L’American Anorexia/Bulimia Association (AABA) représente l’une des organisations pionnières les plus influentes dans l’histoire de la prise en charge, de la sensibilisation publique et de la recherche sur les conduites alimentaires pathologiques aux États-Unis. Fondée au cours des années 1970, à une époque où le corps médical et le grand public commençaient à peine à appréhender la gravité clinique de l’anorexie et de la boulimie, l’AABA a servi de passerelle vitale entre les patients en détresse, les familles désemparées et la communauté scientifique naissante. En catalysant les efforts de plaidoyer, de soutien par les pairs et d’orientation clinique jusqu’à sa fusion historique en 2001 au sein de la National Eating Disorders Association (NEDA), cette institution a profondément remodelé la compréhension contemporaine des troubles psychiques liés à l’alimentation et au schéma corporel.
American Anorexia/Bulimia Association (AABA)
1. Définition concise
L’American Anorexia/Bulimia Association (AABA) était une organisation non gouvernementale et caritative américaine à but non lucratif consacrée à la prévention, au dépistage précoce, au soutien psychosocial et à l’orientation thérapeutique des personnes touchées par des troubles des conduites alimentaires (TCA). Elle regroupait des cliniciens, des chercheurs, des personnes rétablies et des proches aidants au sein d’une mission intégrée combinant entraide communautaire et rigueur scientifique.
Dans le paysage nosologique et psychiatrique de la fin du vingtième siècle, l’association s’est affirmée comme une autorité de référence visant à démystifier la nature létale de l’autodestruction alimentaire. Elle a formalisé des réseaux de soutien téléphonique d’urgence, élaboré des lignes directrices pour les groupes de soutien par les pairs et mobilisé les médias afin d’arracher ces pathologies aux préjugés moralisateurs qui les réduisaient à de simples caprices esthétiques ou à des manifestations de vanité superficielle.
En outre, l’AABA a agi comme une plateforme de centralisation des ressources cliniques spécialisées, permettant de répertorier les praticiens de santé mentale et les services hospitaliers formés aux spécificités de l’anorexie mentale et de la boulimie nerveuse, tout en incitant les institutions publiques à financer des protocoles de recherche novateurs.
2. Étymologie et origines linguistiques
La dénomination de l’association reflète l’évolution de la psychiatrie anglophone et internationale au sujet des pathologies alimentaires. Le terme anglais American ancre l’organisation dans son contexte juridictionnel et territorial d’origine, marquant une volonté d’unification nationale des initiatives locales de santé mentale. Le composant Anorexia provient du grec ancien anorexía (ἀνορεξία), formé du préfixe privatif an- (ἀν-, absence de) et du substantif órexis (ὄρεξις, appétit, désir ou impulsion), désignant littéralement une « absence ou perte d’appétit », bien que la psychopathologie moderne ait démontré qu’il s’agit principalement d’une restriction volontaire et obsessionnelle guidée par la terreur de grossir plutôt que d’une réelle abolition physique de la faim.
Le segment Bulimia tire son origine du grec ancien boulimía (βουλιμία), assemblage lexical de boûs (βοῦς, bœuf) et de limós (λιμός, faim), véhiculant l’idée métaphorique d’une « faim colossale, capable de dévorer un bœuf ». Utilisé par Galien et les traités médicaux antiques, le concept a été formalisé cliniquement dans les pays anglophones au cours des années 1970, notamment sous l’impulsion du psychiatre Gerald Russell qui publia en 1979 sa description séminale de la bulimia nervosa.
Enfin, le vocable Association dérive du latin médiéval associatio, lui-même issu du verbe associare (« unir, agréger à un compagnon »). L’acronyme officiel « AABA » a servi durant plus de deux décennies d’emblème institutionnel familier, signalant dans la littérature clinique et académique la première instance concertée associant explicitement les composantes restrictives (anorexiques) et purgatives/boulimiques au sein d’une même entité de défense des droits sanitaires.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan grammatical, en langue française, l’appellation s’emploie sous la forme d’un syntagme nominal propre invariable au féminin : « l’American Anorexia/Bulimia Association » ou couramment « l’AABA » (prononcée couramment selon la phonétique anglaise [ˌeɪ eɪ biː ˈeɪ] ou francisée en [a.a.be.a]). Son équivalent descriptif français est « l’Association américaine de l’anorexie et de la boulimie ».
