Agueusie : Perte du goût et impact psychologique

L’agueusie désigne la perte totale de la perception gustative. Explorez sa neurobiologie, ses causes cliniques, ses méthodes d’évaluation et son impact psychologique.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 22, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 22, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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L’expérience gustative constitue l’un des ancrages perceptifs et affectifs les plus fondamentaux de l’existence humaine, reliant intimement la survie biologique au bien-être psychologique. Lorsque cette modalité sensorielle s’effondre de manière brutale ou insidieuse, l’individu fait face à une désorganisation profonde de son rapport à l’alimentation, à son corps et à sa vie relationnelle. L’agueusie, définie au sens strict comme l’incapacité totale à percevoir les qualités gustatives fondamentales, transcende la simple défaillance sensorielle pour devenir une épreuve psychologique majeure, souvent sous-estimée sur le plan clinique.

Agueusie

1. Définition concise

L’agueusie désigne l’absence totale ou la perte complète de la sensibilité gustative, c’est-à-dire l’incapacité absolue de percevoir les saveurs fondamentales que sont le sucré, le salé, l’acide, l’amer et l’umami. Il s’agit d’un trouble sensoriel chimiosensoriel distinct qui implique une déafférentation fonctionnelle ou anatomique du système gustatif périphérique ou central.

Sur le plan psychopathologique et neuropsychologique, l’agueusie se caractérise par une rupture de l’intégration hédonique des stimuli oraux. La perte de la fonction gustative prive la personne de renforçateurs primaires cruciaux pour la régulation de l’appétit, la motivation et l’humeur. Contrairement aux plaintes courantes formulées par les patients, la véritable agueusie complète est une entité médicale relativement rare en raison de la redondance bilatérale et multinerveuse de l’innervation de la langue et du tractus oropharyngé.

Dans la pratique clinique, cette condition est fréquemment confondue avec l’anosmie, dans la mesure où la saveur globale perçue lors de la mastication dépend majoritairement de l’olfaction rétronasale. L’agueusie authentique concerne rigoureusement les récepteurs situés sur les bourgeons du goût et les voies nerveuses afférentes spécifiques, laissant parfois intacte la détection somatosensorielle et thermique véhiculée par le système trigéminal.

2. Étymologie et origine linguistique

Le vocable « agueusie » est une construction néologique érudite forgée au XIXe siècle à partir de racines du grec ancien. Il se compose du préfixe privatif a- (ἀ-), signifiant « absence de » ou « sans », et du substantif geusis (γεῦσις), qui renvoie à l’action de goûter ou à la sensation de goût. Le terme partage son étymon avec le verbe grec geuô (γεύω), signifiant « faire goûter » ou, à la forme moyenne geuomai (γεύομαι), « goûter » et « savourer ».

Introduit dans le lexique médical pour calquer la nomenclature nosologique d’autres déficits sensoriels tels que l’anosmie (perte de l’odorat) ou l’acousie/anacousie (perte de l’ouïe), le mot est apparu pour systématiser la classification des troubles perceptifs dans les traités de physiologie sensorielle de l’Europe occidentale. La graphie alternative anglaise aguesia représente une variante historique et phonétique d’ageusia, conservant la même trajectoire morphosémantique.

L’évolution sémantique du terme est restée d’une remarquable stabilité au sein de la nosologie neuropsychologique, désignant constamment la défaillance élective du sens gustatif, tout en se distinguant progressivement des affections purement olfactives avec lesquelles elle partageait historiquement une désignation vernaculaire globale et imprécise (« perte de goût »).

3. Prononciation et forme grammaticale

En langue française, le substantif « agueusie » est un nom commun féminin. Sa transcription phonétique normalisée selon l’Alphabet Phonétique International (API) est /a.ɡø.zi/. Le « gu » assure la prononciation occlusive vélaire voisée /ɡ/ devant la voyelle antérieure, tandis que la finale « -sie » se prononce /zi/.

