Au croisement de la psychométrie, de la psychologie du développement et de la psychopathologie, l’observation méthodique des phénomènes humains exige des cadres méthodologiques rigoureux capables de figer l’insaisissable complexité du comportement. Parmi ces dispositifs, l’analyse transversale s’impose comme une modalité d’investigation incontournable, permettant d’examiner un échantillon représentatif à un instant précis afin d’en cartographier la structure psychologique et comportementale. En offrant une photographie instantanée des corrélats affectifs, cognitifs ou cliniques, cette démarche méthodologique constitue le point d’ancrage fondamental de nombreuses découvertes empiriques contemporaines.
Analyse transversale
1. Définition concise
L’analyse transversale (ou étude transversale) désigne un protocole de recherche observationnel quantitatif dans lequel les données relatives aux variables d’intérêt sont recueillies simultanément auprès d’une population définie ou d’un échantillon représentatif, à un point unique dans le temps. Contrairement aux devis longitudinaux, elle ne comporte aucun suivi temporel des participants après la collecte initiale.
Dans le domaine de la psychologie et des sciences comportementales, l’analyse transversale vise principalement à mesurer la prévalence d’un trouble psychologique, à évaluer l’intensité d’un trait psychologique au sein de différents sous-groupes (tels que des strates d’âge distinctes) ou à identifier des associations statistiques entre plusieurs construits théoriques. Elle repose sur le postulat qu’un instantané précis des variations interindividuelles permet d’inférer des tendances structurelles, bien qu’elle demeure intrinsèquement inapte à démontrer de manière univoque des relations de causalité temporelle.
Ce paradigme scientifique constitue la pierre angulaire des enquêtes épidémiologiques en santé mentale et des premières étapes de validation d’instruments psychométriques, fournissant une estimation descriptive de la distribution des variables et servant de catalyseur à la formulation d’hypothèses causales plus élaborées.
2. Étymologie et origine linguistique
Le syntagme « analyse transversale » procède de deux racines linguistiques distinctes. Le terme « analyse » dérive du grec ancien ἀνάλυσις (analusis), formé du préfixe ana- (« de bas en haut », « en arrière » ou « de nouveau ») et du verbe luein (« délier », « détacher »). Dans la tradition philosophique et scientifique occidentale, l’analyse renvoie à l’opération intellectuelle consistant à décomposer un tout complexe en ses éléments constitutifs les plus simples afin d’en saisir les lois d’organisation.
L’adjectif « transversale » puise son origine dans le latin classique transversalis, lui-même dérivé de transversus, participe passé du verbe transvertere, composé de la préposition trans (« à travers », « au-delà ») et de vertere (« tourner », « diriger »). Littéralement, ce qui est transversal est orienté en travers d’un axe principal ou coupe perpendiculairement une direction donnée.
Introduit dans le lexique des sciences empiriques au début du XXe siècle en opposition directe avec la dimension longitudinale (axée sur la flèche du temps), le qualificatif « transversal » s’est consolidé pour désigner l’intersection d’un phénomène à un moment précis. Dans le champ de la psychologie scientifique francophone, le terme a été standardisé par l’influence conjointe de la sociologie statistique, de la biométrie et de l’épidémiologie pour désigner une coupe temporelle menée au travers de diverses cohortes ou strates démographiques.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le terme s’énonce en français standard sous la transcription de l’Alphabet Phonétique International (API) suivante : /a.na.liz tʁɑ̃s.vɛʁ.sal/. On observe une accentuation tonique naturelle portée sur la dernière syllabe de chaque unité lexicale.
Du point de vue grammatical, « analyse transversale » est une locution nominale féminine singulière. Son pluriel régulier s’orthographie « analyses transversales ». Dans le discours méthodologique francophone, on relève fréquemment l’usage interchangeable de syntagmes synonymes ou quasi-synonymes tels que « étude transversale », « recherche transversale », « devis transversal » ou « plan d’expérience transversal ».
Sur le plan syntaxique, la locution est couramment employée comme complément de détermination ou syntagme prépositionnel : « mener une analyse transversale des symptômes dépressifs », « les données issues d’un devis transversal ». Les substantifs et adjectifs associés doivent respecter la concordance en genre féminin (par exemple, « une analyse transversale rigoureuse »).