Dans le discours académique, l’acronyme s’utilise au singulier avec l’article défini féminin en référence à l’« association » (« L’AABA a publié », « Les recommandations édictées par l’AABA »). Lorsqu’il est employé comme modificateur adjectival, on retrouve des formulations telles que « les protocoles d’orientation de l’AABA » ou « les conférences cliniques de l’AABA ».
4. Explication conceptuelle détaillée
La conceptualisation sur laquelle reposait l’action de l’American Anorexia/Bulimia Association postule que les troubles des conduites alimentaires ne sont ni des choix comportementaux anodins ni de simples perturbations diététiques, mais d’authentiques désordres biopsychosociaux majeurs. L’AABA a insisté sur l’étroite intrication entre les perturbations neurobiologiques, les conflits psychodynamiques profonds, les vulnérabilités cognitives et les pressions socioculturelles qui concourent au déclenchement et à la chronicisation de ces états.
D’un point de vue psychopathologique, l’association a promu l’idée que l’anorexie mentale et la boulimie représentent deux facettes interdépendantes d’une même constellation de souffrance centrée sur le contrôle corporel, l’estime de soi dysfonctionnelle et la régulation affective défaillante. Tandis que l’anorexie se manifeste par une restriction drastique des apports énergétiques, une peur phobique de la prise de poids et une altération sévère de la perception corporelle (dysmorphophobie), la boulimie se caractérise par des crises récurrentes de suralimentation compulsive assorties d’un sentiment de perte totale de contrôle, suivies de manœuvres compensatoires inappropriées telles que les vomissements auto-provoqués, l’abus de laxatifs ou l’exercice physique exténuant.
Le champ d’intervention de l’AABA englobait également les formes subcliniques et les troubles atypiques, préfigurant ce qui sera plus tard codifié dans les nomenclatures diagnostiques sous les appellations d’hyperphagie boulimique (binge eating disorder) et d’EDNOS (Eating Disorder Not Otherwise Specified). L’association a insisté sur le continuum des désordres alimentaires, refusant une dichotomie trop rigide entre la normalité apparente et les états de dénutrition extrême nécessitant une réanimation médicale d’urgence.
Sur le plan structural, l’AABA a délimité ses frontières opérationnelles en évitant de se substituer aux praticiens hospitaliers ou aux psychothérapeutes agréés. Elle s’est positionnée non comme un dispensaire médical, mais comme une interface de médiation indispensable : un organisme d’information validée, de soutien moral horizontal par la pair-aidance encadrée, et d’aiguillage vers des professionnels qualifiés, garantissant que les personnes en détresse ne s’égarent pas dans des filières thérapeutiques non adaptées.
5. Développement historique et jalons institutionnels
L’histoire de l’American Anorexia/Bulimia Association s’inscrit au cœur de l’émergence de la psychiatrie communautaire américaine et de la prise de conscience féministe des années 1970 et 1980 concernant l’impact de la culture des régimes sur le corps des femmes. Fondée à la fin des années 1970 dans la région métropolitaine de New York et du New Jersey par des cliniciens, des pionniers du travail social et des familles touchées — parmi lesquels des figures majeures de l’intervention clinique comme Barbara P. Kinoy —, l’association répondait au vide institutionnel total entourant les affections anorexiques et boulimiques.
Au début des années 1980, le décès très médiatisé de la célèbre chanteuse américaine Karen Carpenter en 1983, imputable aux complications cardiaques d’une anorexie mentale prolongée, a provoqué une onde de choc planétaire. L’AABA s’est retrouvée propulsée en première ligne de la réponse publique, recevant des milliers d’appels hebdomadaires de patients qui trouvaient pour la première fois un nom à leurs tourments intimes. Durant cette décennie, l’AABA a formalisé des protocoles de permanences téléphoniques gérées par des volontaires formés et supervisés par des psychologues cliniciens.
Durant les années 1990, l’association a étendu son influence en organisant des colloques annuels réunissant les chercheurs les plus éminents, en publiant des bulletins d’information largement diffusés (newsletters) et en concevant des brochures de prévention destinées aux infirmières scolaires, aux médecins généralistes et aux entraîneurs sportifs. L’AABA a progressivement intégré dans son analyse les questions relatives à la stigmatisation corporelle, aux diktats de la mode et au rôle prépondérant des médias dans la diffusion d’idéaux corporels irréalistes.
