L’Alogie : Comprendre la Pauvreté du Discours

L’alogie est un symptôme négatif majeur caractérisé par une pauvreté quantitative et qualitative du discours. Analyse clinique, causes cognitives et prise en charge.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 23, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 23, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

Ce contenu fait l'objet d'un examen scientifique rigoureux et de normes éditoriales médicales afin de garantir l'exactitude clinique et la conformité aux directives fondées sur des preuves (APA / OMS).

Caractérisée par une réduction quantitative et qualitative majeure de la production verbale, l’alogie constitue l’une des manifestations les plus invalidantes du registre sémiologique psychiatrique. Loin d’un simple mutisme volontaire ou d’un déficit purement articulatoire, ce phénomène reflète une altération profonde des processus de génération de la pensée et de sa mise en mots. L’exploration de ce trouble permet de mieux appréhender les mécanismes neurocognitifs complexes qui sous-tendent la communication humaine, tout en offrant des repères diagnostiques essentiels face aux pathologies du spectre psychotique et aux désordres neurodéveloppementaux.

Alogie

1. Définition concise

L’alogie désigne une diminution marquée de la production verbale et de la fluidité discursive, résultant d’un appauvrissement manifeste du flux idéique et de la dynamique cognitive. Ce signe clinique cardinal, classé parmi les symptômes négatifs de la schizophrénie et d’autres troubles psychiatriques ou neurologiques, se manifeste soit par une raréfaction des mots émis (discours laconique), soit par un contenu sémantique vide de sens et dépourvu d’information substantielle.

Sur le plan psychopathologique, l’alogie ne procède ni d’une opposition délibérée, ni d’une incapacité motrice à vocaliser, ni d’un trouble aphasique classique. Elle traduit une difficulté intrinsèque à formuler, organiser et externaliser des pensées par le truchement du langage oral. L’individu alogique répond souvent de manière brève, concrète et monosyllabique, semblant manquer de matière mentale pour alimenter l’échange interpersonnel.

Dans la nosographie contemporaine, l’alogie est distinguée de la simple timidité ou de la réserve verbale situationnelle : elle présente une nature persistante et envahissante, altérant durablement les capacités d’adaptation sociale, d’insertion professionnelle et de maintien des liens relationnels du patient.

2. Étymologie et origine linguistique

Le vocable « alogie » plonge ses racines lexicales dans le grec ancien. Il se compose du préfixe privatif a- (ἀ-), signifiant « absence de » ou « manque de », et du substantif logos (λόγος), concept central de la philosophie hellénique polysémique englobant simultanément la parole, le discours, la raison, l’intelligence et la pensée articulée. Sur le plan étymologique strict, l’alogia (ἀλογία) désignait initialement la privation de raison, l’absurdité ou l’incapacité de rendre compte par le discours.

Le terme a traversé la tradition philosophique et rhétorique classique pour caractériser un état dépourvu de logique ou de raisonnement formel avant de migrer vers le champ médical au cours du XIXe siècle. Réinvesti par la sémiologie psychiatrique sous l’influence des cliniciens allemands et francophones, il a progressivement glissé de l’idée d’« irrationalité » vers celle d’un « appauvrissement du langage » consécutif à une carence de la production de la pensée.

Son intégration moderne dans les nomenclatures diagnostiques internationales, notamment sous l’impulsion des travaux de Nancy Andreasen dans les années 1980, a stabilisé sa définition comme marqueur spécifique de la pauvreté discursive au sein du syndrome négatif schizophrénique.

3. Prononciation et forme grammaticale

En langue française, « alogie » est un nom commun féminin. Sa transcription phonétique normalisée selon l’Alphabet Phonétique International (API) est /a.lɔ.ʒi/.

