Médicament singulier au carrefour de la thérapie thymorégulatrice et de l’action antidopaminergique, l’Asendin représente une étape charnière dans l’histoire de la psychopharmacologie moderne. Conçu pour apporter un soulagement rapide dans les épisodes dépressifs majeurs accompagnés de détresse psychotique, ce composé illustre la complexité des interactions entre systèmes monoaminergiques et récepteurs centraux.
Asendin (Amoxapine)
1. Définition concise
L’Asendin est l’une des dénominations commerciales historiques de l’amoxapine, un agent psychotrope appartenant à la classe structurelle des dibenzoxazépines, généralement répertorié parmi les antidépresseurs tricycliques et tétracycliques de deuxième génération. Synthétisé initialement pour combiner une inhibition de la recapture de la noradrénaline et une modulation des récepteurs dopaminergiques, il s’est distingué par sa capacité unique à agir simultanément comme antidépresseur et comme neuroleptique d’intensité modérée.
Au-delà de sa structure moléculaire proche de celle de la loxapine, l’Asendin est principalement prescrit pour soulager les symptômes du trouble dépressif caractérisé, notamment lorsqu’il s’accompagne d’agitation motrice, d’anxiété sévère ou de caractéristiques psychotiques congruentes ou non à l’humeur. Sa pharmacologie se démarque nettement des tricycliques classiques de première génération par son profil métabolique et son affinité intrinsèque pour les voies sous-corticales de la dopamine.
Sur le plan clinique, l’Asendin occupe une niche thérapeutique théorique précieuse : il dispense souvent le prescripteur de combiner d’emblée deux molécules distinctes chez les patients présentant une dépression délirante, bien que son utilisation contemporaine ait décliné face à l’avènement des inhibiteurs sélectifs et des antipsychotiques de seconde génération.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable commercial Asendin a été forgé par l’industrie pharmaceutique nord-américaine (notamment les laboratoires Lederle) au cours des années 1970. Il dérive du verbe anglais to ascend (lui-même issu du latin classique ascendere, composé du préfixe ad- signifiant « vers » et de scandere signifiant « monter », « gravir »). Ce choix sémantique reflète explicitement la visée thérapeutique fondamentale du produit : élever l’humeur déchue du sujet mélancolique, favoriser la remontée thymique et restaurer la vitalité psychomotrice.
Sur le plan de la dénomination commune internationale (DCI), le terme amoxapine renvoie à sa nomenclature chimique rigoureuse : la 2-chloro-11-(pipérazin-1-yl)dibenzo[b,f][1,4]oxazépine. Les composants morphologiques du mot révèlent les racines chimiques déterminantes : le segment -oxazépine désigne le noyau hétérocyclique central associant un atome d’oxygène et un atome d’azote, tandis que le préfixe rappelle l’agencement du groupe pipérazine substitué.
L’introduction du nom dans la littérature médicale internationale s’est formalisée à la fin des années 1970 lors des premiers essais multicentriques comparatifs, avant son approbation réglementaire aux États-Unis au tournant de l’année 1980.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français standardisé, le terme s’énonce phonétiquement [a.sɛ̃.dɛ̃] ou, selon une phonétique plus proche de la marque déposée anglo-saxonne, [a.zɛn.din]. Le nom commun générique correspondant, amoxapine, se prononce [a.mɔk.sa.pin].
Concernant son statut grammatical, Asendin est un nom propre de marque commerciale utilisé au masculin singulier dans l’usage clinique (« l’Asendin a été administré à dose progressive »). À l’inverse, la DCI amoxapine s’emploie comme un substantif féminin singulier (« l’amoxapine est rapidement absorbée par le tractus gastro-intestinal »). Les formes plurielles sont inusitées en dehors de contextes désignant des lots ou des conditionnements spécifiques du médicament.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender l’Asendin dans toute sa complexité, il convient d’analyser son architecture pharmacodynamique pluridimensionnelle. Contrairement aux antidépresseurs conventionnels comme l’imipramine ou l’amitriptyline, dont l’action repose majoritairement sur le blocage non sélectif des transporteurs de la recapture de la sérotonine (SERT) et de la noradrénaline (NET), l’amoxapine se comporte comme un puissant inhibiteur de la recapture de la noradrénaline couplé à un antagonisme post-synaptique significatif des récepteurs dopaminergiques de type D2 et sérotoninergiques 5-HT2A.
