L’âge de début constitue une variable fondamentale en psychiatrie, en psychopathologie développementale et en épidémiologie clinique, déterminant la chronologie précise à laquelle une condition morbide se manifeste pour la première fois. Comprendre à quel moment précis de la trajectoire de vie un individu franchit le seuil entre vulnérabilité silencieuse et pathologie déclarée éclaire de façon déterminante l’étiologie, l’histoire naturelle et le pronostic des troubles mentaux. Cet indicateur temporel ne représente pas une simple coordonnée chronologique, mais le point de convergence critique d’interactions complexes entre prédispositions génétiques, maturations neurodéveloppementales et stresseurs environnementaux.
Âge de début
1. Définition concise
L’âge de début (communément désigné sous l’anglicisme age of onset) désigne le moment chronologique précis ou la période développementale au cours de laquelle les premiers signes, symptômes caractéristiques ou critères diagnostiques complets d’un trouble psychiatrique, neurodéveloppemental ou somatique se manifestent chez un individu. En psychopathologie clinique, il marque la transition formelle d’un état prémorbide ou de vulnérabilité latente vers une phase morbide identifiable.
Dans les nomenclatures nosographiques standardisées telles que le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM-5) et la Classification internationale des maladies (CIM-11), l’âge d’apparition sert fréquemment de spécificateur syndromique ou de critère diagnostique intrinsèque. Il permet de distinguer des sous-types cliniques distincts au sein d’une même catégorie nosologique, traduisant souvent des mécanismes physiopathologiques et étiopathogéniques divergents.
D’un point de vue épidémiologique et de santé publique, la distribution de l’âge d’apparition au sein d’une population définit les périodes de vulnérabilité maximale, guidant ainsi les politiques de prévention ciblée, le dépistage précoce et l’allocation stratégique des ressources d’intervention précoce chez les adolescents et les jeunes adultes.
2. Étymologie et origines linguistiques
Le terme français « âge » dérive de l’ancien français aage ou edage, lui-même issu du bas latin aetaticum, formé sur le latin classique aetas, signifiant « durée de la vie », « époque » ou « saison de la vie ». Le substantif « début » provient du verbe « débuter », initialement apparu au jeu de quilles ou de boules pour désigner le premier coup joué visant à faire sortir la boule de la butte (du préfixe dé- et de but, « cible » ou « fin »), avant de s’étendre métaphoriquement dès le XVIIe siècle à l’entrée dans une carrière, puis à l’émergence inaugurale de tout phénomène.
Dans la tradition médicale et aliéniste francophone du XIXe siècle, les cliniciens utilisaient préférentiellement les locutions « âge d’invasion », « âge d’éclosion » ou « âge d’apparition » pour qualifier le moment où la folie ou l’affection nerveuse prenait corps. L’expression standardisée « âge de début » s’est progressivement imposée au XXe siècle sous l’influence des sciences épidémiologiques et de la traduction institutionnelle des travaux anglo-saxons sur l’age of onset (souvent abrégé en AOO dans la littérature scientifique internationale).
Sur le plan sémantique, la notion de « début » en médecine implique un point de départ événementiel dans un continuum temporel. Elle porte en elle la tension inhérente entre une conception ponctuelle (l’émergence aiguë d’un symptôme) et une conception processuelle (le franchissement graduel d’un seuil critique de décompensation fonctionnelle).
3. Prononciation et formes grammaticales
La locution nominale masculine « âge de début » se prononce en français international standard /ɑʒ də de.by/. Le terme « âge » porte un accent circonflexe sur le a initial, issu de l’élision historique du double a médiéval, bien que les rectifications orthographiques de 1990 admettent certaines simplifications non appliquées ici à ce nom courant.
Sur le plan grammatical, il s’agit d’un syntagme nominal constitué d’un nom noyau masculin singulier (« âge »), suivi d’un syntagme prépositionnel complément du nom (« de début »). Au pluriel, la forme devient « âges de début » (/ɑʒ də de.by/), le terme « début » restant généralement au singulier lorsqu’il renvoie à la notion abstraite d’inauguration de la maladie, mais pouvant s’accorder (« âges de débuts ») dans de rares contextes où plusieurs modalités de déclenchement sont explicitement individualisées.