Le terme ne connaît pas de variante orthographique admise dans la littérature scientifique contemporaine. Ses déclinaisons morphologiques incluent l’adjectif « alogique » (/a.lɔ.ʒik/), employé pour qualifier un patient (« un individu alogique ») ou un schéma discursif (« une réponse alogique »), ainsi que l’adverbe dérivé « alogiquement », bien que ce dernier soit d’un usage purement accessoire et principalement confiné au vocabulaire philosophique.

Sur le plan syntaxique, le mot s’emploie sans complément déterminatif obligatoire, bien qu’on le rencontre fréquemment associé à des modificateurs cliniques tels que « alogie primaire », « alogie résiduelle » ou « sévérité de l’alogie ».

4. Explication conceptuelle détaillée

L’alogie ne saurait être réduite à un déficit linguistique isolé ; elle incarne la projection verbale d’un ralentissement ou d’une attrition du traitement global de l’information au sein du système nerveux central. Dans la pratique clinique, cette manifestation s’exprime à travers deux pôles sémiologiques distincts mais étroitement interconnectés : la pauvreté du discours (alogie quantitative) et la pauvreté du contenu du discours (alogie qualitative).

La pauvreté quantitative du discours se matérialise par une diminution brute du volume de paroles générées. Interrogé sur son état, ses projets ou son environnement, le sujet répond par des énoncés minimaux, des phrases tronquées ou de simples monosyllabes (« oui », « non », « bien », « rien »). Même lorsque l’interlocuteur utilise des questions ouvertes invitant à l’élaboration narrative, le discours ne s’étoffe pas spontanément, obligeant le clinicien à relancer continuellement l’entretien dans ce qui ressemble à un interrogatoire fastidieux.

La pauvreté qualitative du discours, quant à elle, concerne les situations où le patient conserve un volume de parole quantitativement suffisant, voire intarissable, mais dont la charge sémantique s’avère paradoxalement nulle ou dérisoire. Le débit est entretenu par des périphrases vagues, des stéréotypies verbales, des formulations abstraites répétitives et des platitudes circulaires. À l’issue de l’échange, l’auditeur constate qu’aucune information concrète ou pertinente n’a été transmise malgré l’abondance des phrases proférées.

À ces deux formes cardinales s’adjoignent des phénomènes périphériques tels que l’allongement de la latence de réponse et les barrages de la pensée. L’allongement de la latence correspond à un délai anormalement long entre la formulation d’une sollicitation par l’examinateur et l’amorce de la réponse verbale du sujet, donnant l’impression que la recherche d’idées nécessite un effort cognitif colossal. Le barrage, de son côté, correspond à une interruption brutale et involontaire du flux verbal en plein milieu d’une phrase, le patient rapportant souvent que son esprit est subitement devenu « blanc » ou vide de toute représentation.

5. Évolution historique

La théorisation de l’alogie s’inscrit dans la longue histoire des descriptions sémiologiques de la démence précoce et des états psychotiques déficitaires :

  • Fin du XIXe siècle – Émile Kraepelin : Dans son traité fondateur sur la démence précoce (Dementia Praecox), Kraepelin identifie d’emblée une altération majeure de l’expression langagière et de la volition. Il observe chez ses patients une diminution progressive de l’initiative verbale, qu’il associe à une perte de l’énergie psychique globale et à une destruction de la personnalité émotionnelle et discursive.
  • Début du XXe siècle – Eugen Bleuler : En requalifiant la démence précoce en « schizophrénie » (1911), Bleuler insiste sur la rupture des associations d’idées (Spaltung). Il intègre les anomalies du discours au sein des symptômes fondamentaux, démontrant que l’incohérence et le mutisme partiel ne sont pas de simples anomalies du langage mais le reflet direct du relâchement des connexions associatives conceptuelles.
  • Années 1970 – John Wing et le concept de déficit institutionnel : Wing met en évidence le rôle de la chronicité hospitalière et des environnements sous-stimulants dans l’aggravation de la pauvreté du discours, contribuant à dissocier la composante intrinsèque du trouble des effets secondaires d’enfermement ou de sédation.
  • Années 1980 – Nancy Andreasen : Étape décisive dans la formalisation moderne, la psychiatre américaine Nancy Andreasen élabore la Scale for the Assessment of Negative Symptoms (SANS). Elle isole formellement l’alogie comme l’un des cinq piliers du syndrome négatif, séparé des hallucinations et des délires (symptômes positifs), et en opérationnalise les critères d’évaluation quantitative et qualitative standardisés.
  • XXIe siècle – Le consensus du NIMH : Les conférences de consensus du National Institute of Mental Health (NIMH) aux États-Unis réévaluent les symptômes négatifs en retenant cinq domaines cardinaux : l’émoussement affectif, l’anhédonie, l’asocialité, l’avolition et l’alogie. Ces travaux contemporains orientent la recherche vers les anomalies de la mémoire sémantique et les dysfonctionnements fronto-striataux.

