Au cœur de l’expérience humaine réside la conviction fondamentale d’être l’initiateur de ses propres mouvements, pensées et décisions dans le monde. Dans les sciences cognitives et la psychologie contemporaine, la notion d’agent renvoie à l’entité capable d’action intentionnelle, de causalité interne et d’autorégulation, transcendant le simple statut de récepteur passif des stimulations de l’environnement.
L’Agent en Psychologie
1. Définition concise
En psychologie et en sciences cognitives, un agent désigne un organisme ou un système autonome doté d’états mentaux, capable de concevoir des buts, d’initier des actions dirigées vers ces fins et d’exercer une causalité délibérée sur son environnement physique et social. Cette capacité opératoire est intrinsèquement liée à l’agentivité, c’est-à-dire la faculté psychologique d’agir intentionnellement et de s’éprouver soi-même comme la source causale de ses actes.
Loin de se réduire à une simple composante mécanique d’exécution comportementale, l’agent se caractérise par une architecture cognitive complexe intégrant la planification prospective, le contrôle rétroactif de la motricité et l’interprétation réflexive de ses conséquences. L’agent psychologique ne réagit pas mécaniquement à des stimuli externes ; il sélectionne activement des informations, pondère des options motivationnelles, anticipe les répercussions de ses choix et rectifie sa trajectoire en cas d’incongruence entre l’effet attendu et l’effet produit.
Enfin, le statut d’agent comporte une dimension phénoménologique majeure : le « sentiment d’agentivité » (ou sense of agency), qui constitue la sensation subjective immédiate et pré-réflexive selon laquelle « c’est moi qui suis l’auteur de cette action ». Cette signature sensorimotrice et conceptuelle permet à l’individu de distinguer clairement ses productions motrices propres des événements survenus de manière fortuite ou imposés par des forces extérieures.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le terme « agent » est directement issu de l’étymon latin agens, participe présent du verbe agere, qui signifie « faire avancer », « conduire », « mouvoir », « agir » ou « exécuter ». Dans son acception originelle gréco-latine, la racine indo-européenne *ag- traduit une impulsion motrice dynamique et une mise en mouvement orientée dans l’espace.
Au fil des siècles, le substantif a transité de la scolastique médiévale — où la « cause agente » (causa agens) était opposée au « patient » subissant l’action — vers la philosophie moderne de l’esprit, avant d’intégrer le lexique psychologique au cours du XIXe siècle. Lors de son adoption par la psychologie expérimentale et la philosophie de l’action anglo-saxonne (sous le terme agent), il a conservé son ancrage structural : l’agent s’oppose systématiquement au substrat passif, incarnant l’instance causatrice par excellence.
L’introduction de concepts dérivés tels que l’« agentivité » (calque du terme anglo-américain agency popularisé par Albert Bandura) ou l’adjectif « agentif » a enrichi le vocabulaire scientifique francophone, permettant de désigner tant les dynamiques psychiques internes que les facultés d’autodétermination socio-comportementales de l’individu.
3. Prononciation et forme grammaticale
Le mot se prononce canoniquement [a.ʒɑ̃] en français standard. Il s’agit d’un substantif masculin variable en nombre (au pluriel : des agents [a.ʒɑ̃]). Dans le contexte académique de la psychologie, il est couramment employé pour désigner le sujet agissant indépendamment de son genre biologique ou social.
Sur le plan lexical, le terme génère une famille notionnelle spécialisée :
- Agentivité (substantif féminin) : propriété, potentiel ou sentiment subjectif d’agir en tant qu’agent.
- Agentif / Agentive (adjectif) : qui a trait à l’action causale, au sentiment d’être à l’origine d’un acte ou aux mécanismes favorisant l’autonomie comportementale.
- Non-agent ou Patient (substantifs) : entités dépourvues de volonté délibérée ou subissant passivement l’action d’autrui.
4. Explication conceptuelle détaillée
Pour appréhender la portée de la notion d’agent en psychologie, il convient de tracer une ligne de démarcation nette entre le comportement réflexe et l’action agentive. Un réflexe pupillaire ou un sursaut face à une détonation imprévue relève d’une réactivité neurophysiologique automatique : le sujet est le lieu où se produit un événement, mais il n’en est pas l’agent. À l’inverse, tendre le bras pour saisir une tasse de café implique un système volitionnel où une intention mentale produit une modification physique du monde extérieur par le truchement de commandes motrices afférentes et efférentes.
