Ambisexualité : Au-delà du binarisme sexuel

Découvrez une analyse complète de l’ambisexualité en psychologie et en sexologie : origines historiques, validation empirique et enjeux cliniques contemporains.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 23, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 23, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
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L’étude des orientations affectives et des identités sexuelles révèle une complexité que les catégorisations binaires traditionnelles peinent souvent à appréhender de manière exhaustive. Parmi les concepts pionniers forgés à l’intersection de la sexologie naissante, de la psychanalyse et de la biologie du développement, la notion d’ambisexualité occupe une place matricielle singulière. Ce concept désigne la capacité fondamentale d’éprouver une attirance érotique, affective ou comportementale indifférenciée envers les deux sexes anatomiques ou genres reconnus, tout en décrivant historiquement la coexistence d’attributs physiologiques ou psychologiques masculins et féminins chez un même individu.

Ambisexualité

1. Définition concise

Au sens le plus rigoureux de la psychologie contemporaine et de la sexologie clinique, l’ambisexualité qualifie l’état ou la disposition d’une personne éprouvant des désirs, des sentiments ou des comportements érotiques sans distinction exclusive de sexe ou de genre, traduisant une plasticité libidinale ouverte simultanément ou successivement aux deux polarités sexuelles.

Dans une perspective historique et nosographique plus vaste, ce terme a également été mobilisé pour décrire la phase initiale indifférenciée du développement psychosexuel infantile, ainsi que la configuration biologique ou psychique au sein de laquelle des caractéristiques traditionnellement assignées à la masculinité et à la féminité cohabitent sans s’exclure mutuellement. L’ambisexualité souligne ainsi la porosité des frontières érotiques et conteste le postulat d’une attirance monosexuelle innée ou obligatoire.

2. Étymologie et origine linguistique

Le vocable ambisexualité et son adjectif correspondant ambisexuel trouvent leurs racines linguistiques directes dans la morphologie latine savante. Le préfixe latin ambi- dérive d’une particule signifiant « des deux côtés », « doublement » ou « autour », laquelle a donné naissance à des dérivés tels qu’ambiguïté, ambidextrie ou ambivalence. Ce radical s’adjoint au mot latin sexualis, issu lui-même de sexus, désignant la distinction biologique entre les sexes et, par extension historique, la sexualité et ses manifestations physiologiques et psychologiques.

Le terme a initialement fait son apparition au cours du XIXe siècle dans la littérature biologique et morphologique (notamment en botanique et en zoologie sous la plume de biologistes de langue allemande et anglaise, sous la forme ambisexual) pour qualifier des organismes possédant simultanément les organes reproducteurs des deux sexes ou manifestant des caractères sexuels secondaires intriqués. C’est lors du passage vers la médecine clinique et la sexologie proto-psychanalytique, orchestré par des auteurs pionniers tels que Magnus Hirschfeld et plus tard Alfred Kinsey, que le mot a migré de la description anatomique pure vers la description des attirances subjectives et des dynamiques relationnelles humaines.

3. Prononciation et forme grammaticale

En langue française, le terme se prononce phonétiquement /ɑ̃.bi.sɛk.sɥɛl/ pour l’adjectif masculin et /ɑ̃.bi.sɛk.sɥal/ pour le substantif féminin « ambisexualité » (/ɑ̃.bi.sɛk.sɥa.li.te/). Le mot s’emploie principalement sous deux statuts morphosyntaxiques distincts :

  • Adjectif qualificatif épithète ou attribut : « ambisexuel » au masculin singulier (« un comportement ambisexuel »), « ambisexuelle » au féminin singulier (« une attirance ambisexuelle »), et accordé au pluriel sous les formes « ambisexuels » et « ambisexuelles » (« des dispositions ambisexuelles »).
  • Nom commun : l’ambisexualité (substantif féminin indénombrable lorsqu’il fait référence au concept ou à la condition théorique) ; plus rarement employé au substantif personnel (« un ambisexuel », « une ambisexuelle »), bien que l’usage contemporain en sciences sociales privilégie l’adjectivation afin d’éviter l’étiquetage ontologique et la réification de l’individu.