Cette dualité fonctionnelle confère à l’Asendin une position intermédiaire rarissime : il s’agit virtuellement d’un antidépresseur possédant des vertus neuroleptiques intrinsèques. Cette propriété découle directement de son métabolite principal, la 7-hydroxyamoxapine, qui manifeste une très forte affinité inhibitrice vis-à-vis des récepteurs dopaminergiques striataux et mésolimbiques. Parallèlement, son autre métabolite actif majeur, la 8-hydroxyamoxapine, soutient principalement l’action inhibitrice de la recapture monoaminergique tout en prolongeant la demi-vie fonctionnelle du traitement dans l’organisme.
Le périmètre thérapeutique de la molécule s’étend ainsi des dépressions unipolaires sévères aux formes compliquées de manifestations délirantes ou hallucinatoires. En modulant la transmission noradrénergique corticale, elle permet de traiter le ralentissement psychomoteur, la prostration et l’anhédonie. Simultanément, par son action bloquante sur les récepteurs D2, elle exerce une pression sédative et anti-délirante sur les circuits dopaminergiques hyperactifs impliqués dans les thématiques de ruine, d’indignité ou de culpabilité délirante.
Toutefois, ce spectre d’action étendu trace également les frontières critiques de son utilisation. En bloquant la dopamine dans la voie nigrostriée, l’Asendin partage avec les neuroleptiques traditionnels le risque de déclencher des effets indésirables extrapyramidaux. Il ne s’agit donc pas d’un composé anodin ou exclusivement centré sur l’humeur, mais d’une entité neurochimique complexe dont l’index thérapeutique exige une surveillance médicale continue.
5. Développement historique
L’histoire de l’Asendin prend racine dans les programmes de synthèse menés au cours des décennies 1960 et 1970 par les chercheurs des laboratoires Lederle (division d’American Cyanamid). Durant cette ère dorée de la neuropharmacologie, les chimistes exploraient systématiquement les dérivés tricycliques condensés dans l’espoir de dissocier les effets antidépresseurs des toxicités anticholinergiques et cardiovasculaires qui grevaient lourdement l’emploi de l’imipramine.
En modifiant la chaîne latérale de la loxapine — un neuroleptique antipsychotique de structure dibenzoxazépine introduit pour traiter la schizophrénie —, les pharmacologues ont synthétisé l’amoxapine par déméthylation. Les études précliniques sur modèles animaux ont rapidement révélé que cette molécule préservait non seulement l’effet sédatif et antipsychotique parental, mais manifestait également une aptitude marquée à antagoniser les déficits d’exploration et les signes dépressifs induits par la réserpine.
L’approbation officielle par la Food and Drug Administration (FDA) des États-Unis en septembre 1980 a marqué le lancement commercial de l’Asendin. Le produit a suscité un engouement précoce en raison d’un délai d’action présumé plus court que celui des antidépresseurs tricycliques traditionnels : plusieurs essais cliniques initiaux suggéraient en effet un début d’amélioration symptomatique dès les premiers quatre à sept jours de traitement.
Néanmoins, au cours des années 1980 et 1990, la publication de rapports de pharmacovigilance documentant la survenue de dyskinésies tardives et d’états de mal épileptique gravissimes lors d’intoxications aiguës a tempéré l’enthousiasme du corps médical. Avec l’irruption des inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (ISRS) à la fin des années 1980, le recours à l’Asendin s’est progressivement marginalisé au profit de combinaisons médicamenteuses réversibles et dotées d’une marge de sécurité toxicologique nettement plus favorable.
6. Fondements théoriques et pharmacologiques
L’Asendin s’enracine dans la théorie monoaminergique des troubles de l’humeur, tout en anticipant de plusieurs décennies les modèles actuels de modulation multi-cibles. Selon l’hypothèse noradrénergique initiale développée par Joseph Schildkraut au milieu des années 1960, les états dépressifs majeurs procèdent d’un déficit fonctionnel de la transmission de la noradrénaline au sein de projections limbiques et corticales spécifiques. L’amoxapine répond directement à ce postulat en bloquant vigoureusement le transporteur présynaptique NET, entraînant une élévation substantielle de la concentration de noradrénaline dans la fente synaptique.
