L’agentivité constitue l’un des piliers fondamentaux de la compréhension de l’expérience humaine, définissant la capacité singulière des individus à initier des actions délibérées et à façonner le cours de leur existence. Loin d’être de simples récepteurs passifs soumis aux aléas environnementaux ou aux déterminismes biologiques, les êtres humains exercent une influence causale sur leurs comportements et leur milieu social. En psychologie cognitive, clinique et sociale, explorer cette notion permet de lever le voile sur les mécanismes intimes de la volonté, de la conscience de soi et du bien-être psychologique.
L’Agentivité
1. Définition concise
L’agentivité (fréquemment désignée sous l’anglicisme conceptuel agency) désigne la capacité intrinsèque d’un individu ou d’un groupe à agir de manière intentionnelle, à élaborer des choix autonomes et à exercer un contrôle effectif sur ses actions ainsi que sur leurs conséquences dans l’environnement. Dans le champ de la psychologie, ce concept recouvre à la fois une dimension phénoménologique fondamentale — le sentiment subjectif d’être l’auteur de ses propres actes et pensées — et une dimension motivationnelle et comportementale caractérisant le pouvoir d’action proactive sur le monde.
Sur le plan cognitif et neuroscientifique, l’agentivité renvoie aux processus sensori-moteurs et intégrateurs qui permettent au système nerveux de distinguer les événements générés par le soi de ceux provoqués par des forces externes. Cette distinction s’opère par une comparaison constante entre les intentions motrices, les commandes efférentes et les rétroactions sensorielles. Lorsque cette concordance est établie, le sujet fait l’expérience d’un « sentiment d’agentivité » (sense of agency), élément central de la conscience corporelle et de l’identité personnelle.
D’un point de vue sociocognitif et développemental, l’agentivité dépasse la seule sphère motrice pour embrasser l’autorégulation, la planification à long terme et la poursuite d’objectifs complexes. Elle s’inscrit au cœur de la santé mentale : un niveau optimal d’agentivité permet à l’individu de naviguer dans l’adversité, de développer sa résilience et de transformer son cadre d’existence, tandis que son altération caractérise diverses psychopathologies, allant des états dépressifs majeurs aux troubles du spectre de la schizophrénie.
2. Étymologie et origine linguistique
Le vocable « agentivité » plonge ses racines lexicales dans la langue latine, dérivant directement du verbe latin agere, qui signifie « agir », « mener », « conduire » ou « mettre en mouvement ». Le participe présent de ce verbe, agens, agentis (« celui qui agit », « l’agent »), a donné naissance au concept philosophique d’agent, désignant l’entité capable de produire une action causale distincte d’une simple réaction mécanique.
La formalisation du terme sous sa forme substantivée « agency » s’est initialement consolidée dans la philosophie d’expression anglaise et la sociologie anglo-saxonne au cours du XXe siècle pour conceptualiser la capacité d’action individuelle face aux contraintes des structures sociales. En langue française, le terme « agentivité » s’est progressivement imposé à la fin du XXe siècle comme un calque académique nécessaire pour traduire fidèlement les nuances distinctes de l’agency anglo-saxonne, évitant la confusion avec les notions trop réductrices de simple « action », de « comportement » ou d’« activité ».
L’introduction formelle du terme dans le champ psychologique francophone doit beaucoup à la diffusion des travaux sur la théorie sociocognitive développée par le psychologue Albert Bandura, ainsi qu’aux recherches en neurosciences de l’action menées à partir des années 1990. Aujourd’hui, « agentivité » est pleinement lexicalisé dans les répertoires terminologiques de la psychologie, des sciences cognitives, de la philosophie de l’esprit et de la sociologie.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan grammatical, « agentivité » est un substantif féminin singulier (au pluriel : agentivités, bien que l’usage au pluriel demeure rare et réservé à la description de typologies distinctes d’actions). Sa transcription phonétique normalisée dans l’Alphabet Phonétique International (API) est /a.ʒɑ̃.ti.vi.te/.
