La perception humaine ne se limite pas à la simple orientation mécanique de nos récepteurs sensoriels vers le monde extérieur. Au cœur des neurosciences cognitives réside un mécanisme fascinant nommé l’attention couverte, un processus par lequel le traitement perceptif est intensifié sur une région spatiale spécifique ou un objet précis sans qu’aucun mouvement oculaire ou réajustement corporel ne soit engagé.
Attention couverte
1. Définition concise
L’attention couverte (ou attention non manifeste) désigne le déploiement sélectif des ressources cognitives et de la focalisation perceptuelle vers une zone, une modalité ou un stimulus de l’environnement, sans alignement physique des organes sensoriels, tels que les yeux ou la tête, vers cette cible. Contrairement à l’attention manifeste (overt attention), qui implique une fixation fovéale directe, l’attention couverte opère de manière invisible et interne, agissant comme un réflecteur mental indépendant de l’axe visuel direct.
Ce phénomène cognitif permet d’accroître la vitesse et la précision du traitement sensoriel dans le champ visuel périphérique, d’optimiser la résolution spatiale et de faciliter la discrimination visuelle tout en maintenant un regard fixe sur un point neutre. En isolant les mécanismes computationnels de l’attention des composantes motrices de l’exploration oculaire, l’attention couverte constitue l’un des piliers fondamentaux de l’étude de l’architecture cognitive humaine.
Dans la pratique expérimentale contemporaine, elle illustre la dissociation fondamentale entre le comportement moteur observable et les opérations sous-jacentes du cerveau, révélant la capacité du système nerveux central à prioriser dynamiquement des fragments d’information sensorielle au détriment d’autres dans un environnement saturé de stimuli.
2. Étymologie et origine linguistique
L’expression « attention couverte » est la traduction directe de la terminologie anglo-saxonne covert attention, formalisée de façon décisive dans la littérature scientifique par le psychologue et neuroscientifique Michael Posner à la fin des années 1970. Le vocable « attention » dérive du latin attentio, dérivé du verbe attendere, qui associe le préfixe ad- (« vers ») et tendere (« tendre, étirer »), évoquant l’acte physique ou mental de « tendre son esprit vers » un objet.
Le qualificatif « couverte » provient du participe passé du verbe « couvrir », issu du latin cooperire (« envelopper, cacher entièrement »). Dans le registre scientifique et militaire, « couvert » (par opposition à « ouvert » ou « manifeste ») renvoie à une action menée sous le voile de la dissimulation, imperceptible pour un observateur extérieur. Ainsi, la désignation reflète l’état secret, caché et non cinétique de cette forme d’attention, où le flux perceptif s’infléchit sans indice moteur apparent.
Dans la littérature francophone en sciences cognitives, on rencontre également des variantes synonymiques telles que « attention non manifeste », « attention occulte » ou « attention implicite », bien que le terme « attention couverte » demeure le standard académique privilégié pour désigner ce mécanisme visuospatial spécifique.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le terme s’énonce en français standard [a.tɑ̃.sjɔ̃ ku.vɛʁt]. Il s’agit d’un syntagme nominal féminin singulier composé du nom commun « attention » et de l’adjectif qualificatif « couverte » au féminin singulier, formant au pluriel « des attentions couvertes ».
D’un point de vue grammatical et syntaxique, le terme fonctionne comme un concept théorique indénombrable lorsqu’il fait référence au processus général (« étudier l’attention couverte »), mais peut s’employer avec des déterminants indéfinis lors de contextualisations spécifiques de tâches (« une attention couverte endogène », « des mécanismes d’attention couverte exogène »). Il est souvent employé en opposition directe avec l’« attention manifeste » (overt attention) au sein des paradigmes d’oculométrie et de psychophysique.
Dans l’usage discursif, on évite la confusion avec l’attention passive ou inconsciente : l’attention couverte est un processus actif, volontaire ou réflexe, dont les effets physiologiques sont mesurables et conscients, bien que sa mise en œuvre ne s’accompagne d’aucun mouvement observable.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la portée de l’attention couverte, il convient de conceptualiser le champ visuel comme une matrice d’informations continue au sein de laquelle seule une infime fraction bénéficie d’une haute acuité anatomique. La fovéa, région centrale de la rétine, concentre la majorité des cônes photorécepteurs et offre la résolution maximale, tandis que la périphérie rétinienne est caractérisée par une chute drastique de la densité cellulaire et de l’acuité visuelle.
