L’anesthésie représente l’une des frontières les plus fascinantes entre la pharmacologie moderne, la neurobiologie clinique et la psychologie cognitive. En suspendant temporairement et de manière réversible la perception sensorielle, la réactivité émotionnelle et la conscience vigile, elle constitue à la fois un triomphe médical indispensable à l’acte chirurgical et un paradigme expérimental unique pour sonder les mécanismes fondamentaux de l’esprit humain.
Anesthésie
1. Définition concise
L’anesthésie désigne un état réversible d’insensibilité générale ou locale induit artificiellement par des agents pharmacologiques ou des techniques neurophysiologiques et psychologiques. Elle se caractérise principalement par la suppression de la sensation douloureuse (analgésie), associée ou non à l’extinction de la vigilance et de la conscience (hypnose), à l’amnésie et au relâchement musculaire (akinésie).
Sur le plan psychologique et cognitif, l’anesthésie ne se résume pas à une simple inhibition des voies sensorielles périphériques. Elle implique une modulation complexe des réseaux neuronaux centraux, perturbant la transmission des signaux afférents vers les aires corticales primaires et secondaires, ainsi que l’intégration des flux d’information au sein du cortex cérébral. Cette rupture contrôlée dissocie temporairement la conscience phénoménale (l’expérience vécue à la première personne) de la conscience d’accès (la capacité de manipuler et de rapporter verbalement des états mentaux), offrant aux chercheurs un modèle d’étude exceptionnel de la transition entre veille, sédation et coma.
2. Étymologie et origine linguistique
Le terme « anesthésie » trouve son origine dans le grec ancien anaisthēsía (ἀναισθησία), morphologiquement constitué du préfixe privatif an- (ἀν-, « sans », « dépourvu de ») et du substantif aísthēsis (αἴσθησις, « sensation », « perception », « faculté de sentir »). Dans la littérature philosophique de l’Antiquité, notamment chez Platon et Aristote, le vocable qualifiait initialement une absence spontanée de sentiment, une insensibilité morale ou un engourdissement pathologique des sens physiques.
L’acception médicale moderne du terme a été formalisée en novembre 1846 par le médecin, poète et essayiste américain Oliver Wendell Holmes. Dans une correspondance adressée au dentiste William T. G. Morton — qui venait de démontrer publiquement l’efficacité de l’éther diéthylique à Boston —, Holmes suggéra d’adopter le substantif « anaesthesia » pour désigner l’état d’insensibilité induit par l’inhalation de vapeurs chimiques, et l’adjectif « anaesthetic » pour qualifier l’agent pharmacologique responsable. Le mot fut rapidement assimilé dans la langue française sous l’orthographe « anesthésie », supplantant des expressions plus imprécises telles que « sommeil éthéré », « stupéfaction artificielle » ou « narcose chirurgicale ».
3. Prononciation et forme grammaticale
En langue française, le mot « anesthésie » se prononce phonétiquement /a.nɛs.te.zi/. Il s’agit d’un nom commun féminin invariable au singulier, dont la forme plurielle régulière est « anesthésies » (/a.nɛs.te.zi/).
Sur le plan lexical et dérivationnel, le champ morphologique comprend le verbe transitif anesthésier (action de priver de sensibilité ou, au sens figuré, d’engourdir une fonction psychique ou sociale), l’adjectif et nom anesthésiant (qui produit l’anesthésie), le titre professionnel anesthésiste ou anesthésiologiste (spécialiste médical ou paramédical de la discipline), et la discipline clinique globale nommée anesthésiologie ou anesthésie-réanimation.
4. Explication conceptuelle détaillée
L’anesthésie contemporaine ne constitue pas un état binaire unitaire, mais un continuum neurodynamique sophistiqué reposant classiquement sur une triade — voire une tétrade — d’objectifs thérapeutiques complémentaires : l’inconscience (hypnose pharmacologique), l’absence de perception douloureuse (analgésie), l’abolition des souvenirs de l’intervention (amnésie antérograde) et l’inhibition motrice et des réflexes autonomes (akinésie et protection végétative). Chaque composante fait appel à des cibles neuroanatomiques et des agents moléculaires distincts, orchestrés de façon équilibrée dans ce que les praticiens qualifient d’« anesthésie balancée ».
