L’exploration des dynamiques de l’affectivité et de la sexualité humaine révèle une dialectique fondamentale entre l’investissement de soi et l’ouverture relationnelle au monde extérieur. Au carrefour de la métapsychologie freudienne, de la psychopathologie clinique et de la sexologie contemporaine, l’alloérotisme incarne ce basculement décisif par lequel l’énergie pulsionnelle transcende le confinement corporel initial pour élire un alter ego comme objet d’attachement et de volupté.
Alloérotisme
1. Définition concise
L’alloérotisme désigne l’orientation de la pulsion sexuelle, du désir ou de l’affectivité libidinale vers un objet externe distinct du sujet, c’est-à-dire vers autrui, par opposition directe à l’autoérotisme où la satisfaction est obtenue exclusivement sur le propre corps de l’individu. Ce concept rend compte de la capacité psychologique et relationnelle à investir une altérité dans la quête de satisfaction sensuelle, amoureuse ou génitale.
Dans la perspective métapsychologique, l’alloérotisme ne constitue pas un simple comportement manifeste ou un acte physique partagé, mais une étape structurante du développement psychosexuel et de l’organisation de la relation d’objet. Il témoigne de l’aptitude du Moi à reconnaître la frontière entre l’espace psychique interne et le monde extérieur, transformant le besoin biologique brut en une quête intersubjective complexe où le plaisir s’articule à la reconnaissance de l’autre.
Enfin, sur le plan phénoménologique et sexologique, l’alloérotisme englobe l’ensemble des fantasmes, des conduites, des attractions érotiques et des manifestations affectives qui nécessitent la médiation réelle ou imaginaire d’un partenaire. Il se distingue ainsi tant des formes solipsistes de sensualité que des investissements strictement narcissiques où autrui n’est appréhendé que comme un simple miroir dépersonnalisé.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable « alloérotisme » est un néologisme savant forgé par la combinaison de deux racines issues du grec ancien. Le préfixe allo- dérive de állos (αλλος), signifiant « autre », « distinct » ou « différent », tandis que le terme érotisme procède de erôs (ερως), personnification mythologique de l’amour passionné et principe du désir charnel et transcendant.
Le mot a d’abord émergé dans la littérature psychiatrique et sexologique germanophone de la fin du XIXe siècle (sous la forme Alloerotik ou alloerotisch), notamment sous la plume de pionniers tels que Richard von Krafft-Ebing et Havelock Ellis, avant d’être intégré et remanié dans le champ psychanalytique par Sigmund Freud. En français, le terme est attesté dès les premières traductions et commentaires des écrits freudiens au début du XXe siècle, consolidé plus tard par le célèbre Vocabulaire de la psychanalyse de Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis.
L’évolution sémantique du terme met en lumière une tension conceptuelle majeure : s’il désignait initialement la simple direction centrifuge de la pulsion par opposition à l’autoérotisme, il s’est progressivement enrichi d’une dimension relationnelle et intersubjective, soulignant que l’autre n’est pas seulement une cible pulsionnelle passive, mais un pôle dynamique de différenciation psychique.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le mot se transcrit dans l’Alphabet Phonétique International (API) sous la forme /a.lò.e.ρò.tism/ ou /a.lo.e.ρò.tizm/. En français métropolitain standard, l’élision se fait sans hiatus marqué, et le « s » final est prononcé sous la forme d’un « z » sonore caractéristique du suffixe « -isme » (/izm/).
D’un point de vue grammatical, « alloérotisme » est un substantif masculin invariable au pluriel dans l’usage courant (bien que la graphie « alloérotismes » soit théoriquement admissible pour désigner différentes modalités d’investissement de l’autre). L’adjectif correspondant est « alloérotique » (/a.lò.e.ρò.tik/), utilisé aussi bien pour qualifier une phase développementale, un comportement, une fantasmatique qu’un choix d’objet.
Dans l’usage clinique et académique, on rencontre parfois la variante graphique avec trait d’union (« allo-érotisme »), principalement dans des traductions plus anciennes ou chez certains commentateurs francophones désireux de souligner morphologiquement la polarité avec « auto-érotisme ». Les normes terminologiques contemporaines privilégient cependant l’agglutination sans tiret.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender l’alloérotisme dans toute sa complexité, il convient d’analyser le déploiement de la libido le long de l’axe qui sépare l’endogène de l’exogène. À l’origine de la vie psychique, le nourrisson baigne dans un état de non-différenciation première où les premières satisfactions corporelles s’éprouvent de manière parcellaire, sans référence à une réalité extérieure constituée. L’alloérotisme marque la rupture définitive avec ce régime d’autosuffisance fantasmatique : il présuppose l’émergence d’une frontière nette entre le Moi et le non-Moi, permettant à l’énergie pulsionnelle d’investir un être perçu dans sa singularité extérieure.