En syntaxe clinique et académique, le terme s’associe couramment avec des prépositions et des adjectifs spécifiques : on parle d’« agentivité personnelle », d’« agentivité collective », d’« agentivité par procuration », ou encore de « sentiment d’agentivité » (traduction consacrée de sense of agency). L’adjectif dérivé est « agentif » au masculin et « agentive » au féminin (/a.ʒɑ̃.tif/, /a.ʒɑ̃.tiv/), qualifiant tout ce qui relève de cette faculté, comme dans les expressions « posture agentive » ou « processus agentifs ».
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender l’agentivité dans toute son épaisseur psychologique, il convient d’analyser conjointement sa dimension phénoménologique immédiate et sa dimension motivationnelle macroscopique. L’agentivité n’est pas une simple propriété binaire (présente ou absente) ; elle constitue une dynamique intégrative continue qui organise la relation entre l’organisme et son environnement physique et social.
Au niveau micro-conceptuel ou phénoménologique, le sentiment d’agentivité désigne l’expérience vécue pré-réflexive selon laquelle « je suis l’initiateur et le moteur de mon geste ». Lorsque vous levez la main, votre cerveau génère non seulement la commande motrice musculaire, mais également une décharge corollaire (ou copie d’efférence) qui prédit les sensations proprioceptives et visuelles résultantes. Lorsque la prédiction coïncide fidèlement avec le retour sensoriel réel, les signaux s’annulent partiellement, atténuant la sensation tactile (raison pour laquelle il est impossible de se chatouiller soi-même de façon efficace) et confirmant immédiatement à la conscience implicite que l’événement découle du soi. Cette concordance engendre la certitude intime de maîtriser son corps et d’interagir directement avec le réel.
Au niveau macro-conceptuel ou sociocognitif, l’agentivité renvoie au pouvoir d’action délibéré déployé dans la durée. Elle suppose la formulation de desseins, la projection d’avenirs possibles, la hiérarchisation des priorités et la régulation constante des conduites face aux obstacles. L’être humain n’est pas uniquement gouverné par des stimuli déclencheurs ou des pulsions inconscientes : il opère comme un agent actif capable de juger de la pertinence de ses actes, d’ajuster ses stratégies et de réinventer ses conditions de vie matérielles et relationnelles.
L’agentivité s’articule ainsi autour d’une boucle rétroactive continue : l’évaluation des résultats d’une action menée influence directement les croyances d’un individu quant à sa capacité à agir ultérieurement. Plus une personne expérimente le succès de ses initiatives dans un environnement contingent et prévisible, plus son agentivité se consolide. Inversement, l’immersion prolongée dans des contextes arbitraires, violents ou hautement contraignants peut étouffer cette propension, conduisant l’individu à une forme de désengagement progressif ou d’aliénation psychologique.
5. Évolution historique
L’histoire conceptuelle de l’agentivité traverse l’évolution des idées philosophiques et scientifiques depuis l’Antiquité jusqu’à l’ère des neurosciences contemporaines. Dans la pensée philosophique classique, la question de l’agentivité s’est longtemps confondue avec les débats séculaires sur le libre arbitre, la causalité et la volonté morale. D’Aristote — et sa distinction cruciale entre actes volontaires et involontaires — à Emmanuel Kant, qui a fondé l’autonomie du sujet moral sur sa capacité à déterminer ses actions selon des lois rationnelles auto-imposées, la tradition philosophique a posé l’agentivité comme la condition même de la responsabilité éthique.
L’avènement de la psychologie scientifique au début du XXe siècle a toutefois provoqué une éclipse temporaire du concept. Avec l’hégémonie du béhaviorisme orthodoxe promu par John B. Watson et B.F. Skinner, les notions de volonté, d’intentionnalité et d’agentivité ont été bannies du vocabulaire légitime de la discipline. Pour le paradigme comportementaliste strict, l’organisme vivant n’était qu’une « boîte noire » soumise à des chaînes de stimulus-réponse et à des conditionnements opérants, dépourvue de toute capacité de causalité interne autonome.