6. Fondements théoriques

L’explication de l’alogie mobilise plusieurs cadres paradigmatiques complémentaires, allant des neurosciences cognitives à la psycholinguistique computationnelle.

Sur le plan neuropsychologique, l’alogie est étroitement corrélée au dysfonctionnement du cortex préfrontal dorsolatéral et de ses connexions avec les structures sous-corticales (boucles fronto-striatales). Ces réseaux cérébraux régissent les fonctions exécutives, et plus spécifiquement l’initiation de l’action, la flexibilité mentale et la mémoire de travail. Lorsqu’un individu doit participer à une conversation, son cerveau doit rechercher des concepts pertinents au sein de sa mémoire sémantique, inhiber les informations non pertinentes, assembler des schémas syntaxiques et maintenir l’objectif de la communication. Chez le patient présentant une alogie, le déficit d’initiation cognitive bloque l’accès aux réseaux sémantiques ou en ralentit drastiquement l’activation.

Le modèle de l’accès sémantique suggère que le lexique mental et les connaissances conceptuelles demeurent intacts dans leur stockage passif, mais que les processus de récupération active (retrieval) sont défaillants. Les épreuves de fluence verbale (générer le maximum de noms d’animaux en une minute, par exemple) illustrent parfaitement cette panne : les patients alogiques échouent à naviguer efficacement d’un nœud conceptuel à un autre au sein de leur réseau sémantique interne.

Sur le versant neurobiologique, l’hypothèse dopaminergique des symptômes négatifs postule une hypodopaminergie au niveau de la voie mésocorticale. Ce déficit de transmission dopaminergique dans les aires préfrontales explique la baisse de motivation communicative (avolition verbale) et l’inertie psychomotrice qui soustendent l’alogie. En parallèle, des altérations des voies glutamatergiques via les récepteurs NMDA participent à l’inefficacité du traitement synaptique nécessaire à la vivacité de la pensée fluide.

7. Composantes clés, types et dimensions

L’évaluation sémiologique de l’alogie requiert une décomposition fine de ses différentes facettes cliniques et phénoménologiques :

  • Pauvreté du discours (Poverty of Speech) : Réduction stricte du volume quantitatif de la parole émise spontanément ou en réponse aux questions. Les réponses sont brèves, concrètes, non développées et purement utilitaires.
  • Pauvreté du contenu du discours (Poverty of Content of Speech) : Maintien d’une quantité verbale acceptable, voire élevée, contrastant avec une vacuité informative flagrante. Le langage est stérile, répétitif, excessivement vague, abstrait ou fait de périphrases évitant le cœur du propos.
  • Allongement du temps de latence (Increased Latency of Response) : Intervalle temporel anormalement étendu entre la fin de l’intervention de l’interlocuteur et le démarrage de la réplique du patient, sans que cette pause ne s’accompagne d’une gesticulation expressive préparatoire.
  • Barrage de la pensée (Thought Blocking) : Arrêt subit et inopiné de l’élocution au milieu d’un segment de phrase, attribué subjectivement par le sujet à une disparition soudaine de l’idée directrice ou à un vide mental absolu.
  • Alogie primaire : Forme directement issue du processus pathologique intrinsèque de la maladie (par exemple, le syndrome déficitaire de la schizophrénie), stable dans le temps et réfractaire aux thérapeutiques classiques.
  • Alogie secondaire : Diminution du discours attribuable à des facteurs extrinsèques ou secondaires, tels qu’une dépression caractérisée majeure (ralentissement psychomoteur), les effets indésirables sédatifs ou extrapyramidaux des neuroleptiques, la méfiance liée à des délires paranoïdes de persécution, ou encore la privation sensorielle et sociale en milieu d’hospitalisation prolongée.