Sur le plan morphologique et dérivationnel, le terme s’associe à l’adjectif « agueusique » (/a.ɡø.zik/), employé tant comme qualificatif (« un patient agueusique », « un syndrome agueusique ») que comme substantif (« le vécu d’un agueusique »). Le terme ne connaît pas de variation orthographique admise dans la nomenclature médicale moderne francophone, bien que les formes préfixées (« hypogueusie », « dysgueusie », « paragueusie ») constituent sa famille lexicale immédiate.

Dans le discours clinique, le mot s’emploie principalement au singulier, en tant qu’état syndromique continu ou transitoire. La coordination avec des verbes d’état ou d’apparition (« présenter une agueusie », « développer une agueusie secondaire ») reflète son statut d’anomalie fonctionnelle ou sémiologique nécessitant une confirmation psychophysique objective.

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour cerner précisément le concept d’agueusie, il convient d’analyser l’architecture anatomique et cognitive de la gustation. Le système gustatif débute au niveau des bourgeons du goût, logés dans les papilles linguales (fongiformes, foliées, caliciformes) ainsi que sur le voile du palais, le pharynx et l’épiglotte. L’activation des récepteurs membranaires spécialisés (canaux ioniques pour le salé et l’acide, récepteurs couplés aux protéines G de type T1R et T2R pour le sucré, l’umami et l’amer) transduit l’énergie chimique des sapides en signaux électriques biochimiques.

La transmission afférente s’effectue via une organisation trifurquée : la corde du tympan (branche du nerf facial, nerf crânien VII) pour les deux tiers antérieurs de la langue, le nerf glossopharyngien (nerf crânien IX) pour le tiers postérieur, et le nerf vague (nerf crânien X) pour les régions laryngopharyngées. Ces fibres convergent vers le noyau du faisceau solitaire dans le tronc cérébral, avant de relayer vers le noyau ventral postéro-médial (portion parvocellulaire) du thalamus, pour atteindre enfin le cortex gustatif primaire, situé dans l’insula antérieure et l’opercule frontal adjacent.

L’agueusie survient lorsque cette chaîne sensorielle est interrompue de façon bilatérale et totale. En raison de l’imposante redondance de ce réseau neuroanatomique, une lésion unilatérale d’un nerf périphérique n’induit généralement qu’une hémi-hypogueusie localisée, souvent compensée ou asymptomatique pour le patient. L’agueusie vraie requiert soit une destruction périphérique massive des récepteurs (comme après certaines radiothérapies ou brûlures chimiques graves), soit des polyneuropathies bilatérales sévères, soit des atteintes centrales touchant les noyaux bulbaires, le thalamus bilatéralement ou les réseaux insulaires corticaux bilatéraux.

Au-delà de sa dimension neurophysiologique, l’agueusie déclenche une altération majeure du traitement prédictif du cerveau. Le système gustatif ne sert pas uniquement à discriminer la nature chimique des aliments ingérés : il prépare activement l’appareil digestif par des réponses céphaliques autonomes (sécrétion salivaire, libération d’insuline, motilité gastrique) et participe à l’homéostasie énergétique. L’oblitération de ces signaux prive l’encéphale de rétroactions viscérales rassurantes, perturbant les circuits neurobiologiques de la récompense dépendants de la dopamine au sein du striatum ventral et du cortex orbitofrontal.

Enfin, l’agueusie altère la cognition affective liée aux souvenirs autobiographiques. La mémoire gustative possède une charge émotionnelle particulièrement vive, intimement connectée au système limbique (complexe amygdalien et hippocampe). La privation de cette modalité sensorielle plonge le patient dans un état d’étrangeté perceptive, où la prise alimentaire, autrefois vectrice de réconfort et de lien social, se transforme en une corvée mécanique insipide, favorisant le désengagement affectif et des troubles du comportement alimentaire secondaires.

