L’expérience humaine est intrinsèquement traversée de paradoxes émotionnels complexes où la joie peut côtoyer la tristesse, et l’attachement se teinter d’hostilité. L’ambivalence affective constitue l’un des phénomènes les plus fascinants de la vie psychique, reflétant la capacité singulière de l’esprit à éprouver simultanément des sentiments polarisés et contradictoires envers un même objet, individu ou événement. Loin de représenter une simple indécision passagère, cette dynamique éclaire les fondements mêmes de la structuration de la personnalité, de la psychopathologie et des processus décisionnels complexes.
Ambivalence affective
1. Définition concise
L’ambivalence affective désigne un état psychologique caractérisé par la coexistence simultanée ou l’alternance rapide de sentiments, de désirs ou d’émotions opposés — typiquement positifs et négatifs, tels que l’amour et la haine, l’attraction et la répulsion — dirigés vers une même cible psychique, qu’il s’agisse d’une personne, d’une idée, d’un objet ou d’une situation.
Sur le plan conceptuel, ce phénomène ne se réduit pas à une simple neutralité émotionnelle ou à une absence d’affects, mais traduit au contraire une suractivation affective conjointe, où deux forces motivationnelles antagonistes exercent une pression concomitante sur le sujet. Cette tension émotionnelle génère fréquemment un inconfort subjectif profond, souvent théorisé en psychologie cognitive sous l’angle de la dissonance ou du conflit intrapsychique, contraignant l’individu à déployer divers mécanismes de défense ou d’ajustement pour restaurer une cohérence interne.
Dans le domaine clinique et psychopathologique, l’ambivalence affective représente un indicateur déterminant. Lorsqu’elle est intégrée et tolérée, elle témoigne d’une maturité psychique capable d’appréhender la complexité et les nuances d’autrui ; lorsqu’elle est clivée, exacerbée ou paralysante, elle s’inscrit au cœur de troubles psychiatriques majeurs, allant des névroses obsessionnelles aux troubles de la personnalité borderline, en passant par les psychoses schizophréniques.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le substantif « ambivalence » est un néologisme savant formé à partir de deux racines latines : le préfixe ambi-, signifiant « des deux côtés », « doublement » ou « autour », et le radical valentia, dérivé du verbe valere, qui signifie « valoir », « avoir de la force » ou « être puissant ». Sur le plan étymologique, le terme renvoie donc littéralement à l’action de « deux forces opposées de puissance équivalente » agissant de concert.
Le mot a été forgé initialement en langue allemande (Ambivalenz) par le psychiatre suisse Eugen Bleuler au tout début du XXe siècle, précisément en 1910, dans le cadre de ses travaux novateurs sur la nosographie de la démence précoce et l’élaboration du concept de schizophrénie. Bleuler cherchait un vocable précis pour décrire la déchirure fondamentale de la vie psychique où des pulsions antithétiques s’affrontent sans médiation possible. Sigmund Freud a rapidement adopté le terme en psychanalyse, étendant son acception du champ strictement psychiatrique à la théorie générale du développement psycho-affectif et des pulsions fondamentales.
3. Prononciation et forme grammaticale
En français, le syntagme nominal « ambivalence affective » est de genre féminin. Il se prononce phonétiquement /ɑ̃.bi.va.lɑ̃s a.fɛk.tiv/. Le mot « ambivalence » fonctionne syntaxiquement comme un nom commun abstrait, couramment employé au singulier, bien que des occurrences plurielles (« les ambivalences du patient ») puissent désigner des manifestations variées ou récurrentes de ce conflit intérieur.
L’adjectif relationnel « affectif » (ici au féminin « affective ») qualifie la nature spécifique de cette ambivalence, la distinguant expressément d’autres formes d’ambivalences décrites par Bleuler, telles que l’ambivalence intellectuelle (présence concomitante d’idées contradictoires) ou l’ambivalence volitionnelle (incapacité à choisir une action, souvent nommée ambitendance). Dans l’usage clinique contemporain, l’adjectif « ambivalent » s’applique indifféremment au sujet (« un sujet ambivalent »), à l’affect (« un attachement ambivalent ») ou à la relation (« un lien objectal ambivalent »).