D’un point de vue neuropsychologique, l’induction d’une anesthésie générale modifie en profondeur la dynamique de la conscience. Loin de correspondre à une simple mise hors tension globale du cerveau, les anesthésiques altèrent sélectivement la connectivité fonctionnelle entre le thalamus et le cortex cérébral, ainsi que la communication à longue distance entre les aires associatives fronto-pariétales. Alors que les aires sensorielles primaires continuent fréquemment de recevoir les influx nociceptifs périphériques, ces signaux ne parviennent plus à être intégrés dans un « espace de travail neuronal » cohérent, empêchant toute expérience consciente subjective.
Il importe de distinguer rigoureusement l’anesthésie du sommeil physiologique et du coma pathologique. Si le sommeil naturel est un état homéostatique cyclique modulé par le tronc cérébral et l’hypothalamus, facilement réversible par une stimulation sensorielle mécanique, l’inconscience anesthésique est un état de coma pharmacologique pharmacorégulé, stable et résistant aux stimulations externes habituelles. De même, contrairement au coma lésionnel résultant d’une destruction axonale ou ischémique irréversible, l’anesthésie se distingue par sa prédictibilité, sa contrôlabilité temporelle et sa réversibilité complète à mesure que les molécules sont métabolisées ou éliminées par l’organisme.
La délimitation conceptuelle de l’anesthésie inclut également ses formes non pharmacologiques, comme l’hypnoanalgésie. Dans cette modalité, ce n’est pas une saturation des récepteurs synaptiques qui suspend la douleur, mais un processus attentionnel et suggestif descendant (top-down) piloté par le cortex préfrontal et le cortex cingulaire antérieur, démontrant que la modulation de l’expérience sensorielle relève tout autant de processus cognitifs supérieurs que d’interactions biochimiques.
5. Évolution historique
La quête humaine pour abolir la douleur chirurgicale remonte à l’Antiquité la plus reculée. Des civilisations mésopotamiennes, égyptiennes, chinoises et gréco-romaines utilisaient des décoctions de plantes sédatives comme l’opium, la mandragore, la jusquiame et le chanvre indien pour atténuer la souffrance des blessés. Au Moyen Âge, la célèbre « éponge soporifique » imprégnée de sucs narcotiques représentait une tentative rudimentaire de fournir une analgésie par inhalation lors des amputations et cautérisations.
Le tournant scientifique décisif s’est opéré au XIXe siècle avec la découverte des propriétés analgésiques et stupéfiantes des gaz industriels. Dès 1799, Humphry Davy expérimenta le protoxyde d’azote sur lui-même et nota son potentiel chirurgical. En 1844, Horace Wells tenta une extraction dentaire sous protoxyde d’azote, avant que William T. G. Morton ne réalise, le 16 octobre 1846 au Massachusetts General Hospital, la première démonstration publique incontestée de chirurgie sans douleur grâce à l’éther diéthylique. Peu après, en 1847, le médecin écossais James Young Simpson introduisit le chloroforme en obstétrique, popularisé auprès du grand public lorsque John Snow l’administra à la reine Victoria lors de la naissance du prince Léopold en 1853.
Le XXe siècle a transformé l’anesthésie en une discipline hautement technicisée et protocolisée. L’introduction des barbituriques intraveineux comme le thiopental dans les années 1930, puis l’utilisation novatrice du curare par Harold Griffith en 1942, ont permis de dissocier pour la première fois le relâchement musculaire de la profondeur de la narcose, diminuant drastiquement la mortalité périopératoire. L’avènement ultérieur d’anesthésiques par inhalation halogénés (halothane, isoflurane, sévoflurane) et d’agents intraveineux d’action ultra-courte, notamment le propofol synthétisé dans les années 1970, a ouvert l’ère moderne de l’anesthésie ambulatoire titrable à la seconde près.