4. Explication conceptuelle détaillée

Sur le plan conceptuel, l’ambisexualité articule une double problématique : d’une part, la nature intrinsèque de l’orientation du désir humain, et d’autre part, la structure de la subjectivité de genre. Contrairement à une vision rigide qui cloisonne l’être humain au sein de trajectoires monosexuelles mutuellement exclusives — soit l’hétérosexualité exclusive, soit l’homosexualité exclusive —, l’ambisexualité postule que le potentiel d’éveil érotique et affectif de l’appareil psychique est fondamentalement fluide et polymorphe. L’objet d’investissement n’est pas restreint par une polarité anatomique prédéterminée, mais demeure susceptible d’être activé par des configurations relationnelles variées au cours de la trajectoire existentielle.

La délimitation du concept exige d’éclairer sa relation dialectique avec la notion plus répandue de bisexualité. Alors que la bisexualité s’est institutionnalisée au fil du XXe siècle comme une étiquette identitaire communautaire, politique et relationnelle affirmée par les sujets eux-mêmes, l’ambisexualité s’enracine davantage dans un registre descriptif, fonctionnel et expérimental. Plusieurs théoriciens de la psychologie clinique ont eu recours à « ambisexuel » pour dénoter une symétrie presque parfaite de la réactivité psychosexuelle, suggérant un état où l’attirance pour les partenaires masculins et féminins se manifeste sans prédominance qualitative ou quantitative absolue.

Par ailleurs, l’ambisexualité touche au champ de la constitution psychologique de l’identité. Dans certains modèles théoriques précoces, elle désignait la présence conjointe de traits identificatoires masculins et féminins au sein d’une même psyché. Cette interprétation voyait dans le choix d’objet ambisexuel le reflet d’un sentiment interne de soi non clivé, où le sujet dialogue simultanément avec les deux composantes archétypales ou psychoaffectives de la condition humaine. Cette perspective ouvre la voie aux conceptualisations modernes de la non-binarité psychique et de la flexibilité de genre.

5. Évolution historique

L’histoire de l’ambisexualité épouse les transformations épistémologiques majeures de la psychiatrie et de la sexologie occidentale entre la fin du XIXe siècle et notre époque contemporaine. Au tournant du XXe siècle, les psychopathologistes tels que Richard von Krafft-Ebing s’efforçaient de classifier méthodiquement les « inversions » et déviations sexuelles perçues. Dans son sillage, le médecin et militant Magnus Hirschfeld élabora sa théorie révolutionnaire des « degrés sexuels intermédiaires » (Zwischenstufenlehre), affirmant qu’aucun individu n’est entièrement masculin ou totalement féminin, esquissant les bases biologiques d’un état fondamentalement ambisexuel chez l’être humain.

Parallèlement, la psychanalyse naissante s’empare de cette problématique sous l’impulsion décisive de Sigmund Freud et de sa correspondance soutenue avec le médecin berlinois Wilhelm Fliess. Fliess soutenait l’existence d’une périodicité et d’une constitution biologique intrinsèquement bisexuelle ou ambisexuelle chez tout organisme vivant. Freud intégra cette hypothèse dans ses célèbres Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), postulant une bisexualité psychique originelle et universelle. Dans la terminologie freudienne et post-freudienne primitive, les termes d’ambisexualité et de bisexualité psychique étaient fréquemment alternés pour souligner la disposition perverse polymorphe du jeune enfant avant les refoulements structurants du complexe d’Œdipe.

Au milieu du XXe siècle, le sexologue américain Alfred Kinsey et son équipe de l’Université de l’Indiana bouleversèrent durablement les paradigmes dominants avec la publication des rapports sur le comportement sexuel de l’homme (1948) et de la femme (1953). Kinsey mit en lumière la prévalence massive des comportements érotiques et des fantasmes dirigés vers les deux sexes à des degrés variables. Bien que Kinsey ait préféré modéliser ce phénomène le long d’un continuum gradué de 0 à 6, de nombreux commentateurs et chercheurs de l’époque utilisèrent le vocable « ambisexuel » pour désigner spécifiquement les sujets occupant le centre exact du spectre (le grade 3 de l’échelle de Kinsey), démontrant une équivalence d’expérience hétérosexuelle et homosexuelle.