4. Explication conceptuelle détaillée
L’analyse transversale repose sur un principe méthodologique fondamental : l’observation synchronique. Concrètement, le chercheur sélectionne une population cible à un instant t et mesure simultanément l’exposition (par exemple, le niveau de stress professionnel perçu) et l’issue psychologique d’intérêt (par exemple, la sévérité des symptômes anxieux ou l’épuisement émotionnel). Cette concomitance temporelle confère à l’étude la nature d’un « instantané photographique » (snapshot) de la réalité psychologique.
La portée de cette approche s’étend de la description épidémiologique simple à la modélisation corrélationnelle avancée. Dans une perspective descriptive, l’analyse transversale permet d’établir la prévalence ponctuelle d’un trouble répertorié dans les classifications nosographiques (telles que le DSM-5-TR ou la CIM-11), c’est-à-dire la proportion d’individus présentant ce tableau clinique précis à la date de l’enquête. Dans une perspective analytique, elle explore la covariance entre plusieurs construits à l’aide de régressions multivariées ou d’équations structurelles, permettant d’ajuster statistiquement l’effet de covariables démographiques et environnementales.
Toutefois, les frontières épistémologiques de l’analyse transversale sont strictement délimitées par son incapacité à établir la chronologie séquentielle des faits. En raison de la collecte simultanée des données, il demeure théoriquement et empiriquement impossible d’attester si le facteur présumé d’exposition a précédé dans le temps la survenue de l’issue clinique. Ce problème, connu sous le nom d’ambiguïté temporelle ou d’indétermination causale, constitue la limite intrinsèque majeure de ce protocole en psychologie différentielle et cognitive.
De surcroît, la validité interne d’une analyse transversale repose entièrement sur la représentativité de l’échantillon extrait de la population parente. Tout biais dans la procédure d’échantillonnage — qu’il s’agisse d’un biais d’autosélection, d’un biais de survie ou d’un effet de volontariat — altère immédiatement la fidélité de l’instantané, conduisant à des estimations erronées des forces d’association entre construits psychologiques.
5. Développement historique
L’émergence des protocoles transversaux s’enracine dans les travaux des pionniers de la statistique sociale et de l’arithmétique morale au XIXe siècle. Adolphe Quetelet, à travers sa modélisation de « l’homme moyen », a été l’un des premiers à colliger des distributions de caractéristiques physiques et morales au sein d’échantillons stratifiés par âge, préfigurant sans formalisation explicite la logique des comparaisons transversales intergroupes.
Au tournant du XXe siècle, la psychologie scientifique naissante a rapidement adopté l’approche transversale pour standardiser les tests psychométriques. Lorsque Alfred Binet et Théodore Simon ont conçu la première échelle métrique de l’intelligence en 1905, ils ont mesuré les aptitudes cognitives d’enfants d’âges différents au même moment afin d’établir des normes d’âge mental. Cette démarche a été reprise et amplifiée par Lewis Terman aux États-Unis lors du développement de l’échelle Stanford-Binet en 1916. L’analyse transversale constituait alors la méthode la plus rapide et la moins onéreuse pour calibrer les instruments d’évaluation développementale.
Au cours des années 1930 à 1950, l’analyse transversale est devenue le paradigme prédominant pour étudier le déclin cognitif lié au vieillissement. Les travaux princeps de David Wechsler sur l’adulte indiquaient une détérioration marquée et précoce des performances cognitives dès la trentaine. Néanmoins, à partir des années 1960, des méthodologistes du développement comme K. Warner Schaie ont mis en évidence une faille critique de ces analyses : la confusion systémique entre les effets de l’âge biologique et les effets de cohorte sociétale. Cette controverse historique a conduit à la formalisation théorique rigoureuse des modèles séquentiels et a permis de préciser le champ d’application légitime des recherches transversales.
Durant les dernières décennies du XXe siècle et le début du XXIe siècle, l’avènement des grands recensements psychiatriques standardisés — à l’instar des enquêtes du programme National Comorbidity Survey dirigées par Ronald C. Kessler — a conféré à l’analyse transversale un degré de sophistication statistique inégalé, grâce à l’intégration de méthodes d’échantillonnage aréolaire complexe et d’analyses pondérées par régression logistique polytomique.
