 21, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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L’esprit humain se distingue fondamentalement par sa capacité à s’émanciper de l’immédiateté perceptive pour manipuler des représentations symboliques complexes et envisager des futurs possibles. Théorisée par le neuropsychiatre Kurt Goldstein, la notion d’attitude abstraite désigne cette disposition psychologique globale permettant de transcender le concret sensoriel pour catégoriser, conceptualiser et agir selon des règles autonomes. Comprendre ce mécanisme éclaire les processus cognitifs supérieurs ainsi que les altérations observées lors de lésions cérébrales ou de psychopathologies majeures.

Attitude abstraite

1. Définition concise

L’attitude abstraite renvoie à une disposition cognitive et psychologique globale par laquelle un individu est capable de se détacher des données sensorielles immédiates afin de conceptualiser, catégoriser, élaborer des principes généraux et opérer des choix délibérés. Dans la terminologie neuropsychologique classique, elle s’oppose directement à l’attitude concrète, dans laquelle le sujet demeure entièrement assujetti aux stimuli de son environnement direct.

Cette posture mentale ne se limite pas à une simple habileté intellectuelle ou à une fonction cognitive isolée. Elle représente un mode d’adaptation de l’organisme tout entier face au réel, autorisant la planification réflexive, l’inhibition des automatismes, la prise de recul critique et la projection dans des scénarios purement hypothétiques ou symboliques.

Lorsqu’elle est altérée, comme c’est le cas après des lésions cérébrales préfrontales ou au cours de certaines formes de désorganisation psychotique, le patient régresse vers une adhérence rigide aux objets et aux situations concrètes. La perte de l’attitude abstraite prive la personne de son autonomie décisionnelle en réduisant ses réponses comportementales aux seules sollicitations contingentes de l’environnement immédiat.

2. Étymologie et origine linguistique

Le syntagme « attitude abstraite » est la traduction française de l’expression allemande abstrakte Haltung, forgée dans les années 1920 et 1930 par le neurologue et psychiatre Kurt Goldstein et développée conjointement avec le psychologue Martin Scheerer. Le mot « attitude » provient du latin aptitudo, désignant l’aptitude, la convenance ou la disposition d’un être à accomplir une action donnée, avant de transiter par l’italien attitudine pour désigner à la fois une posture physique et une disposition intérieure.

Le terme « abstraite » est issu du participe passé latin abstractus, dérivé du verbe abstrahere, formé du préfixe ab- (signifiant l’éloignement, la séparation) et de trahere (tirer, extraire). Étymologiquement, l’abstraction consiste donc en l’action d’extraire mentalement un élément de son ensemble empirique ou d’isoler une propriété singulière en faisant abstraction des contingences matérielles dans lesquelles elle est incarnée.

En introduisant la notion d’abstrakte Haltung, Goldstein souhaitait insister sur le fait qu’il ne s’agissait nullement d’une simple fonction intellectuelle segmentaire ou d’un algorithme déductif, mais d’une véritable attitude existentielle et biologique. Le mot allemand Haltung exprime une posture globale de l’organisme, un maintien à la fois corporel, perceptif et psychique qui oriente la relation du sujet au monde extérieur.

3. Prononciation et forme grammaticale

En langue française, l’expression « attitude abstraite » est une locution nominale féminine se prononçant phonétiquement /a.ti.tyd ap.stʁɛt/. Elle s’emploie principalement au singulier pour désigner la capacité générique ou la posture de fonctionnement psychique de l’individu, bien qu’on puisse rencontrer le pluriel « attitudes abstraites » pour désigner différentes manifestations ou modalités de cette disposition.

Sur le plan syntaxique, le terme est le plus souvent combiné avec des verbes marquant l’adoption, le maintien ou la détérioration d’un fonctionnement cognitif, tels que « adopter une attitude abstraite », « perdre l’attitude abstraite » ou « restaurer l’attitude abstraite ». Il s’oppose diamétralement à « l’attitude concrète » (konkrete Haltung) et se distingue des termes strictement psychométriques comme « raisonnement inductif » ou « abstraction verbale », qui ne rendent pas compte de la dimension holistique originelle du concept.