8. Exemples et cas illustratifs

Pour distinguer concrètement l’alogie d’autres singularités communicationnelles, il convient d’analyser des interactions cliniques caractéristiques.

Exemple 1 : Pauvreté quantitative manifeste
Clinicien : « Comment s’est passée votre fin de semaine dans votre famille ? »
Patient : « Bien. »
Clinicien : « Qu’avez-vous fait de particulier avec vos proches ? »
Patient : « Rien. »
Clinicien : « Vous êtes sorti un peu, vous avez partagé des repas ? »
Patient : « Repas. »
Dans cette situation, le patient ne manifeste aucune agressivité ni hostilité ; son visage demeure souvent inexpressif (émoussement affectif conjoint), et il ne ressent pas le besoin naturel de compléter ses énoncés pour satisfaire la demande d’information de son interlocuteur.

Exemple 2 : Pauvreté qualitative du contenu
Clinicien : « Pouvez-vous m’expliquer pourquoi vous avez souhaité venir en consultation aujourd’hui ? »
Patient : « C’est une question de conjoncture relative aux choses qui se passent d’une façon générale, parce que quand les choses arrivent, il faut considérer l’ensemble des éléments qui font que c’est ainsi, et donc cela se manifeste dans la vie quotidienne comme cela peut se manifester ailleurs sans que ce soit différent de ce que tout le monde sait. »
Ici, la syntaxe semble globalement conservée et le nombre de mots est élevé, mais le contenu informatif concret est rigoureusement nul. L’interlocuteur n’obtient aucune réponse intelligible à sa question.

Exemple de cas clinique synthétique :
Marc, 24 ans, suivi pour un trouble du spectre de la schizophrénie depuis trois ans, est accompagné par sa mère en consultation de suivi. Cette dernière se plaint qu’il « ne parle plus du tout à la maison ». Lors de l’entretien individuel, Marc est coopérant mais n’amorce aucun échange spontané. Face aux questions ouvertes du psychiatre concernant ses centres d’intérêt ou ses journées, il observe un temps de latence de cinq à huit secondes avant de répondre par un ou deux mots. Lorsque le médecin insiste gentiment pour qu’il raconte le scénario d’un film qu’il dit avoir regardé la veille, Marc fixe le bureau, s’interrompt après trois mots (« Il y avait… »), reste silencieux durant de longues secondes, puis déclare d’une voix atone : « L’idée est partie ». Ce tableau clinique illustre l’association typique d’une pauvreté quantitative du discours, d’un allongement de la latence de réponse et d’un barrage de la pensée.

9. Mesure et évaluation psychométrique

La quantification et la caractérisation clinique de l’alogie reposent sur des outils standardisés développés pour la recherche et la pratique hospitalière spécialisée :

L’un des instruments historiques les plus employés est la Scale for the Assessment of Negative Symptoms (SANS) conçue par Nancy Andreasen. Cette échelle consacre une sous-échelle spécifique à l’alogie, évaluant séquentiellement sur une gradation de 0 (absent) à 5 (sévère) la pauvreté du discours, la pauvreté du contenu du discours, le barrage et l’allongement de la latence de réponse, ainsi qu’une appréciation globale de l’alogie par l’évaluateur.

