Au cœur de la métapsychologie et des théorisations psychanalytiques sur l’angoisse fondamentale se trouve le concept d’aphanisis, qui désigne l’anéantissement radical ou la disparition irrémédiable de la capacité à éprouver du plaisir sexuel et à soutenir le désir. Introduite pour renouveler et approfondir la compréhension de l’angoisse de castration, cette notion explore les terreurs archaïques qui précèdent et sous-tendent les constructions œdipiennes du sujet. Loin d’une simple perte physiologique passagère, l’aphanisis touche au sentiment même d’exister en tant qu’être désirant face aux exigences pulsionnelles et aux impératifs de la subjectivité.
Aphanisis
1. Définition concise
L’aphanisis désigne, dans le vocabulaire psychanalytique, la crainte ou l’état de disparition totale, permanente et irréversible de la capacité d’éprouver du plaisir sexuel et de maintenir le désir libidinal. Forgé pour désigner une angoisse plus fondamentale et universelle que l’angoisse de castration anatomique, le concept englobe la menace d’extinction du potentiel érotique chez l’être humain, indépendamment de son anatomie génitale.
Sur le plan métapsychologique, l’aphanisis ne se réduit pas à une impuissance physique ponctuelle ou à une frigidité d’origine organique. Elle représente une catastrophe psychique dans laquelle le sujet craint l’effacement complet de sa vie pulsionnelle, équivalant à une mort symbolique ou subjective. La menace ne porte pas tant sur la perte d’un organe que sur l’abolition définitive de la capacité hédonique et de la disposition psychique à investir des objets de désir.
Dans les prolongements théoriques contemporains, notamment post-freudiens et lacaniens, l’aphanisis s’étend à la disparition du sujet lui-même lorsqu’il est confronté à l’ordre du signifiant ou à un Autre dévorant. Le terme désigne ainsi le vacillement ontologique où le sujet s’éclipse, incapable de se soutenir dans une position désirante autonome.
2. Étymologie et origine linguistique
Le substantif « aphanisis » est emprunté directement au grec ancien ἀφάνισις (aphánisis), dérivé du verbe ἀφανίζω (aphanízō), signifiant « faire disparaître », « rendre invisible », « effacer », « détruire » ou « périr ». La racine est composée du préfixe privatif ἀ- (a-, sans, absence de) et du radical de φαίνω (phaínō), qui signifie « briller », « paraître », « rendre visible » ou « se manifester » (racine que l’on retrouve dans « phénomène » et « fantaisie »).
Le terme a été introduit formellement dans la littérature psychanalytique internationale en 1927 par le psychanalyste gallois Ernest Jones dans son article séminal intitulé The Early Development of Female Sexuality (Le développement précoce de la sexualité féminine), publié dans l’International Journal of Psychoanalysis. Jones cherchait un vocable hellénique précis capable d’exprimer l’anéantissement de la fonction de jouissance sans se restreindre à la mutilation physique connotée par la castration.
En passant dans la langue française par le biais des traductions psychanalytiques et des séminaires de Jacques Lacan, le mot a conservé son orthographe étymologique savante avec le ph et l’absence d’accentuation spécifique, restant un concept technique hautement spécialisé au sein du corpus psychopathologique.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français contemporain, le terme se prononce phonétiquement [a.fa.ni.zis]. Il s’agit d’un nom commun féminin invariable au pluriel ou conservant la forme latinisée-hellénique : « l’aphanisis », « des aphanisis » (bien que son usage au pluriel soit exceptionnel en raison de son statut d’entité conceptuelle globale).
Sur le plan syntaxique, le mot s’emploie principalement comme complément du nom (« l’angoisse d’aphanisis », « le risque d’aphanisis ») ou comme sujet de verbes exprimant l’oblitération ou le retrait (« l’aphanisis menace la dynamique du transfert », « l’aphanisis du sujet »). En psychopathologie clinique, on emploie parfois des formes adjectivales périphrastiques (« une menace aphanisique » ou « une angoisse liée à l’aphanisis »), bien que l’adjectivisation directe reste rare dans la littérature académique francophone.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender l’aphanisis dans toute sa profondeur, il convient de comprendre le dilemme théorique auquel Ernest Jones était confronté dans les années 1920. Alors que Sigmund Freud postulait que l’angoisse de castration constituait le roc infranchissable du complexe d’Œdipe et le pivot universel de l’organisation névrotique, cette perspective semblait poser d’importantes difficultés épistémologiques quant au développement psychosexuel des femmes. Jones soutenait que la peur de perdre un organe que la femme ne possède pas anatomiquement ne pouvait constituer le fondement ultime de son angoisse primaire. Il a donc forgé l’aphanisis pour postuler l’existence d’un effroi antérieur et plus vaste : la terreur que la capacité même d’éprouver le plaisir sexuel disparaisse à jamais.