4. Explication conceptuelle détaillée

L’attitude abstraite constitue le fondement de la flexibilité cognitive, de l’auto-détermination et de la pensée créative de l’être humain. Alors que l’attitude concrète ancre l’individu dans une passivité réactive où chaque perception dicte directement l’action, l’attitude abstraite permet de créer une césure entre le stimulus externe et la réaction comportementale. Dans cette suspension réflexive, l’esprit humain accède au sens, à la hiérarchie conceptuelle et au libre arbitre.

Goldstein et Scheerer ont formalisé plusieurs dimensions interdépendantes pour expliciter la nature multidimensionnelle de l’attitude abstraite. Elle englobe d’abord la capacité à initier délibérément une action, à formuler des intentions et à s’orienter volontairement vers un objectif sans dépendre de déclencheurs externes perceptibles. Elle implique ensuite l’aptitude à passer librement d’un aspect d’une situation à un autre, condition sine qua non de la flexibilité mentale face aux modifications imprévues de l’environnement.

Une composante majeure de l’attitude abstraite réside dans la saisie simultanée des différentes facettes d’un problème complexe. Cela signifie que l’individu est capable d’appréhender la globalité d’une structure tout en discernant ses éléments constitutifs et en identifiant les relations logiques qui les unissent. L’individu peut ainsi isoler des propriétés communes chez des objets d’apparence hétérogène (comme regrouper une pomme et un camion de pompier sur la base de leur couleur rouge) ou, inversement, distinguer deux objets analogues sur le plan sensoriel en fonction de leurs rôles fonctionnels distincts.

En outre, l’attitude abstraite rend possible la conceptualisation de ce qui n’est pas immédiatement présent dans le champ perceptif. Elle sous-tend la mémoire épisodique projective, l’anticipation, le calcul des probabilités subjectives et l’aptitude à appréhender le symbolique, le métaphorique et l’ironique. Sans cette attitude, le langage perd sa dimension allégorique et représentative pour se réduire à une suite d’étiquettes purement factuelles collées aux objets visibles.

Enfin, cette posture cognitive permet à l’être humain de s’extraire de son propre égocentrisme perceptif. Elle fonde la capacité à adopter la perspective d’autrui, à prendre conscience de son propre fonctionnement mental par la métacognition et à évaluer l’adéquation de ses conduites vis-à-vis de normes éthiques, sociales ou rationnelles librement intériorisées.

5. Évolution historique

La genèse du concept d’attitude abstraite est inséparable de l’essor de la neuropsychologie clinique moderne au lendemain de la Première Guerre mondiale. Confronté aux traumatismes crâniens majeurs subis par des milliers de jeunes soldats allemands, Kurt Goldstein crée à Francfort-sur-le-Main l’Institut pour la recherche sur les séquelles des lésions cérébrales. Constatant les limites criantes des approches localisationnistes et associationnistes de l’époque, qui découpaient le cerveau en centres autonomes d’images motrices ou verbales, Goldstein élabore une approche holistique et organismique de la neurologie.

En collaboration avec le psychologue gestaltiste Adhémar Gelb, Goldstein observe minutieusement des patients présentant des lésions des lobes frontaux et pariétaux. Il remarque que ces blessés ne souffrent pas seulement de déficits sensoriels, praxiques ou aphasiques isolés, mais d’une métamorphose profonde de leur manière globale d’exister et d’appréhender le réel. Ces blessés se révèlent incapables d’accomplir des tâches nécessitant un choix conceptuel ou un regroupement catégoriel, alors même que leurs capacités perceptives brutes semblent parfaitement préservées.

Dans les années 1930, avec la montée du nazisme, Goldstein et Scheerer fuient l’Allemagne pour s’établir aux États-Unis. En 1941, ils publient leur célèbre monographie intitulée Abstract and Concrete Behavior: An Experimental Approach with Special Tests. Ce travail séminal formalise la batterie d’épreuves de Goldstein-Scheerer et assoit définitivement le concept dans la psychologie cognitive et la psychiatrie nord-américaine.