6. Fondements théoriques
L’analyse transversale s’inscrit au confluent de plusieurs traditions épistémologiques et théoriques majeures :
Premièrement, elle s’appuie sur le positivisme logique et le post-positivisme quantitatif, selon lesquels les phénomènes psychiques peuvent être appréhendés par l’observation systématique, l’opérationnalisation des concepts en variables quantifiables et la vérification d’hypothèses au moyen d’inférences statistiques. Cette posture méthodologique postule que les variations observées entre individus au sein d’un échantillon représentent fidèlement la diversité du fonctionnement psychologique au sein de la population générale.
Deuxièmement, la démarche repose sur la théorie de l’échantillonnage probabiliste développée par Jerzy Neyman et Ronald Fisher. Ce cadre mathématique assure que si chaque unité de la population cible possède une probabilité non nulle et connue d’être sélectionnée, les statistiques calculées sur l’échantillon constituent des estimateurs non biaisés des paramètres populationnels réels. La théorie des erreurs de mesure et le formalisme de la théorie classique des tests (TCT) fournissent la base nécessaire pour distinguer la variance vraie de la variance d’erreur lors du recueil simultané des scores psychométriques.
Troisièmement, sur le plan psycho-développemental, l’analyse transversale a longtemps mobilisé de façon implicite le modèle du continuum temporel simulé. Selon cette perspective, comparer simultanément des individus de 20 ans, 40 ans et 60 ans permettrait de simuler la trajectoire ontogénétique d’un même individu à travers le temps. Bien que cette hypothèse de substituabilité de l’intra-individuel par l’inter-individuel ait été sévèrement remise en question par la théorie des systèmes dynamiques et les travaux de John Nesselroade, elle demeure une approximation théorique utilisée, sous réserve d’un contrôle strict des variables contextuelles.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
La mise en œuvre d’une analyse transversale s’articule autour de multiples composantes structurelles et se décline en différentes variantes typologiques :
- L’unité d’analyse et la population cible : Définition explicite des critères d’inclusion et d’exclusion (âge, statut clinique, environnement sociodémographique) garantissant que les inférences tirées ne souffrent pas de biais de spécification démographique.
- L’instantanéité de la mesure : Réalisation de la collecte sur un intervalle temporel suffisamment restreint pour éviter que des modifications macro-environnementales majeures (crise économique, pandémie, changement législatif) n’altèrent la comparabilité des réponses entre les premiers et les derniers participants interrogés.
- L’étude transversale descriptive : Vise prioritairement à quantifier l’ampleur d’un problème psychologique ou d’un trait au sein d’un groupe donné (par exemple, le taux de prévalence du trouble dépressif majeur chez les étudiants de première année d’université).
- L’étude transversale analytique : Conçue pour explorer des patterns d’association statistique, tester des modèles de modération ou de médiation entre différentes variables psychologiques (par exemple, étudier si le sentiment d’auto-efficacité modère la relation entre charge mentale de travail et détresse psychologique).
- Les enquêtes transversales répétées (panels indépendants) : Série d’enquêtes transversales menées à intervalles réguliers auprès d’échantillons distincts mais équivalents, permettant d’étudier l’évolution temporelle globale des attitudes sociétales sans suivre les mêmes individus au fil du temps.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la mécanique opératoire d’une analyse transversale en recherche psychologique, considérons trois contextes d’investigation distincts.
Cas 1 : L’évaluation du vieillissement cognitif et la vitesse de traitement. Un chercheur souhaite examiner l’hypothèse d’un ralentissement de la vitesse de traitement de l’information au cours de l’âge adulte. Il recrute simultanément 300 participants stratifiés en trois groupes d’âge : les jeunes adultes (20-35 ans), les adultes d’âge moyen (36-55 ans) et les personnes âgées (56-75 ans). Tous les sujets effectuent une batterie informatisée d’épreuves de temps de réaction et de comparaison de symboles lors d’une session unique de deux heures. L’analyse révèle une corrélation négative robuste entre l’âge chronologique et la vitesse de traitement. Cependant, l’analyse transversale ne permet pas d’affirmer avec certitude que cette baisse est purement ontogénétique : l’aisance avec l’outil informatique et les écarts de niveau d’éducation formelle entre générations peuvent agir comme des facteurs confondants majeurs.
