Antipsychiatrie : Critique radicale du soin

L’antipsychiatrie constitue un mouvement théorique et politique ayant radicalement remis en cause la légitimité nosologique, éthique et coercitive de la psychiatrie asilaire au profit de l’autonomie du sujet.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 24, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 24, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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L’antipsychiatrie constitue un mouvement intellectuel, clinique et sociopolitique majeur de la seconde moitié du XXe siècle, ayant fondamentalement ébranlé les postulats épistémologiques et institutionnels de la médecine mentale. En contestant la réduction organiciste de l’aliénation humaine et en dénonçant les dispositifs coercitifs de l’asile, ce courant a ouvert une brèche décisive dans la compréhension contemporaine de la souffrance psychique et des droits fondamentaux de l’individu.

Antipsychiatrie

1. Définition concise

L’antipsychiatrie désigne un ensemble hétérogène de théories critiques et de pratiques réformatrices apparues principalement dans les années 1960 et 1970, qui contestent la validité scientifique, la légitimité éthique et la fonction sociale de la psychiatrie institutionnelle classique. Elle postule que les entités nosographiques psychiatriques ne constituent pas des maladies somatiques authentiques, mais des étiquettes normatives servant au contrôle social et à l’exclusion de la déviance.

Sur le plan pratique, l’antipsychiatrie s’oppose de manière radicale à l’enfermement asilaire sous contrainte, à la surmédicalisation chimique et aux interventions invasives telles que l’électroconvulsivothérapie ou la lobotomie. Elle revendique une redéfinition de l’expérience de la folie, conçue non comme un déficit neurologique intrinsèque, mais comme une modalité existentielle intelligible, une stratégie d’adaptation face à un environnement familial ou social dysfonctionnel, ou encore un processus spontané de restructuration psychique.

Bien que le terme englobe des penseurs aux orientations idéologiques parfois divergentes — allant de la phénoménologie existentielle au libertarianisme juridique —, l’antipsychiatrie partage le refus systématique du modèle médical positiviste appliqué aux conduites humaines et milite pour l’autonomie souveraine des sujets en détresse mentale.

2. Étymologie et origine linguistique

Le vocable « antipsychiatrie » est un mot composé formé du préfixe grec anti- (ἀντί-), signifiant « contre », « en face de » ou « en opposition à », et du substantif « psychiatrie », lui-même dérivé du grec ancien psukhê (ψυχή, « âme » ou « esprit ») et iatreia (ἰατρεία, « guérison » ou « traitement médical »). Dans son acception littérale, le terme incarne un refus explicite de la médicalisation de l’âme humaine.

Le néologisme a été formalisé pour la première fois par le psychiatre d’origine sud-africaine David Cooper en 1967, dans le cadre du congrès fondateur sur la « Dialectique de la libération » tenu à Londres, avant d’être théorisé dans son ouvrage séminal de 1971, Psychiatrie et antipsychiatrie (Psychiatry and Anti-Psychiatry). Cooper cherchait à désigner une contre-pratique dialectique capable de renverser la violence institutionnelle exercée sur les patients psychiatriques.

L’introduction du mot dans la langue française s’est opérée rapidement au début des années 1970, à la faveur des traductions des travaux de Cooper et de Ronald D. Laing aux Éditions du Seuil, ainsi que de l’effervescence intellectuelle post-Mai 68, où la contestation des institutions d’enfermement résonnait avec les analyses philosophiques et psychanalytiques de l’époque.

3. Prononciation et forme grammaticale

En français standard international, le substantif s’énonce phonétiquement selon l’Alphabet Phonétique International : /ɑ̃.ti.psi.kja.tʁi/. Le préfixe « anti- » conserve sa voyelle fermée et le « ps » initial de « psychiatrie » s’articule distinctement sans amuïssement.

D’un point de vue grammatical, « antipsychiatrie » est un nom commun féminin invariable au pluriel dans la plupart de ses emplois conceptuels, bien que l’orthographe plurielle « les antipsychiatries » puisse être admise dans la littérature académique pour souligner la pluralité des courants géographiques et théoriques. On rencontre parfois dans les textes historiques la graphie avec trait d’union (« anti-psychiatrie »), bien que l’écriture soudée soit aujourd’hui la norme lexicographique prévalente en langue française. L’adjectif dérivé correspondant est « antipsychiatrique » (masculin et féminin identiques au singulier, /ɑ̃.ti.psi.kja.tʁik/).