Cette distinction repose sur la notion philosophique et cognitive d’intentionalité. Être un agent implique que l’action est sous-tendue par des états mentaux orientés vers un but précis, s’appuyant sur des représentations internes de la situation actuelle et de la situation désirée. Dans cette perspective, l’agent se structure autour d’une boucle cybernétique continue : délibération, décision, génération du signal moteur, prédiction sensorielle des conséquences, comparaison entre le résultat attendu et le résultat perçu, et attribution finale de l’acte au Soi.
Les sciences cognitives contemporaines, notamment à travers le modèle du comparateur sensorimoteur, décrivent l’agentivité comme un processus continu de vérification interne. Chaque fois que le cortex moteur génère une commande vers les muscles, il émet simultanément une réplique interne de ce message, baptisée copie d’efférence. Cette copie sert à calculer l’état sensoriel attendu de l’action. Si les récepteurs sensoriels renvoient un signal qui correspond exactement à la prédiction, les retours sensoriels sont atténués au niveau cérébral et l’organisme attribue l’origine du mouvement à son propre système : l’individu s’éprouve alors sans équivoque comme l’agent de la transformation environnementale.
À un niveau d’intégration supérieur, l’agentivité humaine s’élargit aux dimensions narratives et existentielles. L’agent psychologique ne se contente pas de déplacer des segments corporels : il inscrit ses actions dans une chronologie personnelle cohérente, justifie ses choix au regard de normes morales et de projets à long terme, et endosse la responsabilité causale et éthique des conséquences générées. Il est donc indissociablement un agent sensorimoteur, un agent cognitif et un agent moral.
5. Développement historique
L’histoire de la notion d’agent traverse les métamorphoses épistémologiques de la psychologie scientifique. Dans la tradition cartésienne, l’agentivité était logée dans l’âme immatérielle (res cogitans), source mystérieuse et souveraine de la volonté consciente, commandant au corps-machine. Cette vision dualiste domina les réflexions jusqu’à la fin du XIXe siècle, période où William James introduisit la théorie idéo-motrice, suggérant que l’évocation mentale d’une action favorise directement son exécution corporelle, préparant ainsi le terrain à une étude naturaliste de l’agentivité.
L’avènement du behaviorisme au début du XXe siècle, sous l’impulsion de John B. Watson puis de B.F. Skinner, provoqua une véritable éclipse du concept d’agent. Pour les comportementalistes stricts, l’organisme n’est pas un agent doué d’initiatives autonomes, mais un réacteur façonné par des contingences de renforcement externes. L’individu était perçu comme un réceptacle stimulus-réponse passif, et toute référence à une « agence interne » était disqualifiée comme un vestige mentaliste illusoire.
La révolution cognitive des années 1960 et 1970 a restauré la légitimité théorique de l’agent en replaçant les processus de traitement de l’information, de décision et de modélisation interne au centre de la discipline. C’est toutefois Albert Bandura, à partir des années 1980 et 1990, qui a formellement articulé une « théorie sociocognitive de l’agentivité humaine ». Bandura a vigoureusement réfuté le déterminisme unidirectionnel (qu’il soit purement biologique ou purement environnemental) pour proposer un modèle de causalité triadique réciproque, où le fonctionnement de l’agent résulte de l’interaction constante entre les facteurs personnels internes, les comportements déployés et les influences contextuelles.
Au tournant du XXIe siècle, la neurobiologie cognitive et la neuropsychologie expérimentale ont franchi une étape supplémentaire sous la houlette de chercheurs tels que Patrick Haggard, Chris Frith ou Marc Jeannerod. Grâce à l’imagerie cérébrale et aux paradigmes psychophysiques, la figure de l’agent a été disséquée dans ses substrats neuraux, révélant la machinerie cérébrale complexe qui sous-tend la conscience d’agir, tout en ouvrant des pistes fécondes pour la compréhension des pathologies psychiatriques comme la schizophrénie.
6. Fondements théoriques
Plusieurs cadres conceptuels majeurs se disputent et se complètent pour théoriser l’agent en psychologie moderne. Le premier d’entre eux est la théorie sociocognitive de Bandura, qui postule que les êtres humains ne sont pas de simples témoins de leur évolution, mais des contributeurs actifs à leurs expériences de vie. Bandura isole quatre propriétés structurelles fondamentales de l’agentivité :
- L’intentionnalité : la formulation délibérée de plans d’action et de stratégies opératoires.
- L’anticipation (ou pensée prospective) : la fixation d’objectifs futurs et la prévision des résultats probables, guidant et motivant l’effort présent.