Il a fallu attendre la révolution cognitive des années 1960 et 1970 pour que l’esprit humain retrouve son rôle de transformateur actif de l’information. Le tournant décisif s’est produit sous l’impulsion du psychologue canado-américain Albert Bandura, qui a formalisé au cours des décennies 1980 et 1990 la théorie sociocognitive. Bandura a réintégré l’agentivité au cœur de la psychologie en formulant le principe du déterminisme réciproque triadique, affirmant que le fonctionnement humain résulte de l’interaction constante et bidirectionnelle entre les facteurs personnels internes (cognitions, émotions, biologie), les comportements émis et l’environnement socioculturel.
À partir de la fin des années 1990, les neurosciences cognitives ont apporté une nouvelle dimension empirique à l’étude de l’agentivité. Les travaux pionniers de chercheurs tels que Patrick Haggard, Chris Frith et Daniel Wegner ont permis de disséquer les mécanismes physiologiques et temporels du sentiment d’agentivité, découvrant des phénomènes d’illusion de contrôle et quantifiant précisément la façon dont le cerveau relie intention motrice et survenue des effets sensoriels.
6. Fondements théoriques
L’édifice théorique de l’agentivité s’appuie sur plusieurs cadres conceptuels majeurs qui se complètent et s’enrichissent mutuellement à travers les différentes sous-disciplines de la psychologie.
Le modèle le plus exhaustif demeure la théorie sociocognitive d’Albert Bandura. Selon cette approche, l’agentivité s’exprime à travers quatre propriétés structurales centrales :
- L’intentionnalité : la formulation de plans d’action délibérés accompagnés de stratégies pour les concrétiser ;
- La prévoyance (ou anticipation) : la capacité à se projeter dans l’avenir, à fixer des buts et à anticiper les conséquences probables de ses actes ;
- L’autoréactivité : le monitorage continu, la régulation motivationnelle et la modification des comportements en cours d’exécution ;
- L’autoréflexion : la métacognition permettant d’évaluer ses motivations, ses valeurs et la pertinence de ses propres fonctionnements psychologiques.
Un deuxième pilier théorique fondamental provient des neurosciences computationnelles avec le modèle du comparateur, initialement élaboré par Daniel Wolpert et Chris Frith. Ce modèle postule l’existence de modèles internes dans le système moteur : un « modèle inverse » qui calcule la commande motrice requise pour atteindre un but, et un « modèle prédictif » qui génère une copie d’efférence prédisant l’état sensoriel consécutif au mouvement. La comparaison temps réel entre l’état sensoriel prédit et l’état sensoriel réel (réafférence) génère un signal d’erreur de prédiction. Si l’erreur est proche de zéro, le système conclut que l’événement a été causé par le corps propre, consolidant le sentiment automatique d’agentivité.
Enfin, la théorie de l’autodétermination formulée par Edward L. Deci et Richard M. Ryan converge étroitement avec la vision humaniste de l’agentivité. Ce modèle stipule que l’être humain possède trois besoins psychologiques fondamentaux : le besoin de compétence, le besoin d’affiliation et, de façon primordiale, le besoin d’autonomie. L’exercice plein et entier de l’agentivité dépend directement de la satisfaction de ce besoin d’autonomie, sans lequel les conduites sont vécues comme hétéronomes, imposées et psychologiquement aliénantes.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’analyse différentielle de l’agentivité exige de distinguer plusieurs modes d’expression et strates de fonctionnement à travers les dimensions suivantes :
- L’agentivité individuelle (ou directe) : Modalité par laquelle une personne exerce une influence directe sur ses choix personnels et agit de manière autonome pour modifier son environnement immédiat et atteindre des objectifs autodéterminés.