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour appréhender l’antipsychiatrie dans toute son épaisseur conceptuelle, il convient de dépasser la simple réaction pamphlétaire pour examiner les fondements de sa rupture avec la doctrine biomédicale. Le mouvement adresse une critique tripartite à la psychiatrie moderne : épistémologique, éthico-politique et thérapeutique.

Sur le plan épistémologique, l’antipsychiatrie reproche au savoir psychiatrique d’opérer une confusion catégorielle majeure en assimilant les souffrances de l’existence, les conflits relationnels et les crises subjectives à des pathologies organiques de nature analogue au diabète ou à la pneumonie. En l’absence de marqueurs biologiques constants, de lésions cellulaires démontrables ou d’étiologies physiques univoques pour la grande majorité des troubles mentaux, l’édifice nosologique — tel qu’il s’est incarné ultérieurement dans les manuels diagnostiques statistiques — est qualifié de construction pseudoscientifique reposant sur des jugements de valeur moraux et sociétaux.

Sur le plan éthique et politique, l’antipsychiatrie dénonce l’institution psychiatrique comme un appareil de contrainte étatique agissant sous le masque de la bienfaisance médicale. Le recours à l’hospitalisation sous contrainte, à l’isolement cellulaire, à la contention physique et aux thérapeutiques de choc est analysé comme une violation fondamentale de l’habeas corpus et de la souveraineté individuelle. La psychiatrie se voit ainsi attribuer une fonction tacite de régulation sécuritaire, chargée de neutraliser et d’invisibiliser les individus dont le comportement, les croyances ou l’expression émotionnelle perturbent l’ordre social établi ou la productivité économique.

Sur le plan clinique, enfin, l’antipsychiatrie redéfinit l’expérience psychotique. Loin d’être un ensemble insensé de symptômes déficitaires à éradiquer d’urgence par des neuroleptiques, la psychose est conceptualisée, notamment par les tenants de l’approche existentielle, comme une tentative désespérée de préserver son authenticité psychique face à des situations d’aliénation intrafamiliale invivables. Le rôle du thérapeute n’est plus d’assujettir le délire par la camisole chimique, mais d’offrir un espace d’accueil inconditionnel permettant au patient d’effectuer une « traversée » de sa crise intérieure.

5. Évolution historique

La genèse de l’antipsychiatrie s’inscrit dans un vaste contexte de remise en cause des institutions totales au cours des décennies d’après-guerre. Si des figures précurseurs comme John Perceval au XIXe siècle avaient déjà publié des réquisitoires contre les mauvais traitements asilaires, c’est véritablement au tournant des années 1960 que le mouvement se structure autour de pôles intellectuels distincts en Grande-Bretagne, aux États-Unis, en France et en Italie.

Au Royaume-Uni, l’école de la Tavistock Clinic, incarnée par Ronald D. Laing et David Cooper, publie des travaux fondateurs tels que Le Moi divisé (The Divided Self, 1960). En 1965, ils fondent la Philadelphia Association et ouvrent le lieu communautaire expérimental de Kingsley Hall à Londres. Au sein de cette résidence, soignants et patients cohabitent sans hiérarchie formelle, sans verrous et sans médication imposée, accordant une liberté totale à l’exploration de la crise psychotique.

Simultanément, aux États-Unis, le psychiatre et psychanalyste Thomas Szasz publie en 1961 son essai percutant Le Mythe de la maladie mentale (The Myth of Mental Illness). Adoptant une perspective libérale individualiste rigoureuse, Szasz affirme que la maladie ne peut être que somatique ; ce que la psychiatrie baptise « trouble mental » relève en réalité de « problèmes de vie » éthiques, juridiques et existentiels. Pour lui, la collusion entre l’État et la psychiatrie préfigure l’émergence d’un « État thérapeutique » liberticide.

Sur le continent européen, la critique prend des formes philosophiques et institutionnelles singulières. En France, l’analyse historique de Michel Foucault dans son Histoire de la folie à l’âge classique (1961) dévoile la genèse politique du « grand renfermement » et la fabrication de la folie comme altérité absolue. Bien que des psychiatres français novateurs issus de la psychothérapie institutionnelle (tels que François Tosquelles ou Jean Oury à la clinique de La Borde) refusent l’étiquette d’« antipsychiatres » pour marquer leur volonté de soigner l’institution plutôt que de l’abolir, leurs convergences critiques sont considérables.