Cependant, le fondement théorique le plus novateur de la molécule réside dans son action sur le sous-type récepteur sérotoninergique 5-HT2A et son rapport d’affinité avec le récepteur dopaminergique D2. Ce profil préfigure remarquablement les propriétés pharmacologiques des antipsychotiques atypiques décrits plus tard par Herbert Meltzer. Le blocage concurrentiel des hétérorécepteurs 5-HT2A régule indirectement la libération de dopamine dans le cortex préfrontal, atténuant théoriquement la rigidité affective tout en diminuant l’intensité des idées délirantes.
Au niveau de la cascade intracellulaire, l’administration prolongée d’amoxapine entraîne une désensibilisation adaptative des récepteurs bêta-adrénergiques postsynaptiques et une régulation positive de la voie de signalisation de l’AMP cyclique (AMPc) et du facteur neurotrophique dérivé du cerveau (BDNF). Cette plasticité synaptique restaurée soutient l’action antidépressive à long terme.
Enfin, l’Asendin possède des propriétés antagonistes modérées sur les récepteurs histaminiques H1 et les récepteurs cholinergiques muscariniques. Bien que ces interactions rendent compte d’une part substantielle de ses effets sédatifs et de sa propension à induire une sécheresse buccale ou une constipation, son affinité pour les récepteurs muscariniques demeure sensiblement inférieure à celle de l’amitriptyline, conférant un profil autonome distinct au sein de l’arsenal psychiatrique.
7. Composantes clés, formes et dimensions
L’analyse de l’Asendin repose sur l’évaluation de plusieurs dimensions chimiques, pharmacocinétiques et cliniques interdépendantes :
- Structure moléculaire hétérocyclique : Présence d’un noyau central dibenzo[b,f][1,4]oxazépine fusionné, ponté par un cycle pipérazine non méthylé qui conditionne son profil réceptoriel particulier.
- Métabolisme hépatique biphasique : Oxydation microsomale rapide via les cytochromes hépatiques P450 (principalement CYP2D6), générant la 7-hydroxyamoxapine (puissant bloqueur D2 à demi-vie courte) et la 8-hydroxyamoxapine (inhibiteur de la recapture noradrénergique à demi-vie longue d’environ 30 heures).
- Formulations galéniques : Historiquement décliné en comprimés oraux sécables dosés à 25 mg, 50 mg, 100 mg et 150 mg, autorisant un titrage progressif pour limiter l’impact des effets secondaires initiaux.
- Spectre d’affinité réceptorielle : Forte affinité d’inhibition pour le transporteur NET ; affinité modérée à élevée pour les récepteurs D2, 5-HT2A et D3 ; affinité modérée pour les récepteurs histaminiques H1 et alpha-1 adrénergiques ; faible affinité pour le SERT et les récepteurs muscariniques M1.
- Élimination corporelle : Excrétion majoritairement rénale sous forme de conjugués glucuronides (environ 65 %) et élimination fécale complémentaire (environ 15 à 20 %).
8. Exemples et cas cliniques illustratifs
Pour illustrer la mise en pratique de l’Asendin, considérons le cas clinique d’un homme de 58 ans hospitalisé pour un épisode dépressif majeur sévère avec caractéristiques psychotiques. Le patient manifestait un délire de négation d’organe (syndrome de Cotard partiel), une insomnie terminale réfractaire et un mutisme anxieux. Face au refus d’une polythérapie lourde par le patient, un traitement par Asendin a été instauré à raison de 50 mg par jour, puis progressivement titré à 250 mg par jour en prises fractionnées. Dès le dixième jour, une régression notable des thématiques délirantes d’incurabilité a été observée, corrélée à une reprise de l’alimentation et à une réactivation motrice, confirmant l’efficacité conjointe de la levée d’inhibition thymique et du blocage dopaminergique.
Un deuxième cas emblématique met en lumière les risques inhérents à sa pharmacologie. Une femme de 42 ans traitée par Asendin (200 mg/jour) pour une dépression mélancolique a développé, après quatre semaines de traitement régulier, une akathisie prononcée, caractérisée par une agitation motrice inextinguible des membres inférieurs, initialement interprétée à tort par l’équipe soignante comme une aggravation de son anxiété dépressive. Une évaluation neurologique minutieuse a rectifié le diagnostic en identifiant un effet indésirable extrapyramidal imputable à l’action dopaminolytique du médicament, lequel a régressé après réduction posologique et adjonction transitoire d’un bêtabloquant.