Si la stratégie motrice par défaut consiste à exécuter une saccade oculaire pour amener l’image d’un objet d’intérêt directement sur la fovéa (attention manifeste), l’attention couverte permet de contourner cette contrainte mécanique. Par un acte purement cognitif, le sujet peut orienter son « faisceau attentionnel » (souvent comparé à un projecteur ou spotlight) vers la périphérie visuelle tout en conservant une fixation oculaire rigoureuse sur un point central.
Au niveau computationnel, ce déplacement interne de l’attention se traduit par plusieurs modifications majeures de la réponse neuronale :
- Une augmentation du gain sensoriel, qui amplifie l’amplitude des décharges neuronales dans les aires visuelles précoces (V1, V2, V4) et le cortex inférotemporal en réponse au stimulus situé dans la zone sélectionnée ;
- Une réduction du bruit neuronal de fond et une corrélation diminuée entre neurones voisins, augmentant drastiquement le rapport signal sur bruit ;
- Une redistribution de la sensibilité spectrale et temporelle, améliorant les seuils de contraste, la discrimination des fréquences spatiales et la vitesse d’intégration perceptive ;
- Une accélération des temps de réaction motrice (manuelle, vocale) lorsque le stimulus apparaît à l’endroit préalablement focalisé par l’attention couverte.
L’attention couverte n’est donc pas une simple métaphore descriptive, mais un état neurophysiologique tangible qui reconfigure dynamiquement la circuiterie sensorielle bien avant qu’une action motrice ne soit planifiée ou exécutée. Elle agit comme un précurseur indispensable à la navigation visuelle, guidant et planifiant souvent les saccades oculaires ultérieures dans le cadre de comportements exploratoires complexes.
5. Évolution historique
Les prémices de la notion d’attention couverte remontent aux fondateurs de la psychologie expérimentale au XIXe siècle. Dès 1853, le physicien et physiologiste allemand Hermann von Helmholtz mena une expérience pionnière demeurée célèbre. Dans l’obscurité totale d’une pièce expérimentale, Helmholtz fixa un point de repère lumineux central tout en choisissant délibérément de diriger son attention vers une région périphérique d’une affiche remplie de lettres imprimées. Lors d’un éclair de décharge électrique très bref (d’une durée inférieure au temps nécessaire pour déclencher un mouvement oculaire), il constata qu’il était capable de lire et mémoriser uniquement les lettres situées dans la zone périphérique où il avait dirigé son attention spirituelle, prouvant que l’esprit peut inspecter l’espace indépendamment du regard.
Quelques décennies plus tard, en 1890, le philosophe et psychologue américain William James consacra un chapitre magistral de ses Principles of Psychology à la distinction entre focalisation sensorielle et focalisation mentale, posant les bases conceptuelles de l’attention sans accommodation physique.
Néanmoins, il fallut attendre la révolution cognitive des années 1970 et les travaux de Michael Posner pour que l’attention couverte reçoive une formalisation empirique standardisée. En développant le paradigme d’amorçage spatial (connu sous le nom de paradigme de Posner), le chercheur a pu mesurer quantitativement les coûts et bénéfices temporels associés au déplacement invisible de l’attention, démontrant rigoureusement l’existence de fenêtres chronométriques spécifiques à ce processus cognitif.
À partir des années 1990 et 2000, l’avènement des méthodes d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et de magnétoencéphalographie (MEG) a permis d’observer directement la réorganisation rétinotopique au sein des aires visuelles en l’absence de saccades, confirmant expérimentalement les déductions intuitives d’Helmholtz formulées plus d’un siècle auparavant.
6. Fondements théoriques
L’analyse de l’attention couverte s’articule autour de plusieurs cadres conceptuels majeurs développés en psychologie cognitive et en neurosciences computationnelles.
Le premier modèle historique est la métaphore du projecteur attentionnel (spotlight theory) proposée par Michael Posner, ultérieurement enrichie par le modèle du « zoom optique » (zoom-lens model) d’Eriksen et St. James (1986). Selon ces perspectives, l’attention couverte déplace une zone focale de traitement privilégié à travers l’espace avec une vitesse continue et prévisible, la largeur de cette lentille pouvant être modulée en fonction des exigences de la tâche, au détriment de la précision du traitement local lorsque le champ s’élargit.