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, avec l’avènement des neurosciences cognitives et l’essor de la notion de fonctions exécutives sous l’impulsion de neuropsychologues tels qu’Alexandre Louria, Donald Stuss ou Joaquin Fuster, le concept d’attitude abstraite est progressivement réarticulé autour des circuits fronto-striataux. Bien que le vocabulaire contemporain privilégie souvent les notions de « flexibilité cognitive », « mémoire de travail » ou « contrôle inhibiteur », l’attitude abstraite de Goldstein demeure la matrice conceptuelle historique décrivant la rupture phénoménologique induite par le dysfonctionnement frontal.

6. Fondements théoriques

Le socle théorique de l’attitude abstraite repose sur l’approche organismique théorisée par Goldstein dans son ouvrage magistral Der Aufbau des Organismus (La structure de l’organisme, 1934). Cette perspective philosophique et biologique récuse le réductionnisme mécaniste selon lequel le comportement humain ne serait qu’une juxtaposition de réflexes ou d’associations conditionnées. Pour Goldstein, l’organisme agit toujours en tant que totalité intégrée cherchant à actualiser ses potentialités dans son environnement.

L’attitude abstraite s’enracine également dans la théorie de la psychologie de la forme (Gestalt). Selon ce paradigme, la perception n’est pas une simple somme d’excitations sensorielles, mais une organisation dynamique structurée en « figure » émergeant distinctement sur un « fond ». L’attitude abstraite confère à l’organisme la liberté de choisir quelle caractéristique doit devenir la figure et quel élément doit être repoussé au rang de fond. À l’inverse, l’individu privé d’attitude abstraite est captif de la configuration perceptive qui s’impose à lui par sa saillance physique brute.

Sur le plan psychopathologique, l’attitude abstraite constitue un pont fondamental avec la psychanalyse et la phénoménologie. Les psychiatres existentiels, tels que Ludwig Binswanger, ont souligné que la perte de cette attitude équivaut à un effondrement du projet existentiel de l’être humain, qui se trouve relégué à un état d’aliénation matérielle où la transcendance, le doute philosophique et l’imagination prospective deviennent impossibles.

Enfin, sur le plan du développement cognitif, ce modèle entre en résonance profonde avec les théories de Jean Piaget et de Lev Vygotski. Le passage de l’attitude concrète à l’attitude abstraite chez Goldstein correspond étroitement à l’accession au stade des opérations formelles chez Piaget et à l’internalisation des médiations sémiotiques chez Vygotski, marquant l’indépendance de la pensée vis-à-vis des manipulations physiques immédiates.

7. Composantes clés, types et dimensions

Goldstein et Scheerer ont déterminé que l’attitude abstraite englobe huit composantes opérationnelles majeures qui permettent de caractériser la maturité ou l’altération du comportement intelligent :

  • L’initiative volontaire et délibérée : Capacité à démarrer spontanément une activité dirigée vers un but sans dépendre d’une incitation sensorielle immédiate de l’environnement.
  • Le détachement vis-à-vis de l’ego : Aptitude à séparer le « moi » de l’objet extérieur, permettant de juger objectivement une situation indépendamment des affects immédiats.
  • L’inhibition des automatismes : Compétence nécessaire pour suspendre une réaction réflexe ou stéréotypée face à un stimulus prégnant afin de sélectionner une réponse adaptée.
  • La flexibilité attentionnelle et le déplacement de perspective : Faculté de modifier son cadre de référence, de changer de critère logique ou d’abandonner une stratégie caduque pour une démarche novatrice.
  • La catégorisation conceptuelle : Aptitude à appréhender les caractéristiques essentielles d’un groupe d’objets ou d’idées, en dépassant les disparités superficielles ou perceptives secondaires.
  • L’anticipation et la planification mentale : Capacité à concevoir intérieurement les étapes successives d’une action, à peser leurs conséquences potentielles et à simuler l’avenir sans recourir à l’essai-erreur matériel.
  • L’appréhension simultanée de la partie et du tout : Maîtrise intellectuelle permettant de décomposer une situation complexe en ses éléments constituants tout en conservant la structure globale du problème.
  • La compréhension symbolique et métaphorique : Faculté de saisir la polysémie du langage, de décoder les proverbes, l’humour, les allégories et de concevoir des représentations purement théoriques.