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender l’ambivalence affective dans toute sa profondeur, il convient de dépasser la vision linéaire de l’évaluation hédonique, qui postule qu’un individu situe ses ressentis sur un continuum unidimensionnel allant du purement déplaisant au purement plaisant. Les recherches contemporaines en neurosciences affectives et en psychologie sociale confirment que les systèmes d’évaluation positive (liés aux circuits dopaminergiques de récompense et d’approche) et les systèmes d’évaluation négative (liés aux circuits amygdaliens d’évitement, de menace et de dégoût) possèdent des substrats neurobiologiques distincts et partiellement indépendants. Il est par conséquent tout à fait possible, et même fréquent, que ces deux circuits s’activent simultanément en réponse à un stimulus complexe.
Cette bivalence produit un état d’instabilité psychologique où cohabitent l’attrait et la répugnance. Dans les relations interpersonnelles intimes, par exemple, l’individu peut éprouver une profonde tendresse mêlée à une exaspération aiguë envers un parent, un conjoint ou un enfant. Cette coexistence affective ne constitue pas une neutralisation mathématique — l’amour n’annule pas la colère, et la rancœur n’éteint pas l’affection ; au contraire, elle produit une tension interne aiguë nommée « ambivalence subjective » ou « tension ambivalente », qui mobilise des ressources cognitives considérables.
Sur le plan développemental, la capacité à tolérer l’ambivalence affective est un jalon structural de la maturation du Moi. Chez le jeune enfant, le monde émotionnel est primitivement clivé : les objets de satisfaction sont perçus comme « entièrement bons » et les objets de frustration comme « entièrement mauvais ». Ce n’est que progressivement, à travers l’accès à ce que la psychanalyste Melanie Klein a nommé la « position dépressive », que l’enfant réalise que la mère nourricière et sécurisante est la même personne que la mère absente ou limitante. Reconnaître que l’on peut haïr la personne même que l’on aime sans détruire le lien représente une conquête psychique majeure, condition sine qua non de la constance objectale et de la régulation émotionnelle adulte.
Lorsque cette intégration échoue ou se dégrade, l’ambivalence affective devient toxique et désorganisatrice. Dans les formes pathologiques, l’individu oscille brutalement entre idéalisation et dévalorisation, sans jamais parvenir à synthétiser ses impressions opposées. Cette incapacité engendre une angoisse d’anéantissement ou d’abandon, paralysant la prise de décision, fragilisant la relation thérapeutique et conduisant parfois à des passages à l’acte impulsifs destinés à rompre violemment la tension interne.
5. Évolution historique
L’histoire conceptuelle de l’ambivalence affective débute formellement en 1910 avec les publications d’Eugen Bleuler, psychiatre et directeur de la clinique du Burghölzli à Zurich. Bleuler cherchait à refonder la compréhension de la dementia praecox d’Emil Kraepelin. Dans son ouvrage magistral de 1911, Dementia Praecox ou le groupe des schizophrénies, Bleuler érige l’ambivalence en symptôme fondamental (l’un des « quatre A » bleulériens, aux côtés de l’autisme, du relâchement des associations et de l’affectivité émoussée). Pour Bleuler, le schizophrène est traversé par une ambivalence affective constitutive qui fait coexister, par exemple, un amour passionné et une haine destructrice sans que le patient n’en perçoive l’incongruité ni ne cherche à les résoudre.