Dans le discours scientifique et clinique, on rencontre également des variantes synonymiques courantes telles que « âge d’apparition », « âge de survenue » ou « âge au déclenchement ». Ces locutions sont fonctionnellement équivalentes, bien qu’« âge d’apparition » tende à désigner l’émergence phénoménologique des signes, tandis qu’« âge de début » connote davantage l’instauration nosographique du processus morbide.
4. Explication conceptuelle approfondie
L’âge de début n’est pas un simple repère chronométrique passif ; il constitue une variable d’ancrage biopsychosociale qui conditionne l’ensemble de la trajectoire clinique du patient. L’impact d’une maladie mentale ou d’une atteinte cérébrale dépend fondamentalement du stade de développement biologique, psychologique et social auquel elle survient. Un même faisceau symptomatique n’aura pas la même signification neurobiologique ni les mêmes répercussions sociocognitives s’il s’exprime durant la petite enfance, au pic de la réorganisation synaptique pubertaire, ou à l’âge adulte avancé.
Sur le plan neurodéveloppemental, l’âge d’apparition coïncide souvent avec des fenêtres critiques de vulnérabilité cérébrale. Durant l’adolescence et le début de l’âge adulte, le cerveau humain subit d’importantes modifications structurelles et fonctionnelles : émondage synaptique massif, myélinisation progressive des fibres cortico-corticales et maturation finale du cortex préfrontal. C’est précisément à cette intersection développementale que culmine l’incidence de troubles majeurs tels que la schizophrénie, les troubles bipolaires et les dépressions caractérisées. L’âge de survenue témoigne ainsi de la rupture prématurée d’équilibres neurochimiques ou structuraux au cours de phases sensibles du développement cérébral.
Sur le plan psychosocial, l’âge de début détermine l’ampleur de la perturbation des acquisitions développementales. L’apparition précoce d’un trouble compromet l’acquisition de compétences fondamentales : scolarité, socialisation par les pairs, indépendance affective et financière, insertion professionnelle et constitution d’une identité stable. À l’inverse, une apparition plus tardive survient chez un individu ayant déjà consolidé un réseau social, des acquis éducatifs et une réserve cognitive ou psychologique, modifiant substantiellement le profil de handicap associé à la maladie.
Il convient également de distinguer les différents seuils conceptuels de début. Les chercheurs distinguent impérativement l’âge des premières manifestations prémorbides subtiles, l’âge d’apparition du premier symptôme franc, l’âge auquel le seuil syndromique complet est atteint, et l’âge du premier contact thérapeutique. Ces distinctions opérationnelles révèlent des délais de traitement non négligeables (duration of untreated illness ou DUP pour les psychoses), dont la réduction représente l’un des enjeux majeurs de la psychiatrie moderne.
5. Évolution historique du concept
L’observation de l’âge d’apparition comme paramètre distinctif remonte aux fondements de la médecine antique, Hippocrate ayant déjà noté que certaines convulsions frappaient exclusivement les jeunes enfants tandis que les mélancolies s’observaient préférentiellement à l’âge mûr. Cependant, ce n’est qu’au XIXe siècle que le concept s’est constitué en critère nosologique déterminant au sein de la psychiatrie naissante.
En 1852, le psychiatre français Bénédict Augustin Morel propose le concept de « démence précoce » pour désigner un tableau d’affaiblissement intellectuel et affectif irréversible survenant chez de très jeunes sujets ou des adolescents. Cette observation princeps plaçait explicitement l’âge de début au cœur de la taxonomie psychiatrique, distinguant ce tableau des démences séniles ou vasculaires observées chez le vieillard. Plus tard, à la fin du XIXe siècle, Emil Kraepelin a repris et formalisé cette intuition en fondant sa dichotomie historique entre la dementia praecox (caractérisée par une apparition précoce et une évolution déficitaire progressive) et la folie maniaco-dépressive (marquée par un âge de survenue plus variable, un cours épisodique et l’absence de détérioration terminale globale).