Cas 2 : L’exploration du burnout chez les soignants hospitaliers. Dans une grande structure hospitalière, un psychologue du travail administre un questionnaire électronique standardisé (comprenant le Maslach Burnout Inventory et des échelles de climat organisationnel) à l’ensemble du personnel soignant au cours du mois de novembre. Les résultats transversaux révèlent une association significative entre le manque de soutien perçu de la part de l’encadrement et des niveaux élevés d’épuisement émotionnel. Le protocole permet d’identifier immédiatement les services les plus touchés, mais il interdit d’établir si le manque de soutien a provoqué le burnout ou si les soignants épuisés perçoivent leur environnement managérial de manière plus négative en raison d’un biais d’humeur.
Cas 3 : Usage des écrans et détresse psychologique chez les adolescents. Une enquête transversale nationale est menée auprès de 5 000 adolescents scolarisés afin d’examiner le lien entre le temps quotidien consacré aux réseaux sociaux et la sévérité des symptômes anxieux. Si les modèles de régression confirment que les utilisateurs intensifs rapportent significativement plus de symptômes d’anxiété que les utilisateurs modérés, ce plan transversal ne permet pas de trancher entre deux interprétations rivales : l’exposition prolongée aux écrans fragilise-t-elle la santé mentale des jeunes, ou bien les jeunes préalablement anxieux ont-ils davantage recours aux réseaux sociaux comme mécanisme d’évitement ou de recherche de réassurance ?
9. Mesure et évaluation méthodologique
La qualité scientifique d’une analyse transversale repose sur un dispositif d’évaluation méthodologique rigoureux, formalisé par des grilles de lecture standardisées telles que la déclaration STROBE (Strengthening the Reporting of Observational Studies in Epidemiology).
Sur le plan psychométrique, les outils d’évaluation administrés lors d’une analyse transversale doivent attester d’une fidélité (cohérence interne via le coefficient alpha de Cronbach ou l’oméga de McDonald) et d’une validité de construit irréprochables. Lorsque plusieurs sous-groupes démographiques sont comparés au sein du même jeu de données (par exemple, des groupes d’âge ou de sexe différents), il est indispensable de tester formellement l’invariance de mesure factorielle (configurale, métrique et scalaire) au moyen de la modélisation en analyse factorielle confirmatoire multigroupe, afin de s’assurer que les construits possèdent la même signification psychologique à travers les strates évaluées.
Sur le plan analytique, le traitement des données transversales fait appel à des outils statistiques d’une complexité croissante. L’analyse des corrélations bivariées de Pearson ou de Spearman n’est qu’une étape préliminaire ; elle est systématiquement complétée par des modèles de régression linéaire ou logistique multivariée afin d’isoler l’impact de la variable indépendante en contrôlant les facteurs de confusion potentiels. De nos jours, l’utilisation de modèles par équations structurelles (SEM) permet d’analyser simultanément des réseaux complexes d’interdépendance entre variables latentes, tout en corrigeant formellement l’erreur de mesure inhérente aux auto-questionnaires psychologiques.
10. Applications et portée pratique
L’analyse transversale occupe une fonction opérationnelle prépondérante dans une multiplicité de domaines d’application psychologique :
En santé publique et psychiatrie épidémiologique, elle constitue l’outil par excellence pour dimensionner les besoins sanitaires d’une population. En établissant la prévalence ponctuelle des troubles anxieux, addictifs ou de l’humeur, les autorités de santé peuvent allouer efficacement les ressources thérapeutiques, planifier l’offre de soins en psychiatrie infanto-juvénile ou adulte, et identifier les sous-groupes vulnérables nécessitant des programmes de prévention ciblés.
En psychologie du travail et des organisations, les diagnostics transversaux du climat social, de la qualité de vie au travail (QVT) et des risques psychosociaux (RPS) permettent aux directions des ressources humaines de disposer d’une cartographie lucide de la santé mentale des collaborateurs. Ces données orientent les interventions ergonomiques, managériales ou organisationnelles en ciblant les facteurs de stress environnementaux prédominants.
En psychométrie et psychologie différentielle, l’analyse transversale est l’étape obligée pour l’étalonnage et la normalisation de toute nouvelle batterie d’évaluation psychologique (comme les échelles de Wechsler, les inventaires de personnalité NEO-PI ou les questionnaires de style d’attachement). Elle permet de construire des tables de percentiles représentatives et de vérifier la structure factorielle du test auprès de cohortes diversifiées.