8. Exemples et cas illustratifs

Pour illustrer de manière éclatante la divergence entre attitude concrète et attitude abstraite, Goldstein décrivait l’épreuve élémentaire consistant à demander à un patient cérébrolésé de jeter une allumette enflammée sur le sol. Alors qu’un individu sain éteint l’allumette ou comprend immédiatement qu’il s’agit d’une consigne abstraite exécutable en toute sécurité sur une surface inerte, le patient en attitude concrète panique ou refuse obstinément, incapable de concevoir l’acte en dehors du danger réel d’incendie que représente une allumette pour une maison.

Un autre cas paradigmatique concerne les tests de classification d’écheveaux de laine colorée. Lorsqu’on présente au sujet une palette d’écheveaux de tonalités diverses et qu’on lui demande de regrouper « tout ce qui va ensemble », le patient privé d’attitude abstraite ne parvient pas à appliquer le concept abstrait de « rouge » ou de « vert ». Il refusera d’associer un rouge carmin clair et un pourpre foncé, arguant qu’ils sont totalement différents, ou regroupera des écheveaux uniquement parce qu’ils partagent une proximité physique ou un éclat lumineux similaire au moment présent.

Dans le domaine du langage, l’altération de l’attitude abstraite est fréquemment mise en évidence par l’interprétation littérale des proverbes. Face à l’expression « Il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier », le patient au raisonnement concret expliquera doctement qu’en cas de chute du récipient, toutes les coquilles se briseraient. Il se révèle foncièrement incapable de transposer cette métaphore matérielle au domaine de la prudence financière, de la gestion du risque ou de la diversification stratégique.

9. Mesure et évaluation

L’évaluation clinique de l’attitude abstraite a historiquement reposé sur la célèbre batterie de tests standardisés développée par Goldstein et Scheerer en 1941, conçue pour débusquer les défauts de flexibilité et de conceptualisation chez les patients neurologiques :

  • Le test de tri d’objets (Goldstein-Scheerer Object Sorting Test) : Le sujet doit catégoriser une variété d’objets d’usage courant (ustensiles de cuisine, outils, jouets) selon leur matière, leur fonction ou leur couleur, puis expliciter le critère logique utilisé et changer spontanément de critère à la demande de l’examinateur.
  • Le test des cubes colorés (dérivé des cubes de Kohs) : Épreuve exigeant de reproduire des motifs géométriques bidimensionnels à l’aide de cubes tridimensionnels aux faces peintes, sollicitant l’analyse de forme, la synthèse spatiale et l’abstraction topologique.
  • Le test de bâtonnets (Stick Test) : Le sujet doit mémoriser puis reproduire des configurations géométriques simples au moyen de bâtonnets en bois, ce qui impose de conceptualiser les orientations spatiales sans repères d’adhérence immédiate.
  • Le test de tri des couleurs de Gelb-Goldstein : Évaluation de l’abstraction verbale et perceptive par le biais de la classification d’écheveaux de laine teintés selon des nuances progressives.

Dans la pratique neuropsychologique contemporaine, cette posture est principalement évaluée à l’aide d’instruments de mesure des fonctions exécutives devenus des standards internationaux. Parmi ceux-ci, le Wisconsin Card Sorting Test (WCST) constitue l’héritier le plus direct des travaux de Goldstein. Il contraint le patient à découvrir des règles abstraites de tri (par couleur, forme ou nombre) et à modifier ces règles de manière flexible dès que l’examinateur change le retour de rétroaction sans avertissement préalable.

10. Applications et portée pratique

La compréhension de l’attitude abstraite trouve des applications indispensables dans de multiples branches de la pratique clinique, de l’éducation et de l’ergonomie cognitive. En neurologie et en rééducation fonctionnelle, elle permet aux cliniciens de concevoir des environnements adaptés pour les patients atteints de démence fronto-temporale, de traumatismes cranio-cérébraux graves ou d’accidents vasculaires cérébraux. Ces patients, dont le comportement régresse vers une adhérence concrète aux objets (présentant parfois des comportements d’utilisation ou d’imitation compulsifs), nécessitent des consignes hautement structurées, dépouillées d’ambiguïté conceptuelle et débarrassées de métaphores déroutantes.