Cette transition ne s’opère pas de manière binaire ou instantanée, mais à travers une dialectique sophistiquée. Pour qu’un comportement soit qualifié d’alloérotique au sens strict, la présence matérielle d’autrui ne suffit pas toujours. Si un individu utilise son partenaire comme un pur instrument masturbatoire, sans reconnaissance de son statut de sujet distinct, la psychanalyse y démasque souvent une modalité d’autoérotisme à deux ou un fonctionnement narcissique sous-jacent. L’alloérotisme authentique implique une porosité émotionnelle, une décentration du sujet et la capacité de tolérer l’altérité radicale du partenaire, avec ses désirs, ses refus et son mystère propre.
En outre, l’alloérotisme englobe un spectre très vaste de manifestations qui dépassent le simple coït ou l’acte physique génital. Il imprègne le regard, la parole amoureuse, la tendresse, la séduction, l’anticipation du plaisir d’autrui et la création de liens affectifs durables. L’alloérotisme constitue donc le vecteur par lequel la sexualité s’humanise et s’insère dans l’ordre de la culture, du langage et du lien social, opérant une synthèse entre la sensualité corporelle et le sentiment d’attachement.
Enfin, la notion possède des frontières épistémologiques précises. L’alloérotisme ne s’oppose pas frontalement à l’amour ou à l’intimité, mais en forme le soubassement pulsionnel. Il se distingue de l’hétérosexualité, car l’alloérotisme qualifie l’orientation vers *l’autre* sans préjuger de son identité de genre ou de son sexe anatomique : une relation homosexuelle mature constitue un investissement alloérotique au même titre qu’une relation hétérosexuelle. Sa seule contrepartie structurelle est le repli de la pulsion sur le sujet lui-même.
5. Développement historique
L’histoire de la notion d’alloérotisme s’enracine dans la constitution de la sexologie comme discipline médicale autonome au cours du dernier tiers du XIXe siècle. Des aliénistes comme Richard von Krafft-Ebing (dans son célèbre Psychopathia Sexualis, 1886) et Havelock Ellis (dans ses Studies in the Psychology of Sex, à partir de 1897) ont éprouvé le besoin de classifier les manifestations de l’instinct sexuel pour départager les conduites centripètes (comme la masturbation ou les déviations autocentrées) des conduites centrifuges dirigées vers autrui. Havelock Ellis fut particulièrement influent en formalisant l’opposition conceptuelle entre l’auto-érotisme et les orientations dirigées vers un partenaire.
C’est toutefois Sigmund Freud qui lui confère sa véritable profondeur théorique en 1905 dans ses Trois essais sur la théorie sexuelle. Freud y décrit les vicissitudes des pulsions partielles infantiles qui, initialement autoérotiques et étayées sur des fonctions vitales, doivent converger au cours de la puberté vers un objet extérieur total. Dans cette architecture métapsychologique, l’accès à l’alloérotisme couronne l’organisation génitale adulte, signant la liquidation progressive des fixations régressives et la réussite relative du complexe d’Œdipe.
Au milieu du XXe siècle, les théoriciens de la relation d’objet d’inspiration britannique et française, tels que Melanie Klein, Donald Winnicott, Ronald Fairbairn et ultérieurement Jean Laplanche, ont réévalué ce schéma linéaire. Ils ont démontré que l’objet externe est présent, sous une forme embryonnaire ou clivée (« bon » et « mauvais » objet), dès les tout premiers stades du développement. Pour l’école relationnelle contemporaine, l’alloérotisme n’est plus seulement perçu comme un aboutissement tardif de la maturation génitale, mais comme un potentiel inhérent à l’intersubjectivité humaine, constamment menacé par les angoisses d’abandon ou d’intrusion et continuellement renégocié au sein du couple.