Au milieu du XXe siècle, avec l’avènement de l’épidémiologie psychiatrique moderne et le déploiement d’enquêtes en population générale, des chercheurs comme Morton Kramer ont formalisé les méthodes actuarielles pour estimer les courbes d’incidence en fonction de l’âge. Ces travaux ont révélé que la quasi-totalité des troubles mentaux obéissent à des distributions par âge rigoureusement structurées plutôt qu’à une survenue aléatoire tout au long de l’existence.
À l’ère contemporaine, les vastes enquêtes internationales telles que la World Mental Health Survey, coordonnées par Ronald C. Kessler et ses collaborateurs sous l’égide de l’Organisation mondiale de la santé, ont apporté une précision statistique inédite à la cartographie de l’âge de début, confirmant que la moitié des pathologies psychiatriques se déclarent avant l’âge de 14 ans et les trois quarts avant l’âge de 24 ans.
6. Fondements théoriques et modèles explicatifs
Plusieurs cadres théoriques permettent d’élucider la signification de l’âge de début dans les troubles psychologiques et psychiatriques. Le premier est le modèle vulnérabilité-stress (ou diathèse-stress). Selon cette perspective, les individus possèdent des seuils hétérogènes de prédisposition génétique, épigénétique et biologique. Un sujet porteur d’une charge de vulnérabilité très élevée requiert un déclencheur environnemental minime pour basculer dans la pathologie, ce qui conduit typiquement à un âge de début précoce. À l’opposé, une charge de vulnérabilité modérée ne décompensera que sous l’effet de stress cumulatifs répétés à l’âge adulte, engendrant une apparition tardive.
Le second modèle dominant s’enracine dans la psychopathologie développementale (Cicchetti, Rutter). Ce modèle envisage le développement comme un arbre aux multiples bifurcations adaptatives, régi par les principes d’équifinalité (différentes trajectoires menant à un trouble similaire) et de multifinalité (un même facteur de risque conduisant à des phénotypes distincts selon l’âge d’impact). Dans ce cadre, l’âge de début reflète le moment précis où une perturbation développementale altère l’acquisition d’une tâche adaptative (par exemple, la régulation émotionnelle durant l’enfance ou l’autonomisation à l’adolescence), compromettant les étapes ultérieures.
Le troisième fondement théorique s’appuie sur la génétique quantitative et moléculaire. Les études d’association pangénomique (GWAS) et de polygénicité soutiennent l’hypothèse d’un fardeau allélique plus lourd dans les formes précoces. Pour de nombreuses affections, notamment le trouble bipolaire, la dépression récurrente et les spectres de l’autisme, les formes à début très précoce présentent un score de risque polygénique (polygenic risk score, PRS) significativement supérieur et une héritabilité familiale plus dense que les formes survenant tardivement dans la vie adulte.
7. Composantes clés, sous-types et dimensions
L’âge de début s’articule autour de plusieurs dimensions opérationnelles et catégorisations cliniques fondamentales :
- Début très précoce ou infantile (Very Early / Childhood Onset) : Survenue avant la puberté, généralement avant l’âge de 12 ou 13 ans. Ce profil est associé à une plus forte charge neurodéveloppementale, une prédominance masculine dans plusieurs troubles et une résistance thérapeutique accrue.
- Début adolescent (Adolescent Onset) : Survenue entre 13 et 18 ans, coïncidant avec les remaniements hormonaux et synaptiques de la puberté. Très fréquent dans les troubles du comportement alimentaire, les phobies sociales et les troubles de l’humeur.
- Début à l’âge adulte jeune (Early Adult Onset) : Manifestation entre 18 et 25-30 ans. Il représente le pic modal d’apparition des psychoses schizophréniques, des troubles liés à l’usage de substances et des troubles de la personnalité.
- Début tardif (Late Onset) : Apparition survenant après 40 ou 50 ans. Dans la dépression ou la psychose, le début tardif est plus souvent lié à des facteurs organiques, des lésions vasculaires cérébrales silencieuses (ex. dépression vasculaire) ou des modifications neurodégénératives naissantes.
- Début très tardif (Very Late Onset) : Déclaration symptomatique au-delà de 60 ou 65 ans, posant impérativement la question d’un processus démentiel débutant ou d’une comorbidité médicale générale.
- Modalité d’installation (aiguë vs insidieuse) : Dimension distinguant une émergence brutale en quelques jours ou semaines d’un glissement progressif et torpide sur plusieurs années, cette dernière modalité rendant la datation précise du début particulièrement complexe.