Un troisième scénario implique la prise en charge d’une intoxication volontaire massive. Un jeune adulte ayant ingéré 2 500 mg d’amoxapine a rapidement développé un coma convulsif compliqué d’un état de mal épileptique sans anomalies majeures de la conduction intracardiaque au départ. Ce cas illustre le contraste saisissant entre l’amoxapine et les tricycliques typiques : au lieu du traditionnel élargissement du complexe QRS précurseur d’arythmies ventriculaires mortelles, l’Asendin déclenche une neurotoxicité aiguë dominée par des spasmes convulsifs incoercibles susceptibles de mener à une rhabdomyolyse et à une insuffisance rénale aiguë.
9. Mesure, posologie et évaluation clinique
L’administration de l’Asendin exigeait une méthodologie d’évaluation rigoureuse et une titration individualisée afin d’équilibrer bénéfices thymiques et tolérance motrice :
La posologie initiale usuelle en milieu ambulatoire s’établissait entre 100 mg et 150 mg par jour, répartie en deux ou trois prises quotidiennes pour minimiser la sédation diurne. Chez les patients hospitalisés sous surveillance continue, cette dose pouvait être augmentée par paliers prudents jusqu’à 300 mg par jour au terme de la première semaine. Dans de rares cas de dépression réfractaire sans intolérance neurologique, la posologie maximale autorisée atteignait 400 mg par jour en ambulatoire, voire 600 mg par jour chez l’adulte hospitalisé.
Sur le plan du suivi clinique, plusieurs outils standardisés permettent d’objectiver l’évolution de la symptomatologie et de dépister les effets indésirables :
- L’Échelle de dépression de Hamilton (HAM-D) et l’Inventaire de dépression de Beck (BDI) pour quantifier la réponse thérapeutique globale et la rémission des affects négatifs.
- L’Échelle d’évaluation des mouvements involontaires anormaux (AIMS), indispensable tous les trois à six mois pour surveiller l’émergence précoce d’une dyskinésie tardive buccofaciale ou choréique.
- L’Échelle de Simpson-Angus (SAS) pour mesurer la rigidité parkinsonienne, la roue dentée et la bradykinésie induites par le blocage des récepteurs D2.
- La surveillance biologique régulière des enzymes hépatiques, de la fonction rénale et de la prolactinémie (dont l’élévation peut induire galactorrhée, aménorrhée ou gynécomastie).
- La réalisation systématique d’un tracé électrocardiographique (ECG) de référence pour écarter un allongement pathologique de l’intervalle QTc ou des troubles de conduction auriculo-ventriculaire sous-jacents.
10. Applications et pertinence pratique
Bien que son utilisation contemporaine soit devenue restreinte, l’Asendin conserve une pertinence historique et théorique majeure dans plusieurs domaines cliniques :
La principale indication clinique réside dans le traitement de la dépression psychotique (mélancolie délirante). Chez ces patients à haut risque suicidaire, l’amoxapine évite la latence liée à l’instauration successive d’un antidépresseur puis d’un neuroleptique, en frappant d’emblée les deux versants de la pathologie. Elle a également trouvé une utilité documentée dans les formes de dépression névrotique sévère compliquées d’agitation motrice invalidante, où son effet sédatif immédiat apporte un soulagement symptomatique rapide.
Dans la pratique psychiatrique institutionnelle, l’Asendin a constitué une alternative thérapeutique pour les patients souffrant de dépressions unipolaires résistantes aux traitements de première intention n’ayant pas répondu favorablement aux tricycliques purs ou aux inhibiteurs sélectifs. Sa capacité à mobiliser vigoureusement la transmission noradrénergique tout en tempérant la réactivité dopaminergique en fait un candidat pharmacologique singulier pour briser certains états d’inertie psychique figée.
Enfin, en médecine d’urgence et en toxicologie clinique, la connaissance de l’Asendin demeure primordiale. Tout praticien de réanimation doit savoir qu’une surdose d’amoxapine ne répond pas aux algorithmes thérapeutiques traditionnels appliqués aux tricycliques (tels que la perfusion massive de bicarbonate de sodium pour rétrécir le QRS) mais impose une prise en charge agressive orientée sur l’interruption des crises épileptiques subintrantes par de fortes doses de benzodiazépines et une protection rénale intensive contre la myoglobinurie.