Dès 1912, Sigmund Freud s’empare du terme et en élargit considérablement la portée dans Totem et Tabou (1913) puis dans Deuil et mélancolie (1917). Pour la théorie freudienne, l’ambivalence affective n’est pas restreinte à la psychose ; elle constitue le noyau même du complexe d’Œdipe (où l’enfant aime et hait simultanément le rival parental) et de la névrose obsessionnelle, où le doute perpétuel masque une hostilité refoulée envers l’objet aimé. L’introduction en 1920 de la seconde théorie des pulsions (pulsion de vie ou Éros contre pulsion de destruction ou Thanatos) ancre définitivement l’ambivalence comme une condition constitutive et universelle du psychisme humain.
Au milieu du XXe siècle, Melanie Klein approfondit cette genèse dans le cadre de la théorie des relations d’objet. Elle démontre comment le nourrisson dépasse la « position schizo-paranoïde » (marquée par le clivage strict entre bon sein et mauvais sein) pour accéder à la « position dépressive », caractérisée par l’émergence de la culpabilité et le souci de réparer l’objet attaqué par les fantasmes de haine. En parallèle, des cliniciens comme Donald Winnicott soulignent l’inévitabilité et la normalité de la haine dans le contre-transfert maternel, déculpabilisant l’ambivalence parentale ordinaire.
À partir des années 1970 et 1980, le concept quitte le pré carré exclusif de la psychopathologie analytique pour investir la psychologie sociale, la psychologie de la santé et la théorie des attitudes. Des chercheurs comme Icek Ajzen, puis plus tard Richard Petty et John Cacioppo, ont mis en évidence la notion d’« ambivalence attitudinale ». Parallèlement, dans le champ des addictions, William R. Miller et Stephen Rollnick ont placé l’ambivalence affective au cœur de l’entretien motivationnel, la considérant non plus comme une résistance pathologique mais comme une étape normale et exploitable du processus de changement comportemental.
6. Fondements théoriques
L’analyse théorique de l’ambivalence affective varie considérablement selon les paradigmes psychologiques adoptés, chacun éclairant une facette distincte de ce phénomène polymorphe.
Dans la métapsychologie psychanalytique, l’ambivalence est interprétée comme la manifestation de l’intrication et de la désintrication pulsionnelle. La coexistence des pulsions libidinales et agressives nécessite un travail constant de liaison par le Moi. Lorsque la neutralisation de l’agressivité échoue, l’objet d’amour devient simultanément l’objet de pulsions destructrices inconscientes. Pour se prémunir contre la terreur de détruire l’être cher, le psychisme fait appel à des défenses telles que le refoulement, la formation réactionnelle (où une sollicitude excessive masque une agressivité refoulée) ou l’isolation de l’affect.
Dans le paradigme cognitif et socio-émotionnel, l’ambivalence est modélisée sous l’angle de l’évaluation attitudinale bidimensionnelle. Contrairement aux modèles traditionnels qui considéraient les attitudes comme un point fixe sur une échelle unipolaire, le modèle de l’espace évaluatif (Cacioppo & Berntson, 1994) postule que la positivité et la négativité constituent deux dimensions séparées pouvant être activées de manière concurrente. Dès lors, l’ambivalence correspond à un niveau élevé d’activation simultanée sur ces deux axes. Ce conflit évaluatif entraîne une dissonance cognitive pénible qui pousse le sujet à rechercher activement des informations unilatérales ou à différer toute décision irréversible.
Dans la perspective de la théorie de l’attachement développée par John Bowlby et Mary Ainsworth, l’ambivalence affective est au fondement de l’« attachement anxieux-ambivalent » (ou résistant). Chez l’enfant ayant fait l’expérience d’une figure d’attachement aux réponses imprévisibles — tantôt chaleureuse et surprotectrice, tantôt indisponible ou rejetante —, se développe un modèle interne opérant instable. L’enfant, puis l’adulte, recherche désespérément la proximité tout en manifestant une hostilité préventive et une détresse accusatrice lors des retrouvailles, témoignant d’une incapacité à stabiliser un sentiment de sécurité relationnelle.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
Pour délimiter rigoureusement l’ambivalence affective, la littérature scientifique s’accorde sur plusieurs dimensions et sous-catégories fondamentales :
- L’ambivalence objective (ou potentielle) : Présence simultanée, mesurable par des questionnaires indépendants, de croyances ou d’affects positifs et négatifs envers un objet, que l’individu en ressente consciemment le malaise ou non.