- L’agentivité par procuration (proxy agency) : Forme indirecte d’action où l’individu fait appel à l’expertise, aux ressources, au pouvoir ou à l’influence de tiers pour obtenir les résultats qu’il ne peut accomplir par lui-même (par exemple, s’en remettre à un médecin pour sa santé ou à un représentant juridique).
- L’agentivité collective : Capacité partagée d’un groupe d’individus à agir de concert, fondée sur des croyances collectives en leur efficacité conjointe, afin de transformer des structures institutionnelles, sociales ou communautaires.
- Le sentiment implicite d’agentivité : Expérience préréflexive, sensorimotrice et automatisée d’être l’auteur de son geste corporel immédiat, régie par les mécanismes neurobiologiques de la boucle sensori-motrice.
- Le jugement explicite d’agentivité : Évaluation métacognitive consciente et verbalisable, par laquelle une personne s’attribue formellement la causalité d’un événement (« C’est moi qui ai déclenché cette alarme » ou « Cet échec est le fruit de mes décisions »).
8. Exemples et cas illustratifs
Pour mieux cerner la manifestation concrète de l’agentivité et de ses défaillances, examinons trois situations distinctes issues de la clinique et de la vie quotidienne :
Exemple clinique : Le délire d’influence dans la schizophrénie. Un patient atteint de schizophrénie rapporte que son bras s’est levé pour ouvrir la fenêtre mais affirme avec angoisse que ce n’est pas lui qui a voulu ce geste : il soutient qu’une force télépathique extérieure a pris le contrôle de ses membres. Sur le plan psychologique et neurobiologique, le comparateur moteur de ce patient présente une anomalie fonctionnelle : la décharge corollaire n’annule pas correctement le retour sensoriel lors du mouvement volontaire. Le geste est vécu comme étranger et passif, conduisant l’esprit à fabriquer une explication délirante pour rationaliser l’absence dramatique du sentiment normal d’agentivité.
Exemple éducatif : Deux postures face à l’échec scolaire. Deux étudiants de première année échouent à un examen universitaire difficile. Le premier, doté d’une faible agentivité, attribue cet échec à la malchance ou à la partialité de l’enseignant, concluant qu’il est incapable de réussir dans cette discipline et réduisant son temps d’étude. Le second étudiant, manifestant une forte agentivité, analyse méthodiquement ses erreurs, sollicite des conseils pédagogiques, réorganise son planning de révision et adopte de nouvelles méthodes mnémotechniques. Par cette posture proactive, ce dernier transforme l’obstacle en levier d’apprentissage, illustrant l’autoréflexion et l’autoréactivité agentives.
Exemple organisationnel : L’autonomie et le bien-être au travail. Dans un centre d’appels, deux équipes opèrent dans des conditions structurelles contrastées. La première suit un script rigide millimétré sans aucune latitude décisionnelle, tandis que la seconde dispose de la liberté d’adapter ses réponses et de gérer le rythme de ses communications avec les usagers. Les salariés de la seconde équipe démontrent un épuisement professionnel nettement moindre, une plus grande fierté professionnelle et une satisfaction accrue. Cette différence illustre l’impact fondamental de l’agentivité organisationnelle sur la préservation de la santé psychologique.
9. Mesure et évaluation
L’évaluation de l’agentivité mobilise un large éventail d’instruments psychométriques et de paradigmes expérimentaux issus de la psychologie cognitive et des neurosciences.
Au plan expérimental, l’outil le plus célèbre et le plus répliqué pour quantifier le sentiment implicite d’agentivité est le paradigme du liage intentionnel (intentional binding), conçu par Patrick Haggard et ses collaborateurs au début des années 2000. Dans cette tâche, les participants observent une horloge rapide et doivent estimer le moment exact où ils ont appuyé sur une touche ou le moment où un son a retenti quelques centaines de millisecondes après. Lorsque l’action est volontaire, le cerveau opère une compression subjective du temps : l’instant perçu de l’action est décalé vers l’avant (vers le son) et l’instant perçu du son est attiré en arrière (vers l’action). Ce phénomène de contraction temporelle subjective sert de marqueur objectif et implicite de l’agentivité motrice.
