Amok : Anatomie d’une fureur meurtrière

L’amok est un syndrome psychopathologique et culturel caractérisé par une explosion soudaine de fureur homicidaire indiscriminée, suivie d’amnésie.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 23, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 23, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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Phénomène à la frontière de la nosographie psychiatrique, de l’anthropologie médicale et de la criminologie clinique, l’amok constitue l’un des prototypes historiques les plus marquants des syndromes liés à la culture. Décrit initialement dans le monde malais avant d’alimenter les débats psychiatriques occidentaux sur la fureur aveugle et le raptus impulsif, ce comportement paroxystique allie une déflagration motrice dévastatrice, un potentiel létal indiscriminé et une désorganisation aiguë de la conscience.

Amok (ou Syndrome d’Amok)

1. Définition concise

L’amok (parfois orthographié amuck) désigne un épisode aigu de fureur homicidaire soudaine, indiscriminée et convulsive, traditionnellement précédé d’une période de repli dysphorique et suivi d’un effondrement physique majeur avec amnésie partielle ou totale de l’acte. Historiquement classé parmi les syndromes liés à la culture du sud-est asiatique, il est appréhendé par la psychopathologie moderne comme un état crépusculaire dissociatif ou un raptus polyfactoriel conduisant à un carnage impulsif.

Dans sa conceptualisation phénoménologique, le sujet pris d’amok attaque sans discrimination toute personne se trouvant sur sa trajectoire, sans mobile rationnel immédiat ni animosité préalable ciblée, armé généralement d’une arme blanche ou contondante. Cet état psychomoteur paroxystique ne s’interrompt spontanément que par l’épuisement profond de l’individu ou, plus fréquemment, par sa neutralisation létale, conférant à la crise une dimension intrinsèquement sacrificielle ou suicidaire indirecte.

Au-delà de son ancrage géographique originel en Malaisie et en Indonésie, le terme a été intégré à la psychiatrie transculturelle et à la criminologie pour qualifier des explosions d’agressivité cataclysmique survenant chez des personnalités vulnérables, soumises à un sentiment d’humiliation intolérable, et faisant écho à des conduites similaires observées dans diverses aires géographiques.

2. Étymologie et origine linguistique

Le mot dérive directement du terme malais mengamok (ou amuk), qui signifie originellement « se ruer dans un accès de fureur furieuse », « faire une charge désespérée » ou « combattre avec rage sans souci de sa propre vie ». Dans la culture malaise précoloniale, le radical verbal amok décrivait une tactique militaire et un code guerrier où le combattant, acculé ou déshonoré, s’élançait seul contre les rangs ennemis pour périr les armes à la main dans un baroud d’honneur.

L’introduction du vocable dans les langues européennes remonte au début du XVIe siècle, relayée par les chroniqueurs et explorateurs maritimes portugais qui accostèrent dans le détroit de Malacca. Le voyageur Duarte Barbosa, dans ses récits de 1516, mentionne ces individus appelés amuco qui s’élancent dans les rues en tuant quiconque croise leur chemin jusqu’à ce qu’ils soient abattus. Plus tard, le navigateur britannique James Cook et l’écrivain William Marsden popularisent la graphie amuck ou amok dans l’anglophonie à la fin du XVIIIe siècle.

La locution anglaise « to run amok » (ou « run amuck ») est rapidement entrée dans le langage idiomatique séculier pour désigner une perte totale de contrôle de soi caractérisée par un comportement destructeur frénétique. En français, le vocable s’est stabilisé sous la forme « amok », popularisé tant par la littérature psychiatrique coloniale que par la célèbre nouvelle éponyme de Stefan Zweig parue en 1922.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan grammatical, amok est un substantif masculin invariable ou variable selon les conventions éditoriales (on écrit couramment « un accès d’amok », « l’amok », « des amoks »). La prononciation phonétique standardisée en français international est [a.mɔk].

Dans l’usage clinique et littéraire, le terme s’emploie fréquemment dans des constructions périphrastiques verbales directement calquées sur les formules malaises ou anglo-saxonnes : « courir l’amok », « faire l’amok » ou « entrer en amok ». L’adjectif dérivé « amokeur » est occasionnellement utilisé dans la littérature criminologique francophone pour désigner l’auteur de l’acte, bien que l’expression nominale « le sujet atteint d’amok » soit préférée dans les écrits académiques.

