L’être humain manifeste une aptitude singulière et paradoxale à suspendre la satisfaction de ses besoins physiologiques fondamentaux au nom de principes idéologiques, moraux ou spirituels transcendants. L’ascétisme incarne cette tension suprême entre le corps somatique et les impératifs du moi idéalisé, oscillant selon les perspectives entre une régulation souveraine de la volonté et une répression psychopathologique des pulsions élémentaires. Comprendre cette dynamique constitue un enjeu fondamental tant pour la psychologie du développement que pour la psychopathologie clinique et l’anthropologie psychanalytique.
Ascétisme
1. Définition concise
L’ascétisme se définit classiquement comme un mode de vie caractérisé par l’abstinence volontaire, la mortification corporelle et le renoncement délibéré aux plaisirs sensibles et aux conforts matériels, dans le but d’atteindre un perfectionnement moral, une pureté spirituelle ou un état supérieur de conscience.
Dans le champ de la psychologie et de la psychanalyse, l’ascétisme dépasse la simple dévotion mystique pour devenir une modalité singulière de structuration psychique. Il renvoie à une disposition cognitive, émotionnelle et comportementale par laquelle le sujet subjugue impitoyablement ses pulsions instinctuelles élémentaires — principalement la faim, le repos et la sexualité — au profit d’un idéal du Moi intransigeant ou d’un Surmoi sévère.
Selon qu’il s’inscrit dans un processus de sublimation intégrative ou dans une tentative défensive rigide d’éradication du désir, l’ascétisme peut être appréhendé soit comme une forme superlative de discipline de soi et d’autonomie psychologique, soit comme une formation réactionnelle aliénante observable dans diverses dérives névrotiques et troubles des conduites alimentaires.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable « ascétisme » dérive directement du grec ancien askêsis (ἄσκησις), qui désignait initialement tout type d’entraînement méthodique, d’exercice physique rigoureux ou de préparation athlétique appliquée. Dans la Grèce antique, l’askêtês était l’athlète assidu qui s’astreignait à une discipline corporelle stricte, à un régime frugal et à des exercices répétés en vue d’optimiser ses performances gymniques et son endurance dans l’arène.
Progressivement, les écoles philosophiques hellénistiques, notamment le stoïcisme et le cynisme, ont opéré une métaphorisation sémantique de l’entraînement physique vers le domaine éthique et mental. L’exercice ne visait plus simplement la puissance musculaire, mais la souveraineté de l’âme sur les passions turbulentes, l’acquisition de la tempérance (sophrosunê) et l’accès à la tranquillité intérieure (ataraxia).
L’intégration du terme dans le lexique religieux judéo-chrétien dès les premiers siècles de l’ère chrétienne a conféré au mot sa charge de renoncement absolu au monde profane et de macération corporelle. Enfin, son passage dans la langue française au XVIIe siècle, puis son adoption par les sciences humaines et la psychopathologie au tournant du XXe siècle, ont universalisé le terme pour qualifier tout système d’inhibition intentionnelle de l’affect et de la sensualité.
3. Prononciation et forme grammaticale
Le terme « ascétisme » est un nom commun masculin singulier, phonétiquement transcrit sous la forme [as.se.tism] dans le système de l’Alphabet Phonétique International (API). Il s’accorde au pluriel (« ascétismes ») lorsqu’il renvoie aux différentes variantes historiques ou typologiques de cette pratique.
La famille lexicale comprend l’adjectif « ascétique » (masculin et féminin identiques au singulier), employé pour qualifier une conduite, une pensée ou une posture caractérisée par l’austérité et la frugalité rigoureuse, ainsi que le nom « ascète », désignant l’individu engagé dans cette voie. On retrouve également l’adverbe « ascétiquement », utilisé pour signifier l’exécution d’une action avec un détachement systématique de tout apparat et de toute recherche de jouissance sensorielle.
Sur le plan syntaxique, le mot s’emploie couramment avec des prépositions dénotant la pratique ou l’appartenance conceptuelle (par exemple : « faire preuve d’ascétisme », « un ascétisme intramondain », « l’ascétisme de l’adolescent »). En français contemporain savant, il conserve une connotation de rigueur intellectuelle ou d’austérité comportementale méthodique.