Au plan psychométrique, plusieurs questionnaires standardisés permettent de mesurer le jugement explicite d’agentivité et l’agentivité dispositionnelle :
- L’Échelle du Sentiment d’Agentivité (Sense of Agency Scale – SoAS) : Cet instrument évalue spécifiquement deux dimensions distinctes : le sentiment de contrôle positif sur son corps et son esprit, et le sentiment de passivité ou d’impuissance face aux événements.
- Les échelles d’auto-efficacité généralisée (Bandura) : Bien qu’axées sur le sentiment de compétence, elles constituent un indicateur indirect robuste de la propension agentive d’un individu face aux défis existentiels.
- L’échelle de contrôle interne-externe de Rotter : Mesurant le lieu de maîtrise (locus of control), elle permet d’évaluer dans quelle mesure un individu attribue ce qui lui arrive à sa propre conduite (contrôle interne, corrélé à une forte agentivité) ou au destin, à la chance et aux puissances extérieures (contrôle externe).
10. Applications et portée pratique
Les implications de l’agentivité s’étendent à de multiples domaines appliqués, modifiant en profondeur les pratiques thérapeutiques, pédagogiques et technologiques contemporaines.
En psychothérapie et psychiatrie, la restauration de l’agentivité est devenue un objectif thérapeutique transversal incontournable. Dans le traitement de la dépression caractérisée par l’impuissance apprise, les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) et l’activation comportementale visent expressément à reconnecter le patient avec son pouvoir d’agir à travers de micro-actions graduées générant des résultats mesurables. De même, dans les prises en charge du trouble de stress post-traumatique (TSPT), où le traumatisme a anéanti l’illusion de contrôle et plongé la victime dans une passivité forcée, les approches contemporaines s’attachent à reconstruire le sentiment d’agentivité pour permettre au patient de redevenir acteur de son récit de vie.
Dans le secteur de l’éducation et de la pédagogie, encourager une posture agentive chez l’apprenant transforme radicalement la dynamique d’apprentissage. Les modèles pédagogiques actifs (comme la pédagogie par projet ou les classes inversées) délaissent la transmission unilatérale pour placer l’élève dans un rôle d’investigateur responsable de ses apprentissages. L’autonomie accordée renforce la motivation intrinsèque et consolide des compétences durables d’autorégulation cognitive.
Dans le domaine de l’ingénierie, de l’ergonomie et de l’intelligence artificielle, la question de l’agentivité humaine est devenue cruciale. Lors de la conception d’interfaces homme-machine, de dispositifs d’assistance robotique ou de véhicules autonomes, les ingénieurs doivent veiller à ce que l’automatisation n’érode pas excessivement le sentiment de contrôle de l’opérateur humain. Un système qui retire toute agentivité à l’utilisateur peut provoquer de l’anxiété, une baisse drastique de vigilance ou un rejet complet de la technologie.
11. Recherche et données empiriques
Les investigations contemporaines en neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf) et en électroencéphalographie (EEG) ont permis de cartographier avec une précision remarquable les corrélats neuronaux de l’agentivité. Les synthèses neuroscientifiques identifient un réseau distribué impliquant au premier chef l’aire motrice supplémentaire (SMA), l’aire motrice pré-supplémentaire (pré-SMA), la jonction temporo-pariétale (JTP) et le cortex insulaire.
Des études menées par Nicole David et ses collègues ont démontré que la jonction temporo-pariétale agit comme un véritable détecteur d’incongruence : elle présente une activation accrue lorsqu’un décalage temporel ou spatial est introduit artificiellement entre le mouvement d’un sujet et le retour visuel qu’il observe sur un écran. Dès que cette divergence dépasse un certain seuil, la connectivité entre la JTP et le cortex frontal signale l’intervention d’une force externe, brisant le sentiment subjectif d’agentivité.