En Italie, le mouvement culmine sur le plan politique sous l’impulsion de Franco Basaglia et du collectif Psichiatria Democratica. Refusant l’utopisme pur et l’abandon thérapeutique, Basaglia organise la fermeture progressive de l’hôpital psychiatrique de Gorizia puis de Trieste, aboutissant au vote historique de la loi 180 (dite « Loi Basaglia ») en 1978, qui ordonne le démantèlement des asiles d’aliénés en Italie et le transfert intégral des soins vers des structures communautaires ouvertes.

6. Fondements théoriques

L’édifice conceptuel de l’antipsychiatrie s’est consolidé au croisement de quatre traditions théoriques majeures : la phénoménologie existentielle, la psychanalyse systémique, la sociologie interactionniste et la théorie critique marxiste.

La phénoménologie (inspirée d’Edmund Husserl, Martin Heidegger et Jean-Paul Sartre) constitue le socle clinique des travaux de R.D. Laing. Face à l’objectivation médicale du patient catatonique ou schizophrène, Laing oppose une méthode de compréhension compréhensive visant à restituer le sens subjectif de l’être-dans-le-monde (Dasein). Le symptôme psychotique est appréhendé comme une réaction ontologique à une angoisse d’engloutissement ou d’implosion du moi intime dans un univers relationnel toxique.

Cette approche s’articule étroitement avec les théories systémiques de la communication développées par l’École de Palo Alto. Gregory Bateson et ses collaborateurs formulent l’hypothèse de la « double contrainte » (double bind), selon laquelle un individu exposé de façon récurrente à des ordres contradictoires et impossibles à méta-communiquer au sein de la cellule familiale est acculé à adopter une modalité de communication psychotique pour survivre psychologiquement.

Du côté nord-américain, la sociologie de la déviance apporte un renfort décisif. Erving Goffman, dans son analyse magistrale Asiles (1961), étudie l’institution psychiatrique en tant qu’« institution totale » (total institution), démontrant comment l’enfermement produit la mortification du moi civil et induit artificiellement les conduites de régression attribuées à la maladie elle-même. Parallèlement, Thomas Scheff développe la théorie de l’étiquetage (labeling theory), soutenant que le diagnostic de « maladie mentale » n’est qu’une assignation de rôle social permettant de catégoriser la déviance résiduelle que la culture dominante ne peut tolérer.

Enfin, le marxisme et la théorie critique de l’École de Francfort infusent l’œuvre de David Cooper et de Franco Basaglia. Pour ces auteurs, l’asile reproduit en miniature les rapports d’oppression et d’aliénation du système capitaliste. La psychiatrie traditionnelle y est dénoncée comme l’appareil idéologique qui individualise et biologise des dysfonctionnements structurels d’origine socio-économique, transformant la révolte légitime de l’exploité ou du marginal en défaillance cérébrale individuelle.

7. Composantes clés, typologies et dimensions

La nébuleuse antipsychiatrique ne forme pas un bloc unifié, mais s’organise autour d’orientations doctrinales distinctes et d’axes de revendication partagés :

  • La démédicalisation des conflits humains : Déconstruction du langage clinique pathologisant au profit d’un vocabulaire fondé sur la relation interpersonnelle, la souffrance existentielle et la détresse éthique.
  • L’antipsychiatrie existentielle et phénoménologique (École britannique) : Menée par Laing et Cooper, elle considère la folie comme une odyssée intérieure potentiellement régénératrice et préconise des sanctuaires non contraignants d’accompagnement humain sans recours systématique aux psychotropes.
  • L’antipsychiatrie juridique et libertarienne (Courant szaszien) : Représentée par Thomas Szasz, elle réclame l’abolition totale des internements non volontaires et la suppression de l’excuse pénale pour aliénation mentale, exigeant que les personnes diagnostiquées jouissent de tous leurs droits civiques tout en assumant la pleine responsabilité de leurs actes délictueux.
  • Le mouvement de déshospitalisation démocratique (Courant institutionnel italien) : Porté par Franco Basaglia, il s’attaque aux racines matérielles du pouvoir asilaire, refuse le repli théorique dans la glorification du délire et réussit la transformation institutionnelle concrète de la santé mentale communautaire.
  • La critique de la psychiatrie biologique et de l’industrie pharmaceutique : Dénonciation véhémente de la dépendance iatrogène provoquée par les neuroleptiques et antidépresseurs, et mise en évidence des conflits d’intérêts financiers liant la production nosographique aux laboratoires pharmaceutiques.