5. Évolution historique

La compréhension du goût et de ses désordres est restée rudimentaire durant l’Antiquité et le Moyen Âge, époques où le goût et l’odorat étaient fréquemment amalgamés sous le concept flou de sensations chimiques. Hippocrate et Galien reconnaissaient l’importance de la langue pour évaluer l’état humoral du corps, mais attribuaient la perte du goût à un dérèglement systémique des humeurs ou à l’épaississement des muqueuses linguales plutôt qu’à une atteinte nerveuse autonome.

Au XIXe siècle, les pionniers de la physiologie expérimentale, notamment Claude Bernard et François Magendie, ont cherché à démêler l’innervation complexe de la langue. Les controverses de cette époque portaient principalement sur le rôle respectif du nerf trijumeau et du nerf facial dans la perception gustative. La mise en évidence progressive du rôle de la corde du tympan et du nerf glossopharyngien a permis aux neurologues de la fin du XIXe siècle, tels que John Hughlings Jackson et Jean-Martin Charcot, de commencer à décrire des cas de dissociation sensorielle et de pertes localisées du goût consécutives à des lésions focales du tronc cérébral ou de la base du crâne.

Au cours du XXe siècle, le développement des techniques de psychophysique quantitative, sous l’impulsion de chercheurs comme Carl Pfaffmann et Linda Bartoshuk, a établi des méthodologies rigoureuses pour mesurer les seuils de détection et de reconnaissance gustative. Ces travaux ont formellement standardisé le diagnostic différentiel entre l’agueusie réelle, l’hypogueusie et les altérations olfactives, soulignant que plus de 90 % des patients consultant pour une « perte de goût » présentaient en réalité une dysfonction olfactive rétro-nasale.

Le début du XXIe siècle a été marqué par l’essor de la neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf et TEP), qui a cartographié le cortex gustatif humain et mis en lumière la connectivité fonctionnelle entre l’insula, l’amygdale et le cortex orbitofrontal. Récemment, la pandémie mondiale de COVID-19 survenue en 2020 a projeté les troubles chimiosensoriels sur le devant de la scène scientifique internationale, incitant les chercheurs à examiner de manière approfondie les mécanismes inflammatoires, post-viraux et neuro-invasifs responsables des perturbations brutales du goût et de l’odorat, tout en explorant leurs séquelles psychologiques à long terme.

6. Fondements théoriques

L’étude de l’agueusie s’appuie sur plusieurs cadres théoriques intégrés issus des neurosciences cognitives, de la psychologie de la perception et de la psychopathologie clinique. Le premier de ces cadres est le modèle du codage neural de la gustation, divisé historiquement entre l’hypothèse des « lignes dédiées » (labeled-line model) et celle du « patron spatial distribué » (across-fiber pattern). L’agueusie totale représente la cessation simultanée de tous les canaux dédiés ou l’effondrement de la matrice dynamique de décharge neuronale, empêchant toute reconstruction centrale de la carte gustotopique dans l’insula.

Un second cadre théorique fondamental est la théorie multisensorielle de la saveur. Selon Charles Spence et Paul Rozin, ce que le sens commun appelle « goût » est en réalité une illusion perceptive construite par le cerveau, désignée scientifiquement sous le nom de saveur ou flaveur. Cette illusion émerge de la fusion cognitive synchrone d’afférences gustatives, olfactives rétro-nasales et trigéminales (texture, température, piquant). L’agueusie désynchronise cette architecture intégrative : privée de ses signaux gustatifs de base, la synthèse corticale ne parvient plus à conférer d’identité hédonique à l’aliment, ce qui désamorce les mécanismes de renforcement positif décrits par la psychologie behavioriste et motivationnelle.

