Découvert au milieu du XXe siècle comme un tournant majeur dans la prise en charge de l’hypertension artérielle, l’Aldomet (nom commercial de l’alpha-méthyldopa) constitue également une molécule emblématique de l’histoire de la neuropsychopharmacologie clinique. En agissant directement au niveau des voies catécholaminergiques cérébrales, ce composé a fourni aux chercheurs l’une des premières preuves empiriques des liens intimes unissant la régulation neurochimique centrale, la régulation cardiovasculaire et les troubles de l’humeur. Son utilisation prolongée a permis de documenter avec une précision clinique inédite les mécanismes sous-jacents de la sédation centrale, de l’émoussement affectif et des épisodes dépressifs induits par des xénobiotiques pharmacologiques.
Aldomet (Méthyldopa)
1. Définition concise
L’Aldomet est une préparation pharmaceutique dont le principe actif est la lévogire-alpha-méthyldopa, un agoniste sélectif des récepteurs alpha-2 adrénergiques centraux et un inhibiteur de la dopa-décarboxylase. Sur le plan psychiatrique et psychopharmacologique, cette molécule est classée comme un agent psychotrope dépresseur du système nerveux central, capable d’altérer la neurotransmission noradrénergique et dopaminergique, entraînant des modifications significatives de la vigilance, des fonctions cognitives et de la thymie.
Initialement conçu comme un antihypertenseur à action centrale, l’Aldomet traverse activement la barrière hémato-encéphalique où il subit une métabolisation intracérébrale en un faux neurotransmetteur, l’alpha-méthylnoradrénaline. Ce métabolite stimule puissamment les récepteurs alpha-2 présynaptiques au sein du tronc cérébral et de l’hypothalamus, ce qui inhibe par rétrocontrôle la décharge du système nerveux sympathique et réduit le tonus vasomoteur périphérique.
En raison de son impact neurochimique profond, l’Aldomet est historiquement reconnu en neuropsychiatrie comme l’un des prototypes pharmacologiques ayant servi à étayer l’hypothèse monoaminergique de la dépression. Les altérations iatrogènes qu’il provoque — asthénie intense, léthargie, troubles du sommeil paradoxal et ralentissement psychomoteur — fournissent un modèle d’étude expérimental et clinique inestimable pour appréhender les mécanismes neurobiologiques de l’apathie et du déficit motivationnel.
2. Étymologie et origine linguistique
Le nom commercial « Aldomet » est un mot-valise créé par les laboratoires Merck Sharp & Dohme dans les années 1960. Il est directement dérivé des éléments chimiques fondamentaux qui composent la dénomination commune internationale de la substance : « Al » renvoie au préfixe « alpha », « do » fait référence à la « dopa » (dihydroxyphénylalanine), et « met » évoque le groupement « méthyle » attaché au squelette carboné de la molécule.
Sur le plan chimique, le terme générique « méthyldopa » dérive du grec ancien methy (terme désignant le vin ou une boisson fermentée, racine du groupement méthyle issu du méthanol) combiné à l’acronyme pharmacologique de la L-3,4-dihydroxyphénylalanine (DOPA). L’adjonction de la particule grecque alpha signale la position spatiale précise du radical méthyle sur l’acide carboxylique aminé, conférant à la structure sa résistance stérique à la dégradation immédiate par certaines enzymes périphériques.
L’introduction du terme dans le vocabulaire médical et psychopharmacologique francophone s’est opérée au cours de la première moitié des années 1960, au fur et à mesure que la littérature translationnelle décrivait les effets indésirables neuropsychiatriques du médicament. L’Aldomet est ainsi passé du statut de simple spécialité cardiologique à celui de concept nosologique en psychopharmacologie, désignant un paradigme d’inhibition centrale de la neurotransmission adrénergique.