11. Recherche et preuves empiriques
L’histoire de la psychologie empirique a été profondément marquée par les enseignements, mais aussi par les paradoxes méthodologiques, révélés par les analyses transversales.
L’exemple le plus canonique de divergence empirique demeure la confrontation historique entre les résultats transversaux et longitudinaux dans le cadre de la célèbre Seattle Longitudinal Study, initiée par K. Warner Schaie à partir de 1956. Les premières analyses transversales suggéraient un déclin précoce et inexorable de la plupart des aptitudes intellectuelles (notamment le raisonnement inductif et l’orientation spatiale) dès l’âge de 30 ans. Or, lorsque les mêmes cohortes ont été suivies longitudinalement sur plusieurs décennies, Schaie et ses collaborateurs ont démontré que les capacités cognitives restaient remarquablement stables jusqu’à l’âge de 60 ans au moins, et que le prétendu déclin précoce mis en évidence par les études transversales résultait d’un puissant effet de cohorte lié aux progrès majeurs de l’éducation et de la santé publique au cours du XXe siècle.
Dans le champ de la psychopathologie, les vastes enquêtes transversales menées par Ronald C. Kessler et ses collègues dans le cadre du consortium international World Mental Health Surveys de l’Organisation Mondiale de la Santé ont permis de colliger des données auprès de plus de 150 000 participants à travers le monde. Ces études transversales à grande échelle ont mis en évidence la forte comorbidité entre les troubles anxieux et les troubles dépressifs, ainsi que l’émergence précoce des troubles du comportement internalisés et externalisés durant l’adolescence, établissant ainsi une cartographie empirique de référence pour les théories diagnostiques mondiales.
12. Considérations culturelles et transculturelles
Dans la recherche psychologique interculturelle, l’analyse transversale est très fréquemment mobilisée pour comparer des échantillons issus de pays ou de groupes ethnoculturels distincts, évalués au même moment au moyen d’instruments traduits et adaptés.
Cependant, la transposition de ce devis à des contextes multiculturels impose des précautions méthodologiques considérables. Le chercheur s’expose au risque de fausses équivalences si l’invariance transculturelle de l’instrument n’est pas rigoureusement prouvée. Une différence observée entre deux cultures au sein d’une étude transversale peut résulter de biais d’acquiescement, de styles de réponse aux échelles de Likert (tendance à choisir les valeurs extrêmes ou au contraire neutres selon les normes de modestie culturelle), ou de variations dans l’expression sémantique de la détresse psychique (somatisation versus psychologisation des émotions).
De surcroît, la plupart des grandes bases de données transversales ont été établies au sein de populations dites WEIRD (Western, Educated, Industrialized, Rich, and Democratic), ce qui restreint considérablement la généralisabilité universelle des corrélats psychologiques découverts. L’adaptation culturelle rigoureuse des plans transversaux exige donc des designs comparatifs équilibrés, contrôlant scrupuleusement les disparités d’accès à l’éducation, de niveau socio-économique et d’alphabétisation.
13. Critiques, controverses et limites
Bien que précieuse, l’analyse transversale fait l’objet de critiques méthodologiques récurrentes qui en circonscrivent l’usage :
La critique la plus fondamentale réside dans l’impossibilité d’établir la causalité au sens strict. Selon les critères de causalité de Bradford Hill, la préséance temporelle de la cause présumée sur l’effet est une condition sine qua non. Dans un devis transversal, le chercheur ne peut réfuter l’hypothèse de la causalité inversée (par exemple, un bas niveau d’estime de soi favorise-t-il l’échec scolaire, ou l’échec scolaire engendre-t-il une dégradation de l’estime de soi ?).
La seconde vulnérabilité majeure réside dans la présence de facteurs confondants non mesurés et l’existence d’un biais de confusion résiduel. En ne contrôlant pas l’ensemble des variables historiques, biologiques ou contextuelles qui coïncident avec l’exposition, le chercheur risque d’attribuer à une variable une variance qui relève en réalité d’un tiers facteur masqué.
Le biais de cohorte constitue une autre limite épistémologique sévère lors des comparaisons d’âges différents : les individus nés en 1950 ont traversé des expériences socio-historiques, nutritionnelles, technologiques et éducatives radicalement dissemblables de ceux nés en 2000. Confondre ces variations d’époque avec les processus endogènes du vieillissement psychologique constitue un écueil méthodologique classique mais persistant.