6. Fondements théoriques
Pendant plus d’un siècle, la compréhension du mode d’action des anesthésiques a été dominée par des théories biophysiques unitaires, au premier rang desquelles figure la règle de Meyer-Overton formulée au tournant du XXe siècle. Cette corrélation empirique démontrait que la puissance anesthésique d’une molécule était directement proportionnelle à sa solubilité dans les lipides (lipophilie). Selon cette vision, les anesthésiques agissaient par une perturbation non spécifique de la fluidité et du volume de la bicouche lipidique des membranes neuronales, entravant mécaniquement la conduction électrique.
À partir des années 1980, les travaux pionniers de Nicholas Franks et William Lieb ont réfuté l’hypothèse exclusivement lipidique en démontrant que les anesthésiques se lient directement à des poches hydrophobes situées sur des protéines cibles membranaires spécifiques. La neuropharmacologie actuelle reconnaît que la majorité des agents hypnotiques généraux (propofol, étomidate, barbituriques, gaz halogénés) agissent comme des modulateurs allostériques positifs des récepteurs GABA de type A (GABA-A), amplifiant considérablement l’inhibition synaptique médiée par les ions chlorure à travers le système nerveux central. D’autres molécules, comme la kétamine et le protoxyde d’azote, bloquent préférentiellement les récepteurs glutamatergiques excitateurs de type NMDA, induisant un état dit d’anesthésie dissociative.
Sur le plan neuro-informatique et des sciences de l’esprit, les théories actuelles s’appuient sur deux cadres théoriques majeurs :
La théorie de l’espace de travail neuronal global (Global Neuronal Workspace Theory), développée par Stanislas Dehaene, Lionel Naccache et Jean-Pierre Changeux, postule que la perte de conscience anesthésique correspond à un blocage de l’embrasement global (global ignition) au sein du réseau fronto-pariétal. Bien que le cortex primaire traite encore localement les informations, celles-ci demeurent isolées et ne peuvent plus être propagées ni synchronisées à l’échelle macroscopique.
Parallèlement, la théorie de l’information intégrée (Integrated Information Theory), formulée par Giulio Tononi, suggère que l’anesthésie entraîne un effondrement brutal de la capacité du cerveau à intégrer une information différenciée, mesurable par des protocoles de stimulation magnétique transcrânienne couplée à l’électroencéphalographie (TMS-EEG).
7. Composantes clés, types et dimensions
L’anesthésie se décline en plusieurs catégories techniques et dimensions fonctionnelles selon les objectifs cliniques et le niveau d’intervention sur le système nerveux :
- Anesthésie générale (AG) : Dépression pharmacologique globale du système nerveux central conduisant à la suspension totale de la vigilance subjective, de la motricité réflexe et de l’intégration sensorielle. Elle associe un agent hypnotique, un analgésique morphinique majeur et, au besoin, un bloqueur neuromusculaire (curare).
- Anesthésie locorégionale (ALR) : Blocage réversible de la conduction nerveuse dans une région anatomique circonscrite, sans altération de l’état de conscience du patient. Elle englobe les blocs périmédullaires (rachianesthésie et anesthésie péridurale) et les blocs nerveux périphériques guidés par échographie (plexus brachial, nerf fémoral, nerf sciatique).
- Anesthésie locale : Infiltration directe d’un anesthésique de type amino-amide ou amino-ester (ex. lidocaïne) au niveau des terminaisons nerveuses cutanées ou muqueuses, réservée aux gestes chirurgicaux superficiels et mineurs.
- Sédation consciente et surveillance monitorée : Dépression légère à modérée de l’état de veille, où le patient conserve la capacité de maintenir ses voies aériennes libres et de répondre de manière appropriée aux ordres verbaux ou tactiles légers, réduisant l’anxiété et l’inconfort sans coma médicamenteux.