Dans les dernières décennies du XXe siècle, le terme a cédé une partie de sa visibilité publique au profit de l’acronyme LGBT et du concept de bisexualité, avant d’être réhabilité par les théoriciens critiques et les chercheurs s’intéressant à la fluidité sexuelle (notamment sous l’égide des travaux de Lisa Diamond) comme un concept descriptif libéré des pesanteurs idéologiques et des impératifs d’auto-étiquetage identitaire.

6. Fondements théoriques

L’assise théorique de l’ambisexualité repose sur plusieurs paradigmes psychologiques et biologiques solidement documentés. Le premier grand modèle relève de l’approche psychodynamique. Selon ce cadre, l’appareil psychique conserve les traces mémorielles et pulsionnelles des investissements précoces envers les deux figures parentales (maternelle et paternelle). L’ambisexualité est ainsi envisagée non pas comme une anomalie du développement, mais comme l’expression pérenne d’une disposition humaine universelle que les processus de socialisation et de normalisation culturelle viennent généralement canaliser et restreindre vers un objet unique.

Le deuxième ancrage théorique provient de la psychologie évolutionniste et de la neurobiologie comportementale. Les modèles biosociaux suggèrent que la flexibilité érotique et l’ambisexualité confèrent des avantages adaptatifs considérables en matière de cohésion de groupe, d’atténuation des conflits intraspécifiques et de renforcement des liens d’attachement interindividuels. Les recherches menées chez les primates supérieurs — notamment chez le bonobo (Pan paniscus), caractérisé par des conduites sexuelles hautement fluides et ambisexuelles — illustrent comment le répertoire érotique transcende la simple reproduction gamétique pour servir de régulateur émotionnel et social sophistiqué.

Enfin, les perspectives constructivistes et la psychologie sociale contemporaine conçoivent l’ambisexualité à travers le prisme de la plasticité érotique. Dans cette optique, le désir ne constitue pas une essence biologique immuable, mais une force dynamique modulable par les contextes culturels, les opportunités relationnelles et l’histoire personnelle. Le modèle théorique de la fluidité sexuelle développé par la psychologue Lisa M. Diamond fournit un éclairage contemporain rigoureux : il démontre que l’orientation sexuelle fondamentale n’est pas incompatible avec une capacité réactive d’attirance contextuelle ambisexuelle, particulièrement prononcée chez certaines populations en réponse à des connexions affectives fortes.

7. Composantes clés, types et dimensions

Afin d’opérationnaliser le concept au sein de la recherche clinique et expérimentale, il convient de le décomposer en plusieurs facettes analytiques interdépendantes :

  • Ambisexualité comportementale : Engagement concret dans des pratiques érotiques, génitales ou intimes avec des partenaires de sexes ou d’identités de genre différents au cours d’une période donnée.
  • Ambisexualité fantasmatique et cognitive : Présence spontanée de scénarios oniriques, de rêveries diurnes et de stimuli érotiques mentaux mettant en scène indistinctement des protagonistes masculins et féminins.
  • Ambisexualité affective et romantique : Disposition psychologique à éprouver un attachement amoureux profond, de l’intimité émotionnelle et des sentiments passionnels envers des individus indépendamment de leur anatomie sexuelle.
  • Ambisexualité constitutionnelle ou développementale : Notion théorique décrivant la phase primordiale indifférenciée de l’enfant avant l’établissement de la préférence de genre et du choix d’objet mature.
  • Ambisexualité symétrique versus asymétrique : Distinction clinique entre une attraction équilibrée et isotrope pour les deux sexes (ambisexualité pure) et une attraction modulée où l’une des polarités demeure prépondérante tout en conservant une réactivité significative envers l’autre.

8. Exemples concrets et études de cas

Pour illustrer la réalité phénoménologique de l’ambisexualité, examinons le cas clinique d’« Antoine », un architecte de 38 ans consultant en sexothérapie pour des questionnements existentiels. Antoine a vécu une longue relation conjugale de dix ans avec une femme, jalonnée d’une vie intime et d’une satisfaction mutuelle authentiques. À la suite de sa séparation, Antoine a noué une liaison amoureuse intense et exclusive avec un collègue masculin, éprouvant la même vitalité érotique et le même sentiment d’engagement conjugal. Antoine refuse les étiquettes sociopolitiques et explique ne pas ressentir son orientation comme une division conflictuelle, mais comme une réactivité spontanée envers la singularité humaine de ses partenaires. Son vécu exemplifie l’ambisexualité comportementale et affective séquentielle, vécue sans rupture d’intégrité du soi.