Un second cadre théorique incontournable est la théorie prémotrice de l’attention (premotor theory of attention), formulée par Giacomo Rizzolatti et ses collaborateurs à la fin des années 1980. Cette théorie postule que l’attention couverte n’est pas un système indépendant ou abstrait, mais correspond en réalité à la préparation d’un programme moteur oculaire dont l’exécution physique finale a été volontairement ou temporairement inhibée. Selon Rizzolatti, les mêmes réseaux neuronaux prémoteurs qui commandent les saccades oculaires sous-tendent les réallocations spatiales de l’attention couverte.
Enfin, les théories de la normalisation et de la sélection compétitive, issues des neurosciences contemporaines (Desimone & Duncan, 1995 ; Reynolds & Heeger, 2009), décrivent l’attention couverte comme un filtre sélectif de « compétition biaisée » (biased competition). Plusieurs stimuli présents simultanément dans le champ récepteur d’un neurone entrent en compétition pour stimuler ce dernier ; l’attention couverte intervient en appliquant un biais excitateur descendant (top-down) qui supprime les représentations des distracteurs et maximise le traitement de la cible désignée.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’attention couverte n’est pas un phénomène monolithique, mais s’articule selon plusieurs dimensions fonctionnelles et temporelles distinctes :
- Attention couverte endogène (descendante / top-down) : Mécanisme volontaire, conscient et contrôlé, guidé par les buts et intentions internes du sujet (par exemple, scruter subrepticement le coin supérieur droit d’une pièce en prévision de l’apparition d’un signal). Son déploiement nécessite un délai d’installation plus long (typiquement environ 250 à 300 millisecondes) mais peut être maintenu de façon prolongée.
- Attention couverte exogène (ascendante / bottom-up) : Processus involontaire, automatique et réflexe, déclenché par une rupture sensorielle saillante dans la périphérie visuelle (un flash lumineux soudain, un mouvement imprévu). Il se déploie très rapidement (pic d’efficacité entre 80 et 120 millisecondes), mais s’estompe rapidement pour laisser place au phénomène d’inhibition de retour.
- Dimension spatiale vs dimension basée sur l’objet : L’attention couverte peut cibler des coordonnées cartésiennes précises de l’espace rétinotopique (attention spatiale) ou s’ancrer préférentiellement sur la structure globale et les contours d’un objet perceptif continu, s’étendant à travers sa géométrie même si l’espace sous-jacent est morcelé.
- Attention couverte transmodale : Bien que principalement étudiée dans la modalité visuelle, elle existe également dans le domaine auditif (écouter discrètement une conversation à sa droite tout en maintenant le regard droit devant soi, connu sous l’effet « cocktail party ») et dans le domaine somatosensoriel (surveiller tactilement un point d’impact potentiel sur le dos sans le regarder).
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la manifestation concrète de l’attention couverte dans le monde réel, considérons plusieurs situations écologiques et cliniques.
Dans le domaine du sport de haut niveau, l’attention couverte est un atout stratégique déterminant. Un meneur de jeu au basketball ou un footballeur international regarde fixement un défenseur ou le panneau opposé, tout en utilisant son attention couverte pour suivre le déplacement d’un coéquipier démarqué dans sa vision périphérique extrême. Sans jamais tourner les yeux ni trahir son intention par une saccade oculaire, il arme une passe dite « aveugle » (no-look pass) avec une précision millimétrique, tirant parti du rehaussement perceptif induit par l’attention couverte.
Un autre exemple frappant s’observe dans les interactions sociales et les stratégies de dissimulation humaine. Lors d’une réunion professionnelle tendue ou d’un entretien sensible, un individu peut maintenir un contact visuel neutre et poli avec son interlocuteur principal tout en orientant son attention couverte vers un document confidentiel posé sur la table ou vers les réactions silencieuses d’un collègue assis à l’écart. Le sujet capte et traite des informations cruciales sans modifier la direction de son regard, évitant ainsi d’éveiller la méfiance de son entourage.