Le tournant institutionnel majeur de l’organisation s’est produit en 2001. Conscients de la dispersion des ressources et de la nécessité de disposer d’une voix nationale unifiée et puissante face aux décideurs politiques et aux compagnies d’assurance maladie, les dirigeants de l’AABA ont scellé une alliance stratégique avec l’organisme Eating Disorders Awareness & Prevention (EDAP). Cette fusion historique a donné naissance à la National Eating Disorders Association (NEDA). Cet événement a constitué la genèse de la plus vaste entité non lucrative vouée aux troubles alimentaires dans le monde, pérennisant l’héritage fondamental façonné par l’AABA durant plus d’un quart de siècle.
6. Fondements théoriques et paradigmes cliniques
L’action et les publications de l’American Anorexia/Bulimia Association se sont appuyées sur plusieurs piliers conceptuels qui ont marqué l’évolution de la psychiatrie moderne. Le premier socle théorique empruntait largement aux théories systémiques et familiales. Sous l’influence des travaux de pionniers tels que Salvador Minuchin, Mara Selvini Palazzoli et Hilde Bruch, l’AABA a conceptualisé l’anorexie non comme la défaillance isolée d’un individu récalcitrant, mais comme l’expression symptomatique d’une dynamique complexe impliquant souvent des schémas familiaux d’enchevêtrement, de perfectionnisme parental intériorisé et d’évitement des conflits.
Le deuxième fondement théorique majeur relevait de la psychologie du développement et des approches psychodynamiques féministes. Les analyses diffusées par l’AABA intégraient les réflexions d’auteurs comme Susie Orbach (Fat is a Feminist Issue) et Kim Chernin, décrivant la restriction alimentaire comme une tentative désespérée de reprendre le contrôle sur son identité, son corps et sa sexualité au sein d’une société patriarcale imposant aux femmes des standards contradictoires d’hyper-féminité et d’amincissement effréné.
Le troisième paradigme fondamental était d’ordre cognitivo-comportemental. Avec l’avènement des modèles de Christopher Fairburn et David Garner dans les années 1980 et 1990, l’AABA a rapidement embrassé les principes de la thérapie cognitivo-comportementale (TCC). Cette perspective mettait l’accent sur les distorsions cognitives systématiques (« pensée tout-ou-rien », surgénéralisation, croyances erronées sur le métabolisme) et sur les boucles de rétroaction maintenant le cercle vicieux privation-crise de gavage-purge.
Enfin, l’AABA s’est appuyée sur le paradigme émergent de la pair-aidance et de l’auto-support (self-help movement). L’association a postulé que l’alliance entre le savoir expérientiel des anciens malades et l’expertise clinique des soignants créait un climat d’empathie indispensable pour briser l’isolement mortifère, la culpabilité et la honte qui paralysent traditionnellement les personnes atteintes de boulimie et d’anorexie.
7. Missions fondamentales, axes d’action et dimensions opérationnelles
Les interventions de l’AABA se déclinaient en plusieurs dimensions opérationnelles coordonnées pour couvrir l’ensemble du spectre de la lutte contre les pathologies alimentaires :
- Ligne d’écoute et d’urgence psychosociale : Mise en place d’un service d’accueil téléphonique confidentiel offrant écoute active, déstigmatisation immédiate et désescalade émotionnelle pour les personnes en phase de crise aiguë ou leurs proches.
- Réseau national d’orientation thérapeutique (Referral Service) : Élaboration et maintenance d’un fichier rigoureusement mis à jour de psychiatres, psychologues cliniciens, diététiciens nutritionnistes et unités d’hospitalisation spécialisées répondant à des critères stricts de compétence.
- Groupes de parole et de soutien mutuel : Coordination de groupes d’entraide pour patients et de groupes dédiés exclusivement aux parents et conjoints, encadrés par des animateurs formés afin d’éviter la contagion de comportements restrictifs ou purgatifs.
- Programmes éducatifs et prévention en milieu scolaire : Production de livrets informatifs, de conférences et de modules d’intervention ciblant les collèges, lycées et universités afin de sensibiliser le personnel pédagogique aux signaux faibles du dépistage.
- Plaidoyer public et relations institutionnelles : Sensibilisation des législateurs et des compagnies de couverture médicale pour exiger le remboursement équitable des soins de santé mentale et la reconnaissance de l’anorexie et de la boulimie comme urgences vitales.
- Diffusion des données scientifiques : Rédaction de bulletins trimestriels, de guides pratiques et organisation de congrès annuels permettant la fertilisation croisée entre recherche académique et pratique de terrain.