8. Exemples et cas illustratifs
L’analyse de cas cliniques contrastés démontre l’impact fondamental de la variabilité de l’âge d’apparition sur le pronostic et la stratégie thérapeutique.
Cas 1 : Schizophrénie à début précoce versus début tardif. Considérons un jeune patient de 14 ans qui présente une baisse drastique des résultats scolaires, un retrait autistique majeur, des hallucinations auditives et des idées délirantes de persécution bizarres. Ce cas de schizophrénie à début précoce (Childhood/Adolescent-Onset Schizophrenia) est généralement marqué par des anomalies structurelles cérébrales plus marquées, un mauvais fonctionnement prémorbide, une prévalence élevée d’antécédents familiaux de psychose et une réponse pharmacologique souvent partielle. À l’inverse, une femme de 52 ans développant pour la première fois un délire paranoïaque bien systématisé sans désorganisation cognitive majeure ni symptômes négatifs massifs présente une psychose d’apparition tardive. Les antécédents familiaux y sont souvent moindres, mais les facteurs sensoriels (déficit auditif ou visuel) et l’isolement social jouent un rôle déclencheur prépondérant, avec une préservation relative de l’autonomie générale.
Cas 2 : Trouble bipolaire à début pédiatrique versus adulte. Un sujet dont le premier épisode hypomaniaque ou dépressif s’est produit à 13 ans présente un profil clinique distinct caractérisé par des cycles rapides, une fréquence élevée de comorbidités avec le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), un risque accru de conduites suicidaires et une moins bonne réponse au lithium. Comparativement, un individu qui déclare un premier virage maniaque franc à 27 ans, après un développement affectif et professionnel normal, bénéficie d’un pronostic globalement plus favorable et d’une stabilisation plus nette sous thymorégulateurs de première ligne.
9. Mesure, évaluation et instrumentation
La détermination précise de l’âge de début soulève d’importants défis méthodologiques tant en recherche clinique qu’en pratique diagnostique quotidienne.
L’évaluation s’appuie principalement sur des entretiens diagnostiques structurés et semi-structurés rétrospectifs. L’un des instruments de référence les plus réputés est l’IRAOS (Interview for the Retrospective Assessment of the Onset and Course of Schizophrenia and Other Psychoses), développé par Heinz Häfner et ses collègues. Cet outil permet de décomposer méticuleusement la chronologie de survenue des tout premiers signes discrets, des symptômes négatifs, des prodromes et des décompensations psychotiques inaugurales en s’aidant d’ancrages biographiques objectifs (déménagements, diplômes, événements historiques).
D’autres instruments standardisés, tels que le Composite International Diagnostic Interview (CIDI) de l’OMS ou la Structured Clinical Interview for DSM (SCID), intègrent des modules spécifiques quantifiant l’âge au premier symptôme et l’âge auquel le nombre requis de critères pour valider le diagnostic a été formellement réuni.
Pour limiter le « biais de rappel » (recall bias) et l’« effet de télescopage » (tendance cognitive à rapprocher dans le temps des événements anciens), les évaluateurs recourent à la méthode de la ligne de vie (Life Chart Methodology) et à l’hétéro-anamnèse en interrogeant systématiquement les parents, les conjoints ou les dossiers médicaux pédiatriques et scolaires.
10. Applications cliniques et portée pratique
La connaissance de l’âge d’apparition exerce des implications directes et concrètes sur l’organisation des soins et l’intervention thérapeutique.
En premier lieu, elle sous-tend le paradigme contemporain de l’intervention précoce. La reconnaissance du fait que la majorité des troubles psychiatriques invalidants débutent durant la deuxième décennie de vie a conduit à la création de cliniques spécialisées pour adolescents et jeunes adultes (tels que les dispositifs pour états mentaux à ultra-haut risque de psychose ou UHR). Intervenir au moment du franchissement du seuil morbide ou au stade prodromique permet de modifier la trajectoire évolutive, de prévenir les répercussions neurotoxiques des épisodes aigus répétés et d’éviter la désinsertion sociale précoce.