- L’ambivalence subjective (ou éprouvée) : Expérience phénoménologique directe de conflit, de tension interne, de tiraillement et d’indécision émotionnelle vécue par le sujet lorsqu’il est confronté à la cible.
- L’ambivalence d’attachement : Hyperactivation chronique du système d’attachement caractérisée par un besoin insatiable de réassurance conjugué à une rancœur défensive et à une peur constante de l’abandon.
- L’ambivalence névrotique vs psychotique : L’ambivalence névrotique implique un Moi structuré qui lutte contre ses propres contradictions et en ressent de la culpabilité ; l’ambivalence psychotique (bleulérienne) se caractérise par la juxtaposition crue d’antagonismes sans sentiment d’incohérence, résultant d’une désorganisation profonde des processus de pensée.
- L’ambivalence développementale (intégratrice) : Capacité adaptative de maturité affective permettant de reconnaître la complexité d’autrui (« Je t’aime bien que tu me déçoives parfois »), par opposition à l’ambivalence défensive qui paralyse le fonctionnement psychique.
8. Exemples et cas illustratifs
Afin d’ancrer ces distinctions dans le réel, plusieurs situations cliniques et quotidiennes illustrent le déploiement de l’ambivalence affective.
Considérons le cas clinique d’Antoine, 38 ans, consultant pour des blocages récurrents dans sa vie amoureuse. Antoine est engagé depuis trois ans dans une relation avec une partenaire qu’il qualifie d’exceptionnelle. Pourtant, dès que le projet d’un emménagement commun se concrétise, Antoine est submergé par une alternance violente d’états d’âme : des vagues d’amour passionné et de gratitude alternent en quelques heures avec des accès de dégoût profond, de colère inexpliquée et un désir viscéral de fuir. L’analyse révèle une ambivalence affective enracinée dans un attachement d’enfance à une mère étouffante mais dépressive. Chez Antoine, aimer signifie inconsciemment s’aliéner et perdre son intégrité, transformant l’élan affectif vers sa compagne en une menace d’engloutissement générant une agressivité défensive.
Dans le domaine des comportements de santé et des addictions, l’ambivalence affective est la règle. Un individu dépendant au tabac ou à l’alcool peut ressentir simultanément un soulagement puissant procuré par la substance (renforcement positif/négatif) et une honte dévastatrice quant à la perte de contrôle et aux conséquences somatiques. Cet affrontement permanent entre le désir de consommer et la volonté d’abstinence maintient l’usager dans une paralysie comportementale prolongée.
Un autre exemple universel réside dans l’ambivalence parentale périnatale. De nombreuses mères et de nombreux pères éprouvent, lors de l’arrivée d’un nouveau-né, un mélange d’amour inconditionnel et d’hostilité sourde face à la perte de liberté, à l’épuisement et à la dépendance tyrannique du nourrisson. L’impossibilité sociale et morale d’avouer cette haine passagère engendre fréquemment une culpabilité dévorante, pouvant précipiter une dépression du post-partum lorsque cette ambivalence normale ne trouve aucun espace d’écoute bienveillant pour être métabolisée.
9. Mesure et évaluation psychométrique
L’évaluation de l’ambivalence affective s’opère au moyen d’outils psychométriques standardisés, développés tant en psychologie clinique qu’en psychologie cognitive et sociale.
Parmi les instruments les plus reconnus figure le Questionnaire sur l’ambivalence envers l’expression des émotions (King & Emmons, 1990 ; adapté en français sous le nom d’AEQ pour Ambivalence over Emotional Expressiveness Questionnaire). Cet instrument quantifie le conflit ressenti par un individu entre le désir d’exprimer ses affects et la crainte immédiate des conséquences de cette extériorisation. Un score élevé à cette échelle est fortement corrélé à la détresse psychologique, aux somatisations et à l’isolement social.