Le troisième fondement théorique réside dans le modèle de l’anhédonie et de la dépression induite par déprivation sensorielle. La privation continue des récompenses orosensorielles affaiblit le tonus dopaminergique mésolimbique. Selon la théorie de l’évaluation cognitive (Richard Lazarus), la perte de la capacité à anticiper et à apprécier la nourriture est perçue par l’individu comme une menace existentielle pour son intégrité et sa satisfaction hédonique quotidienne, déclenchant des cascades de désespoir acquis, de retrait social et d’anxiété somatosensorielle.

7. Composantes clés, types et dimensions

L’étude nosologique et clinique des déficits gustatifs distingue plusieurs formes anatomiques, physiologiques et sémiologiques, résumées ci-dessous :

  • Agueusie totale : Absence intégrale et uniforme de toute perception gustative pour l’ensemble des sapides fondamentaux (sucré, salé, acide, amer, umami) sur l’ensemble de la surface oropharyngée. Il s’agit de la forme la plus sévère et la plus rare.
  • Agueusie partielle (ou hémi-agueusie) : Perte gustative circonscrite à un territoire anatomique défini, comme la moitié latérale de la langue (consécutive à une atteinte unilatérale de la corde du tympan ou du nerf lingual) ou le tiers postérieur lingual (lésion du nerf glossopharyngien).
  • Agueusie sélective ou spécifique : Incapacité ciblée à reconnaître une ou plusieurs qualités gustatives particulières alors que les autres demeurent perçues, souvent liée à un déficit génétique des récepteurs transmembranaires (par exemple l’insensibilité au phénylthiocarbamide/PTC pour l’amertume).
  • Agueusie périphérique : Conséquence d’une altération touchant les papilles, les cellules réceptrices du bourgeon du goût ou les nerfs crâniens périphériques afférents (VII, IX, X).
  • Agueusie centrale : Altération résultant d’un dysfonctionnement des voies cérébrales ascendantes, impliquant le tronc cérébral, le complexe thalamique spécifique ou les aires corticales primaires (insula, opercule).
  • Agueusie fonctionnelle ou psychogène : Forme extrêmement rare survenant en l’absence de lésion organique décelable, fréquemment associée à des troubles dissociatifs, à des épisodes dépressifs majeurs ou à des tableaux somatomorphes sévères.

8. Exemples et cas illustratifs

Pour illustrer la manifestation concrète de l’agueusie, considérons le cas clinique d’un homme de 48 ans ayant subi un traumatisme crânien fermé consécutif à un accident de la voie publique, ayant entraîné une fracture bilatérale du rocher temporal. À son réveil, le patient se plaint de ne plus ressentir la moindre nuance lors des repas. L’évaluation psychophysique objective démontre une perte totale de discrimination des solutions de saccharose, de chlorure de sodium, d’acide citrique, de caféine et de glutamate de sodium appliquées sur la langue. Bien qu’il conserve la sensation tactile de croquant ou de liquide et la brûlure du piment (système trigéminal), le patient décrit une sensation d’« ingestion de plâtre humide », entraînant une perte de poids de 12 kilogrammes en quatre mois et une symptomatologie dépressive modérée.

Un second exemple emblématique concerne une patiente de 62 ans traitée par chimiothérapie cytotoxique et radiothérapie cervico-faciale pour un carcinome épidermoïde oropharyngé. L’irradiation locale induit une mucite sévère et une atrophie étendue des bourgeons du goût, provoquant une agueusie iatrogène complète. La patiente rapporte une perte totale d’appétit (anorexie secondaire), une anxiété majeure à l’idée de s’alimenter et un sentiment profond de déconnexion lors des repas familiaux, refusant de partager la table avec ses proches en raison de la souffrance psychologique générée par la vision d’aliments désormais dénués de toute valence affective.

Un troisième cas est représenté par les atteintes post-infectieuses. Lors d’un syndrome viral respiratoire aigu, certains patients développent une atteinte transitoire des cellules de soutien des bourgeons du goût, conduisant à une agueusie aiguë isolée ou associée à une anosmie. L’angoisse soudaine de ne plus pouvoir contrôler la fraîcheur des aliments ou d’identifier des substances avariées ou toxiques crée chez ces individus un état d’hypervigilance et une phobie d’intoxication, transformant un déficit perceptif en une perturbation anxieuse généralisée.