3. Prononciation et forme grammaticale
Dans la nomenclature médicale francophone, le terme se prononce phonétiquement [al.dɔ.mɛt], le « t » final étant généralement prononcé de manière audible conformément à l’usage clinique des dénominations de spécialités pharmaceutiques terminées par une consonne occlusive, bien que la variante [al.dɔ.mɛ] puisse parfois s’entendre chez certains praticiens formés selon d’autres traditions régionales.
Sur le plan grammatical, « Aldomet » est un substantif propre masculin singulier invariable (ex. : « L’Aldomet a induit un ralentissement thymique chez ce patient »). Lorsqu’il est employé pour désigner la classe thérapeutique ou le principe actif sous-jacent, on lui substitue souvent le substantif féminin « la méthyldopa » ou « l’alpha-méthyldopa ».
En contexte clinique, le mot s’emploie fréquemment sous forme d’attribut ou de syntagme prépositionnel pour qualifier des tableaux syndromiques secondaires, tels que « le syndrome dépressif sous Aldomet », « la sédation induite par l’Aldomet » ou « l’émoussement affectif post-Aldomet », illustrant ainsi son intégration lexicale comme descripteur étiologique d’une morbidité iatrogène.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour comprendre la signification de l’Aldomet dans le champ psychologique et neuroscientifique, il est indispensable de dépasser sa simple action hémodynamique et d’analyser son retentissement sur l’écologie neurobiologique du cerveau. L’alpha-méthyldopa utilise les mêmes transporteurs d’acides aminés neutres que la tyrosine et la lévodopa pour franchir la barrière hémato-encéphalique. Une fois internalisée dans les neurones adrénergiques et dopaminergiques, la molécule entre en compétition directe avec les substrats endogènes pour la dopa-décarboxylase, enzyme clé de la synthèse des catécholamines.
Cette interaction enzymatique a deux conséquences primordiales. D’une part, elle diminue temporairement la synthèse de dopamine et de noradrénaline endogènes. D’autre part, la décarboxylation de la molécule aboutit à la formation d’alpha-méthyldopamine, qui est ensuite transformée par la dopamine-bêta-hydroxylase en alpha-méthylnoradrénaline. Ce composé de synthèse est stocké dans les vésicules synaptiques en lieu et place du neuromédiateur physiologique : c’est le mécanisme fondateur du « faux transmetteur » neurologique.
Lorsque les neurones centraux sont stimulés, ils libèrent cette alpha-méthylnoradrénaline dans l’espace synaptique. Bien que ce faux transmetteur soit un agoniste relativement faible des récepteurs adrénergiques bêta postsynaptiques, il présente une affinité exceptionnellement élevée pour les récepteurs alpha-2 adrénergiques présynaptiques. En se fixant massivement sur ces autorécepteurs inhibiteurs, il transmet un signal de rétroaction négative extrêmement puissant, verrouillant la libération ultérieure de noradrénaline endogène dans la fente synaptique.
Ce blocage noradrénergique central entraîne une chute drastique de l’éveil cortical et de l’activation du système réticulé activateur ascendant. Pour l’individu, cette privation fonctionnelle se traduit par une triade sémiologique neuropsychiatrique : une somnolence diurne prononcée, une réduction de la réactivité émotionnelle et une anhédonie d’intensité variable. Les patients rapportent une sensation de détachement affectif, une incapacité à éprouver du plaisir et une perte d’élan vital qui miment en tout point un état mélancolique endogène sans qu’il n’y ait nécessairement de facteurs de vulnérabilité psychologique préexistants.
Au-delà de son retentissement émotionnel, l’Aldomet influence également la sphère cognitive. En réduisant le flux monoaminergique au sein des réseaux corticostriataux et préfrontaux, la molécule perturbe l’attention soutenue, la mémoire de travail et la flexibilité mentale. Ces perturbations soulignent l’étroite interdépendance qui unit le tonus adrénergique central à la vivacité des opérations cognitives supérieures, établissant l’Aldomet comme une sonde pharmacologique majeure dans l’étude des fonctions exécutives.