4. Explication conceptuelle détaillée
D’un point de vue psychologique approfondi, l’ascétisme ne saurait être réduit à une simple privation quantitative. Il constitue une architecture psychique complexe où le renoncement physique devient une source paradoxale de valorisation narcissique et de contrôle interne. Le sujet ascétique n’agit pas par incapacité de jouir, mais par une décision active de transformer l’inhibition pulsionnelle en une victoire du Moi sur les exigences du Ça biologique.
Cette dynamique engage directement le rapport que l’individu entretient avec la vulnérabilité de sa corporéité. Le corps somatique, porteur d’appétits impérieux, de besoins continus et de faiblesses inhérentes, est fréquemment perçu par l’ascète comme une menace pour l’intégrité de son identité psychique. En maîtrisant la faim par le jeûne, le désir charnel par la continence et la douleur par l’endurance stoïque, l’individu opère une tentative d’affranchissement vis-à-vis des contingences matérielles, cherchant à instaurer une souveraineté subjective inaltérable.
La frontière séparant l’ascétisme constructif de l’ascétisme destructeur réside principalement dans la flexibilité du fonctionnement mental et dans le degré d’agressivité retournée contre soi. Dans sa forme maturative et intégrée, l’ascétisme s’apparente à une capacité de temporisation, de tolérance à la frustration et de différé gratifiant, indispensable à tout accomplissement intellectuel ou artistique de haut niveau. L’individu accepte une privation transitoire au service d’un but créateur élargi.
À l’inverse, dans ses manifestations régressives ou psychopathologiques, l’ascétisme se mue en une croisade punitive contre le corps propre. L’inhibition se systématise, s’autonomise et s’accompagne d’une rigidification défensive absolue. Tout plaisir sensoriel y est criminalisé, assimilé à une souillure morale ou à une capitulation humiliante, générant une angoisse persécutrice majeure dès que les besoins vitaux se rappellent à la conscience du sujet.
5. Développement historique
L’histoire de l’ascétisme s’entrelace intimement avec celle des civilisations et de l’évolution des représentations psychiques de l’intériorité. Dans l’Antiquité occidentale, des figures comme Diogène le Cynique ou Épictète ont incarné un ascétisme philosophique séculier fondé sur la limitation des désirs superflus. Pour les stoïciens, dompter les passions déraisonnables constituait l’unique voie vers la liberté intérieure et l’harmonie avec l’ordre rationnel universel.
Avec l’essor du monachisme chrétien dès le IIIe siècle de notre ère, notamment à travers les Pères du désert tels qu’Antoine le Grand ou Pacôme en Égypte, l’ascétisme s’est déplacé vers une théologie de la purification et du combat spirituel contre les démons de la chair. Le désert physique devenait l’espace projectif d’un désert intérieur où le renoncement au monde permettait la communion divine, institutionnalisant des pratiques de mortification qui marqueront profondément l’inconscient collectif occidental.
À l’époque moderne, le sociologue et économiste Max Weber a théorisé un tournant fondamental dans son ouvrage séminal L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905). Weber a identifié l’émergence d’un « ascétisme intramondain » issu de la Réforme calviniste : le croyant ne fuyait plus le monde au monastère, mais exerçait son ascétisme au cœur même de l’activité séculière, par le travail méthodique, l’épargne rigide et le refus de la consommation ostentatoire, posant ainsi les assises psychologiques du système économique moderne.
Au cours du XXe siècle, la psychologie scientifique et la psychanalyse se sont emparées du concept. Sigmund Freud a mis en lumière le rôle du renoncement pulsionnel comme condition fondatrice de la civilisation dans Malaise dans la civilisation (1930), tandis que sa fille Anna Freud a formellement conceptualisé l’ascétisme comme une défense caractéristique des remaniements pubertaires, inaugurant l’analyse clinique moderne de ce comportement.
6. Fondements théoriques
Dans la métapsychologie psychanalytique, l’ascétisme est principalement conceptualisé comme l’un des mécanismes de défense majeurs élaborés par le Moi pour se protéger des assauts pulsionnels du Ça. Dans son ouvrage fondamental Le Moi et les mécanismes de défense (1936), Anna Freud a spécifiquement articulé l’ascétisme pubertaire. Face à l’irruption brutale et massive des pulsions génitales et agressives lors de l’adolescence, le Moi juvénile panique devant la perspective d’être submergé et met en place un barrage indiscriminé contre toutes les pulsions élémentaires, refusant l’alimentation gourmande, le sommeil confortable ou la parure vestimentaire.