9. Mesure et évaluation

L’évaluation diagnostique de l’agueusie exige un protocole rigoureux combinant anamnèse détaillée, examen neurologique et tests psychophysiques quantitatifs validés, afin de ne pas se fier exclusivement aux impressions subjectives du patient. La gustométrie chimique est la méthode de référence :

Les bandelettes gustatives (Taste Strips) représentent l’un des outils les plus standardisés en clinique neurosensorielle. Elles consistent en des languettes de papier filtre imprégnées de concentrations croissantes des quatre ou cinq sapides fondamentaux (acide citrique, chlorure de sodium, saccharose, chlorhydrate de quinine et glutamate de sodium). L’examinateur applique ces bandelettes sur différents quadrants de la langue, demandant au patient de désigner la saveur ressentie parmi un choix multiple forcé, ce qui permet de mesurer précisément les seuils de détection et les scores globaux de discrimination.

L’électrogustométrie constitue une autre technique électrophysiologique complémentaire. Elle repose sur l’application d’un micro-courant anodique sur la muqueuse linguale, stimulant directement les récepteurs et les terminaisons gustatives par un stimulus électrique standardisé, générant une sensation gustative métallique ou acide. Cette méthode permet de cartographier avec précision les seuils d’excitabilité nerveuse le long des territoires d’innervation linguale.

Sur le versant psychologique et qualité de vie, l’évaluation s’appuie sur des échelles psychométriques validées, telles que l’inventaire de dépression de Beck (BDI), l’échelle d’anxiété généralisée (GAD-7) et des questionnaires spécifiques d’impact chimiosensoriel comme le Taste and Smell Survey (TSS). Ces outils mesurent la détresse émotionnelle, l’anhédonie alimentaire, la restriction calorique et les répercussions sur la socialisation, guidant ainsi l’intervention multidisciplinaire.

10. Applications et portée pratique

La caractérisation de l’agueusie revêt une importance critique dans de nombreux domaines de la médecine, de la neuropsychologie et des politiques de santé publique :

En neurologie clinique et en neurochirurgie, l’apparition d’une agueusie ou d’une hémi-agueusie constitue un signe d’alerte diagnostique précieux (signe de localisation). Elle peut révéler la présence d’un neurinome de l’acoustique, d’un méningiome de la fosse postérieure, d’un accident vasculaire cérébral ischémique du territoire vertébro-basilaire ou d’un processus démyélinisant touchant le tronc cérébral (comme dans la sclérose en plaques). Son repérage précoce oriente sans délai les examens de neuro-imagerie cérébrale.

En psycho-oncologie et en nutrition clinique, la prise en charge de l’agueusie secondaire aux traitements antinéoplasiques est déterminante pour prévenir la dénutrition et la cachexie. Les professionnels de santé adaptent les régimes alimentaires en modifiant les textures, les températures et l’assaisonnement trigéminal (recours modéré aux épices, aux agents rafraîchissants ou piquants) afin de stimuler les récepteurs somatosensoriels préservés et de réintroduire du plaisir mécanique dans l’acte d’ingestion.

Dans le domaine de la sécurité domestique et de la santé publique, l’agueusie expose les sujets à des dangers majeurs, notamment l’ingestion accidentelle de produits chimiques, d’acides, de bases corrosives ou d’aliments avariés dont le goût amer ou acide servait originellement de signal d’alarme évolutif. L’accompagnement psychoéducatif vise à mettre en place des stratégies préventives d’étiquetage systématique et de contrôle visuel rigoureux des dates de péremption.