6. Fondements théoriques
Sur le plan des modèles conceptuels, l’alloérotisme s’adosse principalement à la théorie métapsychologique des pulsions. Selon le modèle économique freudien, la libido dispose d’un quantum d’énergie limité qui peut être investi soit sur le Moi (libido du Moi ou narcissique), soit sur des représentations du monde extérieur (libido d’objet). L’alloérotisme correspond à la mobilisation victorieuse de la libido d’objet. Cette économie énergétique obéit à un principe de vases communicants : une déflation massive de l’alloérotisme s’observe couramment dans les états mélancoliques ou psychotiques, où la libido reflue violemment sur le Moi, provoquant un retrait autistique ou un délire mégalomaniaque.
Dans le cadre structuraliste et lacanien, l’alloérotisme met en jeu le passage de l’Imaginaire au Symbolique. Chez Jacques Lacan, le désir est fondamentalement « désir de l’Autre ». L’alloérotisme véritable suppose que le sujet ne réduise pas le partenaire à une simple image spéculaire propre au stade du miroir (ce qui demeurerait un piège narcissique et agressif), mais l’inscrive dans le pacte de la parole et de la castration symbolique, où le manque à être ouvre la voie à la rencontre d’un Autre irréductible.
Dans la théorie de l’attachement développée par John Bowlby et complétée par Mary Ainsworth et Peter Fonagy, l’alloérotisme s’articule avec les modèles internes opérants (MIO). L’aptitude à vivre une sexualité alloérotique sereine découle directement de la sécurité de l’attachement infantile. Un attachement sécure autorise l’abandon sensuel auprès d’autrui sans craindre l’anéantissement de soi ou le rejet, alors qu’un attachement insécure-évitant favorise le recours défensif à l’autoérotisme ou à des relations dépersonnalisées pour neutraliser la vulnérabilité relationnelle.
Enfin, la psychologie évolutionniste et la neurobiologie contemporaine fournissent un cadre complémentaire. L’alloérotisme y est appréhendé comme le produit de circuits neurochimiques hautement régulés (impliquant la dopamine, l’ocytocine, la vasopressine et les endorphines) ayant pour fonction adaptative de sceller l’alliance entre partenaires, favorisant non seulement la reproduction sexuée mais également l’investissement parental biparental nécessaire à la survie de la progéniture humaine hautement dépendante.
7. Composantes, types et dimensions
L’alloérotisme se décline en plusieurs dimensions phénoménologiques et cliniques qui interagissent en permanence :
- L’alloérotisme fantasmatique : Ensemble des représentations mentales, scénarios intérieurs, songes diurnes et imageries érotiques dans lesquels l’excitation sexuelle du sujet est déclenchée ou amplifiée par la figure d’une autre personne, réelle ou fictive, présente ou absente.
- L’alloérotisme comportemental (ou manifeste) : Conduites sensorielles, préliminaires, caresses, stimulations réciproques et actes copulatoires impliquant la participation active et consentie d’au moins deux partenaires dans l’espace physique.
- L’alloérotisme affectif et tendre : Intégration du désir charnel avec des sentiments de sollicitude, de compassion, d’empathie et d’admiration pour la personne partenaire, matérialisant ce que Freud nommait la convergence du courant tendre et du courant sensuel.
- L’alloérotisme partiel versus total : Distinction selon que l’attraction porte sur un objet partiel fétichisé (une voix, une partie anatomique décontextualisée, un vêtement) ou sur l’objet total, c’est-à-dire l’individualité complète du partenaire reconnue dans son intégrité subjective.
- L’alloérotisme réciproque versus unilatéral : Gradient allant du désir partagé dans une résonance intersubjective mutuelle à l’engouement passionné unilatéral (comme dans l’érotomanie ou l’amour platonique non partagé), où l’autre demeure inaccessible mais constitue néanmoins le pôle exclusif de fixation libidinale.
8. Exemples et cas illustratifs
Afin de saisir la portée pratique du concept, considérons d’abord le cas paradigmatique d’une transition développementale chez l’adolescent. Un jeune homme de 16 ans, ayant jusqu’alors exclusivement recours à une masturbation compulsive étayée sur des stimuli pornographiques anonymes (comportement majoritairement autoérotique teinté d’images fétichisées), entame sa première relation amoureuse. Progressivement, l’excitation sexuelle se déplace des stimuli génitaux mécaniques vers l’anticipation du sourire, de l’odeur et de la sensibilité de sa partenaire. Le plaisir ne réside plus seulement dans l’éjaculation solitaire, mais dans le partage émotionnel et le regard approbateur de l’autre. Cette mutation illustre le passage réussi d’une économie autoérotique défensive à un investissement alloérotique mature.