5. Évolution historique
La synthèse de l’alpha-méthyldopa a été réalisée à la fin des années 1950 dans le cadre de recherches pharmacologiques axées sur l’inhibition enzymatique de la synthèse des amines biogènes. Au départ, les scientifiques espéraient concevoir un agent capable de bloquer sélectivement la production de catécholamines afin de réguler les états d’hyperexcitabilité cardiovasculaire. C’est l’équipe de Merck, guidée par les travaux de pharmacologues renommés tels que Karl Pfister et plus tard examinée par le prix Nobel Arvid Carlsson, qui mit en évidence ses propriétés hémodynamiques singulières.
Introduit sur le marché clinique au début des années 1960 sous le nom commercial d’Aldomet, le médicament connut une expansion fulgurante, devenant pendant plus de deux décennies le traitement de première intention de l’hypertension artérielle essentielle sévère et modérée. Cependant, dès 1963, des rapports cliniques émanant de psychiatres et de cardiologues ont commencé à sonner l’alerte : une proportion substantielle de patients traités au long cours développait des états de détresse psychique profonde, caractérisés par un abattement morose, des idées suicidaires et un épuisement psychique total.
Cette observation clinique a coïncidé historiquement avec l’émergence des premières formulations théoriques de la psychiatrie biologique moderne. Aux côtés de la réserpine, l’Aldomet est devenu l’un des arguments empiriques capitaux avancés par Joseph Schildkraut en 1965 pour formuler l’hypothèse catécholaminergique des troubles affectifs. La capacité de l’Aldomet à dépléter ou à substituer les amines centrales tout en provoquant une dépression clinique a servi de preuve princeps établissant que les désordres de l’humeur possédaient une base biologique mesurable.
Avec l’avènement, à partir de la fin des années 1970 et des années 1980, de nouvelles classes thérapeutiques mieux tolérées au niveau central — notamment les bêta-bloquants périphériques, les inhibiteurs de l’enzyme de conversion et les antagonistes du calcium —, l’usage de l’Aldomet a progressivement décliné dans la population générale. Il a néanmoins conservé une place centrale et irremplaçable dans la prise en charge de l’hypertension gravidique et de la prééclampsie chez la femme enceinte, en raison de son innocuité fœtale cardiovasculaire démontrée sur de longues cohortes pédiatriques.
6. Fondements théoriques
L’analyse de l’Aldomet mobilise plusieurs cadres théoriques fondamentaux de la neuropsychologie et de la psychiatrie biologique :
La théorie monoaminergique de l’humeur représente le paradigme principal dans lequel s’inscrit la compréhension des effets de l’Aldomet. Selon cette approche, l’état thymique normal dépend d’un équilibre dynamique et d’une concentration optimale de noradrénaline, de dopamine et de sérotonine au niveau des fentes synaptiques du système limbique. En introduisant un faux neurotransmetteur et en activant les récepteurs régulateurs négatifs alpha-2, l’Aldomet diminue la disponibilité noradrénergique globale, déclenchant ainsi une cascade de modifications intracellulaires associées à la genèse du sentiment dépressif.
La théorie du système réticulé activateur et de l’éveil (arousal theory) conceptualisée par Moruzzi et Magoun fournit une autre grille de lecture essentielle. La noradrénaline issue du locus coeruleus innerve l’ensemble du cortex cérébral et assure le maintien de la vigilance vigile nécessaire à l’interaction sociale et à la réactivité environnementale. L’Aldomet, en bridant l’activité du locus coeruleus, plonge le sujet dans un état d’hypo-éveil continu, qui altère la motivation intrinsèque et génère une symptomatologie d’asthénie centrale fréquemment confondue avec une démotivation psychogène.