Selon Jones, la pulsion sexuelle humaine n’est pas simplement une force biologique orientée vers la reproduction, mais une matrice d’investissement du monde. Si la source du plaisir venait à être tarie ou définitivement anéantie, le sujet s’effondrerait dans un néant psychique. L’aphanisis constitue ainsi le danger suprême contre lequel le psychisme mobilise l’ensemble de ses mécanismes de défense : refoulement, sublimation, clivage et régression. L’angoisse de castration freudienne n’est, du point de vue jonesien, qu’une modalité masculine spécifique, hautement élaborée et visuelle, d’exprimer cette panique archaïque plus indifférenciée.
La portée du concept s’étend également à la dynamique relationnelle précoce entre l’enfant et l’objet nourricier primaire. L’aphanisis menace dès lors que l’enfant perçoit que ses premières manifestations pulsionnelles risquent d’entraîner l’abandon, le rejet ou la destruction de l’objet d’amour. Dans un tel scénario, l’inhibition totale du désir apparaît paradoxalement comme une tentative désespérée de survie : mieux vaut suspendre radicalement la fonction hédonique plutôt que de risquer la destruction de l’objet ou de subir les foudres d’un châtiment entraînant la perte absolue du plaisir.
Dans l’enseignement de Jacques Lacan, notamment développé dans le cadre de son Séminaire XI sur Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, l’aphanisis subit une mutation conceptuelle majeure. Lacan déplace le terme du registre de la satisfaction physiologique et hédonique vers l’ordre structural de la subjectivité et du langage. Pour Lacan, l’aphanisis ne désigne plus uniquement la perte du plaisir, mais le « fading » ou l’éclipse du sujet divisé ($) lorsqu’il est représenté par un signifiant pour un autre signifiant. Le sujet surgit dans la parole mais, ce faisant, disparaît derrière le symbole qui le représente : il s’agit d’une aliénation constituante où l’affirmation signifiante produit simultanément une disparition subjective.
Ainsi conceptualisée, l’aphanisis trace une frontière essentielle entre le besoin, le désir et l’existence. Elle ne renvoie pas à une nostalgie passagère, mais à la terreur d’une désertification du monde intérieur, où plus rien ne vaut d’être investi, où l’attrait libidinal pour le monde extérieur s’éteint, précipitant l’individu dans un état proche de la torpeur mélancolique ou de la dépersonnalisation.
5. Évolution historique
L’histoire de l’aphanisis est intimement liée aux grands débats des années 1920 et 1930 sur la sexualité féminine, souvent qualifiés de controverse Freud-Jones. En 1925, Freud publie son texte sur quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes, où il affirme la primauté du phallus chez les deux sexes et soutient que la fille entre dans le complexe d’Œdipe par le constat de sa prétendue castration. En réaction, l’école anglaise de psychanalyse, portée par Ernest Jones, Melanie Klein et Karen Horney, développe une perspective alternative accordant une plus grande autonomie et précocité à la sexualité féminine.
Lors du Congrès psychanalytique d’Innsbruck en septembre 1927, Jones présente son hypothèse sur l’aphanisis. Il soutient que la fille possède une conscience inconsciente précoce de sa propre féminité et de ses organes internes, et que sa grande angoisse n’est pas le manque de pénis, mais la menace d’anéantissement de sa capacité érotique totale. Jones tente ainsi de fonder une métapsychologie symétrique où garçons et filles partagent la même angoisse première (l’aphanisis), la castration chez le garçon n’étant que l’expression anatomique contingente de cette loi générale.
Dans les décennies 1940 et 1950, le concept connaît une relative marginalisation au sein du courant freudien orthodoxe viennois et américain, souvent accusé de minimiser la singularité de la primauté phallique formulée par Freud. Cependant, la théorisation des angoisses psychotiques et archaïques par Melanie Klein résonne fortement avec la notion d’aphanisis, notamment à travers les concepts d’anéantissement du moi et d’angoisse de persécution primitive.