- L’autoréactivité : la capacité d’auto-guidage, d’auto-évaluation et de régulation morale en cours d’action.
- L’autoréflexion : l’examen métacognitif de ses propres fonctionnements, de ses pensées et de l’efficacité de ses démarches.
Le second pilier théorique est constitué par le modèle du comparateur sensorimoteur (développé initialement par Daniel Wolpert et Chris Frith). Ce modèle computational décrit l’agent comme un système prédictif. Le cerveau calcule en amont les conséquences prévisibles de la décharge motrice ; la confrontation instantanée entre les afférences sensorielles réelles et les prédictions efférentes génère un signal d’erreur de prédiction. En l’absence d’erreur substantielle, le système certifie que le mouvement provient de l’intérieur de l’organisme, instanciant ainsi le sentiment d’agentivité corporelle.
Un troisième cadre théorique, plus radical, est proposé par l’approche de l’inférence active et du principe de l’énergie libre formulé par Karl Friston. Dans cette perspective, l’agent est un système thermodynamique ouvert qui minimise la surprise informationnelle en agissant sur le monde afin de rendre ses perceptions conformes à ses croyances préalables et à ses besoins biologiques. Agir consiste ici à modifier le monde pour contraindre les données sensorielles à s’aligner sur les prédictions internes de viabilité de l’organisme.
Enfin, l’approche énactive et écologique (inspirée de Francisco Varela et James J. Gibson) récuse la séparation cartésienne entre un esprit intérieur et un monde extérieur objectif. Pour les énactivistes, l’agent n’est pas un ordinateur qui manipule des symboles désincarnés, mais un corps vivant ancré dans un couplage dynamique permanent avec sa niche écologique : l’agentivité émerge de la régulation continue des interactions entre les affordances du milieu et les capacités sensorimotrices de l’organisme.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
L’analyse psychologique moderne distingue plusieurs dimensions et modalités d’expression de l’agent :
- Agentivité individuelle (personnelle) : modalité par laquelle un sujet unique exerce directement son influence sur ses conduites et son environnement proche par ses propres ressources cognitives, émotionnelles et physiques.
- Agentivité par procuration (ou déléguée) : processus au cours duquel l’individu incite autrui — détenteur d’un pouvoir d’expertise, de statut ou de ressources supérieures — à intervenir en son nom pour atteindre les buts escomptés.
- Agentivité collective : mise en commun concertée des croyances d’efficacité, des motivations et des compétences au sein d’un groupe humain afin d’obtenir des transformations sociales ou matérielles inaccessibles à l’effort solitaire.
- Sentiment d’agentivité implicite (sensorimoteur) : éprouvé phénoménologique immédiat, non verbalisé et pré-réflexif, d’être l’auteur temporel et spatial d’un geste corporel.
- Sentiment d’agentivité explicite (narratif / de jugement) : attribution consciente, verbale et métacognitive de la paternité causale d’un acte (« j’ai appuyé sur ce commutateur », « je suis l’auteur de cette décision »).
- Agent social vs Agent minimal : distinction entre un système physique ou biologique réalisant une trajectoire téléologique basique (agent minimal) et une personne capable de modéliser l’esprit d’autrui au moyen d’une théorie de l’esprit (agent social).
8. Exemples et cas illustratifs
L’étude de l’agentivité se clarifie à la lumière de manifestations empiriques du quotidien et de dissociations pathologiques frappantes. Dans un contexte écologique banal, lorsqu’un pianiste virtuose interprète une œuvre complexe, le sentiment d’agentivité est fluide, continu et quasiment transparent : les doigts heurtent les touches, la sonorité résonne instantanément conformément à l’intention motrice, sans qu’un effort délibéré de vérification d’identité ne soit nécessaire.
À l’opposé, les perturbations neuropsychiatriques offrent des illustrations spectaculaires de rupture du statut d’agent. Chez les patients atteints de schizophrénie présentant des délires d’influence ou de contrôle, le sujet accomplit un geste volontaire (par exemple, lever le bras gauche), mais soutient avec angoisse que ce membre est manipulé à distance par des ondes électromagnétiques ou une entité télépathique hostile. L’action est motrice ment parfaite, mais le dysfonctionnement de la copie d’efférence empêche l’atténuation sensorielle du mouvement : le retour proprioceptif est perçu comme une intrusion exogène, dépossédant le patient de son statut d’agent sur sa propre corporéité.