À l’inverse, l’examen de certaines impasses cliniques permet d’éclairer les pathologies de l’alloérotisme. Une patiente suivie en psychothérapie relate une incapacité chronique à éprouver l’orgasme lors des rapports sexuels avec son conjoint, alors qu’elle y parvient sans difficulté par la masturbation solitaire. L’analyse révèle qu’au cours de l’acte partagé, la perception de la subjectivité de l’autre — ses demandes, ses bruits, ses expressions faciales — est vécue comme une intrusion persécutrice effrayante. Pour accéder au plaisir, la patiente doit « déconnecter » son esprit de la situation réelle et convoquer des fantasmes autosuffisants. Ce tableau met en exergue un clivage où l’alloérotisme corporel est entravé par une angoisse archaïque d’engloutissement, contraignant la psyché à se réfugier dans un bastion autoérotique.
Un troisième exemple peut être observé dans les conduites sexuelles compulsives en ligne. Un individu passe des heures sur des plateformes de vidéo interactive rémunérée. Bien qu’une autre personne soit visible à l’écran, celle-ci est sommée d’obéir à des ordres unilatéraux sans pouvoir exprimer un désir propre. Il s’agit d’un alloérotisme dégradé ou pseudo-alloérotisme : l’autre n’est convoqué que comme prothèse narcissique et instrument scopique, illustrant comment certaines interfaces numériques favorisent une régression autoérotique sous couvert d’une apparente interaction relationnelle.
9. Évaluation et mesure
En psychologie clinique et en sexologie, l’alloérotisme ne fait pas l’objet d’un diagnostic catégoriel au sens du DSM-5 ou de la CIM-11, mais d’une évaluation dimensionnelle et qualitative intégrée au bilan psychologique, à l’histoire sexuelle et à l’examen de la personnalité.
Plusieurs instruments psychométriques standardisés évaluent indirectement l’équilibre entre autoérotisme et alloérotisme. Parmi eux, l’Échelle d’orientation sexuelle et d’évaluation du désir, ainsi que des questionnaires mesurant le désir sexuel dyadique par rapport au désir solitaire (tel que le Sexual Desire Inventory ou SDI-2 de Spector, Carey et Steinberg), permettent de quantifier précisément la propension du sujet à rechercher une satisfaction avec un partenaire (dimension dyadique/alloérotique) versus en solitaire (dimension solitaire/autoérotique).
Dans l’investigation clinique d’orientation psychanalytique, l’utilisation de tests projectifs (comme le Test de Rorschach ou le Thematic Apperception Test – TAT) s’avère particulièrement féconde. L’analyse des réponses permet de sonder la qualité des représentations de relations d’objet, le degré de différenciation entre soi et autrui, la capacité d’empathie, ainsi que la présence d’angoisses de castration, de morcellement ou de fusion qui pourraient bloquer l’épanouissement des investissements alloérotiques.
L’entretien clinique semi-structuré explore spécifiquement l’anamnèse amoureuse du sujet : existence de relations intimes durables, capacité à tolérer les conflits conjugaux, réciprocité du plaisir sexuel, intégration des fantasmes partagés et nature des défenses déployées face à la dépendance affective inhérente à l’engagement alloérotique.
10. Applications et portée pratique
Dans le domaine de la psychothérapie de couple et de la sexothérapie, la notion d’alloérotisme possède une portée clinique déterminante. De nombreuses consultations motivées par une « baisse de désir » masquent en réalité une désynchronisation entre les circuits autoérotiques et alloérotiques des conjoints. Le thérapeute s’attache alors à restaurer la sécurité du lien pour permettre aux partenaires de réinvestir le champ alloérotique sans vivre l’intimité comme un devoir contraignant ou une menace pour leur autonomie.
En psychopathologie de l’adulte, l’analyse de l’alloérotisme guide l’approche thérapeutique des perversions, des troubles de la personnalité (notamment narcissique, limite et schizoïde) et des addictions sexuelles. Chez le patient schizoïde, par exemple, le retrait alloérotique constitue une défense radicale contre la peur d’être dévoré par l’objet d’amour. Le travail thérapeutique consiste à offrir un espace transitoire sécurisant où l’investissement d’une altérité redevient envisageable sans péril psychique.