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour appréhender l’amok dans toute son épaisseur clinique, il convient de dépasser la simple qualification d’acte criminel sanguinaire. La phénoménologie de l’amok se déploie selon une séquence sémiologique rigoureuse comprenant trois phases distinctes : la phase prodromique, la phase de fureur paroxystique et la phase terminale d’effondrement post-critique.

La première phase, qualifiée traditionnellement en malais de sakit hati (« maladie du cœur » ou « rancœur silencieuse »), correspond à un état de prodrome dysphorique intense. L’individu s’isole socialement, sombre dans un mutisme morose, ressasse des griefs réels ou imaginaires, et témoigne d’un sentiment accablant de honte (malu), de déchéance ou d’impuissance. Cette phase peut durer plusieurs jours voire plusieurs semaines, durant lesquelles le sujet intériorise une tension psychique intolérable, souvent catalysée par une rupture amoureuse, une perte de statut socio-économique, une calomnie publique ou une maladie physique invalidante.

La seconde phase est marquée par une rupture phénoménologique explosive. Sans avertissement immédiat, le sujet saisit une arme — historiquement un kriss (poignard traditionnel malais) ou une machette, plus récemment une arme à feu ou tout objet tranchant disponible — et se rue dans l’espace public en poussant des cris inarticulés ou en observant un silence terrifiant. Contrairement au meurtre ciblé ou à la vendetta passionnelle, la violence déployée est indiscriminée : hommes, femmes, enfants, vieillards et animaux sont frappés avec une frénésie aveugle. Durant cet épisode, le champ de conscience est profondément rétréci ; le sujet présente une analgésie relative, une déconnexion des stimuli verbaux de son entourage et une hyperkinésie inextinguible.

La troisième phase survient lorsque la réserve énergétique motrice du sujet s’épuise ou lorsqu’il est maîtrisé par la force. Si le sujet survit à la riposte de la communauté ou des forces de l’ordre — ce qui était exceptionnel dans les récits historiques —, il s’effondre dans un sommeil comateux ou une torpeur stuporeuse prolongée. Au réveil, une amnésie lacunaire complète ou fragmentaire de l’épisode violent est quasi systématiquement rapportée, accompagnée d’un anéantissement affectif et d’une incompréhension sincère face aux destructions causées.

L’amok se situe ainsi aux confins de la dissociation traumatique, du raptus psychotique et du suicide par procuration (concept moderne de suicide by cop). En détruisant tout autour de lui, le sujet détruit les témoins de sa déchéance tout en s’assurant une issue fatale inexorable, préservant paradoxalement dans le prisme culturel traditionnel une illusion ultime de puissance face à une situation de honte insurmontable.

5. Développement et évolution historique

L’histoire de l’amok est intimement liée à la confrontation entre les systèmes normatifs autochtones d’Insulinde et l’impérialisme médical occidental. Durant la période précoloniale, l’amok possédait une codification sociale ambiguë : si la communauté redoutait la folie sanguinaire, l’acte d’amok guerrier était valorisé comme l’expression ultime de la vaillance et du refus de la captivité chez les pirates bouguis ou les guerriers malais.

Au XIXe siècle, les administrations coloniales britanniques (dans les Établissements des détroits) et néerlandaises (dans les Indes orientales néerlandaises) furent confrontées à la recrudescence de ces tueries urbaines. Les autorités coloniales criminalisèrent sévèrement le comportement, tentant de capturer vivants les auteurs d’amok au moyen de fourches de contention en bambou pour les juger et les pendre publiquement, brisant ainsi le mythe de la mort glorieuse au combat.

C’est au début du XXe siècle que l’amok bascule définitivement dans le champ de la psychopathologie scientifique. En 1904, le célèbre psychiatre allemand Emil Kraepelin entreprend un voyage d’étude à Java, visitant l’asile psychiatrique de Buitenzorg (actuelle Bogor). Kraepelin s’intéresse vivement à l’amok et tente de le déconstruire : il refuse de n’y voir qu’une spécificité raciale ou culturelle exotique et propose d’y lire l’expression atypique d’affections universelles telles que l’épilepsie, la catatonie, la mélancolie ou des intoxications infectieuses sévères comme le paludisme cérébral.