Dans le domaine de la conduite automobile nocturne, l’attention couverte permet au conducteur de surveiller la trajectoire du véhicule droit devant lui tout en détectant la présence suspecte d’un piéton ou d’un animal approchant du bas-côté sombre. Avant même que les globes oculaires n’aient le temps d’initier une saccade vers l’obstacle, le système attentionnel couvert a déjà amplifié le signal de mouvement périphérique, préparant le réflexe de freinage d’urgence.
9. Mesure et évaluation
La caractérisation scientifique de l’attention couverte exige une dissociation rigoureuse entre la position de la fovéa et l’orientation des ressources cognitives. Les chercheurs combinent obligatoirement deux classes d’outils : les dispositifs de surveillance motrice et les indicateurs chronométriques ou neurophysiologiques.
L’outil expérimental canonique est le paradigme de Posner (cueing paradigm). Un participant fixe un repère central sur un écran. Un indice périphérique ou central apparaît, signalant la localisation probable d’une cible ultérieure avec une validité variable (par exemple, 80 % d’essais valides, 20 % d’essais invalides). Tout en contrôlant la parfaite immobilité des yeux grâce à un système d’oculométrie (eye-tracking), on mesure les temps de réaction. Les essais valides entraînent un raccourcissement significatif de la latence de réponse (bénéfice attentionnel), tandis que les essais invalides provoquent un allongement substantiel (coût attentionnel), mesurant directement l’amplitude du déplacement couvert de l’attention.
Au-delà du comportement, l’électroencéphalographie (EEG) à haute densité permet de tracer les corrélats temporels fins de l’attention couverte grâce à l’analyse des potentiels évoqués visuels. L’onde P1 (culminant entre 80 et 120 ms) et l’onde N1 (entre 150 et 200 ms) présentent une amplitude nettement accrue au niveau des électrodes pariéto-occipitales controlatérales au champ visuel covertement sélectionné. Par ailleurs, la modulation de l’onde N2pc (onde négative controlatérale apparaissant environ 200 ms après la présentation de stimuli) est un traceur incontournable de la sélection couverte d’un élément dans un champ encombré.
En neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf rétinotopique), l’attention couverte se traduit par une augmentation focale du signal BOLD dans les zones corticales visuelles dont les champs récepteurs correspondent à la localisation spatiale surveillée, même en l’absence complète de photons frappant la fovéa.
10. Applications et portée pratique
L’étude approfondie de l’attention couverte trouve des applications majeures dans de nombreux secteurs professionnels, cliniques et technologiques :
- Ergonomie des interfaces homme-machine (IHM) : Dans les cockpits d’aviation civile et militaire ou les postes de commande des centrales nucléaires, les alertes d’urgence sont conçues pour activer immédiatement l’attention couverte exogène dans la périphérie du champ visuel des opérateurs, sans requérir une recherche active par saccades qui pourrait compromettre la surveillance centrale.
- Neuropsychologie clinique et réhabilitation : L’évaluation de l’attention couverte est essentielle pour diagnostiquer l’héminégligence spatiale (ou négligence spatiale unilatérale), consécutive à des lésions pariétales droites consécutives à un AVC. Les patients atteints peuvent bouger les yeux librement mais restent totalement incapables de projeter leur attention couverte dans l’hémichamp contralésionnel gauche, démontrant une défaillance purement attentionnelle.
- Technologies d’assistance et interfaces cerveau-ordinateur (BCI) : Les dispositifs BCI basés sur les potentiels P300 ou la modulation des rythmes alpha permettent désormais à des patients atteints du syndrome d’enfermement (locked-in syndrome) de sélectionner des lettres sur un clavier virtuel en focalisant uniquement leur attention couverte sur les symboles cibles, sans nécessiter le moindre mouvement des muscles oculaires.
- Performance sportive et e-sport : L’entraînement à l’élargissement du champ de surveillance par l’attention couverte fait l’objet de protocoles d’entraînement cognitif spécialisés visant à réduire le temps de traitement de l’information périphérique chez les athlètes professionnels et les pilotes de course.