Un autre exemple s’observe chez « Camille », 26 ans, s’identifiant au genre féminin, dont les relations intimes sont principalement orientées vers des hommes au quotidien, mais dont l’univers fantasmatique et l’excitation masturbatoire mobilisent de façon récurrente des représentations du corps féminin. Camille présente une ambisexualité fantasmatique stable, qui n’éprouve pas le besoin impérieux de se traduire par une modification de ses choix relationnels manifestes, démontrant ainsi la dissociation possible entre orientation comportementale et résonance imaginative.

9. Mesure et évaluation psychologique

L’évaluation empirique de l’ambisexualité mobilise une variété d’instruments psychométriques standardisés et de paradigmes expérimentaux développés en psychophysiologie :

  • L’échelle de Kinsey (Kinsey Heterosexual-Homosexual Rating Scale) : Bien que simplifiée, elle classe les individus de 0 (exclusivement hétérosexuel) à 6 (exclusivement homosexuel). Le score 3 incarne l’ambisexualité prototypique, traduisant une part égale d’attirances et d’expériences hétérosexuelles et homosexuelles.
  • La grille d’orientation sexuelle de Klein (Klein Sexual Orientation Grid – KSOG) : Cet instrument multidimensionnel évalue sept composantes (attirance sexuelle, comportement sexuel, fantasmes, préférence émotionnelle, préférence sociale, style de vie et auto-identification) à trois époques de l’existence (passé, présent, futur idéal). Il permet d’objectiver l’ambisexualité dans sa plasticité temporelle et sectorielle.
  • L’inventaire multidimensionnel de l’orientation sexuelle de Sell (Sell Assessment of Sexual Orientation – SASO) : Instrument moderne qui mesure l’attirance pour les hommes et pour les femmes sur deux axes distincts et non concurrents, évitant ainsi le piège du jeu à somme nulle inhérent aux échelles unipolaires.
  • Mesures psychophysiologiques de l’excitation : Utilisation de la pléthysmographie pénienne chez l’homme et de la photopléthysmographie vaginale chez la femme pour enregistrer la tumescence et le flux sanguin génital en réponse à des stimuli érotiques visuels ou auditifs variés. Ces dispositifs permettent de documenter la concordance ou la discordance entre l’excitation physiologique ambisexuelle et le ressenti subjectif rapporté.

10. Applications et portée pratique

La compréhension approfondie de l’ambisexualité revêt une pertinence majeure dans plusieurs domaines d’application clinique, thérapeutique et éducatif. En psychothérapie et en sexothérapie, l’accueil inconditionnel d’une dynamique ambisexuelle permet de désamorcer l’anxiété identitaire intense vécue par des patients qui interprètent leur double réactivité sexuelle comme une pathologie, une indécision coupable ou une déloyauté envers leur partenaire engagé. L’approche affirmative aide le patient à intégrer son potentiel érotique pluriel sans l’astreindre à un choix binaire artificiel.

Dans le domaine de l’éducation à la sexualité et de la santé publique, l’intégration de ce concept permet d’enrichir les campagnes de prévention contre les infections sexuellement transmissibles (IST/VIH). Historiquement, les approches préventives ont souffert d’angles morts en ciblant exclusivement des catégories rigides (telles que les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes ou les couples hétérosexuels stables), négligeant les individus ayant des pratiques ambisexuelles non déclarées ou fluides. Sur le plan institutionnel et juridique, reconnaître l’ambisexualité contribue également à combattre les discriminations spécifiques fondées sur le refus de conformité aux schémas mononormatifs dominants.