8. Exemples et cas illustratifs

L’histoire de l’antipsychiatrie est jalonnée de projets expérimentaux concrets qui ont matérialisé ses théories sur le terrain.

Le cas le plus emblématique de l’école britannique demeure l’expérience de Mary Barnes à Kingsley Hall. Diagnostiquée schizophrène réputée incurable après de longs séjours dans les asiles traditionnels, Mary Barnes intègre la communauté de Kingsley Hall au milieu des années 1960. Accompagnée par le psychiatre Joseph Berke, elle est autorisée à régresser jusqu’à un stade infantile total, étant nourrie au biberon, enduisant les murs de ses déjections, puis sublimant progressivement cette énergie dans une créativité picturale remarquable. Après cette traversée de la psychose sans recours aux électrochocs ni aux drogues neuroleptiques, Mary Barnes accède à un fonctionnement stabilisé, devenant une artiste reconnue et une autrice témoignant de son chemin de libération.

Sur le plan institutionnel collectif, l’expérience de Gorizia et de Trieste en Italie offre un modèle sans équivalent. Franco Basaglia et son équipe y organisent l’ouverture des portes des pavillons fermés, démantèlent les clôtures physiques de l’asile, créent des assemblées générales quotidiennes où les voix des patients et des infirmiers disposent d’un poids décisionnel égal, et favorisent la mise sur pied de coopératives de travail autogérées au sein desquelles les anciens internés réintègrent le tissu civique et économique de la cité.

Une autre illustration empirique majeure de la pertinence des critiques antipsychiatriques réside dans la célèbre expérimentation menée par le psychologue David Rosenhan en 1973 aux États-Unis. En parvenant à faire interner huit faux patients (« pseudo-patients ») sains d’esprit dans divers hôpitaux psychiatriques en affirmant simplement entendre une voix disant « vide, creux, sourd », Rosenhan a démontré qu’une fois l’étiquette de schizophrénie attribuée, tous les comportements ordinaires des individus étaient réinterprétés par le personnel comme des manifestations de leur folie, exposant la fragilité scientifique du diagnostic psychiatrique.

9. Mesure, observation et évaluation

Par nature épistémologique, l’antipsychiatrie s’est toujours montrée récalcitrante envers les instruments d’évaluation psychométrique standardisés et les inventaires nosographiques quantitatifs, considérés comme des dispositifs réificateurs d’objectivation de la subjectivité.

L’observation, selon l’approche antipsychiatrique, s’affranchit de la grille diagnostique symptomatique traditionnelle pour s’ancrer dans une immersion narrative et une observation participante relationnelle. Les praticiens critiques évaluent la détresse en s’intéressant à l’histoire de vie complète, aux dynamiques d’aliénation économique, à la présence de violences institutionnelles ou familiales invisibilisées, et à la cohérence intrinsèque du discours délirant replacé dans son contexte biographique.

En outre, le mouvement a inspiré le développement ultérieur d’indicateurs qualitatifs centrés sur le « rétablissement » (recovery) plutôt que sur la simple réduction symptomatique : sentiment d’agentivité, réappropriation des droits civiques, auto-évaluation de la qualité de vie subjective et capacité d’autodétermination de l’usager quant à ses propres choix thérapeutiques et existentiels.

10. Applications et portée pratique

Bien que l’antipsychiatrie historique ait suscité d’immenses controverses, son héritage irrigue en profondeur les pratiques et politiques sanitaires contemporaines à l’échelle internationale :

Sur le plan des réformes sanitaires, l’antipsychiatrie a été l’un des moteurs décisifs du grand mouvement de désinstitutionnalisation qui s’est déployé en Amérique du Nord et en Europe à partir des années 1970. En provoquant la fermeture ou la réduction drastique de la taille des hôpitaux psychiatriques asilaires, elle a imposé le déploiement de la psychiatrie de secteur, des centres médico-psychologiques, des appartements thérapeutiques et des équipes mobiles d’intervention de crise dans la cité.

Au sein du militantisme des droits civiques, elle a engendré le mouvement international des « survivants de la psychiatrie » (Psychiatric Survivors Movement), la « Mad Pride » et le réseau mondial des entendeurs de voix (Hearing Voices Network, fondé par Marius Romme et Sandra Escher). Ces initiatives valorisent le savoir expérientiel des personnes concernées, promeuvent la pair-aidance et contestent l’obligation d’un traitement biomédical pour les individus qui apprennent à vivre harmonieusement avec leurs perceptions sensorielles atypiques.