11. Recherches et preuves empiriques
Dès le début des années 1980, une profusion d’études comparatives à double insu a évalué l’efficacité thérapeutique de l’amoxapine face aux étalons de l’époque. Les travaux pionniers menés par des chercheurs tels que Rickels et al. (1981) ainsi que Donlon et al. (1982) ont démontré que l’amoxapine présentait une efficacité antidépressive globale équivalente à celle de l’amitriptyline et de l’imipramine, avec un avantage statistiquement significatif au niveau de la rapidité d’action lors de la première semaine de traitement.
Dans le domaine spécifique de la dépression psychotique, les recherches publiées par Anton et Sexauer (1983) ont révélé que la monothérapie par amoxapine était comparable, en termes de taux de réponse clinique, à l’association classique perphénazine-amitriptyline. Cette découverte a constitué un jalon conceptuel important, prouvant qu’une molécule unique pouvait rivaliser avec une polypharmacie lourde sans exposer le patient à des interactions métaboliques imprévisibles.
Cependant, les études épidémiologiques ultérieures et les analyses de toxicovigilance ont assombri ce tableau. Les registres des centres antipoison nord-américains analysés par Litovitz et Troutman (1983), puis confirmés par Pinder et al., ont établi de manière probante que l’amoxapine présentait un taux de mortalité et de morbidité neurologique par surdose significativement plus élevé que la plupart des autres antidépresseurs de sa génération, en raison de sa redoutable propension à déclencher des convulsions réfractaires.
Par ailleurs, des études neuroendocriniennes ont abondamment documenté la capacité de l’amoxapine à élever de manière dose-dépendante les taux de prolactine circulante par blocage des récepteurs D2 tubéro-infundibulaires, confirmant sur le plan biologique la réalité de son activité neuroleptique chez l’être humain.
12. Considérations culturelles et contextuelles
La trajectoire de l’Asendin illustre les disparités d’approches thérapeutiques et réglementaires entre les différents systèmes de santé mondiaux. Aux États-Unis, la molécule a bénéficié d’une campagne de promotion substantielle au début des années 1980, positionnée par les laboratoires comme l’antidépresseur à action rapide idéal pour la patientèle ambulatoire agitée, avant d’être progressivement délaissée par crainte de poursuites médico-légales liées aux dyskinésies tardives.
En Europe, notamment en France, l’amoxapine a été commercialisée sous le nom de marque Défanyl. L’école psychiatrique française, traditionnellement attachée à une sémiologie clinique fine distinguant rigoureusement la mélancolie délirante des dépressions simples, a accueilli l’amoxapine avec circonspection. Elle fut souvent réservée aux contextes psychiatriques hospitaliers lourds, les praticiens préférant moduler séparément les doses d’antidépresseur et d’antipsychotique selon les fluctuations de la production délirante du patient.
Dans les pays à ressources médicales intermédiaires, le coût de fabrication modique de l’amoxapine en tant que médicament générique a parfois permis de maintenir son utilisation dans le traitement des syndromes dépressifs sévères, alors même que les antipsychotiques atypiques de nouvelle génération demeuraient inaccessibles pour des raisons financières.
13. Critiques, controverses et limites
L’Asendin a concentré d’intenses débats cliniques et toxicologiques tout au long de sa période d’utilisation prévalente :
La première critique majeure concerne son innocuité neurologique à long terme. En raison de son blocage chronique de la dopamine striatale, l’Asendin est le seul antidépresseur tricyclique couramment associé à un risque mesurable de dyskinésie tardive — un trouble moteur irréversible caractérisé par des mouvements choréoathétosiques involontaires, principalement de la région oro-faciale. De nombreux cas ont été rapportés chez des patients âgés traités pendant plusieurs mois sans surveillance adéquate, entraînant de sévères préjudices fonctionnels et esthétiques.
La seconde controverse majeure réside dans le déclenchement potentiel du syndrome malin des neuroleptiques (SMN). Bien que classé comme antidépresseur, l’Asendin a provoqué des tableaux typiques de SMN associant hyperthermie majeure, rigidité musculaire extrême en « tuyau de plomb », instabilité neurovégétative et élévation cataclysmique des créatine phosphokinases (CPK), posant un défi diagnostique redoutable aux cliniciens peu familiers de son profil pharmacodynamique dopaminolytique.