- Hypnosédation (anesthésie psychologique) : Technique combinant une transe hypnotique guidée et une anesthésie locale minimale, modifiant les composantes affectives, émotionnelles et cognitives de la douleur sans recours massif aux psychotropes lourds.
- Dimensions mnésiques : Séparation nette entre la mémoire explicite (rappel conscient des événements peropératoires, normalement aboli) et la mémoire implicite (traces mnésiques inconscientes, apprentissage perceptif sous-jacent pouvant persister en cas de narcose superficielle).
8. Exemples et cas illustratifs
Cas 1 : Chirurgie viscérale programmée sous anesthésie balancée. Un patient de 48 ans subit une colectomie laparoscopique. L’induction s’effectue par l’injection de propofol (induisant l’inconscience en moins de quarante secondes), de sufentanil (pour bloquer le stress chirurgical hémodynamique et la douleur) et de rocuronium (permettant l’intubation trachéale). L’entretien est assuré par un mélange d’oxygène et de sévoflurane gazeux. Sur le plan psychologique, l’induction est vécue comme une interruption instantanée du flux temporel : le réveil en salle de surveillance post-interventionnelle donne au sujet l’illusion que l’intervention n’a duré qu’une fraction de seconde, illustrant l’amnésie antérograde complète et l’absence totale de perception phénoménale du temps.
Cas 2 : L’éveil peropératoire accidentel et le traumatisme psychologique. Une patiente de 35 ans subissant une césarienne en urgence sous anesthésie générale reçoit une dose réduite d’hypnotique afin d’éviter une instabilité hémodynamique compromettant la perfusion placentaire, mais reçoit une pleine dose de myorelaxant. Elle présente un état d’éveil peropératoire accidentel (en anglais, Accidental Awareness under General Anaesthesia – AAGA). Bien que totalement paralysée et incapable d’ouvrir les yeux, de crier ou de respirer spontanément, elle perçoit les conversations des chirurgiens et ressent une douleur aiguë diffuse accompagnée d’une terreur existentielle d’étouffement. Les semaines suivantes, elle développe un trouble de stress post-traumatique sévère (ESPT), caractérisé par des réveils nocturnes en sursaut, une panique claustrophobique et des reviviscences sensorielles traumatiques.
Cas 3 : La chirurgie éveillée avec craniotomie. Dans le cadre de l’exérèse d’un gliome infiltrant les aires du langage (aire de Broca), un patient bénéficie d’une anesthésie séquentielle « endormi-éveillé-endormi » (asleep-awake-asleep). Initialement endormi pour l’ouverture du volet crânien, le sujet est réveillé au milieu de l’opération après disparition des effets du propofol. Totalement lucide et analgésié par des anesthésiques locaux appliqués sur le scalp et la dure-mère (le parenchyme cérébral étant dénué de nocicepteurs), il participe activement à des épreuves de dénomination d’images dirigées par un neuropsychologue pendant que le neurochirurgien stimule le cortex pour cartographier et préserver les réseaux linguistiques fonctionnels.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation de la profondeur anesthésique et de la protection analgésique a longtemps reposé sur des signes cliniques autonomes indirects décrits historiquement par Arthur Guedel : fréquence respiratoire, taille et réactivité pupillaire, pression artérielle, tachycardie, sudation et réflexe palpébral. Bien qu’essentiels, ces indicateurs manquent de précision, notamment en présence de curares ou de bêtabloquants qui masquent la réponse physiologique au stress chirurgical.
L’anesthésiologie moderne utilise le monitorage neurophysiologique direct par électroencéphalographie (EEG) continue traitée. Le système le plus répandu est l’indice bispectral (BIS), un algorithme qui analyse la fréquence, la cohérence de phase et la puissance du signal EEG frontal pour attribuer une valeur numérique comprise entre 0 et 100. Un score de 95 à 100 indique un état de veille normale, un score compris entre 40 et 60 définit la zone cible adéquate pour l’anesthésie générale chirurgicale, tandis qu’un score inférieur à 30 reflète une suppression corticale profonde approchant le tracé plat (burst suppression).