Le modèle neuro-endocrinien de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien et lactotrope complète ces fondements. Par son interférence avec le métabolisme de la dopamine — qui agit physiologiquement comme le facteur inhibiteur majeur de la prolactine (PIF) —, l’Aldomet induit fréquemment une hyperprolactinémie. Sur le plan psychologique, l’élévation chronique de la prolactine est corrélée à une baisse de la libido, à une dysfonction érectile et à des altérations de l’image de soi, autant d’éléments psychologiques secondaires qui viennent aggraver la détresse affective et précipiter le déclin de l’estime personnelle.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’impact psychologique et neuropsychiatrique de l’Aldomet s’articule autour de plusieurs dimensions sémiologiques et fonctionnelles bien identifiées :
- Dimension thymique et affective : Apparition d’un syndrome dépressif iatrogène caractérisé par un sentiment de découragement, une dysphorie, des pleurs inexpliqués, une anxiété sourde et, dans les cas les plus sévères, des idéations suicidaires explicites réversibles à l’arrêt de la thérapeutique.
- Dimension cognitive et attentionnelle : Ralentissement de la vitesse de traitement de l’information (bradypsychie), difficultés de concentration lors de tâches complexes, fluctuations de l’attention sélective et défaillances de la mémoire d’encodage immédiate secondaires au défaut d’éveil.
- Dimension motrice et comportementale : Apathie, réduction de l’activité spontanée, fatigabilité physique anormale lors d’efforts modestes, et apparition occasionnelle de symptômes extrapyramidaux discrets (rigidité musculaire, tremblements fins) consécutifs à la baisse du tonus dopaminergique central.
- Dimension du sommeil et des rythmes circadiens : Modification profonde de l’architecture du sommeil avec somnolence diurne invincible, réduction quantitative du sommeil paradoxal (stade REM), fragmentation du sommeil nocturne et survenue de cauchemars vifs lors des réveils nocturnes.
- Dimension neurovégétative et somatopsychique : Sensation de bouche sèche, hypotension orthostatique entraînant une sensation de vertige et d’insécurité motrice, favorisant un repli chez les sujets âgés par peur de la chute.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la manière dont l’Aldomet perturbe l’équilibre psychologique, considérons le cas clinique type d’un patient traité dans les années 1970 : un cadre de 52 ans, sans antécédents psychiatriques personnels ou familiaux, mis sous Aldomet (1 500 mg par jour) pour une hypertension artérielle sévère. Durant les deux premières semaines, le patient observe une régulation efficace de sa tension, mais signale une sensation constante de « brouillard mental » et un besoin irrépressible de dormir l’après-midi.
Au bout de trois mois de traitement continu, son entourage constate un changement radical de personnalité : l’homme, autrefois dynamique et communicatif, s’isole, ne trouve plus aucun intérêt dans ses passions habituelles et éprouve un découragement permanent face à des tâches professionnelles élémentaires. Une évaluation psychiatrique révèle une anhédonie complète, une asthénie matinale majeure et un sentiment d’inutilité existentielle. Le diagnostic de dépression secondaire à l’Aldomet est posé ; la diminution progressive de la posologie suivie du relais par une autre classe thérapeutique permet la rémission complète du tableau psychiatrique en moins de six semaines, confirmant l’origine iatrogène.
Un autre exemple contemporain réside dans le contexte obstétrical. Une femme enceinte de 31 ans, primigeste, développe une prééclampsie au deuxième trimestre et se voit prescrire de l’Aldomet, traitement de référence pour préserver la perfusion placentaire. Bien que le fœtus soit protégé des pics hypertensifs, la patiente rapporte un état de dépersonnalisation modéré, un abattement profond et une peur disproportionnée de ne pas être capable d’aimer son enfant à naître. La détection précoce de ces manifestations permet à l’équipe périnatale de distinguer le syndrome dépressif pharmacologique d’une dépression prénatale psychogène, évitant ainsi l’introduction inappropriée d’antidépresseurs sérotoninergiques et organisant un soutien psychologique adapté jusqu’à l’ajustement du traitement post-partum.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation des retentissements psychotropes de l’Aldomet requiert une démarche clinique rigoureuse combinant des outils de dépistage psychométrique et des examens somatiques spécialisés. Il est indispensable de procéder à une évaluation de base avant l’initiation du traitement ou lors de toute escalade posologique.