Un autre exemple clinique emblématique est le syndrome de la main étrangère (ou main anarchique), souvent consécutif à une lésion calleuse ou fronto-médiane. Le patient observe sa main gauche accomplir des actes coordonnés et complexes (déboutonner une chemise que la main droite vient de boutonner, saisir un verre), tout en déplorant sincèrement ne pas contrôler cette main, allant jusqu’à la réprimander verbalement. Ici, le comportement dispose d’une finalité apparente, mais l’absence d’intention consciente préalable détruit le sentiment d’être l’agent de ce comportement précis.
Dans la sphère du développement précoce, les bébés âgés de trois à six mois découvrent leur statut d’agent par des dispositifs de causalité contingente : si l’on attache un ruban reliant leur cheville à un mobile coloré suspendu au-dessus de leur berceau, le nourrisson augmente drastiquement la fréquence de ses battements de jambe dès qu’il perçoit que ses mouvements corporels provoquent le déplacement du mobile. Cette découverte jubilatoire marque l’éveil du Soi agentif.
9. Mesure et évaluation psychologique
L’opérationnalisation empirique du statut d’agent et de l’agentivité mobilise un éventail diversifié d’outils quantitatifs, allant de la psychophysique temporelle aux questionnaires auto-rapportés :
- Le paradigme de la liaison intentionnelle (Intentional Binding) : formalisé par Patrick Haggard et ses collaborateurs en 2002, ce dispositif chronométrique est la mesure implicite la plus robuste du sentiment d’agentivité. Lorsque l’action motrice volontaire d’un participant déclenche un son avec un délai bref (ex. 250 millisecondes), le sujet perçoit temporellement le moment de l’action et le moment du son comme étant plus rapprochés l’un de l’autre que si l’action avait été provoquée de manière passive ou involontaire par une stimulation magnétique transcrânienne (TMS).
- Échelles d’agentivité auto-rapportées : la Sense of Agency Scale (SoAS) évalue au moyen d’énoncés psychométriques la perception subjective de contrôle exercée sur le corps, les pensées et l’environnement quotidien.
- Échelles d’auto-efficacité de Bandura : mesurent la croyance spécifique qu’entretient un individu quant à sa capacité d’organiser et d’exécuter avec succès les séquences d’actions nécessaires pour produire des résultats déterminés.
- Tâches d’attribution de source motrice : dispositifs informatisés où un curseur ou un tracé à l’écran est perturbé angulairement par un algorithme. On demande au sujet de juger si la trajectoire observée reflète fidèlement le geste de sa main ou si elle a été déviée par l’ordinateur, testant ainsi le seuil de discrimination du comparateur sensorimoteur.
- Correlats neurophysiologiques : l’électroencéphalographie (EEG) permet d’analyser le potentiel de préparation motrice (Bereitschaftspotential) qui précède l’action volontaire, ainsi que la modulation des potentiels évoqués auditifs ou somatosensoriels attestant de l’atténuation sensorielle propre à l’action agentive.
10. Applications et portée pratique
La compréhension du fonctionnement de l’agent revêt une importance stratégique dans de multiples branches de la psychologie appliquée. En psychopathologie clinique et psychothérapie, la restauration du pouvoir d’agir est l’objectif transversal du traitement de la dépression majeure. L’état d’impuissance acquise (ou résignation apprise) correspond à une désactivation profonde de la perception d’agentivité : le patient a intériorisé la croyance que ses actes sont dénués de toute efficacité causale sur le monde. Les thérapies cognitivo-comportementales travaillent méthodiquement à réactiver l’agentivité par des tâches graduées de maîtrise et de plaisir.
Dans le secteur de l’éducation et de la pédagogie, la conception moderne de l’apprenant en tant qu’agent (l’agentivité de l’élève) favorise les stratégies d’autorégulation de l’apprentissage. Lorsque les élèves sont encouragés à planifier leurs séances, à choisir leurs projets et à auto-évaluer leurs démarches plutôt que de subir passivement des consignes magistrales descendantes, leurs performances cognitives et leur persévérance face aux échecs scolaires s’améliorent de façon significative.
En psychologie du travail et des organisations, le concept d’agentivité s’opérationnalise à travers le modèle de l’autonomie au travail et du job crafting. Les travailleurs qui conservent une latitude décisionnelle et se perçoivent comme des agents actifs capables de redéfinir les frontières de leur poste manifestent un engagement professionnel supérieur, une créativité accrue et des niveaux de burn-out considérablement plus faibles que ceux enfermés dans des procédures rigides et aliénantes.