11. Recherches et données probantes

Le corpus de données empiriques contemporain corrobore largement la validité et la robustesse de la réactivité ambisexuelle. Les travaux pionniers du psychologue J. Michael Bailey et de ses collaborateurs à l’Université Northwestern ont longtemps alimenté des controverses concernant la spécificité des profils d’excitation sexuelle chez les hommes. Alors que les premières études de Bailey suggéraient que l’excitation génitale masculine était strictement monosexuelle (soit gynécophile, soit androphile), des méta-analyses et des réplications méthodologiquement rigoureuses menées ultérieurement par Rosenthal, Sylva et Bailey (2020) ont définitivement démontré l’existence d’un sous-groupe substantiel d’hommes présentant une excitation génitale objectivement ambisexuelle robuste face à des stimuli érotiques masculins et féminins.

Chez les femmes, les recherches de Meredith Chivers et de son équipe ont apporté des preuves écrasantes d’un profil de réponse génitale largement non spécifique (ou « ambisexuel par nature ») au stimulus érotique. La majorité des femmes démontrent une élévation mesurable de la vasocongestion génitale face à des stimuli présentant des interactions consensuelles masculines ou féminines, attestant d’une capacité physiologique ambisexuelle étendue, indépendamment de leur identité sexuelle consciente ou de leur orientation affective déclarée.

12. Considérations socioculturelles et transculturelles

L’expression et l’interprétation de l’ambisexualité sont intimement tributaires des grilles de lecture culturelles et des époques historiques. Dans la Grèce antique, notamment au sein de l’institution aristocratique de la pédérastie athénienne, l’attirance ambisexuelle des citoyens masculins n’était nullement perçue comme une identité déviante ou paradoxale, mais comme une norme sociale régulée par les devoirs civiques, l’âge et les rapports de pouvoir. De même, dans la Rome républicaine et impériale, la sexualité des hommes de statut libre s’exerçait à l’égard de partenaires des deux sexes pourvu que le rôle actif ou pénétrateur fût préservé.

Dans de nombreuses sociétés autochtones d’Amérique du Nord, les individus désignés sous le terme contemporain de « bispirituels » (Two-Spirit) incarnaient une forme d’ambisexualité sacrée, reliant les prérogatives, les vêtements et les désirs des deux sexes au sein d’une fonction chamanique et sociale reconnue et honorée. À l’inverse, l’avènement des régimes de pensée mononormatifs et hétéronormatifs dans l’Occident post-industriel a relégué l’ambisexualité au statut d’anomalie transitoire ou de perversion morale. Aujourd’hui encore, dans de nombreux pays non occidentaux, les comportements ambisexuels sont vécus de manière informelle et clandestine en l’absence de catégories identitaires explicites, soulignant la discordance fréquente entre les pratiques vécues et le vocabulaire sociologique d’importation occidentale.

13. Critiques, controverses et limites

Le concept d’ambisexualité fait l’objet de plusieurs débats théoriques et épistémologiques vifs. L’une des critiques récurrentes émane de la théorie queer et de certains mouvements sociopolitiques, qui reprochent au préfixe « ambi- » d’entériner implicitement une vision binaire et naturaliste de la différence sexuelle. En se focalisant sur les « deux » sexes, le terme est accusé d’omettre la pluralité des corps intersexes et la diversité des identités non-binaires ou de genre fluide, raisons pour lesquelles des termes tels que « pansexualité » ou « omnisexualité » lui sont parfois préférés dans les milieux militants contemporains.

Une autre controverse clinique concerne le phénomène de « biffacement » ou d’invisibilisation de l’ambisexualité. Les personnes manifestant des désirs ou des comportements ambisexuels se heurtent fréquemment à des stéréotypes préjudiciables provenant tant des milieux hétérosexuels qu’homosexuels, étant tour à tour étiquetées d’instables, de déloyales, d’hypersexuelles ou de personnes en « phase de déni » dissimulant une homosexualité sous-jacente. Cette stigmatisation croisée peut engendrer une détresse psychologique singulière, connue en psychopathologie sous le nom de stress minoritaire spécifique aux populations non monosexuelles.