Sur le plan psychométrique, plusieurs instruments standardisés sont utilisés en clinique pour objectiver la sévérité des troubles thymiques induits :
- L’Échelle de dépression de Hamilton (HAM-D) : Permet de quantifier les composantes somatiques et psychiques de la dépression, notamment l’inhibition motrice, le ralentissement intellectuel et la perturbation du sommeil provoqués par la déplétion monoaminergique.
- L’Inventaire de Dépression de Beck (BDI) : Utile pour évaluer le versant cognitif et les pensées automatiques négatives chez les patients sous traitement chronique, afin de surveiller une dérive vers le désespoir ou l’idéation suicidaire.
- L’Échelle de somnolence d’Epworth (ESS) : Évalue l’impact du traitement sur la vigilance diurne et aide à différencier une simple fatigue physiologique d’une sédation centrale pathologique compromettant la sécurité du sujet.
- Batterie neuropsychologique standardisée : L’administration de tests tels que le Trail Making Test (TMT A et B) ou le test des symboles numériques (Digit Symbol Substitution Test) permet d’objectiver le ralentissement de la vitesse de traitement et l’atteinte des fonctions exécutives.
Sur le plan somatique et différentiel, l’évaluation doit impérativement comporter un dosage de la prolactine plasmatique face à des plaintes de baisse de libido ou de galactorrhée, ainsi qu’un bilan thyroïdien et une numération formule sanguine pour exclure une anémie hémolytique auto-immune induite par l’Aldomet, complication biologique rare mais bien documentée pouvant aggraver l’asthénie psychique.
10. Applications et portée pratique
Bien que l’Aldomet ait vu son spectre d’indication considérablement restreint en cardiologie ambulatoire générale en raison de son profil d’effets secondaires psychiatriques, sa maîtrise conserve une pertinence clinique majeure dans des contextes spécifiques :
En médecine périnatale et psychiatrie de liaison obstétricale, l’Aldomet demeure le traitement princeps des désordres hypertensifs de la grossesse. Les psychiatres et psychologues d’orientation périnatale doivent impérativement connaître cette molécule, car son utilisation fréquente au troisième trimestre de gestation impose une vigilance accrue pour dépister les dépressions du post-partum immédiat, souvent exacerbées ou précipitées par la persistance de l’inhibition noradrénergique centrale post-délivrance.
Dans le domaine de la recherche translationnelle et neurobiologique, l’Aldomet demeure une molécule étalon pour tester la robustesse des modèles animaux de dépression induite par déplétion catécholaminergique. Il sert de contrôle pharmacologique positif pour évaluer la capacité de nouveaux antidépresseurs à réactiver des réseaux monoaminergiques artificiellement réduits au silence.
Sur le plan psycho-éducatif, le modèle de l’Aldomet sert d’exemple paradigmatique dans l’enseignement de la pharmacovigilance aux soignants. Il démontre comment un médicament à visée cardiovasculaire peut modifier en profondeur la subjectivité, la cognition et les affects d’un individu, rappelant aux praticiens la nécessité constante d’interroger les traitements somatiques face à tout tableau dépressif d’apparition tardive ou atypique.
11. Recherches et preuves empiriques
Depuis les années 1960 jusqu’aux synthèses contemporaines, une vaste littérature scientifique a documenté l’impact neuropsychiatrique de la méthyldopa. Les premières études épidémiologiques menées dans les années 1965-1972, notamment les travaux de pionniers comme Bunney, Davis et Prange, ont mis en évidence que 10 % à 25 % des patients traités au long cours par de fortes doses d’Aldomet présentaient des critères compatibles avec un épisode dépressif caractérisé.