Dans le champ de la psychiatrie, l’évaluation de l’attitude abstraite éclaire le diagnostic de la schizophrénie. La pensée schizophrénique est fréquemment caractérisée soit par une concrétude extrême (incapacité à conceptualiser au-delà de la matérialité immédiate), soit par une « sur-abstraction » désorganisée, où les concepts perdent tout ancrage logique cohérent. Cibler cette dimension permet d’orienter les stratégies de remédiation cognitive visant à réentraîner la catégorisation logique et l’inhibition des interférences.

Dans le domaine éducatif et pédagogique, le modèle souligne que l’apprentissage ne consiste pas en une accumulation passive de données empiriques, mais dans la transition dynamique de la manipulation concrète vers la maîtrise de concepts abstraits. Les méthodes d’enseignement modernes s’appuient sur cette progression pour permettre à l’enfant d’échapper au contexte physique immédiat et d’élaborer une véritable pensée formelle autonome.

11. Recherche et données empiriques

La recherche neuroscientifique moderne a amplement corroboré les intuitions holistiques de Goldstein en documentant les réseaux cérébraux sous-tendant l’abstraction. Les études de neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf, TEP) démontrent avec constance que le raisonnement abstrait et la catégorisation conceptuelle sollicitent de manière prépondérante le cortex préfrontal dorsolatéral, le cortex orbitofrontal, ainsi que le cortex cingulaire antérieur, connectés aux aires associatives pariétales et aux ganglions de la base.

Les travaux de chercheurs comme Michael Petrides ont mis en lumière le rôle central des réseaux préfrontaux dorsolatéraux dans la manipulation active et la sélection d’informations abstraites au sein de la mémoire de travail. De même, les recherches de Joaquin Fuster sur la mémoire temporelle et l’organisation hiérarchique du comportement ont confirmé que la perte de l’attitude abstraite correspond à une fragmentation des plans d’action étendus dans le temps.

En outre, les études longitudinales en gérontologie cognitive révèlent que l’attitude abstraite est l’une des dimensions les plus sensibles au déclin neurobiologique lié à l’âge. Dans les pathologies neurodégénératives telles que la maladie d’Alzheimer débutante ou la démence lobaire fronto-temporale, la dégradation de l’aptitude à manier l’abstraction précède bien souvent les pertes mnésiques massives, se traduisant précocement par des difficultés de gestion administrative, financière ou sociale.

12. Considérations culturelles et transculturelles

L’universalité de l’attitude abstraite et les méthodes employées pour la mesurer ont fait l’objet d’examens transculturels fondamentaux. Dès les années 1930, le psychologue soviétique Alexandre Louria a mené de célèbres expéditions en Ouzbékistan et au Kirghizistan auprès de populations paysannes traditionnelles non alphabétisées. Il a observé que ces individus privilégiaient massivement un raisonnement contextuel et pratique (concret) plutôt que des classifications catégorielles formelles.

Par exemple, face à une série comprenant une hache, une scie, une bûche et une pelle, les paysans non scolarisés refusaient catégoriquement d’éliminer la bûche sous prétexte qu’elle n’était pas un outil, affirmant qu’un outil sans bois à couper n’avait aucun sens. Louria et les psychologues contemporains ont démontré que cette prédominance du concret ne traduisait nullement une altération biologique de l’attitude abstraite, mais résultait d’une adaptation socioculturelle où l’utilité pratique prime sur la taxonomie académique.

Par conséquent, les outils d’évaluation neuropsychologique de l’attitude abstraite doivent impérativement être étalonnés et interprétés à la lumière du niveau d’éducation formelle, de l’univers linguistique et des cadres culturels du patient. Ce qui pourrait être hâtivement qualifié d’attitude concrète pathologique dans un contexte clinique occidental standard peut simplement correspondre à un mode de raisonnement pragmatique hautement valorisé et parfaitement adaptatif dans d’autres écosystèmes socioculturels.

13. Critiques, débats et limites

Bien que fondamentale, la théorie de l’attitude abstraite de Kurt Goldstein a essuyé plusieurs critiques épistémologiques et méthodologiques. Le reproche le plus récurrent adressé par la neuropsychologie cognitive anglo-saxonne concerne la nature excessivement unitaire et dichotomique du concept. En réduisant la complexité du comportement à l’opposition bipolaire entre attitude abstraite et attitude concrète, Goldstein risquait de masquer la diversité et l’indépendance de sous-systèmes cognitifs distincts, tels que l’inhibition motrice, le maintien en mémoire de travail ou la fluence conceptuelle.