Sous l’angle des théories des relations d’objet et du narcissisme, l’ascétisme implique un investissement narcissique massif de l’idéal du Moi au détriment des investissements d’objet. Le sujet trouve dans l’auto-privation une autosuffisance omnipotente : en ne demandant rien au monde extérieur, il échappe au risque de la dépendance affective, du rejet ou de la perte d’objet. La privation devient le garant d’une forteresse psychique invulnérable.
Les théories cognitives et comportementales contemporaines abordent l’ascétisme sous le prisme de la régulation de l’effort, de l’inhibition exécutive et de la tolérance à la détresse. L’individu ascétique présente des schémas précoces inadaptés orientés vers des exigences élevées et la punition, accompagnés d’un biais attentionnel focalisé sur le contrôle somatique. La privation fonctionne comme un conditionnement opérant renforcé négativement : restreindre un besoin apaise temporairement l’anxiété liée à la perte perçue de maîtrise de soi.
Enfin, l’approche existentielle développée par Viktor Frankl conçoit l’ascétisme sous l’angle de la transcendance de la souffrance. Le renoncement volontaire acquiert une valeur heuristique et thérapeutique lorsque l’individu choisit consciemment de suspendre le plaisir immédiat pour réaliser des valeurs supérieures, démontrant que la volonté de sens peut triompher des déterminismes biologiques les plus contraignants.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’analyse structurale du phénomène ascétique permet de distinguer plusieurs composantes fonctionnelles et sous-types cliniques essentiels :
- L’ascétisme intramondain : Discipline rigoriste exercée à l’intérieur de la vie quotidienne et professionnelle, valorisant l’efficacité, la ponctualité et la sobriété matérielle sans rupture avec le tissu social ordinaire.
- L’ascétisme extramondain : Retrait physique et social radical du monde séculier (érémitisme, cloître) visant l’isolement total pour purifier l’expérience subjective de toute interférence mondaine.
- L’ascétisme adolescent développemental : Réaction transitoire aux mutations corporelles pubertaires, où le jeune refuse les plaisirs d’enfance et s’astreint à des épreuves physiques ou intellectuelles intenses pour apprivoiser son angoisse pulsionnelle.
- L’ascétisme psychopathologique : Modalité rigide et destructrice observable dans l’anorexie mentale, le trouble obsessionnel-compulsif et la dépression mélancolique, caractérisée par une jouissance inconsciente de la privation et une haine du corps somatique.
- L’ascétisme laïque contemporain : Réémergence sous la forme du minimalisme radical, du jeûne intermittent dogmatique ou de la détoxication digitale, motivée par un impératif de performance cognitive, de pureté biologique et d’optimisation de soi.
- La dimension de privation somatique : Restriction délibérée exercée sur les fonctions végétatives primaires (sommeil, nutrition, thermorégulation, sexualité).
- La dimension d’inhibition émotionnelle : Suppression intentionnelle des manifestations affectives spontanées (pleurs, rires, colère, effusion sentimentale) au profit d’un calme impassible.
8. Exemples et cas illustratifs
Le cas clinique canonique rapporté par Anna Freud illustre magistralement la dimension défensive de l’ascétisme adolescent : un jeune homme de quatorze ans, jusque-là sans difficulté particulière, développe brusquement un mépris absolu pour ses vêtements confortables, refuse de porter un manteau en plein hiver, s’impose des nuits écourtées sur un lit rigide et repousse toute alimentation sucrée. L’exploration analytique met en évidence que ce rigorisme généralisé visait à juguler une poussée intense de pulsions masturbatoires vécues avec une culpabilité intolérable. L’inhibition de la sexualité avait contaminé par contagion défensive l’ensemble des satisfactions corporelles normales.
Dans le domaine des troubles du comportement alimentaire, la sémiologie de l’anorexie mentale restrictive grave constitue un exemple frappant d’ascétisme pathologique. Une patiente anorexique de dix-neuf ans témoigne d’un sentiment d’exaltation morale et de triomphe psychique à chaque repas esquivé ou à chaque sensation de crampe gastrique ressentie. Pour cette patiente, la faim cesse d’être un signal biologique de manque pour devenir la preuve irréfutable de sa force morale sur sa corporéité ; le décharnement somatique est vécu comme une épuration spirituelle, illustrant l’intrication funeste entre ascétisme et pulsion de mort.