En pharmacothérapie, l’âge de début éclaire le choix des molécules et les posologies. Les enfants et adolescents présentent des profils de tolérance et de métabolisation hépatique distincts de ceux des adultes, nécessitant une vigilance accrue quant au risque d’effets secondaires métaboliques, extrapyramidaux ou comportementaux (par exemple, le risque d’activation suicidaire sous antidépresseurs sérotoninergiques chez les sujets de moins de 25 ans).
Enfin, dans le champ de la santé publique, l’analyse des courbes d’âge d’apparition guide les campagnes de sensibilisation en milieu scolaire et universitaire, ciblant les populations au moment exact où la prévalence incidente commence son ascension statistique.
11. Recherche et données probantes
L’épidémiologie descriptive a produit des données d’une grande robustesse sur les distributions de l’âge de survenue à l’échelle planétaire. Les travaux majeurs issus des enquêtes World Mental Health (Kessler et al., 2005, 2007) ont dressé une typologie temporelle reproductible :
Les troubles anxieux simples (phobies spécifiques, anxiété de séparation) et les troubles du neurodéveloppement présentent les âges médians de début les plus précoces, se manifestant généralement entre 7 et 11 ans. Les troubles obsessionnels-compulsifs et les phobies sociales émergent principalement au début de l’adolescence (médiane vers 13-15 ans). Les troubles de l’humeur (épisodes dépressifs majeurs) et les abus de substances psychoactives connaissent une explosion de leur incidence entre 18 et 25 ans, avec un âge médian global s’établissant entre 20 et 24 ans. Enfin, les troubles de l’humeur avec caractéristiques psychotiques ou les troubles schizophréniques culminent entre la fin de l’adolescence et le milieu de la vingtaine chez les hommes, avec un second pic périménopausique plus tardif chez les femmes.
Sur le plan pronostique, une méta-analyse pionnière menée par Marco Solmi et ses collaborateurs (2022), incluant des centaines d’études de cohortes internationales, a réaffirmé qu’un âge de début précoce dans presque toutes les catégories nosologiques constitue un prédicteur universel de sévérité clinique, de chronicité, d’un taux accru d’hospitalisations non consenties et d’un fardeau économique individuel et sociétal significativement plus lourd.
12. Considérations socioculturelles et contextuelles
Bien que les bases neurobiologiques imposent des bornes temporelles fondamentales à l’émergence des troubles, l’âge de début consigné dans les systèmes de santé est profondément modulé par les facteurs culturels et structurels.
La perception socioculturelle de la normalité et des déviances comportementales influence directement le moment où une famille ou un individu identifie un état de souffrance comme relevant du champ médical. Dans certaines cultures collectivistes où les manifestations intériorisées sont banalisées ou tues en raison de la stigmatisation entourant la folie, les troubles peuvent rester non déclarés pendant des années, décalant artificiellement l’âge au diagnostic officiel vers un âge bien plus avancé que l’âge biologique réel de survenue.
De même, les rôles sociaux assignés selon l’âge et les rites de passage diffèrent d’une société à l’autre. Dans les pays industrialisés occidentaux où la transition vers l’âge adulte est prolongée (concept d’« adultité émergente » de Jeffrey Arnett, caractérisée par des études longues et une autonomisation tardive), les stresseurs liés à l’autonomie se manifestent plus tardivement qu’au sein de sociétés où les responsabilités parentales et professionnelles sont assumées dès le milieu de l’adolescence.
L’accessibilité des structures sanitaires joue également un rôle de premier plan : dans les pays à revenu faible ou intermédiaire dotés d’une faible densité de pédopsychiatres, les pathologies pédiatriques ne sont souvent identifiées et documentées qu’à l’âge adulte, lors d’une décompensation majeure, biaisant les registres épidémiologiques vers des âges de début faussement tardifs.
13. Controverses, débats et limites méthodologiques
Le statut épistémologique et la précision méthodologique de l’âge de début font l’objet de vives controverses scientifiques.