D’autres dispositifs complémentaires permettent d’évaluer la balance nociception-analgésie de façon objective, tels que le moniteur de l’indice analgésie-nociception (ANI – Analgesia Nociception Index), qui quantifie l’influence du système nerveux parasympathique sur la variabilité de la fréquence cardiaque en réponse aux stimuli douloureux. Par ailleurs, en recherche cognitive, les potentiels évoqués auditifs précoces et de latence moyenne (PEA) sont utilisés pour vérifier l’extinction du traitement cortical précoce des signaux sonores sous différents régimes anesthésiques.
10. Applications et portée pratique
La portée pratique de l’anesthésie s’étend bien au-delà de la salle d’opération conventionnelle :
En chirurgie générale, gynécologique, cardiaque et pédiatrique, elle permet l’exécution de gestes complexes et invasifs en évitant au patient le choc opératoire et le traumatisme psychologique lié à l’effraction corporelle.
En médecine d’urgence et réanimation, l’induction en séquence rapide (ISR) garantit l’intubation orotrachéale immédiate et sécurisée des patients en détresse respiratoire aiguë ou en état de mal épileptique réfractaire, protégeant le cerveau des dommages anoxiques secondaires.
En psychiatrie et neurologie, l’anesthésie brève est la condition sine qua non de l’administration de l’électroconvulsivothérapie (sismothérapie ou ECT). Une narcose ultra-courte combinée à une curarisation protège le patient des fractures osseuses et des contractions musculaires violentes lors du déclenchement de la crise convulsive thérapeutique. De surcroît, l’administration de doses sub-anesthésiques de kétamine s’est imposée ces dernières années comme un traitement pharmacologique novateur et puissant contre les dépressions majeures résistantes et les idéations suicidaires aiguës, catalysant une synaptogenèse rapide au sein du cortex préfrontal.
Enfin, en médecine obstétrique et dans la prise en charge des douleurs chroniques rebelles, les blocs périmédullaires et les infiltrations nerveuses transforment radicalement le vécu des patientes en travail ou des individus souffrant de neuropathies périphériques débilitantes.
11. Recherche et données empiriques
La recherche translationnelle sur l’anesthésie mobilise les neurosciences computationnelles et la neuro-imagerie fonctionnelle. Les équipes d’investigateurs menées par George Mashour, Michael Alkire et Anthony Hudetz ont démontré que les anesthésiques altèrent sélectivement la connectivité feedforward (ascendante) et feedback (descendante) dans le cortex. C’est l’effondrement de la connectivité descendante — celle qui propage les prédictions cognitives et les représentations de haut niveau depuis les aires frontales vers les zones sensorielles postérieures — qui signerait la perte effective de la conscience subjective.
Concernant la mémorisation peropératoire, la méta-analyse pionnière menée dans le cadre de la cinquième étude nationale d’audit britannique (NAP5, publiée en 2014) a établi que l’incidence rapportée des éveils peropératoires avec mémorisation explicite est d’environ 1 cas sur 19 000 anesthésies générales lorsqu’aucun curare n’est administré, mais peut grimper à 1 sur 8 000 en cas de curarisation systématique. Les études dirigées par des psychologues cognitifs comme Philip Merikle ont par ailleurs démontré la persistance d’une mémoire implicite sous anesthésie chirurgicale adéquate : même sans aucun souvenir conscient, certains patients soumis à des listes de mots présentées au casque audio durant l’intervention manifestent un amorçage perceptif lors de tests de complétion de mots administrés après le réveil.