Le second souffle du concept intervient en 1964 lorsque Jacques Lacan réinvestit le terme dans ses séminaires parisiens. Lacan salue l’intuition de Jones tout en reprochant au psychanalyste gallois d’être resté prisonnier d’un biologisme instinctuel. Lacan formalise l’aphanisis comme le mouvement par lequel le sujet s’aliène dans le signifiant, instituant ainsi un lien indissoluble entre constitution du langage et disparition de l’être. Depuis lors, l’aphanisis fait l’objet d’un intérêt constant dans la clinique structurale et les études critiques de la modernité.
6. Fondements théoriques
Le socle théorique de l’aphanisis repose sur une tension dialectique entre l’économie pulsionnelle freudienne et les modèles relationnels ou structuraux développés ultérieurement. Chez Freud, la dynamique psychique est régie par le principe de plaisir et le principe de réalité, la libido représentant le quantum d’énergie guidant les investissements. L’aphanisis vient interroger ce modèle en postulant la possibilité d’une neutralisation totale de l’énergie libidinale non pas par décharge réussie, mais par asphyxie psychique défensive.
Dans le modèle d’Ernest Jones, le fondement théorique est ancré dans la dualité entre pulsion et culpabilité inconsciente. Face au conflit entre le désir incestueux précoce et l’interdit intériorisé, le moi anticipe un châtiment suprême. Si pour Freud ce châtiment est la mutilation corporelle infligée par le père rival, pour Jones il s’agit de la privation totale du pouvoir d’aimer et d’éprouver du plaisir, prononcée par les imagos parentales. L’aphanisis se situe à l’intersection de la pulsion de vie et de son extinction radicale, annonçant certaines réflexions sur le masochisme primaire.
Dans le paradigme structural lacanien, les fondements s’appuient sur la topologie et la linguistique saussurienne révisée. Le sujet de l’inconscient n’est pas une substance psychologique autonome mais une coupure. Lacan écrit que lorsque le sujet apparaît quelque part comme sens, il se manifeste ailleurs comme fading ou disparition : « Il n’y a pas d’aphanisis du désir, il y a aphanisis du sujet ». L’aphanisis devient ainsi l’effet de structure inévitable provoqué par l’entrée de l’humain dans le langage, où l’être brut doit mourir symboliquement pour que naisse la chaîne de la signification.
Sur le plan de la relation d’objet (Winnicott, Fairbairn), l’aphanisis peut être rattachée à la terreur de l’effondrement psychique primitif (breakdown). Lorsque le holding maternel est défaillant ou trop intrusif, le bébé est menacé dans son sentiment continu d’exister. L’extinction du désir devient alors une défense ultime pour protéger le « vrai self » contre un anéantissement total par l’environnement.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’analyse approfondie de l’aphanisis permet de distinguer plusieurs composantes, dimensions cliniques et registres d’expression au sein du psychisme :
- La dimension hédonique-affective (Jones) : Crainte centrale de la perte irrévocable de la capacité de jouir, se manifestant cliniquement par une inhibition massive des affects, une anhédonie sexuelle et une terreur inconsciente devant toute perspective d’extase ou de satisfaction libidinale durable.
- La dimension subjective-structurale (Lacan) : Phénomène d’effacement ou d’évanouissement du sujet (fading) sous l’impact du signifiant, caractérisé par le sentiment de n’être plus rien ou de n’être qu’un pur objet entre les mains de l’Autre absolu.
- L’aphanisis pré-œdipienne (archaïque) : Forme primitive d’angoisse liée à la fusion mortifère avec la mère ou à l’abandon radical, où le désir naissant de l’enfant menace d’engloutir sa propre existence psychique ou de pulvériser le lien vital avec l’objet premier.
- L’aphanisis œdipienne : Forme élaborée intégrée au complexe de castration, où le sujet préfère renoncer inconsciemment à sa puissance de désir pour se préserver de la rivalité destructrice avec les figures de l’autorité parentale.
- La composante corporelle et psychosomatique : Somatisation de l’interdit sous forme d’anesthésies sensorielles, d’extinction de la réactivité génitale réflexe ou de déconnexion proprioceptive du plaisir érogène, où le corps agit l’abolition du désir que l’esprit ne peut formuler.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour rendre compte de la réalité concrète de l’aphanisis, la clinique psychanalytique fournit des situations éclairantes où la menace d’extinction du désir paralyse la trajectoire vitale de l’individu.