14. Termes associés et distinctions conceptuelles

Pour clarifier l’appareil conceptuel sexologique, il importe de distinguer avec minutie l’ambisexualité des notions avoisinantes :

  • Bisexualité : Terme générique et identitaire désignant l’attirance pour plusieurs genres ou pour son propre genre et d’autres genres. L’ambisexualité en constitue l’aspect le plus symétrique et descriptif, souvent exempt de revendication communautaire.
  • Pansexualité : Attraction sexuelle ou amoureuse indépendante du sexe biologique et de l’identité de genre. Alors que l’ambisexualité dialogue historiquement avec la notion de dualité masculine/féminine, la pansexualité transcende explicitement le binarisme de genre.
  • Androgynie psychologique : Présence équilibrée de traits de personnalité et de comportements associés aux rôles de genre masculins et féminins chez un individu (selon les travaux de Sandra Bem). L’androgynie concerne l’expression de genre et le concept de soi, tandis que l’ambisexualité se rapporte à la direction de l’attirance sexuelle et affective.
  • Ambidextrie libidinale : Métaphore parfois employée dans les textes psychanalytiques classiques pour souligner la facilité égale avec laquelle le sujet manie et déploie son investissement d’objet en direction des hommes ou des femmes.
  • Monosexualité : Antonyme fondamental de l’ambisexualité, désignant l’attirance exclusive envers un seul sexe ou genre (regroupant ainsi l’hétérosexualité stricte et l’homosexualité stricte).

15. Résumé et points clés à retenir

L’ambisexualité constitue un jalon théorique et empirique indispensable pour quiconque souhaite appréhender la sexualité humaine dans toute sa complexité dynamique. Les points essentiels qui se dégagent de son étude sont les suivants :

  • Fondement de la pluralité érotique : L’ambisexualité désigne la capacité psychologique, affective et physiologique d’un sujet à éprouver des désirs et des liens amoureux envers les deux polarités sexuelles sans exclusive catégorielle.
  • Enracinement historique : Issu de la biologie comparative et de la sexologie médicale du XIXe siècle (Hirschfeld, Freud, Kinsey), le terme a préfiguré les débats modernes sur la bisexualité et la déconstruction des binarismes rigides.
  • Validation empirique : Les études contemporaines en psychophysiologie et en psychologie clinique (Chivers, Bailey, Diamond) confirment l’existence d’une réactivité neurogénitale et affective fluide et mesurable chez de nombreux individus des deux sexes.
  • Portée clinique majeure : Une approche dépathologisante et affirmative de l’ambisexualité permet d’alléger la souffrance psychologique liée au stress minoritaire et aux injonctions à la monosexualité imposées par la culture dominante.

Références

  • Bailey, J. M., Vasey, P. L., Diamond, L. M., Breedlove, S. M., Vilain, E., & Zheng, L. (2016). Sexual orientation, controversy, and science. Psychological Science in the Public Interest, 17(2), 45-101. https://doi.org/10.1177/1529100616637616
  • Chivers, M. L., Seto, M. C., & Blanchard, R. (2007). Gender and category specifity of sexual arousal in women and men. Archives of Sexual Behavior, 36(5), 708-726. https://doi.org/10.1007/s10508-007-9239-z
  • Diamond, L. M. (2008). Sexual fluidity: Understanding women’s love and desire. Harvard University Press.
  • Freud, S. (1905). Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie [Trois essais sur la théorie sexuelle]. Franz Deuticke.
  • Kinsey, A. C., Pomeroy, W. B., & Martin, C. E. (1948). Sexual behavior in the human male. W.B. Saunders.
  • Klein, F. (1993). The bisexual option (2e éd.). Harrington Park Press.
  • Rosenthal, A. M., Sylva, D., Safron, A., & Bailey, J. M. (2020). Robust evidence for bisexual orientation among men. Proceedings of the National Academy of Sciences, 117(31), 18369-18377. https://doi.org/10.1073/pnas.2003631117

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 23). Ambisexualité : Au-delà du binarisme sexuel. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=ambisexualite-au-dela-du-binarisme-sexuel
Looti, Mohammed. “Ambisexualité : Au-delà du binarisme sexuel.” Base de données de psychologie en français, 23 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=ambisexualite-au-dela-du-binarisme-sexuel.
Looti, Mohammed. “Ambisexualité : Au-delà du binarisme sexuel.” Base de données de psychologie en français. octobre 23, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=ambisexualite-au-dela-du-binarisme-sexuel.