Après la Seconde Guerre mondiale, le psychiatre d’origine chinoise Pow Meng Yap réintroduit l’amok dans la nomenclature psychiatrique internationale en forgeant le concept de « syndrome lié à la culture » (culture-bound syndrome). L’Association américaine de psychiatrie intègre formellement l’amok dans les annexes diagnostiques du DSM-IV en 1994, avant que le DSM-5 (2013) et la CIM-11 ne fassent évoluer cette vision vers une perspective plus dimensionnelle axée sur les concepts culturels de détresse.

6. Fondements théoriques et modèles explicatifs

Plusieurs cadres théoriques se sont succédé et complétés pour expliquer la mécanique de l’amok, allant du modèle ethnopsychiatrique aux neurosciences cognitives.

Le modèle anthropologique et ethnopsychiatrique, développé notamment par Georges Devereux, conceptualise l’amok comme un « désordre ethnique » ou une réaction de détresse culturellement modélisée. Selon cette approche, chaque société met à disposition de ses membres un répertoire limité de comportements déviants acceptés ou attendus en situation d’impasse psychologique absolue. Dans les sociétés malaises traditionnelles, où l’harmonie collective, la politesse ritualisée et la répression stricte des émotions agressives sont des impératifs cardinaux, l’amok constitue le seul exutoire culturellement sanctionné lorsque la contenance sociale s’effondre sous le poids d’une honte intolérable.

Le modèle psychodynamique interprète la fureur amok comme un effondrement brutal des instances de défense du Moi face à une angoisse d’anéantissement ou de castration symbolique. La phase prodromique de sakit hati témoigne d’un travail mélancolique d’incorporation de la perte ou du déshonneur. Lorsque le surmoi tyrannique menace d’écraser le sujet dans une auto-dépréciation insoutenable, une projection agressive massive s’opère : le sujet retourne l’agressivité vers le monde extérieur dans un raptus psychotique où détruire l’autre revient à tenter désespérément de sauver l’intégrité de son propre narcissisme déchu.

Les approches neurobiologiques et neuropsychiatriques contemporaines mettent quant à elles l’accent sur les dysfonctionnements neurochimiques et fronto-sous-corticaux. L’accès d’amok est assimilé à une panne brutale du contrôle inhibiteur exercé par le cortex préfrontal ventromédian sur les circuits limbiques de l’amygdale. Des anomalies aiguës de la neurotransmission sérotoninergique centrale, combinées à une libération catécholaminergique massive sous stress extrême, peuvent provoquer une cécité émotionnelle et une rage paroxystique non régulée, particulièrement sur un terrain de vulnérabilité génétique ou d’altération cérébrale organique acquise.

7. Composantes clés, phases et dimensions cliniques

L’analyse clinique de l’amok permet de dégager une structure sémiologique précise, articulée autour de variables comportementales et temporelles constantes :

  • Le terrain de vulnérabilité : Prédominance quasi exclusive du sexe masculin, le plus souvent de jeunes adultes (20-40 ans) confrontés à un stress psychosocial aigu, un isolement affectif ou une situation d’échec social retentissant.
  • La période prodromique (Sakit Hati) : État dysphorique, repli relationnel complet, ruminations dépressives, insomnie d’endormissement, hyperesthésie au regard d’autrui et sentiment aigu d’humiliation ou d’injustice.
  • Le déclencheur immédiat : Souvent perçu par les témoins comme anodin ou minime, ce stimulus precipitant agit comme un déclic symbolique ravivant l’affront insupportable.
  • L’épisode paroxystique de rage : Frénésie motrice incoercible, armement soudain, cris guerriers ou mutisme sidérant, attaques aveugles sans discrimination de cible, analgésie sensorielle et insensibilité totale au danger physique.
  • L’état crépusculaire de conscience : Altération profonde de la vigilance vigilante, rétrécissement du champ attentionnel focalisé uniquement sur l’acte d’anéantissement, absence de remords ou d’empathie pendant l’attaque.
  • La terminaison critique : Arrêt par neutralisation physique violente (mortelle ou blessures graves) ou collapsus psychomoteur immédiat lié à l’épuisement métabolique absolu.
  • L’état résiduel post-amok : Sommeil stuporeux profond, déshydratation, prostration mélancolique et amnésie lacunaire rétrograde élective portant sur les actes perpétrés.