Sur le terrain des alternatives thérapeutiques directes, le modèle Soteria, créé en Californie par le psychiatre Loren Mosher en 1971, a prouvé qu’il était possible d’accueillir des épisodes psychotiques aigus dans des maisons résidentielles communautaires bienveillantes, avec un personnel non médicalisé et un usage minimal ou nul de neuroleptiques, obtenant des taux de rémission comparables voire supérieurs à l’hospitalisation psychiatrique conventionnelle.

11. Recherches et preuves empiriques

Les contestations soulevées par l’antipsychiatrie ont impulsé d’importantes vagues de recherche empirique en sociologie de la santé, en épidémiologie critique et en pharmacologie clinique.

L’étude fondatrice de David Rosenhan (1973), intitulée « On Being Sane in Insane Places » et publiée dans la revue Science, a constitué une déflagration méthodologique majeure. Elle a apporté la preuve expérimentale que le personnel médical hospitalier était incapable de distinguer la santé mentale de la folie simulée dès lors que le sujet était placé dans un cadre asilaire, soulignant le poids d’inertie de l’étiquetage institutionnel.

Des recherches pharmacologiques ultérieures, notamment les travaux documentés par le journaliste scientifique Robert Whitaker ou le psychiatre David Healy, ont analysé sur le temps long l’effet des neuroleptiques de première et de deuxième génération. Leurs enquêtes suggèrent que si ces molécules permettent d’atténuer à court terme l’agitation aiguë, leur prise ininterrompue et massive sur plusieurs décennies peut induire des modifications structurales cérébrales, une chronicisation des troubles cognitifs et une dyskinésie tardive invalidante, confirmant rétroactivement les inquiétudes formulées très tôt par les cliniciens de l’antipsychiatrie.

Par ailleurs, les études comparatives menées sous l’égide de l’Organisation Mondiale de la Santé (études IPSS et DOSMeD dans les années 1970 et 1990) ont révélé un paradoxe épidémiologique intrigant : les patients diagnostiqués schizophrènes dans les pays en développement présentaient des taux d’amélioration clinique et de réinsertion sociale nettement supérieurs à ceux observés dans les pays industrialisés surmédicalisés, corroborant la thèse antipsychiatrique sur les effets délétères de l’isolement institutionnel occidental.

12. Considérations socioculturelles et interculturelles

La critique antipsychiatrique s’articule intimement aux problématiques de diversité culturelle et d’impérialisme épistémique. Elle met en lumière le caractère hautement contingent et culturellement situé de la notion de normalité psychique produite par l’Occident rationnel et industriel.

Dans de nombreuses sociétés traditionnelles d’Afrique, d’Asie ou des Amériques autochtones, les manifestations qui correspondent dans le lexique occidental au délire ou à l’hallucination ne sont pas automatiquement traitées comme des anomalies défectueuses. Elles sont fréquemment intégrées dans des systèmes de sens collectifs, religieux, chamaniques ou ancestraux, où la personne en crise peut devenir un médiateur symbolique ou traverser une initiation rituelle accompagnée par l’ensemble du groupe social.

L’antipsychiatrie a ainsi nourri les réflexions de la psychiatrie transculturelle et des études postcoloniales, à l’image des écrits de Frantz Fanon à l’hôpital de Blida-Joinville. Fanon a magistralement montré comment la psychiatrie coloniale servait d’instrument d’infantilisation et d’asservissement des populations colonisées, démontrant que la pathologisation de la contestation politique constituait le prolongement direct de la domination impériale.

13. Critiques, controverses et limites

Malgré sa fécondité réformatrice, l’antipsychiatrie a fait l’objet de vives condamnations émanant tant de la communauté psychiatrique institutionnelle que de certains cercles philosophiques et associatifs de familles de malades :

Le principal reproche adressé au courant laingien et coopérien réside dans une certaine romantisation de la folie. En présentant le délire psychotique comme une quête mystique ou un voyage libérateur contre l’aliénation bourgeoise, l’antipsychiatrie a parfois sous-estimé la souffrance intrinsèque, la terreur panique, l’angoisse de morcellement et le calvaire intime vécus par les sujets en proie à des décompensations psychiques massives.