Dans les approches contemporaines de seconde génération, deux échelles ont émergé pour affiner les critères du NIMH :

  • La Brief Negative Symptom Scale (BNSS) : Elle explore l’alogie à travers deux dimensions fondamentales : la réduction de la quantité de discours et la diminution de l’élaboration spontanée du langage.
  • La Clinical Assessment Interview for Negative Symptoms (CAINS) : Elle sépare minutieusement le domaine de l’expression (qui comprend l’alogie et l’émoussement affectif) du domaine de la motivation et du plaisir (anhédonie, avolition, asocialité). L’alogie y est mesurée en observant la dynamique narrative lors d’un entretien semi-structuré.

En complément des échelles cliniques, les batteries neuropsychologiques évaluent les corrélats cognitifs de l’alogie : tests de fluence verbale phonémique (générer des mots commençant par une lettre donnée) et catégorielle/sémantique, épreuves de dénomination et tests de flexibilité cognitive (Wisconsin Card Sorting Test, Trail Making Test). Récemment, l’analyse automatisée du signal vocal et le traitement automatique du langage naturel (TALN) par intelligence artificielle permettent de quantifier objectivement les silences, la durée des pauses et la densité sémantique du discours des patients.

10. Applications et pertinence pratique

La détection précise de l’alogie comporte des implications cliniques, pronostiques et thérapeutiques de premier ordre dans la prise en charge psychiatrique.

Sur le plan diagnostique, l’identification d’une alogie authentique oriente vers le syndrome déficitaire de la schizophrénie, permettant d’écarter des tableaux d’inhibition purement névrotiques ou de simples troubles anxieux avec mutisme sélectif. Sur le plan pronostique, la sévérité de l’alogie représente un facteur prédictif péjoratif quant au rétablissement fonctionnel : elle limite grandement l’autonomie, l’accès à l’emploi et la participation à des activités communautaires.

Au sein de la prise en charge thérapeutique, l’alogie constitue un défi majeur. Les antipsychotiques conventionnels et atypiques montrent une efficacité notoirement restreinte sur les symptômes négatifs primaires, et des doses trop élevées peuvent induire une akinésie iatrogène mimant une aggravation de l’alogie (alogie secondaire). En revanche, la remédiation cognitive ciblée sur les fonctions exécutives et la mémoire sémantique, combinée à des programmes d’entraînement aux compétences sociales et de communication verbale, offre des bénéfices substantiels pour réapprendre aux patients des stratégies de compensation et d’initiation discursive dans un cadre écologique sécurisé.

11. Recherche et preuves empiriques

La recherche translationnelle contemporaine sur l’alogie mobilise l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), l’électrophysiologie et la linguistique computationnelle.

Des études en neuro-imagerie menées notamment par des équipes internationales ont mis en évidence une hypoactivation persistante du gyrus frontal inférieur gauche (aire de Broca) et du cortex préfrontal dorsolatéral durant les tâches de génération verbale chez les patients schizophrènes présentant une alogie marquée. Ces altérations sont souvent corrélées à une baisse de l’intégrité de la substance blanche au niveau du faisceau unciné et du faisceau longitudinal supérieur, reliant les aires temporales du stockage sémantique aux aires frontales de planification motrice et discursive.

Des chercheurs en sciences cognitives, comme Kuperberg et ses collaborateurs, ont exploré les potentiels évoqués électrophysiologiques (onde N400) pour analyser le traitement du sens textuel. Leurs travaux démontrent une modulation anormale de l’amplitude N400 chez les individus alogiques, attestant d’une anomalie précoce dans la contextualisation et l’intégration des concepts sémantiques au cours du traitement linguistique en temps réel.

Par ailleurs, les travaux contemporains utilisant les algorithmes d’analyse acoustique numérique ont corroboré les observations cliniques : les patients présentant une alogie ne présentent pas seulement moins de mots, mais également une variation restreinte de la fréquence fondamentale (prosodie plate conjointe) et une durée proportionnelle de silence conversationnel pouvant excéder 60 % du temps total d’interaction clinique.