11. Recherches et preuves empiriques
Depuis le début des années 2000, les recherches ont considérablement affiné notre compréhension des circuits cérébraux responsables de l’attention couverte. Les travaux pionniers de Corbetta et Shulman (2002) ont identifié deux réseaux fronto-pariétaux anatomiquement et fonctionnellement distincts qui gouvernent ce processus :
Le réseau dorsal, bilatéral, comprenant le sillon intrapariétal (IPS) et le champ oculomoteur frontal (FEF, Frontal Eye Field), est directement responsable du contrôle top-down et du déploiement volontaire de l’attention couverte dans l’espace. Le réseau ventral, latéralisé à droite, englobant la jonction temporo-pariétale (TPJ) et le cortex frontal inférieur (IFG), agit comme un système de rupture d’alerte, réorientant l’attention de manière exogène lorsqu’un stimulus imprévu mais pertinent surgit dans l’environnement.
Une série d’études neurophysiologiques chez le primate non humain, notamment conduites par Robert Desimone et Tirin Moore, a mis en évidence le rôle causal direct du FEF. En appliquant une microstimulation électrique sous le seuil d’évocation d’une saccade oculaire dans les neurones du FEF, Moore et Fallah (2001) ont démontré que les singes présentaient une amélioration immédiate de leur acuité de détection visuelle précisément dans la portion de l’espace correspondant au champ de mouvement du neurone stimulé, prouvant de manière irréfutable le couplage fonctionnel étroit entre circuits moteurs et attention couverte.
Enfin, les recherches récentes sur les oscillations cérébrales mettent en exergue le rôle critique de la suppression des ondes alpha (8-12 Hz) : l’orientation de l’attention couverte vers un hémichamp provoque une baisse unilatérale de la puissance alpha dans le cortex occipital controlatéral, levant l’inhibition locale et ouvrant une fenêtre de traitement sensoriel accéléré.
12. Considérations culturelles et interculturelles
Bien que l’architecture neurobiologique de l’attention couverte soit universelle au sein de l’espèce humaine, la manière dont les individus déploient spontanément leurs ressources attentionnelles dans l’espace périphérique varie selon l’environnement culturel et les modes de socialisation.
Les travaux en psychologie interculturelle menés par Richard Nisbett et ses collègues suggèrent une distinction systématique dans les habitudes de traitement visuel entre les populations occidentales et est-asiatiques. Les participants occidentaux (culture individualiste) tendent à adopter une stratégie d’attention analytique, concentrant prioritairement leur attention manifeste et couverte sur les objets focaux et les entités saillantes au détriment de l’arrière-plan. À l’inverse, les populations est-asiatiques (culture holistique) déploient plus fréquemment une attention couverte diffuse englobant l’arrière-plan, le contexte relationnel et les éléments périphériques d’une scène visuelle complexe.
Par ailleurs, le sens de lecture et d’écriture dominant (de gauche à droite pour les langues romanes, de droite à gauche pour l’arabe ou l’hébreu) module l’asymétrie naturelle de l’attention couverte. Des études expérimentales démontrent que les lecteurs d’écritures lévogyres allouent plus rapidement et spontanément leur attention couverte dans l’hémichamp gauche, tandis que les lecteurs dextrogyres présentent une efficience supérieure dans l’hémichamp droit, illustrant une plasticité cognitive façonnée par les apprentissages sémiotiques et culturels.
13. Critiques, débats et limites
Malgré l’accumulation de données convergentes, le concept d’attention couverte fait l’objet de plusieurs débats théoriques et controverses méthodologiques intenses au sein de la communauté scientifique.
La critique la plus persistante vise la théorie prémotrice stricte. Si Rizzolatti soutenait que l’attention couverte est indiscernable de la programmation d’une saccade, de nombreuses études pharmacologiques et de neuro-imagerie ont identifié des dissociations claires : il est possible de déplacer l’attention couverte sans qu’aucun plan moteur oculaire ne soit engagé, et des lésions cérébrales spécifiques peuvent altérer les saccades sans abolir la capacité de réallocation attentionnelle couverte. Plusieurs chercheurs contestent ainsi l’assimilation réductrice de la cognition spatiale à un simple sous-produit moteur.
Une seconde limite méthodologique concerne les microsaccades oculaires. Même lorsque les yeux semblent parfaitement immobiles et fixés sur un point central, ils effectuent en permanence d’infimes mouvements microscopiques involontaires (microsaccades et dérives). Des chercheurs comme Engbert et Kliegl (2003) ont démontré que la direction de ces microsaccades s’aligne fidèlement sur la cible vers laquelle le sujet déplace son attention couverte. Dès lors, certains auteurs ont remis en question la nature strictement « non motrice » de l’attention couverte, suggérant qu’elle n’est peut-être qu’une forme atténuée mais cinétiquement mesurable de l’attention manifeste.