8. Exemples et illustrations de cas cliniques

L’observation historique consignée par les médecins coloniaux britanniques à Singapour à la fin du XIXe siècle fournit une illustration archétypale du phénomène. Un marin malais de trente ans, ayant perdu toutes ses économies au jeu et rejeté par sa belle-famille suite à cette faillite morale, s’enferme dans une hutte pendant quatre jours sans s’alimenter, le regard fixe. Le cinquième jour, entendant les éclats de rire de villageois passant sur le chemin, l’homme interprète ces manifestations comme des moqueries directes. Il sort brusquement armé d’un poignard traditionnel, court à travers la place du marché et poignarde neuf personnes sans prononcer un mot avant d’être encerclé et assommé. Réveillé deux jours plus tard à l’infirmerie, il pleure amèrement la mort des victimes, proteste de son innocence subjective et affirme avoir été possédé par une ombre noire sans conserver aucun souvenir précis du carnage.

Dans la clinique psychiatrique et médico-légale contemporaine occidentale, des équivalents modernes sont régulièrement décrits lors de tueries de masse impulsives non idéologiques (souvent nommées tueries en série éclair ou spree killings). L’analyse rétrospective de certains tireurs solitaires en milieu professionnel ou scolaire révèle une trajectoire similaire : un individu masculin effacé, soumis à une humiliation perçue (licenciement, harcèlement), développant une phase de repli dysphorique rancunier, avant de commettre une attaque indiscriminée et létale dans un état de dépersonnalisation aiguë, souvent conclue par son propre suicide ou une confrontation létale délibérée avec les forces de l’ordre.

9. Évaluation clinique et diagnostic différentiel

L’évaluation clinique d’un survivant d’un épisode d’amok est une urgence médico-légale et diagnostique complexe. Elle requiert une anamnèse collatérale rigoureuse, une expertise psychiatrique approfondie et un bilan neurobiologique complet pour exclure toute cause médicale sous-jacente.

Dans la taxonomie du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5), l’amok n’est plus répertorié comme une entité diagnostique isolée et indépendante, mais figure dans le glossaire des Concepts culturels de détresse. Le clinicien doit systématiquement explorer plusieurs hypothèses étiologiques :

  • Épisode psychotique aigu ou schizophrénie : Éliminer un raptus délirant motivé par des hallucinations acoustico-verbales impératives ou un délire paranoïde de persécution où l’homicide aveugle constitue une contre-attaque préventive délirante.
  • Trouble dissociatif aigu : Évaluer si la rupture de conscience et l’amnésie relèvent d’un processus dissociatif de déréalisation déclenché par un stress émotionnel dépassant les capacités d’intégration du Moi.
  • Épisode maniaque avec caractéristiques psychotiques : Rechercher des antécédents d’exaltation de l’humeur, d’agitation motrice non orientée et de désinhibition sévère au sein d’un trouble bipolaire.
  • Pathologie neurologique ou organique : Exclure une épilepsie partielle complexe du lobe temporal avec fureur post-critique, un traumatisme crânien récent, une tumeur cérébrale fronto-basale ou une neuro-infection.
  • Intoxication par des substances psychoactives : Dépister l’usage massif d’amphétamines, de méthamphétamine, de cocaïne, de phencyclidine (PCP) ou de cannabinoïdes de synthèse, capables de provoquer des épisodes délirants paranoïaques d’une extrême violence motrice.
  • Trouble explosif intermittent : Se distingue par la récurrence d’explosions agressives brèves, disproportionnées mais généralement dépourvues de la dimension dissociative massive et du potentiel létal indiscriminé continu de l’amok traditionnel.

10. Applications cliniques, médicolégales et préventives

Sur le plan médico-légal, l’amok pose la question délicate de l’imputabilité pénale et de la responsabilité criminelle. Si l’amnésie post-critique et l’état crépusculaire de conscience sont avérés par des experts psychiatres, l’évaluation doit déterminer s’il y a eu abolition totale ou altération du discernement et du contrôle des actes au moment des faits (conformément, par exemple, à l’article 122-1 du Code pénal en droit français).