Sur le plan médical, la négation absolue de toute vulnérabilité neurobiologique ou génétique défendue par Thomas Szasz a été jugée scientifiquement intenable par les progrès constants des neurosciences cognitives et de la génétique comportementale. Si le réductionnisme biologique outrancier demeure critiquable, nier l’existence de dysfonctionnements neurophysiologiques chez des patients souffrant de troubles bipolaires sévères ou de troubles du spectre de la schizophrénie a pu conduire, selon ses détracteurs, à une impasse thérapeutique dommageable.

Enfin, les conséquences concrètes d’une désinstitutionnalisation mal préparée ou sous-financée ont été sévèrement dénoncées. Dans plusieurs métropoles nord-américaines, la fermeture des hôpitaux d’État sans transfert équivalent de ressources sociales et de logements supervisés a entraîné le rejet de milliers de personnes vulnérables dans la grande précarité, la toxicomanie de rue et la réincarcération dans le système pénitentiaire, réalisant ce que les sociologues ont nommé la « transinstitutionnalisation » (le passage de l’asile à la prison).

14. Termes associés et distinctions conceptuelles

Afin de dissiper les confusions courantes, il convient de distinguer précisément l’antipsychiatrie de notions voisines apparues dans son sillage :

  • Psychiatrie critique (Critical Psychiatry) : Mouvement contemporain porté principalement par des psychiatres praticiens universitaires (tels que David Healy, Duncan Double ou Pat Bracken). Contrairement à l’antipsychiatrie radicale historique, la psychiatrie critique ne préconise pas l’abolition intégrale de la psychiatrie ni des psychotropes, mais milite pour une pratique post-biologique, transparente et fondée sur l’éthique contextuelle.
  • Psychothérapie institutionnelle : Courant psychiatrique humaniste francophone (Jean Oury, François Tosquelles) refusant l’assimilation à l’antipsychiatrie. La psychothérapie institutionnelle ne supprime pas l’hôpital, mais cherche à « soigner l’institution » pour qu’elle devienne un lieu soignant et démocratique, tout en maintenant l’utilité des concepts psychanalytiques et pharmacologiques.
  • Post-psychiatrie : Cadre théorique postmoderne affirmant que le débat modernisation/antipsychiatrie du XXe siècle est dépassé. Elle place au premier plan les valeurs démocratiques, les perspectives communautaires et la décentration de l’autorité médicale face aux revendications des usagers.
  • Désinstitutionnalisation : Processus politique et administratif de réduction des lits d’hospitalisation psychiatrique de longue durée au profit de structures ambulatoires. Bien qu’accéléré par l’antipsychiatrie, ce phénomène a également été motivé par des impératifs d’économies budgétaires étatiques et par l’avènement des premiers neuroleptiques dans les années 1950.

15. Synthèse et points clés à retenir

L’antipsychiatrie s’affirme comme une révolution intellectuelle et civique déterminante de l’époque contemporaine, ayant révélé au grand jour la dimension politique, normative et coercitive dissimulée derrière les prétentions de neutralité de la médecine mentale classique.

En dénonçant l’abus de pouvoir asilaire et la réification de l’être humain par l’étiquetage diagnostique, ce mouvement a contraint la psychiatrie à un examen de conscience déontologique sans précédent. Ses apports perdurent aujourd’hui au travers des approches orientées vers le rétablissement, de l’essor puissant de la pair-aidance, de la défense juridique des droits inaliénables des usagers et de la reconnaissance de la pluralité fondamentale de l’esprit humain.

Références

  • Cooper, D. (1967). Psychiatry and Anti-Psychiatry. Tavistock Publications.
  • Foucault, M. (1961). Folie et déraison : Histoire de la folie à l’âge classique. Plon.
  • Goffman, E. (1961). Asylums: Essays on the Social Situation of Mental Patients and Other Inmates. Anchor Books.
  • Laing, R. D. (1960). The Divided Self: An Existential Study in Sanity and Madness. Tavistock Publications.
  • Szasz, T. S. (1961). The Myth of Mental Illness: Foundations of a Theory of Personal Conduct. Hoeber-Harper.

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 24). Antipsychiatrie : Critique radicale du soin. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=antipsychiatrie-definition-histoire-fondements
Looti, Mohammed. “Antipsychiatrie : Critique radicale du soin.” Base de données de psychologie en français, 24 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=antipsychiatrie-definition-histoire-fondements.
Looti, Mohammed. “Antipsychiatrie : Critique radicale du soin.” Base de données de psychologie en français. octobre 24, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=antipsychiatrie-definition-histoire-fondements.