11. Recherche et données empiriques

La recherche contemporaine sur les dysfonctions gustatives s’est intensifiée au cours des deux dernières décennies, remettant en cause plusieurs dogmes historiques sur la régénération des cellules réceptrices. Des études fondamentales ont démontré que les cellules des bourgeons du goût possèdent une demi-vie relativement courte (environ 8 à 14 jours) et se régénèrent continuellement à partir d’une population de cellules souches basales. Des chercheurs comme Thomas Hummel et Linda Bartoshuk ont montré que l’agueusie persistante résulte souvent d’une interruption du signal trophique nerveux nécessaire au maintien structurel de ces bourgeons récepteurs, illustrant l’interdépendance étroite entre innervation sensitive et plasticité épithéliale.

Des investigations en imagerie cérébrale menées notamment par Dana Small et ses collaborateurs ont analysé les mécanismes de réorganisation corticale chez les sujets souffrant de déficits gustatifs sévères. Ces travaux ont révélé qu’une perte bilatérale prolongée des afférences gustatives induit une désactivation métabolique de l’insula antérieure et modifie la connectivité fonctionnelle du réseau du mode par défaut, corrélant significativement avec l’intensité des symptômes dépressifs rapportés par les participants.

Dans le sillage de la pandémie de SARS-CoV-2, de vastes cohortes internationales coordonnées par le Global Consortium for Chemosensory Research (GCCR) ont quantifié la prévalence réelle des troubles du goût. Bien que l’immense majorité des atteintes initialement déclarées comme « agueusie » par les patients ait été objectivée comme une anosmie rétro-nasale sévère, les données de laboratoire ont confirmé l’existence d’une proportion restreinte mais statistiquement significative d’atteintes gustatives réelles directes, vraisemblablement médiées par l’expression du récepteur ACE2 au niveau des cellules épithéliales de la muqueuse linguale.

12. Considérations culturelles et transculturelles

La résonance psychologique et sociale de l’agueusie varie substantiellement selon les contextes culturels et les traditions gastronomiques. Dans les sociétés où la commensalité — l’acte de partager un repas — structure l’identité collective et les liens interpersonnels (notamment dans les cultures méditerranéennes, moyen-orientales ou d’Asie orientale), la perte totale du goût est vécue comme une exclusion symbolique des rituels familiaux et communautaires.

Les catégories sémantiques utilisées pour décrire les saveurs diffèrent également selon les aires linguistiques. Si la taxonomie occidentale standardise cinq goûts fondamentaux (incluant l’umami d’origine japonaise), d’autres cultures intègrent des dimensions sensorielles transversales comme l’astringence, le piquant ou le goût métallique comme des saveurs primaires à part entière. Ces variations épistémologiques influencent la façon dont les patients verbalisent leur déficit, complexifiant parfois l’anamnèse en l’absence de questionnaires adaptés aux idiomes culturels du ressenti corporel.

Sur le plan transculturel, les stratégies d’adaptation face à l’agueusie divergent : certaines populations recourent traditionnellement à une surstimulation tactile ou thermique des plats (textures croustillantes, températures contrastées) pour suppléer l’absence de sapidité, tandis que d’autres manifestent un désinvestissement rapide de la convivialité alimentaire, augmentant le risque de dépression réactionnelle et d’isolement social chez les personnes âgées issues de communautés à forte tradition culinaire partagée.

13. Critiques, débats et limites

Le principal point de friction nosologique et clinique entourant l’agueusie réside dans l’écart colossal entre les plaintes anamnestiques subjectives et les constats psychophysiques réels. La plupart des cliniciens soulignent que l’immense majorité des individus affirmant souffrir d’agueusie présentent en réalité des seuils gustatifs strictement normaux lorsqu’ils sont testés avec des solutions sapides pures sur la langue, leur trouble provenant d’une perte de l’odorat rétro-nasal. Cette confusion entre « saveur » et « goût » entretient des errances diagnostiques et complique la recherche épidémiologique.