Enfin, dans le domaine émergent de l’interaction homme-machine (IHM) et de la robotique sociale, la question du sentiment d’agentivité partagée devient cruciale. Lors de l’utilisation de prothèses myoélectriques intelligentes, de véhicules semi-autonomes ou d’interfaces cerveau-machine (ICM), les ingénieurs doivent s’assurer que l’utilisateur humain conserve le sentiment continu d’être l’agent premier de la décision, évitant ainsi le rejet technologique ou la perte de contrôle critique.
11. Recherches et preuves empiriques
Les données empiriques accumulées au cours des trois dernières décennies ont permis de déconstruire l’illusion d’un agent unitaire purement cartésien. Dans une série d’expériences célèbres, Daniel Wegner et Thalia Wheatley (1999) ont mis en évidence la notion d’« illusion de volonté consciente ». En manipulant astucieusement des amorces auditives avant le mouvement d’un curseur partagé entre deux individus, ils ont démontré que l’on peut amener des sujets normaux à revendiquer fermement la paternité causale d’une action qui a en réalité été provoquée à leur insu par un complice de l’expérimentateur, démontrant que l’attribution d’agentivité repose sur des inférences rétrospectives guidées par des critères de priorité temporelle, de cohérence et d’exclusivité.
Parallèlement, les travaux fondamentaux de Patrick Haggard ont démontré que le paradigme de liaison intentionnelle ne dépend pas uniquement de reconstructions cognitives a posteriori, mais prend racine dans des processus pré-moteurs anticipatoires. Le couplage temporel perçu entre l’acte et son effet est modulé par l’activité des aires motrices supplémentaires (SMA et pré-SMA), attestant d’une signature neurobiologique de l’agentivité active indépendante du simple jugement verbal.
Dans le domaine de la psychologie du développement, les expériences d’Amanda Woodward et de György Csibra ont prouvé que les nourrissons dès l’âge de six à neuf mois possèdent déjà un système de détection des agents sociaux : ils attribuent des objectifs, des préférences et de la rationalité instrumentale aux entités animées qui changent spontanément de direction ou surmontent des obstacles géométriques, alors qu’ils n’interprètent les trajectoires d’objets inanimés que sous l’angle strict des lois de la cinématique physique.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La conceptualisation de l’agent n’est pas uniforme à travers les aires culturelles du globe. Les travaux pionniers de Hazel Markus et Shinobu Kitayama sur les représentations du Soi ont mis en relief des contrastes fondamentaux entre l’agentivité disjointe, prédominante dans les sociétés individualistes occidentales, et l’agentivité conjointe, dominante dans les cultures collectivistes interdépendantes (notamment en Asie de l’Est).
Dans le modèle disjoint, l’agent exemplaire est une entité autonome, maîtresse d’elle-même, délimitée de ses pairs, guidée par ses préférences intrinsèques et cherchant à exercer un contrôle direct sur son environnement pour imposer sa volonté. L’expression de l’agentivité y prend la forme du choix personnel, de l’affirmation de soi et du rejet des contraintes extérieures.
À l’inverse, dans le modèle conjoint de l’agentivité, l’action est fondamentalement conçue comme relationnelle, intégrée dans un réseau d’obligations mutuelles, d’attentes familiales et de recherche d’harmonie collective. L’agent ne s’affirme pas en rupture avec son groupe, mais démontre sa compétence agentive par sa capacité d’adaptation contextuelle, d’auto-retenue, de déférence bienveillante et de synchronisation avec les besoins de la communauté. Ignorer ces variations transculturelles expose les praticiens et chercheurs au risque d’ethnocentrisme diagnostique, consistant à qualifier indûment de passivité ou de dépendance des conduites qui relèvent en réalité d’une agentivité relationnelle hautement sophistiquée.
13. Critiques, débats et limites conceptuelles
Le statut d’agent suscite d’intenses controverses théoriques, méthodologiques et épistémologiques :
- Le défi neurodéterministe et l’illusion du libre arbitre : les expériences pionnières de Benjamin Libet (1983) et leurs réplications modernes par Soon et ses collègues ont montré que l’activité cérébrale préparatoire (potentiel de préparation motrice) s’active plusieurs centaines de millisecondes avant que le sujet ne prenne conscience de son intention d’agir. Certains neuroscientifiques en ont conclu que l’agent conscient ne serait qu’un épiphénomène illusoire, un spectateur trompé célébrant des décisions déjà prises de manière déterministe par des réseaux neuronaux sous-jacents. D’autres théoriciens ripostent que Libet a confondu de simples micro-initiations motrices arbitraires avec l’agentivité délibérative complexe étalée dans le temps.