Dans la pratique de la psychiatrie d’urgence, la prise en charge d’un patient en état de prostration post-amok impose des mesures de sécurisation draconiennes immédiates. L’hospitalisation d’office sous contrainte en unité de soins psychiatriques sécurisée est impérative, couplée à une sédation pharmacologique adaptée (recourant le plus souvent à des antipsychotiques de seconde génération à action sédative et à des benzodiazépines par voie parentérale), tout en surveillant l’hémodynamique face au risque de collapsus cardiovasculaire lié à l’effort physique surhumain fourni pendant la crise.

Au niveau préventif, l’identification de la phase prodromique de sakit hati dans les populations vulnérables ou les contextes militaires et carcéraux constitue le levier le plus efficace. Les programmes de désescalade psychologique, la reconnaissance précoce du harcèlement moral dévastateur et l’intervention précoce auprès d’individus présentant un repli rancunier massif permettent de désamorcer le basculement vers le raptus meurtrier avant que le seuil de rupture irréversible ne soit franchi.

11. Données empiriques et recherches contemporaines

Les investigations épidémiologiques et cliniques modernes menées par des psychiatres transculturels comme Joseph Westermeyer ont profondément redéfini la compréhension de l’amok. Dans ses études rétrospectives portant sur des cas historiques documentés en Asie du Sud-Est, Westermeyer a mis en évidence que près de 70 % des individus ayant commis un amok présentaient en réalité des troubles psychotiques majeurs non diagnostiqués ou non soignés, ou des épisodes dépressifs sévères avec caractéristiques mélancoliques, disqualifiant l’idée d’un comportement apparaissant ex nihilo chez des individus psychiquement sains.

Des recherches ultérieures en criminologie comparée ont analysé les analogies frappantes entre l’amok traditionnel et les phénomènes contemporains de mass shooting (tueries en milieu scolaire ou professionnel) en Occident. Les chercheurs soulignent que si les contextes socioculturels et les technologies létales diffèrent drastiquement, le profil psychologique sous-jacent — masculinisation de la réponse à l’humiliation, isolement social préalable, fantasme de vengeance grandiose et volonté d’en finir dans une confrontation destructrice spectaculaire — relève d’une dynamique psychopathologique universelle.

12. Considérations culturelles et transculturelles

Bien que le terme amok appartienne spécifiquement à l’aire culturelle austronésienne, l’ethnopsychiatrie comparée a identifié des schémas d’accès de fureur collectivement codés dans d’autres civilisations :

  • Le Berserkergang scandinave : Fureur guerrière sacrée des berserkers vikings, qui entraient dans des transes de rage destructrice incontrôlable face à l’ennemi, caractérisées par l’insensibilité à la douleur et l’indiscrimination relative des cibles.
  • Le Cafard ou Coup de bambou : Décrit historiquement dans les colonies françaises d’Afrique du Nord et du Pacifique, désignant une crise soudaine d’agitation forcenée et agressive chez des militaires ou ouvriers expatriés submergés par l’ennui, l’isolement et la dépression tropicale.
  • Le Iich’aa des Navajos : Syndrome culturel amérindien associant une agitation motrice violente, une perte de contrôle et une errance frénétique, souvent interprété traditionnellement comme la sanction d’un tabou incestueux transgénérationnel.
  • Le Mal de pelea à Porto Rico : Épisode paroxystique d’agressivité explosive et d’agitation psychomotrice impulsive survenant après un stress relationnel intense.

Ces manifestations transversales démontrent que si la culture fournit la grammaire d’expression, le lexique comportemental et la signification symbolique du passage à l’acte, le substrat phénoménologique de l’explosion furieuse face à une faillite narcissique extrême représente une potentialité humaine transculturelle.

13. Controverses, débats et limites conceptuelles

Le concept d’amok a suscité de vives polémiques au sein des sciences humaines et de la psychiatrie critique. L’une des controverses majeures concerne l’accusation d’« exotisation » et d’orientalisme colonial. Plusieurs anthropologues contemporains ont fait valoir que les puissances coloniales occidentales ont instrumentalisé l’amok pour dépeindre les populations colonisées d’Asie du Sud-Est comme naturellement impulsives, violentes et émotionnellement instables, occultant le fait que certains épisodes d’amok constituaient en réalité des actes de résistance politique ou d’insurrection désespérée contre l’oppresseur colonial.