Sur le versant de la psychologie sociale et de la santé, les méta-analyses confirment une corrélation robuste entre un niveau élevé d’agentivité et une multitude d’indicateurs positifs : meilleure longévité, incidence réduite des troubles anxio-dépressifs, capacité supérieure de gestion de la douleur chronique et plus grande flexibilité cognitive face aux transitions de vie (comme le départ à la retraite ou la maladie).
12. Considérations culturelles et transculturelles
La conceptualisation occidentale dominante de l’agentivité a longtemps été influencée par des postulats individualistes valorisant l’indépendance, l’auto-affirmation et la maîtrise directe de l’environnement. Toutefois, la psychologie culturelle a profondément enrichi et relativisé cette perspective au cours des trois dernières décennies.
Les travaux fondamentaux de Hazel Rose Markus et Shinobu Kitayama sur les constructions de soi ont révélé que dans les cultures valorisant un soi interdépendant (notamment en Asie de l’Est, en Amérique latine et dans certaines régions d’Afrique), l’agentivité ne s’exprime pas prioritairement par une affirmation unilatérale et combative contre le milieu. Elle s’incarne plutôt sous la forme d’une agentivité conjointe ou harmonieuse : la capacité à s’ajuster avec flexibilité aux attentes du groupe, à modérer ses désirs individuels pour préserver l’équilibre relationnel et à agir en synergie avec la communauté.
Cette distinction montre que ce qui pourrait être interprété à tort par un observateur occidental comme de la passivité ou un déficit d’agentivité constitue en réalité une modalité agentive hautement sophistiquée d’autocontrôle et d’intégration sociale. Reconnaître cette pluralité est indispensable pour concevoir des interventions psychologiques culturellement congruentes et éviter d’universaliser de façon abusive un modèle hyper-individualiste du pouvoir d’agir.
13. Critiques, débats et limites
Le statut scientifique de l’agentivité suscite d’intenses controverses théoriques, notamment à l’intersection de la psychologie cognitive, de la philosophie de l’action et des neurosciences fondamentales.
La critique la plus radicale provient du courant « illusionniste », brillamment incarné par le regretté psychologue de Harvard Daniel Wegner dans son ouvrage séminal The Illusion of Conscious Will (2002). Wegner soutenait que le sentiment conscient d’agentivité n’est qu’une illusion rétrospective : notre cerveau déciderait et initierait l’action par des processus inconscients complexes, puis, par un mécanisme de déduction logique a posteriori (inférence apparente), inventerait la sensation que la pensée consciente a causé l’acte. Cette perspective s’appuyait notamment sur les expériences historiques de Benjamin Libet dans les années 1980 montrant qu’un potentiel de préparation motrice (readiness potential) apparaît dans le cerveau plusieurs centaines de millisecondes avant que le sujet ne prenne conscience de son intention d’agir.
Cependant, cette vision épiphénoméniste fait l’objet de vives contestations contemporaines. Des chercheurs comme Aaron Schurger ont réinterprété le potentiel de Libet non pas comme une décision inconsciente irrévocable, mais comme une fluctuation stochastique de l’activité cérébrale sur laquelle l’intention consciente peut exercer un droit de veto ou de guidage. De plus, Bandura a vigoureusement réfuté le réductionnisme neuro-déterministe, rappelant que l’agentivité humaine s’exerce sur des échelles de temps longues (planification d’un diplôme, création artistique, luttes sociales) que les paradigmes de laboratoire mesurant de simples flexions du poignet en quelques millisecondes sont incapables de capturer de façon réaliste.
Enfin, du côté des sciences sociales critiques, certains sociologues reprochent à la psychologie de propager une idéologie néolibérale de l’« auto-responsabilisation » à travers le culte de l’agentivité. En surévaluant le pouvoir d’agir individuel, le risque est d’occulter les violences structurelles, les dominations de classe et les barrières économiques qui restreignent de manière objective le champ des possibles des populations précarisées.