Cas 1 : L’inhibition intellectuelle et sexuelle chez l’adulte névrosé. Un homme de 35 ans consulte pour une incapacité totale à éprouver du désir envers ses partenaires dès que la relation devient intime et affectivement investie. Bien que ses fonctions physiologiques soient intactes lors de rapports solitaires dénués d’affect, toute proximité érotique réelle déclenche une sensation d’engourdissement psychologique total, accompagnée de l’angoisse diffuse que son esprit « s’arrête » ou « s’éteigne ». L’exploration analytique met en lumière une terreur inconsciente : s’il s’autorise à éprouver un plaisir intense partagé, il trahit le pacte de fidélité inconscient avec une figure maternelle toute-puissante et dépressive, ce qui déclencherait des représailles prenant la forme d’un retrait définitif de toute capacité affective.
Cas 2 : L’effacement subjectif dans la névrose obsessionnelle. Une patiente décrite par la clinique lacanienne présente une tendance systématique à s’annuler dès qu’elle formule une revendication personnelle. Dès qu’elle verbalise ce qu’elle souhaite véritablement dans sa carrière ou sa vie conjugale, elle est saisie par un sentiment d’irréalité vertigineux, se sentant devenir transparente, muette ou « rayée de la carte ». Il ne s’agit pas d’une simple timidité sociale, mais d’une véritable aphanisis du sujet : le surgissement de son désir propre la confronte au risque insupportable d’affronter l’inconsistance de l’Autre, entraînant en retour son éclipse subjective immédiate sous des rituels de doute envahissants.
Cas 3 : La frigidité psychogène d’origine défensive. Une jeune femme souffrant d’anesthésie génitale complète ne présente aucune lésion neurologique ou hormonale. L’anamnèse révèle une éducation marquée par un rigorisme moral absolu où la sensualité était assimilée à une déchéance mortelle pour l’âme. La réponse inconsciente a été l’instauration d’une aphanisis élective : pour sauver la relation d’amour et de respectabilité familiale, la fonction de plaisir a été métaphoriquement mise à mort, protégeant ainsi le sujet contre une angoisse de culpabilité intolérable.
9. Évaluation et observation clinique
L’aphanisis n’étant pas une catégorie diagnostique répertoriée dans les classifications psychiatriques standardisées telles que le DSM-5 ou la CIM-11, son observation repose essentiellement sur l’écoute clinique approfondie, le dispositif divan-fauteuil et l’analyse minutieuse du transfert et des défenses inconscientes.
Le praticien observe les manifestations de l’aphanisis à travers plusieurs indices discursifs et transférentiels :
- Les silences massifs et le figement transférentiel : Des moments où la parole associative s’interrompt brutalement dès que s’approche le cœur d’un désir refoulé, le patient exprimant un vide mental total ou une incapacité physique à poursuivre l’énonciation.
- L’anhédonie sélective : Une dévitalisation frappante des récits relatifs à la vie sexuelle, amoureuse ou créative, contrastant avec des performances intellectuelles ou professionnelles hyper-adaptées mais froides et mécaniques.
- Les manifestations d’évanouissement psychique : Sensations récurrentes de brouillard mental, de dépersonnalisation mineure ou de perte brutale d’énergie vitale survenant systématiquement à la suite d’une satisfaction hédonique ou d’une réussite personnelle marquante (réaction thérapeutique négative freudienne).
- Les contre-attitudes dans le contre-transfert : L’analyste peut ressentir une somnolence soudaine, une sensation d’impuissance interprétative ou un sentiment de stérilité de la séance, miroirs transférentiels de l’extinction libidinale opérée par l’appareil défensif de l’analysant.
10. Applications et pertinence pratique
La prise en compte de l’aphanisis possède des retombées thérapeutiques directes en psychopathologie clinique et en psychothérapie psychanalytique. Trop souvent, les troubles du désir (hypoactivité sexuelle, évitement relationnel, anesthésies psychogènes) sont abordés par des thérapies comportementales purement fonctionnelles qui visent la rééducation du symptôme. Or, si le symptôme est une défense organisée contre l’angoisse d’aphanisis, contraindre le patient à l’exposition sexuelle sans élaborer la peur sous-jacente d’anéantissement peut précipiter une angoisse panique ou une décompensation dépressive sévère.