Des recherches épidémiologiques et expérimentales soutenues par des instituts comme l’Inserm explorent activement la dysfonction cognitive postopératoire (DCPO) et le delirium chez le sujet âgé. Les données indiquent que des épisodes prolongés de tracé EEG isoélectrique (burst suppression) induits par une surdose relative d’anesthésiques favorisent la survenue d’un état confusionnel postopératoire et accélèrent potentiellement les trajectoires de déclin neurodégénératif chez les individus présentant une vulnérabilité cérébrale sous-jacente.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Les représentations de l’anesthésie et l’attitude psychologique envers la perte de conscience artificielle varient substantiellement d’une aire culturelle à l’autre. Dans de nombreuses sociétés occidentales sécularisées, l’anesthésie est considérée comme un impératif éthique et un droit fondamental du patient à ne pas souffrir. À l’inverse, dans certaines traditions où la souffrance corporelle est investie d’une signification rédemptrice, religieuse ou initiatique, l’éradication totale de la sensation peut susciter des résistances morales ou être vécue comme une dépossession indésirable de soi.
L’acceptation de la perte de contrôle inhérente à l’anesthésie générale est fortement influencée par les dimensions culturelles du rapport à la mort et à l’altérité. Chez certains groupes de population, le sommeil anesthésique est redouté parce qu’il évoque l’état de cadavre ou le risque que l’âme se sépare définitivement du corps physique. Par ailleurs, des disparités globales flagrantes soulignées par la commission Lancet on Global Surgery révèlent que des millions de personnes dans les pays à revenu faible ou intermédiaire n’ont toujours pas accès à une anesthésie sécurisée, faute d’oxygène médical fiable, de monitorage élémentaire (oxymétrie de pouls) ou de personnels qualifiés.
Sur le plan des pratiques alternatives et complémentaires, certaines cultures d’Asie orientale ont depuis longtemps intégré l’acupuncture analgésique (acuanesthésie) pour atténuer la douleur chirurgicale mineure, tandis que l’Europe occidentale a largement institutionnalisé l’hypnoanalgésie hospitalière comme complément écologique et humaniste aux techniques chimiques standards.
13. Critiques, controverses et limites
Malgré un profil de sécurité médicale exceptionnel, l’anesthésie moderne fait l’objet de vives controverses scientifiques :
La première controverse concerne la neurotoxicité développementale potentielle des agents anesthésiques. Des études précliniques sur des modèles de rongeurs et de primates non humains immatures ont démontré de façon répétée que l’exposition prolongée aux agonistes GABA-A et antagonistes NMDA induit une apoptose neuronale diffuse et des altérations synaptiques durables. Bien que les vastes cohortes cliniques pédiatriques (telles que les études GAS, PANDA et MASK) n’aient pas trouvé d’anomalies cognitives majeures après une exposition chirurgicale unique et brève, la prudence reste de mise concernant les interventions multiples ou prolongées avant l’âge de trois ans.
La deuxième limite fondamentale réside dans l’imperfection des moniteurs de profondeur cérébrale actuels. Les algorithmes de type BIS ont été calibrés sur des anesthésiques conventionnels (propofol, halogénés). Lorsqu’un clinicien utilise des molécules atypiques comme la kétamine — qui augmente l’activité oscillatoire gamma et bêta à l’EEG —, les chiffres affichés par le moniteur peuvent indiquer à tort un état de veille éveillée alors que le patient est profondément dissocié et inconscient, induisant des erreurs potentielles de titrage pharmacologique.
Enfin, le débat philosophique et éthique persiste quant à la nature réelle de l’amnésie sous anesthésie : l’agent anesthésique empêche-t-il réellement l’émergence de la souffrance au moment présent, ou supprime-t-il simplement la consolidation mémorielle de cette souffrance dans les circuits de l’hippocampe ? Dans cette seconde hypothèse théorique troublante, le patient pourrait théoriquement éprouver une douleur consciente pendant l’opération mais l’oublier instantanément avant le réveil.