Dans le champ de l’éducation à la sexualité et de la santé publique, comprendre l’alloérotisme permet de concevoir des programmes pédagogiques qui ne se cantonnent pas à la prévention purement biomédicale (infections sexuellement transmissibles, contraception). Ils valorisent l’apprentissage du consentement mutuel, le respect de la temporalité de l’autre, la communication érotique et la déconstruction des représentations pornographiques stéréotypées qui tendent à chosifier autrui au détriment de l’authenticité de la rencontre intersubjective.
11. Recherche et données empiriques
Les recherches empiriques contemporaines issues de la neurobiologie affective et de la psychologie sociale corroborent largement l’intuition psychanalytique d’une distinction profonde entre satisfaction auto-centrée et satisfaction allodéterminée. Des études en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) menées sur des individus exposés à des stimuli érotiques solitaires versus des interactions érotiques dyadiques réelles ou suggérées révèlent des profils d’activation cérébrale distincts.
Les travaux conduits par des neuroscientifiques spécialistes de l’attachement, tels que James Coan ou Ruth Feldman, ont démontré que les situations d’intimité alloérotique déclenchent une libération massive d’ocytocine cérébrale et synchronisent les rythmes cardiaques et neuronaux des partenaires, un phénomène baptisé « bio-comportement d’accordage ». Cette synchronie neurophysiologique est totalement absente dans l’excitation purement autoérotique, prouvant que l’alloérotisme active des réseaux de corégulation émotionnelle et de récompense sociale situés dans le cortex préfrontal ventromédian et l’aire tegmentale ventrale.
Par ailleurs, les études longitudinales en sexologie développementale (comme celles de Deborah Tolman ou Lisa Diamond) mettent en lumière la plasticité des orientations alloérotiques tout au long de l’existence. Elles réfutent l’idée d’un passage unidirectionnel et définitif de l’autoérotisme à l’alloérotisme. La majorité des adultes sains conservent une vie autoérotique active en parallèle de leurs relations alloérotiques, démontrant que la santé psychosexuelle réside dans la complémentarité souple de ces deux registres plutôt que dans l’éradication totale des conduites solitaires.
12. Considérations socioculturelles
L’expression et la légitimation de l’alloérotisme sont profondément façonnées par les normes culturelles, les systèmes religieux et les contextes historiques. Dans les sociétés occidentales contemporaines, marquées par l’hypermodernité et l’individualisme démocratique, l’alloérotisme est promu comme le modèle suprême d’accomplissement personnel, incarné par l’idéal du couple égalitaire, fusionnel et épanoui sur le plan sensuel.
Néanmoins, des sociologues de la modernité comme Eva Illouz ont montré que le capitalisme tardif et la numérisation des rencontres introduisent des paradoxes aigus au sein même de l’alloérotisme. La prolifération des applications de rencontre marchande favorise une logique consumériste où les partenaires potentiels sont évalués comme des produits interchangeables selon des critères de rentabilité narcissique. Ce phénomène peut induire une fragilisation de l’engagement alloérotique, les individus hésitant à s’abandonner à la vulnérabilité d’un lien durable par peur de manquer une opportunité supérieure.
Dans d’autres contextes culturels, notamment au sein de structures sociétales collectivistes ou traditionnelles, l’alloérotisme conjugal est souvent subordonné aux impératifs d’alliance familiale, de filiation et de reproduction communautaire. La passion alloérotique spontanée y est parfois perçue comme un facteur de désordre potentiel pour l’équilibre du groupe social, nécessitant un encadrement rituel et normatif strict.
De plus, l’émergence des mouvements d’affirmation des personnes asexuelles ou aromantiques apporte un éclairage inédit sur la diversité humaine. Ces personnes remettent en question l’injonction normative à l’alloérotisme obligatoire (« allonormativité »), démontrant que la plénitude affective, la sociabilité et le bien-être psychologique peuvent parfaitement s’épanouir hors du désir sexuel tourné vers autrui.
13. Critiques, controverses et limites
Le concept d’alloérotisme, en particulier dans sa formulation psychanalytique classique, n’a pas échappé aux critiques épistémologiques et idéologiques. La principale controverse concerne la dimension téléologique et moralisatrice sous-jacente au schéma freudien originel. En postulant que l’alloérotisme génital adulte représente le stade ultime et supérieur de la maturité psychique, la psychanalyse classique a longtemps pathologisé de façon abusive les conduites autoérotiques persistantes ou les pratiques sexuelles ne débouchant pas sur une relation d’objet total génitale.