À l’opposé du spectre psychopathologique, un exemple profane contemporain s’observe chez certains adeptes du biohacking et de la frugalité technologique extrême. Un ingénieur de la Silicon Valley s’astreint quotidiennement à des douches glacées à l’aube, au jeûne hydrique prolongé, à l’absence totale d’écrans de divertissement et à la méditation spartiate dans le but déclaré de « reprogrammer sa dopamine » et d’atteindre une clarté mentale absolue. Si l’intentionnalité relève ici de la productivité laïque, les mécanismes psychologiques sous-jacents demeurent structurellement analogues aux pratiques d’auto-mortification traditionnelles.
9. Mesure et évaluation psychologique
L’évaluation quantitative et qualitative de l’ascétisme s’est développée principalement dans le contexte de la psychologie clinique et de la recherche sur les troubles de l’alimentation. L’instrument psychométrique le plus validé et le plus largement utilisé au niveau international est l’inventaire Eating Disorder Inventory (EDI), conçu initialement par David Garner, Marion Olmsted et Janet Polivy en 1983, puis enrichi dans ses versions ultérieures (EDI-2 et EDI-3).
L’EDI comporte une sous-échelle spécifique intitulée explicitement « Ascétisme » (Asceticism Subscale). Cette échelle mesure l’inclination du sujet à rechercher la vertu morale à travers la privation corporelle, le déni du plaisir, le sacrifice de soi et la discipline physique impitoyable. Des items typiques évaluent le dégoût des besoins corporels, la fierté tirée de la résistance à la faim ou à la fatigue, et l’exigence d’une rigueur inflexible envers soi-même.
Sur le plan de l’évaluation psychodynamique et projective, l’ascétisme est exploré à travers des tests tels que le Rorschach (Système Intégré de Exner) et le Thematic Apperception Test (TAT). Les protocoles révèlent classiquement un contrôle cognitif hypertrophié (indices de constriction affective élevés), une suppression quasi-totale des réponses d’affects primaires, un refus de la passivité et une agressivité latente réprimée et réorientée contre les représentations corporelles.
En entretien clinique, le praticien s’attache à différencier l’ascétisme ego-syntonique (pleinement accepté et valorisé par le sujet, qui s’en enorgueillit) de l’ascétisme ego-dystonique (vécu comme une contrainte obsessionnelle douloureuse et tyrannique). Cette distinction clinique s’avère déterminante pour anticiper l’alliance thérapeutique et la motivation au changement.
10. Applications et pertinence pratique
Dans la pratique psychothérapeutique, la compréhension de la dynamique ascétique est cruciale pour le traitement des troubles des conduites alimentaires et des personnalités obsessionnelles-compulsives. Tenter de restaurer une alimentation normale chez un patient anorexique sans déconstruire préalablement la signification ascétique de sa restriction conduit inévitablement à des résistances massives : le patient perçoit le rétablissement pondéral comme une faillite morale et une souillure éthique intolérable.
Dans le champ du développement personnel et de la psychologie de la santé, des formes épurées et désamorcées de l’ascétisme sont réinvesties sous des appellations contemporaines telles que le « jeûne de dopamine » ou la « simplicité volontaire ». Les cliniciens exploitent cette inclination en guidant les patients vers un ascétisme régulé et fonctionnel, axé sur la déconnexion numérique réfléchie et la réduction des sollicitations marchandes impulsives, restaurant ainsi une capacité d’attention durable et de maîtrise comportementale exempte d’autodépréciation corporelle.
Dans la psychologie des organisations et du travail, l’ascétisme éclaire les dérives de l’hyperactivité professionnelle (workaholisme). Nombre de cadres et de dirigeants intériorisent un ascétisme institutionnalisé où sacrifier ses congés, son sommeil et ses liens affectifs personnels au profit des objectifs de l’entreprise est valorisé comme le marqueur indépassable de l’excellence et de la dévotion professionnelle, au risque d’un effondrement par épuisement professionnel (burnout).
11. Recherche et données empiriques
Les investigations empiriques en psychopathologie cognitive ont largement corroboré l’existence d’une corrélation robuste entre des scores élevés sur la sous-échelle d’ascétisme de l’EDI et la sévérité clinique des conduites anorexiques. Les travaux pionniers de Garner et ses collaborateurs ont démontré que l’ascétisme constitue l’un des prédicteurs les plus fiables de la chronicité et de la résistance thérapeutique chez les patientes souffrant d’anorexie mentale de type restrictif strict.