Dans le traitement des états dépressifs et des organisations limites (borderline), le repérage de l’aphanisis permet de distinguer la dépression par perte d’objet de l’aphanisis par terreur d’engloutissement. Tandis que le mélancolique pleure un objet perdu dont l’ombre tombe sur le moi, le sujet sous le coup d’une menace aphanisique suspend préventivement sa vitalité désirante pour empêcher une catastrophe plus grande encore. L’intervention thérapeutique doit alors offrir un cadre de sécurité symbolique où le désir peut émerger sans risquer la rupture de tout le lien social.
Dans le domaine de la sexologie contemporaine, l’aphanisis éclaire la clinique des « mariages blancs » non consommés ou du désintérêt sexuel profond au sein de couples stables. L’intimité accrue peut être perçue inconsciemment comme une menace fusionnelle mortifère, conduisant les partenaires à désactiver conjointement leur capacité de plaisir érotique afin de maintenir intact le lien affectif protecteur.
11. Recherche et données empiriques
Bien que le concept d’aphanisis soit issu d’une modélisation métapsychologique qualitative non immédiatement quantifiable, des passerelles fécondes existent avec la recherche contemporaine en neurobiologie des émotions, en neuropsychanalyse et en psychiatrie expérimentale.
Les travaux de chercheurs comme Jaak Panksepp sur les circuits affectifs sous-corticaux apportent un éclairage précieux sur ce phénomène. Le système cérébral de la « quête » (SEEKING system), localisé principalement dans la zone tegmentale ventrale et le noyau accumbens, sous-tend l’élan d’exploration, d’anticipation et de désir libidinal. L’inhibition massive de ce réseau dopaminergique, induite par une hyperactivation prolongée des circuits de panique et de détresse de séparation (circuit PANIC/GRIEF), reproduit précisément au niveau neurobiologique ce que Jones décrivait cliniquement sous le terme d’aphanisis : une anesthésie de la capacité d’anticipation hédonique.
Dans le champ de la psychopathologie expérimentale sur l’attachement, les études dirigées par Mary Main et Peter Fonagy sur les styles d’attachement désorganisés et insécures-évitants démontrent que certains enfants exposés à des réponses parentales terrifiantes ou imprévisibles développent une stratégie de désactivation massive de leur système d’attachement et d’expression émotionnelle. Cette désactivation défensive précoce constitue une réplique empirique du retrait pulsionnel radical décrit dans la phénoménologie de l’aphanisis.
12. Considérations socioculturelles
L’expression et le seuil de déclenchement de l’aphanisis ne peuvent être dissociés du contexte culturel, moral et sociologique dans lequel s’édifie la subjectivité. L’histoire victorienne dans laquelle la psychanalyse est née imposait une répression drastique de la sexualité féminine, rendant la menace de mise au ban social — et donc d’anéantissement de la reconnaissance symbolique — particulièrement tangible pour quiconque manifestait un désir érotique affirmé.
À l’ère de l’hypermodernité et de la société de consommation décrite par des sociologues et philosophes contemporains, l’aphanisis adopte une configuration paradoxale. Alors que les cultures traditionnelles menaçaient le désir d’interdit, la culture occidentale actuelle impose une injonction permanente à la jouissance, à la performance et au bien-être visible. Dans un monde où le plaisir est devenu un devoir normatif et quantifiable (« l’impératif de jouissance » conceptualisé par Lacan), la réponse défensive du sujet contemporain prend souvent la forme d’un désinvestissement sourd, d’une apathie érotique ou d’un repli asexuel revendiqué.
Dans les contextes interculturels marqués par de profondes ruptures migratoires, des traumatismes collectifs ou des persécutions historiques, l’aphanisis peut également se transmettre sur un mode transgénérationnel. Lorsque les aïeux ont été confrontés à des situations de déshumanisation où toute subjectivité était niée, les descendants peuvent hériter d’un mandat inconscient d’extinction préventive du désir, la joie et la plénitude hédonique étant ressenties comme une déloyauté ou un appel au danger.
13. Critiques, controverses et limites
Dès sa formulation en 1927, le concept d’aphanisis a suscité de vives controverses au sein de la communauté psychanalytique internationale :
- L’objection freudienne orthodoxe : Freud lui-même est resté très réservé quant à la nécessité d’introduire l’aphanisis. Pour le fondateur de la psychanalyse, l’angoisse de castration demeurait le concept central indépassable, étayé sur l’organique et le phylogénétique. Selon les freudiens stricts, l’aphanisis constituait une tentative édulcorée d’effacer la dimension traumatique concrète de la castration au profit d’un concept métaphorique et philosophique trop nébuleux.