14. Termes connexes et distinctions
Pour prévenir les confusions conceptuelles fréquentes dans la littérature scientifique, il importe de distinguer l’agentivité de notions connexes :
- Agentivité vs Auto-efficacité (Self-efficacy) : L’auto-efficacité désigne la croyance subjective qu’a une personne en ses compétences spécifiques pour accomplir une tâche donnée avec succès. L’agentivité est un concept intégrateur plus vaste : le sentiment d’auto-efficacité est l’un des moteurs cognitifs majeurs permettant d’exercer concrètement son agentivité.
- Agentivité vs Lieu de maîtrise (Locus of control) : Le lieu de maîtrise renvoie à une attente généralisée quant à la nature des renforcements (sont-ils déterminés par mes efforts ou par des causes externes ?). L’agentivité englobe cette attribution mais implique l’acte effectif, la projection intentionnelle et l’autorégulation motrice et comportementale.
- Agentivité vs Autonomie : L’autonomie se focalise sur l’accord profond entre une action et les valeurs authentiques du sujet (agir sans contrainte coercitive). On peut faire preuve d’agentivité (agir intentionnellement pour commettre un forfait sous la menace d’une arme) tout en étant totalement privé d’autonomie.
- Agentivité vs Libre arbitre : Le libre arbitre est un postulat philosophique et métaphysique affirmant la capacité de choisir sans détermination préalable absolue. L’agentivité est une réalité psychologique et phénoménologique empiriquement observable, compatible aussi bien avec le compatibilisme philosophique qu’avec les lois du déterminisme biologique.
- Agentivité vs Impuissance apprise (Learned helplessness) : L’impuissance apprise constitue l’antithèse clinique directe de l’agentivité : un état psychologique induit où l’individu a appris que ses comportements n’ont aucun impact sur les résultats, conduisant à l’inhibition motrice et au renoncement émotionnel.
15. Résumé et points clés
En synthèse, l’agentivité s’affirme comme une structure fondamentale de la vie psychologique, articulant conscience immédiate du corps et pouvoir de transformation délibéré du monde :
- Elle désigne la capacité fondamentale d’un être humain à générer des actes intentionnels, à planifier son avenir et à exercer une causalité directe sur son existence.
- Elle se déploie à deux échelles complémentaires : une échelle neuro-motrice (le sentiment pré-réflexif d’être l’auteur de ses gestes via le modèle du comparateur) et une échelle sociocognitive (l’autorégulation, la prévoyance et l’autoréflexion selon Albert Bandura).
- Elle existe sous trois formes majeures selon son échelle d’application : individuelle, par procuration et collective.
- Ses anomalies sont centrales dans l’étiologie de pathologies comme les délires de contrôle de la schizophrénie, la dépression majeure ou le stress post-traumatique.
- Loin de se réduire à un individualisme exacerbé, son expression varie selon les contextes culturels, intégrant des dimensions hautement collaboratives et interdépendantes.
- Elle demeure un levier d’intervention déterminant dans les domaines de la psychothérapie, du management, de la pédagogie et des technologies interactives.
Références
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- Bandura, A. (2001). Social cognitive theory: An agentic perspective. Annual Review of Psychology, 52(1), 1–26. https://doi.org/10.1146/annurev.psych.52.1.1
- Frith, C. D., Blakemore, S. J., & Wolpert, D. M. (2000). Explaining the symptoms of schizophrenia: Abnormalities in the awareness of action. Brain Research Reviews, 31(2-3), 357–363. https://doi.org/10.1016/S0165-0173(99)00052-1
- Haggard, P. (2017). Sense of agency in the human brain. Nature Reviews Neuroscience, 18(4), 196–207. https://doi.org/10.1038/nrn.2017.14
- Wegner, D. M. (2002). The illusion of conscious will. MIT Press. https://mitpress.mit.edu/9780262731621/the-illusion-of-conscious-will/