En neurosciences cognitives et affectives, des protocoles d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) se sont penchés sur les corrélats neuronaux de la privation volontaire. Les études démontrent que les individus manifestant des traits ascétiques rigides présentent une hyperactivation significative des régions préfrontales dorsolatérales et du cortex cingulaire antérieur lors de la présentation de stimuli appétitifs primaires (nourriture savoureuse, images érotiques), couplée à une atténuation marquée de l’activation des circuits de récompense mésolimbiques (noyau accumbens). Ce profil neurofonctionnel atteste d’une capacité hors-norme d’inhibition descendante (top-down regulation) neutralisant les signaux hédoniques physiologiques.
Des recherches menées par Baumeister et son équipe sur la théorie de la force de la volonté (ego depletion) apportent un éclairage complémentaire sur les limites de l’ascétisme. Bien que la capacité d’auto-régulation puisse être entraînée et fortifiée par des exercices de privation modérés, un ascétisme chronique et omnidirectionnel aboutit souvent à un épuisement métabolique et psychique des ressources exécutives, culminant périodiquement en des ruptures explosives de digue caractérisées par des épisodes compulsifs massifs de boulimie ou d’achats compulsifs.
12. Considérations culturelles et transculturelles
L’expression et la valence accordée à l’ascétisme subissent de profondes modulations à travers les ères géographiques et culturelles. Dans les civilisations orientales, particulièrement dans le jaïnisme, l’hindouisme et le bouddhisme originel, l’ascétisme (connu sous le terme sanskrit de tapas) est conceptualisé comme une énergie transformatrice capable de brûler le karma résiduel et d’affranchir l’âme de l’illusion matérielle (mâyâ). Bien que Siddhartha Gautama ait ultérieurement rejeté l’ascétisme mortifère extrême pour prôner la « Voie du Milieu », la valeur spirituelle de la modération radicale demeure hautement célébrée en Orient.
En Occident, l’héritage monothéiste chrétien a longtemps teinté l’ascétisme d’une culpabilité expiatoire marquée par le péché originel. Le corps y a souvent été envisagé dans une posture manichéenne de rivalité avec l’esprit. Cependant, la sécularisation contemporaine a opéré une translation remarquable : l’ascétisme moderne n’invoque plus le salut de l’âme dans l’au-delà, mais la pureté biologique, la minceur esthétique et la longévité corporelle dans l’ici-bas. Ce nouvel ascétisme profane sacralise les régimes détoxifiants, les marathons extrêmes et la quête orthorexique, recyclant l’antique exigence de pureté sous le vernis du bien-être et de la santé publique.
D’un point de vue transculturel, les psychiatres et ethnologues soulignent l’importance de ne pas pathologiser hâtivement des comportements d’abstinence communautaires prescrits (comme le carême chrétien ou le jeûne du Ramadan). La nature psychopathologique de l’ascétisme s’évalue non pas à l’acte d’abstinence en lui-même, mais à son caractère désocialisant, à sa dimension d’isolement autistique et au degré de détresse psychologique éprouvé lorsque le rituel d’abstention ne peut être accompli.
13. Critiques, débats et limites
Le concept d’ascétisme a suscité l’une des critiques philosophiques et psychologiques les plus féroces sous la plume de Friedrich Nietzsche. Dans la troisième dissertation de La Généalogie de la morale (1887), intitulée « Que signifient les idéaux ascétiques ? », Nietzsche dénonce l’ascétisme comme une pathologie du ressentiment, une manifestation suprême de nihilisme où la volonté humaine, faute de pouvoir s’affirmer affirmativement dans la puissance du vivant, préfère encore « vouloir le néant que ne rien vouloir ». Pour Nietzsche, l’ascète est un malade qui s’institue médecin de lui-même en s’administrant le poison de la culpabilité pour engourdir sa propre souffrance existentielle.
Dans les débats psychanalytiques contemporains, la légitimité de l’ascétisme en tant que mécanisme de défense autonome demeure discutée. Certains auteurs soutiennent que l’ascétisme ne constitue pas une entité défensive indépendante, mais plutôt une combinaison dynamique complexe associant le refoulement rigide, l’isolation de l’affect, la formation réactionnelle et le masochisme moral. Attribuer un statut singulier à l’ascétisme risquerait, selon cette perspective, d’obscurcir la structure inconsciente sous-jacente faite de sadisme surmoïque et d’agressivité retournée contre la personne propre.