8. Exemples concrets et études de cas illustratives
Pour illustrer la portée concrète du travail de l’AABA, on peut examiner le parcours typique d’une étudiante universitaire au milieu des années 1980. Confrontée à des épisodes récurrents d’hyperphagie nocturne suivis de vomissements provoqués et d’angoisse dévastatrice, cette patiente vivait dans un mutisme absolu, persuadée d’être affectée d’une tare morale honteuse et unique. En découvrant un encart éducatif distribué par l’AABA sur son campus, elle a pu contacter la ligne d’assistance, mettre des mots cliniques sur son comportement (« boulimie nerveuse ») et être orientée vers une psychothérapeute spécialisée et un groupe d’entraide affilié à l’association, ce qui a permis d’enrayer une escalade boulimique qui menaçait son pronostic hydroélectrolytique.
Une seconde étude de cas emblématique concerne l’accompagnement des familles désemparées. Les parents d’une adolescente présentant une restriction alimentaire sévère, une perte pondérale de plus de 25 % et un déni complet de sa maigreur (anosognosie anorexique) trouvaient auprès des groupes de soutien de l’AABA un espace d’élaboration collective. L’association fournissait à la famille des compétences pragmatiques de gestion des repas, déconstruisait le sentiment de culpabilité parentale hérité des théories psychanalytiques culpabilisantes d’alors, et facilitait une admission hospitalière précoce dans un centre équipé pour traiter les complications hémodynamiques.
Sur le plan organisationnel et communautaire, l’AABA a également soutenu des interventions ciblées dans les milieux sportifs à haut risque, notamment les académies de danse classique, la gymnastique et le patinage artistique. En formant directement les entraîneurs à détecter le repli social, l’obsession de la pesée et les malaises orthostatiques, l’organisation a contribué à transformer les cultures d’entraînement fondées sur l’amincissement coercitif en espaces plus soucieux de la physiologie et de l’équilibre psychologique des athlètes.
9. Évaluation, repérage et outils de dépistage
Bien que l’AABA ne constituât pas une unité nosographique diagnostique formelle, elle a joué un rôle d’avant-garde dans la vulgarisation et l’application d’outils standardisés d’évaluation clinique et d’auto-évaluation. L’association recommandait et utilisait activement des échelles psychométriques validées afin d’objectiver la sévérité des perturbations alimentaires.
Parmi les instruments fréquemment mobilisés figuraient l’Eating Attitudes Test (EAT-26 et EAT-40) mis au point par David Garner et Paul Garfinkel, ainsi que l’Eating Disorder Inventory (EDI). Ces questionnaires permettaient de mesurer avec rigueur des dimensions centrales telles que la quête de minceur, l’insatisfaction corporelle, la boulimie, l’incompétence perçue, la peur de la maturité et la méfiance interpersonnelle.
L’AABA a également formulé des fiches synthétiques de repérage des « signaux d’alarme » (danger signals) destinées aux non-spécialistes, insistant sur une batterie d’indicateurs comportementaux et somatiques précis :
- Variation pondérale soudaine et inexpliquée, ou refus opiniâtre de maintenir un indice de masse corporelle conforme à l’âge et au développement staturo-pondéral.
- Développement de rituels rigides autour de l’alimentation (fractionnement microscopique des aliments, éviction radicale des matières grasses, refus catégorique de s’alimenter en public).
- Disparitions systématiques aux toilettes immédiatement après les repas, associées au signe de Russell (présence de callosités sur le dos de la main causées par l’induction répétée du réflexe nauséeux).
- Fluctuations thermiques anormales, intolérance au froid, apparition d’un duvet cutané fin (lanugo) et aménorrhée primaire ou secondaire chez les patientes pubères.
- Exercice physique compulsif et stéréotypé, accompli indépendamment des blessures physiques, de la météo ou de l’épuisement physiologique.
10. Applications cliniques, éducatives et portée sociétale
L’apport historique de l’American Anorexia/Bulimia Association s’étend bien au-delà de la sphère associative pour infuser la clinique quotidienne, l’éducation nationale américaine et la culture sociétale dans son ensemble. Sur le versant clinique, l’AABA a été l’un des premiers organismes à plaider vigoureusement en faveur d’une prise en charge pluridisciplinaire intégrée. L’association martelait qu’aucun thérapeute isolé ne pouvait traiter un trouble alimentaire sévère : une synergie concertée réunissant psychiatre, psychologue, médecin interniste ou pédiatre et diététicien spécialisé était indispensable pour assurer simultanément la réhabilitation nutritionnelle et la restructuration psychologique.