Certains auteurs ont également critiqué le manque de rigueur quantitative et statistique des travaux initiaux de Goldstein et Scheerer. Leurs diagnostics reposaient souvent sur des observations phénoménologiques qualitatives très détaillées, mais parfois difficiles à standardiser ou à reproduire avec précision entre différents observateurs. Cette subjectivité dans l’interprétation a poussé les neuropsychologues des générations suivantes à développer des tests psychométriques plus stricts, au risque de fragmenter la vision unifiée de la personnalité défendue par Goldstein.

Enfin, le débat persiste quant au statut de l’attitude concrète : constitue-t-elle une régression pathologique ou une composante indispensable et saine de la cognition ? Des penseurs cognitivistes contemporains rappellent que l’attitude concrète est vitale pour la réactivité motrice immédiate, l’empathie corporelle incarnée (embodied cognition) et l’action située. L’efficience cognitive ne réside donc pas dans le règne exclusif de l’abstraction, mais dans la plasticité permanente permettant d’alterner de manière fluide entre posture concrète et posture abstraite selon les exigences de la situation.

14. Termes connexes et distinctions

Afin d’éviter tout flou conceptuel, il est indispensable de distinguer précisément l’attitude abstraite de plusieurs notions voisines au sein de la psychologie et des neurosciences :

  • Attitude concrète : Terme antinomique direct décrivant une pensée immédiatement captive des stimuli physiques perceptibles et des réactions automatiques, sans médiation symbolique ni recul critique.
  • Fonctions exécutives : Ensemble générique de processus cognitifs de haut niveau (inhibition, mémoire de travail, flexibilité, planification). L’attitude abstraite représente l’expression unifiée et philosophico-clinique globale de ces fonctions en action.
  • Raisonnement inductif et déductif : Opérations formelles de logique pure visant à inférer des lois ou à tester des hypothèses. L’attitude abstraite est la disposition mentale fondamentale qui rend ces types de raisonnement opérationnels.
  • Intelligence fluide : Capacité biologique globale de résolution de problèmes inédits indépendamment des connaissances acquises. Si l’attitude abstraite sous-tend l’intelligence fluide, elle intègre une dimension de conscience de soi et de posture existentielle que le simple quotient intellectuel fluide ne mesure pas.
  • Métacognition : Capacité à réfléchir sur ses propres processus mentaux. La métacognition constitue l’un des sommets fonctionnels rendus possibles par le déploiement pérenne de l’attitude abstraite.

15. Résumé et points clés

L’attitude abstraite représente une faculté d’organisation psychologique supérieure autorisant l’émancipation vis-à-vis des contraintes sensorielles immédiates au profit d’une pensée symbolique, intentionnelle et prospective. Élaborée par Kurt Goldstein à partir de l’observation rigoureuse de patients présentant des lésions cérébrales, cette notion a révolutionné la compréhension de la cognition humaine en refusant les cloisonnements mécanistes pour proposer une vision holistique de l’organisme.

Caractérisée par la flexibilité cognitive, la capacité à catégoriser, la compréhension du sens figuré et l’inhibition des automatismes, l’attitude abstraite s’oppose à l’attitude concrète, qui enferme l’individu dans la factualité brute de son environnement. Sa dégradation clinique constitue un symptôme majeur des syndromes frontaux et des atteintes psychotiques.

Bien qu’aujourd’hui intégrée et reformulée sous la bannière des neurosciences des fonctions exécutives, l’attitude abstraite demeure un jalon théorique et phénoménologique incontournable pour penser la liberté humaine, la créativité symbolique et les conséquences fondamentales des atteintes cérébrales sur la personnalité du patient.

Références

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 21). Attitude abstraite : Les ressorts de la pensée. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=attitude-abstraite-psychologie
Looti, Mohammed. “Attitude abstraite : Les ressorts de la pensée.” Base de données de psychologie en français, 21 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=attitude-abstraite-psychologie.
Looti, Mohammed. “Attitude abstraite : Les ressorts de la pensée.” Base de données de psychologie en français. octobre 21, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=attitude-abstraite-psychologie.