Un autre débat concerne la rareté extrême de l’agueusie complète d’origine périphérique pure. Compte tenu du fait que trois nerfs crâniens distincts et bilatéraux assurent l’innervation gustative, de nombreux auteurs remettent en question la possibilité d’une agueusie idiopathique sans atteinte neurologique diffuse sous-jacente ou sans cause toxique ou médicamenteuse démontrée. Tout diagnostic d’agueusie vraie non objectivé par une gustométrie standardisée doit donc être accueilli avec un scepticisme méthodologique rigoureux.

Enfin, l’absence de consensus thérapeutique pharmacologique universellement reconnu pour restaurer les bourgeons gustatifs constitue une limite majeure de la prise en charge actuelle. L’administration d’oligo-éléments (notamment le zinc), bien que populaire dans certaines pratiques médicales en cas de carence avérée, n’a pas apporté de preuves probantes et reproductibles dans les formes idiopathiques ou post-traumatiques lors d’essais cliniques contrôlés randomisés, laissant souvent les équipes soignantes démunies face au désarroi des patients.

14. Termes connexes et distinctions

Pour clarifier la sémiologie des troubles sensoriels orofaciaux, il importe de distinguer l’agueusie des notions voisines :

  • Hypogueusie : Diminution quantitative de la sensibilité gustative, où le patient perçoit encore les sapides fondamentaux mais à des concentrations nettement plus élevées que les seuils physiologiques normaux.
  • Dysgueusie (ou paragueusie) : Distorsion qualitative de la perception gustative, caractérisée par une sensation anormale ou désagréable en présence d’un stimulus alimentaire habituel (par exemple, perception d’un goût métallique lors de l’ingestion de sucre).
  • Phantogueusie : Perception gustative fantôme survenant en l’absence totale de tout stimulus sapide chimique dans la cavité buccale, analogue à une hallucination sensorielle périphérique ou centrale.
  • Anosmie : Perte complète de l’odorat. Elle est la cause la plus fréquente de la plainte subjective de « perte de goût » lors des repas par suppression de la composante olfactive rétro-nasale.
  • Flaveur (ou saveur combinée) : Expérience sensorielle holistique résultant de la sommation centrale du goût proprement dit, de l’odorat rétro-nasal et des sensations trigéminales somatosensorielles. L’agueusie altère la flaveur sans nécessairement détruire ses composantes olfactives ou mécaniques.

15. Synthèse et points clés à retenir

L’agueusie représente l’absence totale et avérée de la perception gustative élémentaire (sucré, salé, acide, amer, umami). Bien que les déclarations de perte de goût soient courantes en médecine générale, l’agueusie vraie complète est une affection rare en raison de la redondance multinerveuse (nerfs crâniens VII, IX et X) du système gustatif.

L’immense majorité des tableaux cliniques évoquant une agueusie correspond en fait à des perturbations olfactives rétro-nasales isolées. La confirmation diagnostique nécessite impérativement une mesure psychophysique objective standardisée, telle que la gustométrie chimique par bandelettes gustatives ou l’électrogustométrie.

Les répercussions psychologiques de l’agueusie sont considérables : elles incluent le risque d’anhédonie alimentaire, de restriction calorique sévère, de dépression réactionnelle, d’anxiété somatosensorielle et de dégradation marquée de la qualité de vie sociale liée à la rupture de la commensalité. Sa prise en charge requiert une approche multidisciplinaire alliant neurologie, nutrition, oto-rhino-laryngologie et soutien psychothérapeutique.

Références

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 22). Agueusie : Perte du goût et impact psychologique. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=agueusie-perte-gout-psychologie
Looti, Mohammed. “Agueusie : Perte du goût et impact psychologique.” Base de données de psychologie en français, 22 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=agueusie-perte-gout-psychologie.
Looti, Mohammed. “Agueusie : Perte du goût et impact psychologique.” Base de données de psychologie en français. octobre 22, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=agueusie-perte-gout-psychologie.