12. Considérations culturelles et transculturelles

L’évaluation de l’alogie exige une prudence méthodologique extrême lorsqu’elle s’exerce à travers différentes aires culturelles et linguistiques. Les normes régissant le volume verbal admissible, les temps de pause et le caractère direct des réponses varient considérablement selon les contextes civilisationnels.

Dans certaines cultures traditionnelles ou au sein de collectivités amérindiennes, asiatiques ou scandinaves, l’usage du silence et la retenue verbale sont valorisés comme des marques de déférence, de sagesse, de réflexion ou de respect hiérarchique. À l’inverse, dans les contextes occidentaux méditerranéens ou nord-américains, la norme conversationnelle valorise la loquacité, la rapidité d’enchaînement des répliques et l’extraversion expressive. Un clinicien appliquant rigidement des grilles occidentales standardisées à un individu issu d’un environnement culturel valorisant l’économie verbale court le risque de surdiagnostiquer une alogie là où ne s’exprime qu’une norme socioculturelle intériorisée.

De surcroît, lorsqu’un patient s’exprime dans une langue seconde qu’il ne maîtrise pas parfaitement, l’effort requis pour la traduction mentale, la recherche lexicale et la construction syntaxique engendre des allongements de latence et des réponses abrégées qui peuvent être faussement imputées à un processus alogique sous-jacent. L’évaluation sémiologique requiert donc impérativement la prise en compte du contexte linguistique natal et du bagage communicatif sociologique du patient.

13. Critiques, controverses et limites

La conceptualisation même de l’alogie fait l’objet de vifs débats épistémologiques et cliniques au sein de la psychopathologie :

Une controverse majeure porte sur l’indépendance de l’alogie par rapport aux autres symptômes négatifs. Certains théoriciens soutiennent que l’alogie n’est pas un trouble cognitivo-linguistique autonome, mais simplement l’expression discursive de l’avolition (perte de la volonté et de la motivation à communiquer) ou de l’asocialité (désintérêt pour la relation avec l’autre). Si un patient n’éprouve aucun désir d’interagir socialement, la réduction de sa production verbale n’indique pas nécessairement une incapacité technique à générer des pensées, mais un défaut d’intention communicative.

Une seconde limite concerne la frontière poreuse entre alogie et désorganisation de la pensée. La « pauvreté du contenu du discours », bien que rattachée historiquement à l’alogie par Nancy Andreasen, est considérée par plusieurs classifications modernes comme une manifestation du syndrome de désorganisation formelle de la pensée (discours flou, diffluent ou tangentiel) plutôt que comme un authentique symptôme négatif déficitaire. Cette ambiguïté conceptuelle crée des divergences de cotation entre les différentes échelles de mesure (SANS versus BNSS/CAINS).

Enfin, la difficulté récurrente de distinguer en milieu de soins courants l’alogie primaire (déficitaire, propre à la pathologie) de l’alogie secondaire (induite par l’action sédative des antipsychotiques de première génération ou le ralentissement idéique d’un épisode dépressif majeur surajouté) demeure un obstacle majeur pour adapter la stratégie pharmacologique sans risquer de prescrire à tort des modifications thérapeutiques inadéquates.

14. Termes connexes et distinctions différentielles

L’alogie doit être distinguée avec rigueur de plusieurs entités cliniques apparentées mais étiologiquement divergentes :