Enfin, la métaphore du « faisceau attentionnel » unitaire fait l’objet de controverses récurrentes. De nombreuses preuves expérimentales soutiennent désormais l’existence d’une attention couverte fragmentée ou multifocale, capable de se scinder simultanément sur plusieurs localisations non contiguës dans l’espace, remettant en cause l’idée d’un projecteur mécanique rigide et homogène.
14. Termes connexes et distinctions
Pour éviter toute ambiguïté conceptuelle, il importe de distinguer formellement l’attention couverte de plusieurs notions connexes du vocabulaire psychologique :
- Attention manifeste (overt attention) : Implique l’orientation conjointe de l’axe du regard, de la fovéa et de la tête vers le stimulus d’intérêt. L’attention manifeste est visible et cinétique, tandis que l’attention couverte est invisible et purement neuronale.
- Vision périphérique : Désigne la structure optique et anatomique du champ visuel en dehors de la fovéa. La vision périphérique est une composante anatomique passive ; l’attention couverte est un acte cognitif sélectif appliqué à cette périphérie (ou à une sous-partie de celle-ci).
- Attention soutenue vs attention sélective : L’attention couverte relève principalement de l’attention sélective (choisir une information parmi plusieurs), tandis que l’attention soutenue fait référence au maintien de la vigilance et de l’effort cognitif sur une période temporelle continue.
- Attention partagée : Capacité à exécuter deux tâches cognitives distinctes en parallèle. L’attention couverte peut être mobilisée au sein d’une tâche d’attention partagée, mais elle peut tout aussi bien être strictement focalisée sur un unique élément périphérique.
- Cécité d’inattention (inattentional blindness) : Phénomène psychologique où un observateur ne perçoit pas un stimulus inattendu situé en plein centre de son champ visuel parce que son attention couverte est mobilisée ailleurs.
15. Résumé et points clés à retenir
L’attention couverte est l’un des mécanismes les plus sophistiqués du traitement de l’information au sein du système nerveux central. Les aspects essentiels à retenir pour sa compréhension académique et clinique comprennent :
- Indépendance motrice : Elle permet de traiter, amplifier et analyser l’information sensorielle périphérique sans aucun mouvement oculaire ni modification de l’axe de fixation du regard.
- Double dynamique : Elle opère soit par un contrôle volontaire descendant (endogène), soit par un automatisme réflexe ascendant déclenché par une saillance visuelle (exogène).
- Corrélation neuronale précise : Elle se matérialise par une modulation du gain sensoriel dans les aires visuelles occipitales (ondes EEG P1/N1, modulation alpha) et s’appuie sur les réseaux fronto-pariétaux dorsaux et ventraux.
- Utilité fonctionnelle : Elle optimise l’exploration de l’environnement, prépare les mouvements oculaires futurs, permet la détection précoce des menaces et rend possible des interactions sociales adaptatives et discrètes.
Références
- Corbetta, M., & Shulman, G. L. (2002). Control of goal-directed and stimulus-driven attention in the brain. Nature Reviews Neuroscience, 3(3), 201–215. https://doi.org/10.1038/nrn755
- Desimone, R., & Duncan, J. (1995). Neural mechanisms of selective visual attention. Annual Review of Neuroscience, 18(1), 193–222. https://doi.org/10.1146/annurev.ne.18.030195.001205
- Helmholtz, H. von. (1867). Handbuch der physiologischen Optik. Voss.
- Moore, T., & Fallah, M. (2001). Control of eye movements and spatial attention. Proceedings of the National Academy of Sciences, 98(3), 1273–1276. https://doi.org/10.1073/pnas.98.3.1273
- Posner, M. I. (1980). Orienting of attention. Quarterly Journal of Experimental Psychology, 32(1), 3–25. https://doi.org/10.1080/00335558008248231
- Rizzolatti, G., Riggio, L., Dascola, I., & Umiltá, C. (1987). Reorienting attention by the peripheral stimuli: A study of the mechanisms of saccadic saccades. Neuropsychologia, 25(1), 31–40. https://doi.org/10.1016/0028-3932(87)90041-8