Des recherches en électroencéphalographie quantitative et en polysomnographie ont permis de décrypter l’effet de l’Aldomet sur les stades du sommeil. Les études de Baekeland et Lundwall ont montré de façon empirique que l’alpha-méthyldopa entraînait une réduction significative du sommeil paradoxal au début de l’administration, suivie d’un phénomène de rebond massif à l’arrêt du produit, souvent accompagné de cauchemars intenses et d’une perturbation transitoire de la consolidation mémorielle.
Dans le champ de la psychopharmacologie développementale, des cohortes pédiatriques au long cours ont suivi des enfants exposés in utero à l’Aldomet. Les travaux fondateurs de Cockburn et al., poursuivis par des évaluations neurodéveloppementales ultérieures jusqu’à l’âge scolaire, ont généralement conclu à l’absence d’impact délétère majeur sur le quotient intellectuel global ou sur le développement psychomoteur de l’enfant, rassurant ainsi le corps médical sur la sécurité fœtale neurologique du composé malgré la survenue fréquente de perturbations de l’humeur chez la mère.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La manière dont les effets indésirables neuropsychiatriques de l’Aldomet sont perçus et rapportés varie largement d’une culture à l’autre. Dans les sociétés occidentales industrialisées, où la productivité et la performance cognitive sont hautement valorisées, la sensation de ralentissement idéique et l’asthénie induites par l’Aldomet ont été très précocement vécues comme intolérables par les patients actifs, accélérant l’abandon de la molécule au profit d’antihypertenseurs n’interférant pas avec le cortex cérébral.
Dans d’autres contextes géographiques ou culturels, notamment dans certaines régions à faibles ressources d’Afrique subsaharienne ou d’Asie du Sud où l’Aldomet demeure largement utilisé en obstétrique en raison de son faible coût et de son accessibilité, les manifestations d’asthénie et d’abattement sont souvent intégrées dans les plaintes somatiques globales de la grossesse (« fatigue du corps », « affaiblissement du sang ») sans être catégorisées d’emblée comme un épisode dépressif.
Cette disparité dans la mise en récit des symptômes souligne l’importance pour les psychologues cliniciens et psychiatres travaillant en contexte transculturel de distinguer les expressions idiomatiques de la détresse somato-psychique des effets pharmacologiques directs d’un médicament antihypertenseur d’usage courant.
13. Critiques, débats et limites
L’utilisation de l’Aldomet comme argument en faveur de l’hypothèse monoaminergique de la dépression a fait l’objet de vifs débats épistémologiques et cliniques. Plusieurs chercheurs ont souligné que si l’Aldomet induit fréquemment un état de sédation profonde, de ralentissement psychomoteur et d’apathie, tous les patients traités ne développent pas pour autant un syndrome mélancolique complet avec sentiments de culpabilité ou délires de ruine. Certains auteurs ont ainsi argué que l’Aldomet provoquait davantage un « syndrome d’épuisement neuro-végétatif » qu’une authentique dépression endogène au sens psychopathologique strict.
Un autre point de controverse a porté sur les variations individuelles de susceptibilité génétique et métabolique. Pourquoi certains individus supportent-ils des doses élevées d’alpha-méthyldopa sans altération thymique notable, tandis que d’autres s’effondrent sur le plan affectif dès les premières prises ? Les recherches sur les polymorphismes des gènes régulant la catechol-O-méthyltransférase (COMT) et les autorécepteurs alpha-2 ont apporté des réponses partielles, mais le déterminisme exact de cette vulnérabilité iatrogène fait encore l’objet de discussions théoriques.
Enfin, la balance bénéfice/risque de la molécule en contexte périnatal continue d’alimenter les échanges entre obstétriciens et psychiatres de liaison. Alors que les cardiologues privilégient la sécurité de la perfusion fœto-placentaire garantie par l’Aldomet, les soignants en santé mentale alertent régulièrement sur le coût émotionnel maternel, plaidant pour un relais thérapeutique plus précoce dès que la situation hémodynamique le permet afin de prévenir les crises affectives périnatales.