14. Termes connexes et distinctions
Afin d’éviter les confusions sémantiques courantes dans la littérature psychologique et médicale, il convient de distinguer l’anesthésie de concepts voisins :
- Analgésie : Suppression spécifique de la sensation douloureuse sans perte de la conscience vigile ni des autres modalités sensorielles tactiles, thermiques ou proprioceptives.
- Sédation : Réduction de l’anxiété, de l’agitation motrice et de la vigilance psychologique, maintenant le sujet dans un état de somnolence dont il peut être éveillé par un appel verbal.
- Narcose : État de stupeur profonde et d’engourdissement léthargique produit historiquement par les narcotiques (morphine, dérivés opiacés), souvent associé à une dépression respiratoire.
- Coma : Abolition pathologique de la conscience et de la réactivité motrice volontaire, causée par une agression cérébrale traumatique, ischémique, anoxique ou métabolique, caractérisée par une absence de réversibilité immédiate.
- Paralysie / Curarisation : Interruption de la transmission de l’influx nerveux à la jonction neuromusculaire au niveau de la plaque motrice, entraînant l’immobilité complète des muscles striés squelettiques sans aucun effet sur la douleur ni sur l’état de conscience.
- Hypnoanalgésie : Modification de la perception de la nociception par focalisation attentionnelle et dissociation mentale induite, n’utilisant aucune substance biochimique sédative.
15. Résumé et points clés
L’anesthésie est un état médical contrôlé et réversible associant, selon les besoins, inconscience, amnésie, analgésie et paralysie motrice. Initialement comprise à travers des modèles lipidiques non spécifiques, elle est aujourd’hui reconnue comme une altération pharmacologique ciblée de la neurotransmission (principalement via les récepteurs GABA-A et NMDA), interrompant l’intégration de l’information entre le cortex préfrontal, les aires associatives pariétales et le thalamus.
Sur le plan psychologique et cognitif, elle dissocie la réception des stimuli nociceptifs de leur traitement conscient et mémoriel. Si les moniteurs EEG modernes ont considérablement fiabilisé son pilotage et réduit le risque d’éveil peropératoire traumatisant, la recherche contemporaine reste activement mobilisée pour élucider l’impact de l’anesthésie sur la neuro-inflammation, le délire postopératoire et le déclin cognitif à long terme chez les sujets vulnérables.
Références
- Alkire, M. T., Hudetz, A. G., & Tononi, G. (2008). Consciousness and anesthesia. Science, 322(5903), 876-880. https://doi.org/10.1126/science.1149213
- Dehaene, S., & Changeux, J. P. (2011). Experimental and theoretical approaches to conscious processing. Neuron, 70(2), 200-227. https://doi.org/10.1016/j.neuron.2011.03.018
- Franks, N. P. (2008). General anaesthesia: from molecular targets to neuronal pathways of sleep and arousal. Nature Reviews Neuroscience, 9(5), 370-386. https://doi.org/10.1038/nrn2372
- Mashour, G. A., Roelfsema, P., Passingham, R. E., & Dehaene, S. (2020). Conscious processing and the global neuronal workspace hypothesis. Neuron, 105(5), 776-798. https://doi.org/10.1016/j.neuron.2020.01.026
- Pandit, J. J., Andrade, J., Bogod, D. G., Hitchman, J. M., Jonker, W. R., Lucas, N., Mackay, J. H., Nimmo, A. F., O’Connor, K., O’Sullivan, E. P., Paul, R. G., Palmer, J. H., Plaat, F., Radcliffe, J. J., Sury, M. R., Torevell, H. E., Wang, M., Hainsworth, J., & Cook, T. M. (2014). 5th National Audit Project (NAP5) on accidental awareness during general anaesthesia: summary of main findings and risk factors. British Journal of Anaesthesia, 113(4), 549-559. https://doi.org/10.1093/bja/aeu313
- Tononi, G., Boly, M., Massimini, M., & Koch, C. (2016). Integrated information theory: from consciousness to its physical substrate. Nature Reviews Neuroscience, 17(7), 450-461. https://doi.org/10.1038/nrn.2016.44