Une autre limite théorique majeure concerne le risque permanent d’erreur diagnostique. Une privation ascétique spectaculaire peut masquer une schizophrénie débutante accompagnée de délires hypocondriaques de contamination, une mélancolie délirante avec conviction d’indignité digestive, ou au contraire une quête spirituelle authentique et structurante. La frontière diagnostique entre ferveur transitoire, singularité philosophique et décompensation psychiatrique reste l’un des exercices les plus délicats de la sémiologie clinique.
14. Termes connexes et distinctions
Afin d’éviter tout flou sémantique ou diagnostique, il convient de distinguer rigoureusement l’ascétisme d’un ensemble de notions voisines avec lesquelles il est fréquemment confondu :
- Ascétisme et Stoïcisme : Si le stoïcisme intègre des exercices ascétiques (askêsis) pour cultiver l’impassibilité rationnelle face aux aléas de la fortune, il récuse expressément la mortification destructrice et la haine du corps. Le stoïcien utilise les plaisirs naturels avec détachement sans ressentir le besoin viscéral de s’infliger des privations punitives.
- Ascétisme et Anorexie mentale : L’ascétisme est une modalité générale d’attitude face à la pulsionnalité globale, tandis que l’anorexie mentale est un trouble psychiatrique spécifique caractérisé par une altération majeure de l’image corporelle (dysmorphophobie) et une peur panique de grossir. L’ascétisme représente souvent le mécanisme psychique central mobilisé par l’anorexique, mais l’ascétisme peut exister sans distorsion de l’image corporelle.
- Ascétisme et Masochisme moral : Dans le masochisme moral, le sujet recherche inconsciemment la souffrance, l’échec et l’humiliation pour satisfaire un besoin de punition émanant d’un sentiment de culpabilité inconscient. L’ascète, quant à lui, ne vise pas la dégradation humiliante mais revendique au contraire une fierté morale, une pureté et un sentiment de contrôle triomphant sur sa corporéité.
- Ascétisme et Frugalité / Minimalisme : La frugalité désigne une disposition pratique et économique visant la simplicité d’usage des ressources matérielles sans rejet moral du confort sensoriel élémentaire. L’ascétisme implique un investissement existentiel, moral ou religieux infiniment plus intransigeant et dogmatique.
- Ascétisme et Célibat / Continence : Le célibat ou la continence sexuelle n’est qu’une des composantes possibles de la conduite ascétique, cette dernière englobant obligatoirement un spectre beaucoup plus large de privations somatiques et sensorielles (sommeil, nourriture, confort, relations sociales).
15. Synthèse et points clés à retenir
L’ascétisme représente une configuration psychologique et comportementale nodale, située à la croisée de la philosophie morale, de la métapsychologie des pulsions et de la nosographie psychiatrique :
- Il trouve son origine dans l’entraînement athlétique grec (askêsis) avant d’être transposé par la philosophie et la spiritualité monastique comme une discipline de mortification et de purification intérieure.
- Sur le plan métapsychologique, Anna Freud en a fait un mécanisme de défense typique de l’adolescence, visant à juguler sans nuance l’irruption brutale des pulsions pubertaires par un rejet systématique de toutes les gratifications corporelles.
- Dans le champ psychopathologique, l’ascétisme constitue un pilier fondamental de l’anorexie mentale restrictive et de certaines névroses obsessionnelles sévères, où l’abstinence somatique procure une gratification narcissique paradoxale et une illusion d’invulnérabilité omnipotente.
- Les neurosciences mettent en évidence une dominance marquée des circuits de contrôle préfrontaux inhibiteurs sur les structures sous-corticales hédoniques de récompense chez les individus aux profils ascétiques prononcés.
- Bien que dénoncé par Nietzsche comme l’expression ultime d’un ressentiment contre la vie organique, l’ascétisme se réinvente aujourd’hui sous des formes profanes adaptées à la modernité, telles que le minimalisme radical, l’orthorexie ou l’inhibition volontaire des stimulations technologiques.
Références
- Freud, A. (1936). Le Moi et les mécanismes de défense. Presses Universitaires de France.
- Freud, S. (1930). Malaise dans la civilisation. Éditions Payot.
- Garner, D. M., Olmsted, M. P., & Polivy, J. (1983). Development and validation of a multidimensional eating disorder inventory for anorexia nervosa and bulimia. International Journal of Eating Disorders, 2(2), 15–34.
- Nietzsche, F. (1887). La Généalogie de la morale (trad. H. Albert). Mercure de France.
- Weber, M. (1905). L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Éditions Gallimard.