14. Termes connexes et distinctions
Pour cerner précisément la place de l’Aldomet, il convient de le comparer à plusieurs concepts et molécules voisins :
- Réserpine : Alcaloïde extrait de Rauwolfia serpentina, également antihypertenseur historique. Contrairement à l’Aldomet qui agit comme un faux précurseur agoniste des récepteurs alpha-2, la réserpine détruit irréversiblement les vésicules de stockage des monoamines (VMAT), provoquant une déplétion catécholaminergique et sérotoninergique bien plus profonde et des dépressions encore plus sévères.
- Clonidine : Agoniste direct des récepteurs alpha-2 adrénergiques présynaptiques. Contrairement à l’Aldomet, la clonidine ne nécessite pas d’étape de biosynthèse enzymatique intracérébrale pour devenir active, mais partage un profil sédatif et dépresseur central très similaire.
- Bêta-bloquants (ex. Propranolol) : Antihypertenseurs agissant sur les récepteurs bêta-adrénergiques. Bien que le propranolol traverse la barrière hémato-encéphalique et puisse induire de la fatigue ou des cauchemars, il n’agit pas comme faux neurotransmetteur et son potentiel d’induction dépressive est globalement inférieur à celui de l’Aldomet.
- Asthénie iatrogène versus Dépression caractérisée : L’Aldomet produit typiquement un tableau d’asthénie centrale sans autodépréciation ni anhédonie au tout début du traitement, qui ne doit pas être prématurément confondu avec un trouble dépressif caractérisé, bien qu’il puisse en constituer le lit clinique en cas de maintien de la posologie.
15. Synthèse et points clés à retenir
L’Aldomet (alpha-méthyldopa) représente un jalon fondamental dans l’histoire croisée de la médecine cardiovasculaire et de la psychiatrie biologique. En introduisant un faux précurseur qui stimule électivement les autorécepteurs inhibiteurs alpha-2 adrénergiques du tronc cérébral, il réduit l’activité sympathique périphérique tout en diminuant la transmission noradrénergique et dopaminergique corticale.
Sur le plan psychologique, cette action se manifeste fréquemment par une triade d’altérations : une sédation diurne marquée avec hypo-éveil, un émoussement affectif pouvant évoluer vers un syndrome dépressif iatrogène authentique, et des déficits discrets des fonctions attentionnelles et exécutives.
Bien que son usage chez l’adulte ait très nettement régressé au profit de molécules dépourvues de toxicité neuropsychiatrique, sa persistance comme traitement de référence des hypertensions gravidiques en fait un composé d’actualité que tout professionnel de santé mentale se doit de maîtriser afin de prévenir, reconnaître et traiter les épisodes dépressifs induits en période périnatale.
Références
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- Bunney, W. E., & Davis, J. M. (1965). Norepinephrine in depressive reactions: A review. Archives of General Psychiatry, 13(6), 483-494. https://doi.org/10.1001/archpsyc.1965.01730060001001
- Carlsson, A., & Lindqvist, M. (1962). In-vivo decarboxylation of alpha-methyldopa and alpha-methyl metatyrosine. Acta Physiologica Scandinavica, 54(1), 87-94. https://doi.org/10.1111/j.1748-1716.1962.tb02331.x
- Cockburn, J., Moar, V. A., Ounsted, M., & Redman, C. W. (1982). Alpha-methyldopa in pregnancy: Long-term follow-up for children from 1 to 7 1/2 years. Lancet, 1(8272), 647-649. https://doi.org/10.1016/s0140-6736(82)92202-0
- Schildkraut, J. J. (1965). The catecholamine hypothesis of affective disorders: A review of supporting evidence. The American Journal of Psychiatry, 122(5), 509-522. https://doi.org/10.1176/ajp.122.5.509