Enfin, le biais de prévalence-incidence (ou biais de Neyman) affecte l’analyse transversale : les individus présentant un trouble de longue durée ou une forme atténuée ont une probabilité beaucoup plus élevée d’être inclus dans l’échantillon au moment de la collecte que les sujets présentant une forme aiguë, foudroyante ou rapidement résolutive, ce qui peut fausser le portrait clinique global du phénomène étudié.
14. Termes connexes et distinctions
Pour appréhender avec exactitude les particularités de l’analyse transversale, il convient de la contraster avec les protocoles de recherche voisins :
- Étude longitudinale : Dispositif qui suit une même cohorte d’individus à travers plusieurs vagues successives d’évaluation sur une période temporelle étendue. Contrairement à l’analyse transversale qui examine des différences interindividuelles synchroniques, l’étude longitudinale capte le changement intra-individuel et permet de modéliser des trajectoires de développement réelles.
- Étude cas-témoins : Protocole observationnel rétrospectif qui part de l’identification d’individus présentant un état psychologique particulier (les cas) pour les comparer à des individus indemnes (les témoins), en reconstituant a posteriori leur historique d’exposition à des facteurs de risque. L’analyse transversale, quant à elle, évalue simultanément cas, non-cas, exposés et non-exposés sans constitution a priori de groupes fondés sur l’issue clinique.
- Étude de cohorte prospective : Approche dans laquelle un groupe exempt de trouble au départ est classé selon son niveau d’exposition à un facteur de risque, puis suivi dans le temps afin d’observer l’incidence ultérieure des troubles psychologiques. Elle se distingue de l’analyse transversale par sa dimension prospective et sa capacité à démontrer la séquentialité temporelle des causalités.
- Analyse de séries temporelles : Analyse focalisée sur des mesures répétées d’une variable au fil du temps (souvent au niveau d’un groupe ou d’un individu unique, comme dans les devis à cas unique N=1), alors que l’analyse transversale classique agrège des observations uniques prélevées auprès d’une multiplicité d’individus distincts.
15. Synthèse et points clés
L’analyse transversale s’avère un instrument de recherche d’une rentabilité scientifique exceptionnelle lorsqu’elle est employée en pleine conscience de ses prérogatives et de ses limites méthodologiques intrinsèques :
- Elle fournit une radiographie instantanée de la distribution, de la prévalence et des corrélations des variables psychologiques au sein d’une population définie à un point précis dans le temps.
- Elle offre des avantages logistiques considérables : rapidité relative de mise en œuvre, coûts financiers modérés et absence totale d’attrition (perte de participants au fil du temps), contrairement aux devis longitudinaux.
- Elle constitue le tremplin heuristique idéal pour générer de nouvelles hypothèses scientifiques, établir les normes d’instruments psychométriques standardisés et éclairer les politiques sanitaires en santé mentale.
- Elle demeure fondamentalement impropre à certifier des liens de causalité directionnelle directe en raison de l’ambiguïté temporelle et de la présence potentielle d’effets de cohorte ou de facteurs confondants non observés.
Références
- Kessler, R. C., Berglund, P., Demler, O., Jin, R., Merikangas, K. R., & Walters, E. E. (2005). Lifetime prevalence and age-of-onset distributions of DSM-IV disorders in the National Comorbidity Survey Replication. Archives of General Psychiatry, 62(6), 593-602. https://doi.org/10.1001/archpsyc.62.6.593
- Nesselroade, J. R., & Baltes, P. B. (1979). Longitudinal research in the study of behavior and development. Academic Press.
- Schaie, K. W. (2005). Developmental influences on adult intelligence: The Seattle Longitudinal Study. Oxford University Press. https://doi.org/10.1093/acprof:oso/9780195156737.001.0001
- Vandenbroucke, J. P., von Elm, E., Altman, D. G., Gøtzsche, P. C., Mulrow, C. D., Pocock, S. J., Poole, C., Schlesselman, J. J., & Egger, M. (2007). Strengthening the Reporting of Observational Studies in Epidemiology (STROBE): Explanation and elaboration. PLOS Medicine, 4(10), e297. https://doi.org/10.1371/journal.pmed.0040297