Les théories féministes et la théorie Queer (notamment à la suite de Judith Butler) ont dénoncé le postulat implicite d’une complémentarité normative au sein de l’alloérotisme canonique, souvent calqué sur un modèle hétéronormatif patriarcal. Ces critiques soulignent que la distinction rigide entre intérieur et extérieur, sujet et objet, est une construction discursive qui néglige la fluidité des identifications psychiques et corporelles.
Une autre limite réside dans la difficulté d’opérationnalisation scientifique du concept. La frontière délimitant l’alloérotisme authentique d’une utilisation narcissique d’autrui repose sur l’évaluation des intentions inconscientes et de la fantasmatique intime, des variables difficilement mesurables avec une objectivité expérimentale parfaite. Certains chercheurs en sciences cognitives préfèrent ainsi recourir à des notions plus directement observables, telles que l’« intérêt sexuel interpersonnel » ou les « comportements sociosexuels », jugeant la métapsychologie de la libido trop métaphorique.
14. Termes connexes et distinctions
Pour délimiter rigoureusement l’alloérotisme, il convient de le confronter aux concepts contigus de la psychologie et de la psychanalyse :
- Autoérotisme : Mode de satisfaction pulsionnelle où la pulsion ne recourt pas à un objet extérieur et se satisfait directement sur le corps propre du sujet. Il s’agit du parfait antonyme structurel de l’alloérotisme.
- Narcissisme : Investissement libidinal du Moi pris comme objet total d’amour. Tandis que l’alloérotisme dirige la libido vers autrui, le narcissisme la retient ou la ramène sur soi ; toutefois, un narcissisme de base sain est un prérequis indispensable pour être capable d’aimer autrui de manière alloérotique.
- Relation d’objet : Concept global décrivant la façon dont le sujet se structure au contact de son environnement et investit son monde relationnel intérieur et extérieur. L’alloérotisme constitue la composante spécifiquement pulsionnelle et érotique de la relation d’objet mature.
- Homoérotisme : Attraction érotique dirigée vers une personne de même sexe ou de même genre. L’homoérotisme est un sous-ensemble direct de l’alloérotisme, puisqu’il s’agit incontestablement d’un investissement dirigé vers un alter ego extérieur.
- Allonormativité : Concept sociologique désignant la présomption culturelle implicite selon laquelle tous les individus éprouvent nécessairement un désir alloérotique, marginalisant ainsi l’asexualité.
15. Résumé et points clés
En synthèse, l’alloérotisme représente une pierre angulaire de la compréhension psychologique de l’affectivité et de la sexualité humaine. Il désigne le mouvement fondamental par lequel la libido et le désir s’arrachent à la clôture de soi pour s’investir dans une altérité véritable. Bien plus qu’un simple comportement copulatoire partagé, il témoigne de la maturité des structures psychiques, de la capacité à tolérer la vulnérabilité relationnelle et de l’intégration réussie de la sensualité avec la reconnaissance d’autrui comme sujet souverain.
Loin de constituer un état figé acquis une fois pour toutes à la puberté, l’alloérotisme demeure un équilibre dynamique, sans cesse renégocié au gré des vicissitudes de la vie amoureuse, des traumatismes éventuels et du dialogue intime que chaque individu maintient entre son monde intérieur secret et l’attrait mystérieux du monde extérieur.
Références
- Ellis, H. (1898). Auto-erotism: A psychological study. The Alienist and Neurologist, 19(2), 260–299. https://archive.org/details/alienistneurolog1918unse
- Freud, S. (1905). Trois essais sur la théorie sexuelle. Gallimard (Collection Folio Essais). https://www.gallimard.fr/catalogue/trois-essais-sur-la-theorie-sexuelle/9782070324392
- Krafft-Ebing, R. von. (1886). Psychopathia Sexualis: Mit besonderer Berücksichtigung der conträren Sexualempfindung. Enke. https://archive.org/details/psychopathiasex00krafgoog
- Laplanche, J., & Pontalis, J.-B. (1967). Vocabulaire de la psychanalyse. Presses Universitaires de France. https://www.puf.com/vocabulaire-de-la-psychanalyse
- Spector, I. P., Carey, M. P., & Steinberg, L. (1996). The sexual desire inventory: Development, factor structure, and evidence of reliability. Journal of Sex & Marital Therapy, 22(3), 175–190. https://doi.org/10.1080/00926239608414655