Dans le domaine éducatif, l’association a conçu des programmes de prévention primaire destinés à immuniser les enfants et adolescents contre les pressions normatives corporelles. Ces modules pédagogiques enseignaient l’éducation critique aux médias, apprenant aux élèves à décrypter les retouches photographiques, les impératifs commerciaux de l’industrie des régimes et la distinction fondamentale entre valeur personnelle et morphologie physique.
Sur le plan macro-sociétal, l’AABA a impulsé des transformations éthiques notables dans l’industrie de la mode et de la publicité. En dénonçant publiquement l’utilisation de mannequins présentant des états de cachexie extrême et en interpellant les rédacteurs en chef de magazines féminins de grande diffusion, elle a posé les bases des chartes déontologiques contemporaines relatives à l’image du corps et à la promotion de la diversité corporelle.
11. Recherche scientifique et données probantes
Tout au long de son existence active, l’AABA a entretenu un dialogue constant avec les milieux académiques et hospitalo-universitaires. Elle a servi de catalyseur pour des études épidémiologiques cruciales cherchant à quantifier l’incidence et la prévalence de l’anorexie et de la boulimie en Amérique du Nord. Les enquêtes menées ou relayées par l’AABA dans les années 1980 et 1990 ont révélé que les troubles alimentaires touchaient entre 1 % et 5 % des jeunes femmes universitaires, révélant une crise de santé publique jusqu’alors sous-estimée.
Des cliniciens-chercheurs associés aux comités scientifiques de l’AABA ont documenté de manière empirique les bénéfices majeurs des interventions de groupe et de l’éducation thérapeutique des familles. Les recherches ont souligné que la participation précoce des parents au processus de soin réduisait substantiellement le taux de rechute et diminuait la durée moyenne des séjours en hospitalisation complète.
L’AABA a également contribué à documenter la morbi-mortalité exceptionnelle associée à l’anorexie mentale, rappelant sans relâche à la communauté médicale que cette pathologie présentait le taux de mortalité standardisé le plus élevé de tous les troubles psychiatriques, en raison des arrêts cardiaques sur hypokaliémie, des défaillances multi-viscérales et d’un taux alarmant de suicides.
12. Considérations socioculturelles et interculturelles
L’un des défis conceptuels les plus profonds affrontés par l’AABA a résidé dans la déconstruction du stéréotype dominant selon lequel les conduites alimentaires pathologiques constituaient exclusivement un problème de « jeunes filles blanches, aisées et occidentales » de classe moyenne supérieure. Bien que ses premières cohortes d’adhérents fussent largement issues de ce segment sociodémographique, l’association a œuvré pour faire admettre que l’anorexie, la boulimie et l’hyperphagie transcendaient les barrières de race, d’origine ethnique, de classe sociale et de genre.
Dans les dernières années précédant sa fusion avec NEDA, l’AABA a activement soutenu des recherches et des actions de sensibilisation ciblant les minorités raciales et ethniques (populations afro-américaines, hispaniques, amérindiennes), chez lesquelles les troubles alimentaires étaient fréquemment sous-diagnostiqués en raison de biais cliniques persistants. Les praticiens avaient tendance à attribuer les symptômes chez ces populations à d’autres facteurs étiologiques, retardant tragiquement la prise en charge.
De même, l’AABA a contribué à visibiliser la réalité clinique des troubles alimentaires masculins. Longtemps ignorés ou considérés comme anecdotiques, les garçons et hommes souffrant de restriction compulsive ou de crises boulimiques se heurtaient à une stigmatisation redoublée (« maladie de femme »). L’association a insisté sur les particularités cliniques masculines, telles que la quête de muscularité (dysmorphie musculaire ou « bigorexie »), élargissant ainsi les critères d’alerte traditionnels.
13. Critiques, controverses et limites historiques
En dépit de son action incontestablement pionnière, l’AABA a suscité des débats méthodologiques et des critiques au fil de son histoire. La première controverse récurrente portait sur les dérives potentielles de l’effet d’entraînement au sein des groupes de parole non supervisés. Dans les premières années de l’association, certains psychiatres traditionnels ont reproché aux groupes de soutien d’agir involontairement comme des espaces de contagion sociale ou de « transmission de tuyaux » pour perdre du poids ou purger plus efficacement. L’AABA a réagi en professionnalisant rigoureusement la modération de ses groupes et en instaurant une charte stricte prohibant le partage de détails chiffrés sur le poids, les calories ou les méthodes de purge.