  • Aphasie (notamment motrice ou de Broca) : Trouble acquis du langage secondaire à une lésion cérébrale focale (accident vasculaire cérébral, traumatisme). Contrairement à l’alogique dont l’appareil linguistique formel est intact mais sous-utilisé par manque d’idéation, le patient aphasique présente des paraphasies, un agrammatisme, des troubles de la compréhension ou un manque du mot avec un effort manifeste et douloureux pour communiquer.
  • Mutisme : Absence totale de parole. Le mutisme peut être hystérique/de conversion, sélectif (enfant anxieux dans certains contextes), catatonique (inhibition motrice massive) ou psychotique d’opposition. L’alogie n’est que rarement un mutisme complet ; elle consiste en une réduction draconienne mais non nulle du flux verbal.
  • Ralentissement psychomoteur dépressif : Dans la mélancolie ou la dépression sévère, le patient parle peu et lentement, mais ce phénomène s’associe à une douleur morale prégnante, un sentiment de culpabilité, un vécu dépressif et une idéation négative richement douloureuse, là où l’alogie schizophrénique s’accompagne d’indifférence affective apparente et de neutralité émotionnelle.
  • Avolition : Réduction générale de l’aptitude à initier et maintenir des activités dirigées vers un but. L’avolition englobe l’ensemble du comportement moteur et volitif, alors que l’alogie se restreint à la sphère de l’expression communicative.
  • Hypoesthésie / Émoussement affectif : Diminution de l’expression des émotions par le visage, le regard, la voix (prosodie) et les gestes. Bien que souvent combiné à l’alogie au sein du sous-syndrome expressif négatif, l’émoussement affectif touche la communication non verbale émotionnelle, tandis que l’alogie touche la production verbale sémantique.

15. Synthèse et points clés

L’alogie représente une anomalie fondamentale de l’expression langagière et de la dynamique de la pensée. Les points essentiels à retenir incluent :

  • Elle se définit comme une pauvreté quantitative du discours (rareté des mots) ou qualitative (vacuité sémantique d’un discours superficiel).
  • Elle figure parmi les cinq symptômes négatifs majeurs de la schizophrénie selon le consensus clinique contemporain.
  • Elle ne résulte pas d’une atteinte de l’appareil phonatoire ou d’une lésion aphasique mécanique, mais d’une altération de l’initiation cognitive et de l’accès à la mémoire sémantique, corrélée à une hypoactivation préfrontale.
  • Elle se distingue soigneusement du mutisme, du ralentissement dépressif et des effets secondaires sédatifs des traitements antipsychotiques.
  • Son impact fonctionnel sur la vie sociale et relationnelle du patient est majeur, justifiant un repérage précoce et une prise en charge intégrant remédiation cognitive et entraînement aux habiletés sociales.

Références

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  • Bleuler, E. (1911). Dementia praecox oder Gruppe der Schizophrenien. Franz Deuticke.
  • Forbes, K. R., Carrick, L. A., McIntosh, A. M., & Lawrie, S. M. (2009). The tools of the trade: Neuropsychological and cognitive mechanisms underlying alogia. Cognitive Neuropsychiatry, 14(4-5), 377-402. https://doi.org/10.1080/13546800902896504
  • Kirkpatrick, B., Fenton, W. S., Carpenter, W. T., & Marder, S. R. (2006). The NIMH-MATRICS consensus statement on negative symptoms. Schizophrenia Bulletin, 32(2), 214-219. https://doi.org/10.1093/schbul/sbj053
  • Kring, A. M., Gur, R. E., Blanchard, J. J., Horan, W. P., & Reise, S. P. (2013). The Clinical Assessment Interview for Negative Symptoms (CAINS): Final development and validation. The American Journal of Psychiatry, 170(2), 165-172. https://doi.org/10.1176/appi.ajp.2012.12010109

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 23). L’Alogie : Comprendre la Pauvreté du Discours. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=alogie-pauvrete-discours-psychiatrie
Looti, Mohammed. “L’Alogie : Comprendre la Pauvreté du Discours.” Base de données de psychologie en français, 23 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=alogie-pauvrete-discours-psychiatrie.
Looti, Mohammed. “L’Alogie : Comprendre la Pauvreté du Discours.” Base de données de psychologie en français. octobre 23, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=alogie-pauvrete-discours-psychiatrie.