En psychologie des attitudes, l’ambivalence objective est souvent calculée à l’aide de la formule de Thompson, Zanna et Griffin (1995), dite formule de Griffin. Les participants évaluent séparément la positivité (P) et la négativité (N) d’un objet sur des échelles distinctes unilatérales (de 0 à 10). L’ambivalence est alors quantifiée selon l’équation suivante :
Ambivalence = (P + N) / 2 – |P – N|
Cette formule mathématique capture élégamment les deux critères essentiels du construit : l’intensité globale des composantes (P + N) et leur similarité de magnitude (|P – N|). L’ambivalence est maximale lorsque les deux forces sont à la fois intenses et d’égale valeur. Pour évaluer l’ambivalence subjective, les chercheurs privilégient des échelles directes d’évaluation du conflit ressenti, interrogeant le sentiment d’être « déchiré », « partagé » ou « en conflit » face à la cible.
10. Applications et pertinence clinique et pratique
La prise en compte de l’ambivalence affective est au cœur de multiples champs d’application de la psychologie contemporaine.
En psychothérapie et psychopathologie clinique, la reconnaissance de l’ambivalence constitue un levier thérapeutique fondamental. L’entretien motivationnel, conceptualisé pour le sevrage des addictions, repose explicitement sur l’exploration et la résolution de l’ambivalence. Plutôt que de confronter brutalement le déni du patient, le clinicien aide ce dernier à verbaliser lui-même ses tiraillements internes. En explicitant le « discours-changement » face au « discours-maintien », le thérapeute favorise une maturation de la décision sans induire de résistance défensive.
Dans le traitement des états-limites (trouble de la personnalité borderline), des approches telles que la thérapie basée sur la mentalisation (Bateman & Fonagy) et la psychothérapie focalisée sur le transfert (Kernberg) visent précisément à réduire le recours au clivage. En aidant le patient à rassembler dans une même représentation mentale les traits aimables et décevants du thérapeute et des proches, la thérapie permet de substituer à l’oscillation brutale une tolérance progressive de l’ambivalence affective.
Dans le monde du travail et de la gestion organisationnelle, l’ambivalence affective des cadres et des collaborateurs est de plus en plus étudiée. Contrairement aux idées reçues voyant dans l’ambivalence une faiblesse décisionnelle, des travaux récents démontrent que les leaders capables de ressentir et d’assumer une ambivalence affective font preuve d’une plus grande flexibilité cognitive, d’une meilleure créativité et d’un jugement moins sujet aux biais de confirmation, car ils évaluent les risques avec un esprit critique plus aiguisé.
11. Recherche empirique et données probantes
Les recherches empiriques récentes ont mis en lumière les corrélats neurophysiologiques et psychologiques de l’ambivalence affective, apportant des confirmations tangibles aux intuitions cliniques du siècle passé.
Des études d’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), notamment conduites par Cunningham et ses collaborateurs (2004), ont montré que l’évaluation de stimuli hautement ambivalents entraîne une activation conjointe de l’amygdale (signalant l’intensité émotionnelle et la valence aversive) et du cortex cingulaire antérieur (CCA), une zone cérébrale impliquée dans la détection des conflits cognitifs et la surveillance des erreurs. Cette signature neurobiologique atteste que l’ambivalence affective n’est pas un état passif ou neutre, mais une expérience neurofonctionnelle hautement exigeante en énergie métabolique.
Sur le plan de la santé somatique, des chercheurs comme Laura King ont démontré que l’ambivalence non résolue — particulièrement l’ambivalence relative à l’expression de ses émotions — est associée à une élévation chronique du cortisol salivaire, à une baisse de l’immunité cellulaire et à une incidence accrue de troubles cardiovasculaires. L’effort psychologique constant nécessaire pour maintenir l’inhibition et contenir les pulsions antagonistes se traduit par une charge allostatique prolongée délétère pour l’organisme.