- Le risque de dissolution biologique : Certains critiques ont souligné le danger d’une circularité théorique dans la formulation d’Ernest Jones : si l’aphanisis englobe toute disparition de plaisir, elle risque de se confondre avec une simple inhibition biologique ou une fatigue névrogène, perdant ainsi sa spécificité conflictuelle métapsychologique.
- La rupture lacanienne : Si Lacan a sauvé le mot de l’oubli, sa redéfinition a été jugée par certains analystes comme un détournement sémantique. En transformant l’aphanisis de la jouissance en « aphanisis du sujet sous le signifiant », Lacan désexualise en partie la préoccupation initiale de Jones pour l’ancrer dans une phénoménologie du langage.
- Les difficultés d’opérationnalisation : Pour la recherche clinique empirique moderne, l’aphanisis reste un concept difficilement réfutable et complexe à évaluer par des échelles standardisées, limitant sa diffusion en dehors des cercles analytiques spécialisés.
14. Termes connexes et distinctions
Pour clarifier l’usage clinique du concept, il importe de le distinguer nettement de notions voisines mais non superposables :
- Angoisse de castration : Alors que la castration renvoie spécifiquement à la menace de privation du phallus (organique ou symbolique) par une autorité rivale dans un cadre triangulaire œdipien, l’aphanisis renvoie à la disparition globale et absolue de la capacité d’éprouver le plaisir, indépendamment de l’organe phallique.
- Anhédonie : L’anhédonie est un symptôme descriptif caractérisant l’incapacité actuelle à ressentir de la joie ou du plaisir, fréquemment mesurée dans la dépression ou la schizophrénie. L’aphanisis désigne non pas seulement le symptôme observable, mais l’angoisse inconsciente organisatrice et la structure défensive profonde qui anticipe cette mort du désir.
- Fading lacanien : Souvent employé comme synonyme d’aphanisis dans l’œuvre de Lacan, le fading insiste sur le vacillement et l’éclipse du sujet du désir divisé par la chaîne signifiante, tandis que l’aphanisis originelle de Jones conserve une racine pulsionnelle corporelle plus affirmée.
- Inhibition sexuelle : L’inhibition est une limitation fonctionnelle du moi destinée à éviter un conflit (par exemple une anérection circonstancielle), tandis que l’aphanisis représente le scénario catastrophique terminal dont l’inhibition n’est que la tentative préventive de sauvetage.
- Thanatos (Pulsion de mort) : Si l’aphanisis partage avec la pulsion de mort le retour vers un état inorganique ou sans tension, elle est avant tout redoutée par le sujet comme un supplice psychique ultime et constitue le mobile d’une immense angoisse existentielle.
15. Synthèse et points clés
En synthèse, l’aphanisis demeure un concept pivot de l’histoire de la pensée analytique, jetant une lumière indispensable sur les racines primitives de l’angoisse humaine :
- Créé par Ernest Jones en 1927 pour réévaluer le complexe de castration à la lumière de la sexualité féminine, le concept définit la peur de l’extinction irréversible de la capacité de jouir.
- Il dépasse le cadre anatomique pour interroger la menace existentielle d’une disparition totale de la vie pulsionnelle et du désir.
- Réinterprété par Jacques Lacan en 1964, le concept devient l’éclipse ou le « fading » structural du sujet confronté à l’ordre du signifiant et du langage.
- En clinique, il permet de diagnostiquer des formes sévères de retrait affectif, d’inhibitions paradoxales et d’anesthésies relationnelles où le patient éteint son propre désir pour conjurer un anéantissement psychique plus dévastateur.
- Bien que contesté par le freudisme orthodoxe à ses débuts, il conserve une valeur heuristique remarquable pour penser les impasses contemporaines de la subjectivité et de l’intimité érotique.
Références
- Freud, S. (1925). Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes. Dans Œuvres complètes de Freud / Psychanalyse (Vol. 17). Presses Universitaires de France.
- Jones, E. (1927). The early development of female sexuality. The International Journal of Psychoanalysis, 8(4), 459–472.
- Lacan, J. (1973). Le Séminaire, livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964). Éditions du Seuil.
- Laplanche, J., & Pontalis, J.-B. (2007). Vocabulaire de la psychanalyse. Presses Universitaires de France.
- Panksepp, J. (1998). Affective neuroscience: The foundations of human and animal emotions. Oxford University Press.
- Winnicott, D. W. (1975). La crainte de l’effondrement. Nouvelle Revue de Psychanalyse, 11, 35–44.