Enfin, la dangerosité extrême du médicament lors des tentatives de suicide par intoxication médicamenteuse aiguë a scellé son déclin commercial. Alors que la prise en charge des overdoses de tricycliques classiques a bénéficié de protocoles de réanimation bien rodés fondés sur la réversion de l’effet stabilisant de membrane cardiaque, les crises convulsives généralisées répétées induites par l’amoxapine échappent fréquemment aux antiépileptiques conventionnels et mènent à des défaillances multiviscérales sévères.
14. Termes connexes et distinctions
Une bonne maîtrise du positionnement clinique de l’Asendin nécessite de le différencier rigoureusement des molécules apparentées :
- Loxapine (Loxapac) : Antipsychotique de première génération dont l’amoxapine est le métabolite N-déméthylé direct. Alors que la loxapine présente un rapport d’antagonisme D2 nettement supérieur à ses effets sur les transporteurs de monoamines, l’amoxapine inverse cette prépondérance en maximisant l’inhibition du recaptage de la noradrénaline.
- Amitriptyline (Laroxyl) : Antidépresseur tricyclique de référence de première génération. L’amitriptyline exerce une action mixte sérotoninergique et noradrénergique avec de très puissants effets anticholinergiques, mais ne possède aucun effet direct de blocage des récepteurs dopaminergiques D2 et n’induit pas de dyskinésie tardive.
- Maprotiline (Ludiomil) : Antidépresseur tétracyclique sélectif de la recapture de la noradrénaline. Bien qu’il partage avec l’amoxapine un risque convulsivant marqué à doses supra-thérapeutiques, il est dépourvu de composante antidopaminergique.
- Quétiapine (Xeroquel) : Antipsychotique atypique moderne doté de propriétés antidépressives intrinsèques (notamment via son métabolite la norquétiapine). La quétiapine remplace avantageusement l’Asendin dans les stratégies contemporaines de potentialisation de l’humeur en raison d’un profil de tolérance neurologique extrapyramidale infiniment plus sûr.
15. Synthèse et points clés
L’Asendin (amoxapine) demeure l’un des composés les plus fascinants de la pharmacologie psychiatrique de la fin du XXe siècle. En synthétisant les propriétés de l’inhibition de la recapture monoaminergique et de l’antagonisme post-synaptique de la dopamine, il a offert une réponse clinique novatrice aux dépressions délirantes et sévèrement ralenties.
Néanmoins, cette polyvalence pharmacodynamique a constitué sa propre limite clinique. La vulnérabilité aux troubles moteurs extrapyramidaux, le spectre persistant de la dyskinésie tardive et, par-dessus tout, la léthalité neurologique aiguë en situation de surdosage ont relégué l’Asendin au second plan face aux molécules plus sélectives du XXIe siècle. Il demeure un modèle d’étude paradigmatique pour comprendre la physiopathologie des interactions monoaminergiques et dopaminergiques dans les troubles de l’humeur.
Références
- Anton, R. F., & Sexauer, J. D. (1983). Amoxapine in the treatment of psychotic depression: An open-label trial. The American Journal of Psychiatry, 140(10), 1344–1346. https://doi.org/10.1176/ajp.140.10.1344
- Donlon, P. T., Biourge, V., & Riva, M. (1982). A double-blind comparison of amoxapine and amitriptyline in depressed inpatients. The Journal of Clinical Psychiatry, 43(11), 461–464. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/6754707/
- Litovitz, T. L., & Troutman, W. G. (1983). Amoxapine overdose: Seizures and fatalities. JAMA: The Journal of the American Medical Association, 250(8), 1069–1071. https://doi.org/10.1001/jama.1983.03340080051029
- Pinder, R. M., Brogden, R. N., Speight, T. M., & Avery, G. S. (1977). Amoxapine: A review of its pharmacological properties and therapeutic efficacy in depressive illness. Drugs, 13(6), 401–422. https://doi.org/10.2165/00003495-197713060-00001
- Rickels, K., Case, W. G., & Chung, H. R. (1981). Amoxapine in depressed outpatients: A controlled study. The American Journal of Psychiatry, 138(1), 20–24. https://doi.org/10.1176/ajp.138.1.20