Enfin, dans le domaine des sciences de la décision, les recherches de Harreveld, van der Pligt et de Liver (2009) ont validé le modèle MAID (Model of Ambivalence-Induced Discomfort). Leurs expériences révèlent que l’ambivalence objective ne génère un inconfort psychologique aigu que lorsque l’individu est contraint de poser un choix binaire sans échappatoire possible. Tant que l’action n’est pas requise, l’ambivalence peut être vécue sur un mode contemplatif relativement toléré ; c’est l’urgence de l’engagement comportemental qui déclenche la souffrance subjective liée au conflit affectif.
12. Considérations socioculturelles et transculturelles
L’expérience, l’expression et l’acceptation de l’ambivalence affective varient de façon spectaculaire selon les contextes socioculturels.
Les sociétés occidentales individualistes, fortement influencées par la logique aristotélicienne et le principe de non-contradiction, valorisent la cohérence interne, la consistance attitudinale et la rapidité décisionnelle. Dans ce cadre culturel, l’ambivalence est fréquemment perçue comme un signe de faiblesse, d’immaturité, d’hypocrisie ou de lâcheté morale. Les individus y éprouvent une forte pression sociale à « choisir leur camp » et à dissiper le doute affectif au profit d’une position unilatérale et affirmée.
À l’inverse, les cultures d’Asie orientale (notamment en Chine, au Japon et en Corée), profondément imprégnées de pensée dialectique, de taoïsme et de bouddhisme, conçoivent la réalité comme fluide, interconnectée et intrinsèquement contradictoire. Des études comparatives menées par Peng et Nisbett (1999) ainsi que par Spencer-Rodgers et al. (2010) ont démontré que les individus d’origine est-asiatique rapportent des niveaux d’ambivalence affective et évaluative significativement plus élevés que leurs homologues nord-américains ou européens, tout en éprouvant un inconfort subjectif beaucoup plus faible. Pour ces populations, éprouver simultanément de la fierté et de la modestie, ou de l’affection et du ressentiment, n’est pas perçu comme une anomalie cognitive à corriger, mais comme le reflet lucide de la complexité harmonieuse de l’existence.
13. Critiques, controverses et limites
Malgré sa valeur heuristique indiscutable, le concept d’ambivalence affective continue de soulever plusieurs débats méthodologiques et épistémologiques.
Une première controverse porte sur la simultanéité réelle des affects antagonistes. Certains théoriciens de la psychologie des émotions soutiennent qu’il est impossible sur le plan cognitif d’éprouver rigoureusement en même temps deux états émotionnels distincts à la même milliseconde. Selon les partisans d’une alternance séquentielle rapide, ce que l’on nomme ambivalence ne serait qu’un va-et-vient ultrarapide de l’attention consciente entre deux réseaux neuronaux distincts. Cependant, les partisans de la co-activation affective, appuyés par des mesures électromyographiques faciales et des données chronométriques fines, soutiennent la réalité d’un état affectif composite véritablement mixte.
Une seconde limite concerne le risque d’inflation nosographique. En psychiatrie, l’utilisation indifférenciée du terme risque d’assimiler l’hésitation normale d’un sujet face à un choix existentiel complexe à l’ambivalence pathologique d’un patient schizophrène ou mélancolique. Cette confusion conceptuelle peut conduire à une pathologisation indue de la nuance émotionnelle ordinaire. Des auteurs rappellent que douter et éprouver des sentiments contrastés sont des preuves de souplesse psychique et non des anomalies cliniques systématiques.
14. Notions connexes et distinctions différentielles
Il est indispensable de distinguer rigoureusement l’ambivalence affective de concepts voisins avec lesquels elle est couramment confondue :
- Ambivalence vs Indifférence : L’indifférence se caractérise par une absence totale d’affect ou d’investissement (zéro positif, zéro négatif), tandis que l’ambivalence implique une charge émotionnelle intense sur les deux versants contraires.