- Le biais d’individualisme méthodologique : de nombreux sociologues et psychologues critiques reprochent au concept classique d’agent de négliger le poids écrasant des contraintes structurelles, des dominations de classe, de genre ou de race. Prôner une agentivité toute-puissante dans des contextes de précarité matérielle absolue risque d’induire une logique de culpabilisation de la victime (victim blaming), en postulant qu’il suffirait d’« activer sa volonté » pour s’émanciper de déterminismes sociopolitiques objectifs.
- La réification du concept : le danger d’invoquer l’« agentivité » comme une force mystérieuse ou un homoncule niché dans le cerveau pour expliquer l’action sans décrire les processus mécanistiques réels (le sophisme de l’explication tautologique).
14. Termes connexes et distinctions fondamentales
Pour préserver la rigueur analytique de la terminologie psychologique, il est impératif de distinguer l’agent d’un ensemble de notions voisines :
- Agent vs Patient : l’agent est l’initiateur causal actif de l’action, tandis que le patient est l’entité vivante ou l’objet inanimé qui reçoit ou subit l’impact de cette action sans en avoir la maîtrise décisionnelle.
- Agent vs Acteur : bien que souvent interchangeables dans le langage courant, le statut d’acteur met l’accent sur le rôle public, socialement scénarisé et exécuté au sein d’une structure institutionnelle (au sens sociologique d’Erving Goffman), tandis que l’agent souligne la puissance causale interne, la motivation téléologique et la machinerie sensorimotrice d’action.
- Agentivité vs Sentiment d’efficacité personnelle : l’agentivité est la capacité globale et dynamique d’agir de façon orientée vers un but, alors que l’efficacité personnelle (Bandura) désigne la croyance spécifique et subjective de l’individu quant à ses chances de réussite face à un défi précis.
- Agentivité vs Locus de contrôle (Rotter) : le locus de contrôle désigne un style d’attribution causale généralisé (croire que ce qui nous arrive dépend de nous-mêmes — interne — ou du hasard et de forces tierces — externe). Il s’agit d’une croyance sur la source de renforcement, alors que l’agentivité englobe les processus dynamiques d’exécution, d’anticipation et de contrôle effectif du comportement.
- Agentivité vs Autonomie : l’autonomie (au sens de la théorie de l’autodétermination de Deci et Ryan) renvoie au sentiment d’alignement éthique entre l’action et les valeurs profondes du Soi. On peut agir en tant qu’agent efficace tout en n’étant pas autonome (par exemple, en accomplissant méticuleusement une tâche sous la contrainte d’une menace armée).
15. Résumé et points clés
La notion d’agent constitue une pierre angulaire de l’architecture conceptuelle des sciences du comportement contemporaines :
- L’agent psychologique est une entité vivante autonome, capable de concevoir des représentations d’états futurs, d’initier des actions dirigées vers des buts et d’infléchir son environnement physique et interpersonnel.
- L’expérience d’être un agent repose sur une double assise : un mécanisme sensorimoteur prédictif fondé sur la copie d’efférence (sentiment d’agentivité implicite) et une reconstruction cognitive et narrative réflexive (jugement d’agentivité explicite).
- Loin d’être cantonné à une prérogative individuelle et solipsiste, le fonctionnement de l’agent se décline selon Bandura en agentivité personnelle, par procuration et collective.
- Sur le versant psychopathologique, l’altération de l’agentivité produit des dissociations massives telles que les délires de contrôle de la schizophrénie, le syndrome de la main étrangère ou la résignation dépressive.
- Le concept varie grandement d’une culture à l’autre, oscillant entre des modèles d’agentivité individualiste (disjointe) et communautaire (conjointe), et doit toujours être interprété en tenant compte des contraintes matérielles et socioculturelles qui encadrent le champ d’action réel des sujets.
Références
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- Bandura, A. (2006). Toward a psychology of human agency. Perspectives on Psychological Science, 1(2), 164-180. https://journals.sagepub.com/doi/10.1111/j.1745-6916.2006.00011.x
- Frith, C. D., Blakemore, S. J., & Wolpert, D. M. (2000). Abnormalities in the awareness and control of action. Philosophical Transactions of the Royal Society of London. Series B: Biological Sciences, 355(1404), 1771-1788. https://royalsocietypublishing.org/doi/10.1098/rstb.2000.0734
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