Un autre débat nosologique vigoureux oppose les universalistes (ou partisans de l’approche « étique » en anthropologie) aux relativistes culturels (approche « émique »). Les universalistes soutiennent que l’amok n’est qu’une appellation régionale masquant des décompensations schizophréniques, des accès maniaques ou des encéphalopathies organiques ordinaires. Les relativistes culturels répliquent que l’expérience vécue de la maladie, l’interaction avec le groupe social et le basculement dissociatif ne peuvent être dissociés de l’univers mythique, moral et sémantique malais, et que réduire l’amok à un simple trouble de l’axe I du DSM constitue un réductionnisme biomédical inopérant.

14. Termes apparentés et distinctions nosologiques

Pour éviter les confusions diagnostiques courantes, plusieurs distinctions conceptuelles doivent être opérées :

  • Tuerie de masse (Mass murder) : Acte planifié, souvent froidement calculé avec préméditation logistique et parfois motivé par une idéologie politique ou terroriste, alors que l’amok classique est un raptus impulsif avec rupture de conscience aiguë et sans préméditation politique.
  • Tuerie itinérante (Spree killing) : Série d’homicides perpétrés dans plusieurs lieux distincts sur un court intervalle sans retour à la normale, partageant avec l’amok la dimension frénétique mais reposant souvent sur des mobiles de fuite ou de vengeance plus explicites.
  • Raptus mélancolique : Passage à l’acte suicidaire ou infanticide altruiste fulgurant chez un sujet souffrant de dépression psychotique, guidé par un désespoir absolu, à la différence de l’amok où l’homicide est violent, projeté vers l’extérieur et indiscriminé.
  • Fureur catatonique : Agitation motrice explosive, chaotique et incoordonnée observée au cours de la catatonie, ne comportant pas la trajectoire motrice orientée vers l’anéantissement de tiers observée dans l’amok.

15. Résumé et points clés

L’amok demeure l’une des figures les plus fascinantes et terrifiantes de la psychopathologie mondiale. L’accès se caractérise par :

  • Une émergence historique dans l’archipel malais, oscillant entre stratégie guerrière honorable et décompensation psychiatrique cataclysmique.
  • Une triade temporelle sémiologique stricte : prodrome dépressif et rancunier (sakit hati), paroxysme d’homicide indiscriminé avec analgésie et rétrécissement crépusculaire de la conscience, puis effondrement comateux avec amnésie lacunaire consécutive.
  • Une articulation complexe entre facteurs culturels (honte sociale intolérable), vulnérabilités psychiques individuelles (psychoses sous-jacentes, troubles dissociatifs) et ruptures des freins inhibiteurs fronto-limbiques.
  • Une résonance moderne indiscutable dans l’analyse criminologique et médico-légale des violences homicidaires de masse en milieu urbain contemporain.

Références

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  • Devereux, G. (1970). Essais d’ethnopsychiatrie générale. Gallimard.
  • Kraepelin, E. (1904). Vergleichende Psychiatrie. Centralblatt für Nervenheilkunde und Psychiatrie, 27, 433-437.
  • Saint-Martin, F. (2006). Du meurtre rituel au syndrome culturel : l’histoire de l’amok. L’Évolution Psychiatrique, 71(4), 683-698. https://doi.org/10.1016/j.evopsy.2006.09.006
  • Westermeyer, J. (1982). Amok: Culture-bound syndrome, psychiatric illness, or criminal behavior?. The Journal of Nervous and Mental Disease, 170(10), 610-616. https://doi.org/10.1097/00005053-198210000-00004

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 23). Amok : Anatomie d’une fureur meurtrière. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=amok-syndrome-fureur-psychiatrie
Looti, Mohammed. “Amok : Anatomie d’une fureur meurtrière.” Base de données de psychologie en français, 23 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=amok-syndrome-fureur-psychiatrie.
Looti, Mohammed. “Amok : Anatomie d’une fureur meurtrière.” Base de données de psychologie en français. octobre 23, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=amok-syndrome-fureur-psychiatrie.