- Ambivalence vs Dissonance cognitive : La dissonance cognitive (Leon Festinger) est une incohérence entre des croyances, des attitudes et des comportements ; l’ambivalence affective est spécifiquement centrée sur le conflit affectif et pulsionnel intrinsèque envers une cible.
- Ambivalence vs Ambitendance : L’ambivalence relève de la vie affective et émotionnelle, tandis que l’ambitendance désigne le tiraillement au niveau de la volonté motrice et de l’action concrète (par exemple, tendre la main pour saluer tout en la retirant immédiatement).
- Ambivalence vs Clivage de l’objet : Dans l’ambivalence intégrée, l’objet est perçu comme une unité complexe possédant des aspects bons et mauvais ; dans le clivage (mécanisme de défense immature), l’objet est scindé en deux entités mutuellement exclusives sans communication psychique possible.
- Ambivalence vs Labilité émotionnelle : La labilité désigne des fluctuations temporelles rapides de l’humeur sans lien direct avec un conflit pulsionnel spécifique, alors que l’ambivalence s’ancre dans la structure du lien avec un objet défini.
15. Synthèse et points clés
En somme, l’ambivalence affective constitue une dynamique cardinale de l’appareil psychique, située au confluent de la clinique freudienne, de la psychiatrie classique et des neurosciences sociales contemporaines. Ses implications fondamentales peuvent se résumer ainsi :
- Loin d’une simple indécision, elle désigne la coexistence dynamique d’affects de polarités opposées envers un même objet, mobilisant conjointement les systèmes motivationnels d’approche et d’évitement.
- Conceptuellement forgée par Eugen Bleuler et réinvestie par Sigmund Freud, elle a évolué d’un statut de symptôme psychiatrique vers celui de pilier du développement psycho-affectif normal.
- Sur le plan adaptatif, la capacité à tolérer et à mentaliser l’ambivalence constitue un indicateur suprême de santé mentale et de maturité relationnelle, prévenant le recours au clivage pathologique.
- Dans la pratique thérapeutique contemporaine (notamment en entretien motivationnel), l’ambivalence est considérée comme un levier central du changement psychologique plutôt que comme une résistance stérile.
- L’impact psychopathologique de l’ambivalence dépend étroitement des grilles de lecture culturelles, les sociétés dialectiques valorisant la complexité affective que les cultures cartésiennes tendent traditionnellement à réprimer.
Références
- Bleuler, E. (1911). Dementia praecox oder Gruppe der Schizophrenien. Deuticke.
- Cacioppo, J. T., & Berntson, G. G. (1994). Relationship between attitudes and evaluative space: A critical review, with emphasis on the separability of positive and negative substrates. Psychological Bulletin, 115(3), 401–423.
- Freud, S. (1913). Totem und Tabu: Einige Übereinstimmungen im Seelenleben der Wilden und der Neurotiker. Hugo Heller.
- King, L. A., & Emmons, R. A. (1990). Conflict over emotional expression: Psychological and physical correlates. Journal of Personality and Social Psychology, 58(5), 864–877.
- Klein, M. (1935). A contribution to the psychogenesis of manic-depressive states. International Journal of Psycho-Analysis, 16, 145–174.
- Miller, W. R., & Rollnick, S. (2012). Motivational interviewing: Helping people change (3rd ed.). Guilford Press.
- Spencer-Rodgers, J., Peng, K., Wang, L., & Hou, Y. (2010). Dialectical thinking, cognitive style, and cross-cultural differences in self-concept: A review and synthesis. Personality and Social Psychology Review, 14(3), 296–312.
- van Harreveld, F., van der Pligt, J., & de Liver, Y. N. (2009). The agony of ambivalence and ways to resolve it: Introducing the MAID model. Personality and Social Psychology Review, 13(1), 45–61.