Une seconde critique, formulée par certains épidémiologistes et sociologues de la santé, concernait l’utilisation de données statistiques parfois hyperboliques dans les campagnes de communication publique. Comme cela a été documenté ultérieurement par des analystes sceptiques, certaines allégations diffusées par les associations pionnières de lutte contre les TCA sur le nombre annuel de décès ou l’explosion statistique brute ont parfois extrapolé de manière contestable des études préliminaires menées sur des échantillons réduits de collèges prestigieux.
Enfin, l’AABA a été confrontée à des contraintes structurelles évidentes : dotée de financements caritatifs souvent précaires et dépendante du bénévolat, elle ne pouvait répondre à elle seule à la déferlante de besoins d’hospitalisation spécialisée à l’échelle du territoire américain. Cette limite fondamentale a précipité la prise de conscience de ses cadres dirigeants sur la nécessité d’une mutualisation d’envergure, débouchant sur l’accord historique de fusion en 2001.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Pour appréhender adéquatement le rôle de l’AABA, il convient de la situer par rapport à d’autres organisations et concepts majeurs :
- National Eating Disorders Association (NEDA) : Organisation faîtière née en 2001 de la fusion entre l’AABA et l’Eating Disorders Awareness & Prevention (EDAP). NEDA constitue le successeur institutionnel direct de l’AABA, opérant au niveau mondial avec un budget et une force de frappe décuplés.
- National Association of Anorexia Nervosa and Associated Disorders (ANAD) : Autre grande organisation historique américaine à but non lucratif, fondée en 1976 par Vivian Meehan. Tandis qu’ANAD s’est focalisée historiquement sur la mise en place d’un réseau international très dense de groupes de soutien gratuits, l’AABA a mis un accent plus marqué sur la centralisation clinique, la collaboration interdisciplinaire et le plaidoyer politique à New York et sur la côte Est.
- Eating Disorders Awareness & Prevention (EDAP) : Organisation fondée dans les années 1980 en Ohio par des cliniciens et éducateurs, axée particulièrement sur la création de la semaine nationale de sensibilisation (National Eating Disorders Awareness Week), qui a fusionné avec l’AABA pour créer la NEDA actuelle.
- Academy for Eating Disorders (AED) : Société internationale exclusivement académique et professionnelle fondée en 1993, dédiée à la recherche scientifique fondamentale et clinique sur les conduites alimentaires, alors que l’AABA était une organisation ouverte au grand public, aux patients et aux aidants.
15. Synthèse et points clés à retenir
L’American Anorexia/Bulimia Association demeure un acteur matriciel dans l’histoire de la psychologie clinique et de la santé publique contemporaine. En unifiant pour la première fois sous une même bannière de solidarité des patients isolés, des familles démunies et des experts de santé mentale, l’AABA a réussi à sortir l’anorexie mentale et la boulimie du silence et de la honte stigmatisante.
Ses contributions majeures englobent l’instauration de standards de soutien téléphonique d’urgence, la structuration d’annuaires de praticiens qualifiés, la défense acharnée d’une prise en charge globale pluridisciplinaire et la promotion précoce de l’éducation critique aux stéréotypes corporels. Sa métamorphose institutionnelle en 2001 au sein de la National Eating Disorders Association a permis de pérenniser son éthique fondamentale : offrir de l’espoir, des ressources rigoureusement validées et un soutien indéfectible à chaque personne engagée sur le chemin du rétablissement.
Références
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- Kinoy, B. P., & Miller, E. (1984). When Will We Laugh Again? Living and Dealing with Anorexia Nervosa and Bulimia. Columbia University Press. https://cup.columbia.edu
- Minuchin, S., Rosman, B. L., & Baker, L. (1978). Psychosomatic Families: Anorexia Nervosa in Context. Harvard University Press. https://www.hup.harvard.edu
- National Eating Disorders Association. (2021). Historical milestones in eating disorders advocacy and treatment. NEDA Resources. https://www.nationaleatingdisorders.org
- Russell, G. (1979). Bulimia nervosa: An ominous variant of anorexia nervosa. Psychological Medicine, 9(3), 429–448. https://doi.org/10.1017/s0033291700031974