Le principal écueil réside dans le biais de rappel rétrospectif. La majorité des données épidémiologiques repose sur l’interrogatoire d’adultes à qui l’on demande d’estimer avec précision l’âge de leur tout premier épisode dépressif ou de leurs premières angoisses survenus des décennies auparavant. Les études prospectives longitudinales (telles que la cohorte de Dunedin en Nouvelle-Zélande) démontrent régulièrement que les études rétrospectives sous-estiment la prévalence cumulée précoce et attribuent un âge de début plus tardif en raison de l’oubli des épisodes juvéniles transitoires.
Un autre débat fondamental concerne la définition même du « début ». Faut-il retenir la première altération fonctionnelle subtile, le premier symptôme subjectif isolé (souvent non spécifique, comme des troubles du sommeil ou une irritabilité), ou le franchissement formel du seuil polythétique des manuels diagnostiques ? Selon le critère retenu par les chercheurs, l’âge de début d’une même affection peut varier de trois à cinq années chez le même individu.
Enfin, la notion d’âge de début tardif pour des troubles considérés traditionnellement comme neurodéveloppementaux (notamment le TDAH ou l’autisme diagnostiqués à 40 ou 50 ans) suscite d’intenses débats nosologiques. S’agit-il d’un trouble réellement apparu à l’âge adulte (contredisant la définition neurodéveloppementale classique) ou d’un trouble présent dès l’enfance mais masqué par des stratégies compensatoires élaborées (phénomène de « camouflage ») qui n’ont cédé que sous le poids des charges de l’existence adulte ?
14. Termes associés et distinctions diagnostiques
Pour appréhender rigoureusement la nosologie, il est indispensable de clarifier la distinction entre l’âge de début et les concepts frontaliers :
- Âge au premier traitement (Age at First Treatment) : Indique le moment où le patient reçoit sa première prise en charge médicale ou psychiatrique. Il se distingue de l’âge de début par le délai de maladie non traitée, qui peut atteindre plusieurs mois, voire plusieurs années.
- Âge au diagnostic (Age at Diagnosis) : Date formelle à laquelle un praticien qualifié pose une étiquette nosologique standardisée. Il est systématiquement postérieur ou au mieux concomitant à l’âge d’apparition des premiers symptômes.
- Phase prodromique (Prodrome) : Période sub-syndromique initiale caractérisée par un déclin fonctionnel et des symptômes atténués qui précèdent l’explosion du tableau pathologique complet.
- État prémorbide (Premorbid Status) : Niveau d’adaptation psychologique, cognitive et sociale de l’individu avant l’apparition de tout signe, même ténu, du processus pathologique.
- Durée de la psychose non traitée (Duration of Untreated Psychosis, DUP) : Intervalle temporel séparant l’âge de début des symptômes psychotiques francs de l’instauration d’un traitement antipsychotique adéquat.
15. Résumé et points clés
L’âge de début s’impose comme une pierre angulaire de l’analyse psychopathologique, synthétisant les vulnérabilités biologiques d’un individu et son exposition aux aléas environnementaux au cours de son développement. Loin d’être une simple formalité descriptive, cette variable conditionne le pronostic, la morphologie du tableau symptomatique, l’expression du fardeau génétique et la réponse thérapeutique.
Les données épidémiologiques internationales démontrent de façon univoque que les affections psychiatriques sont avant tout des pathologies de la jeunesse, dont le pic d’incidence maximal se situe entre la puberté et le début de l’âge adulte. Les formes débutant précocement se révèlent invariablement plus sévères, plus génétiquement déterminées et plus altérantes pour l’intégration sociale future.
Ces constats imposent une réorientation stratégique des politiques de santé mentale vers l’intervention précoce, la réduction des délais de consultation et le dépistage actif en milieu éducatif, affirmant que le ciblage de la fenêtre temporelle d’apparition constitue l’un des leviers les plus puissants pour modifier durablement le cours des maladies psychiques.
Références
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- Häfner, H., Maurer, K., Löffler, W., & Riecher-Rössler, A. (1993). The ABC Schizophrenia Study: a preliminary overview of the results. Social Psychiatry and Psychiatric Epidemiology, 28(4), 153-167.
- Kessler, R. C., Berglund, P., Demler, O., Jin, R., Merikangas, K. R., & Walters, E. E. (2005). Lifetime prevalence and age-of-onset distributions of DSM-IV disorders in the National Comorbidity Survey Replication. Archives of General Psychiatry, 62(6), 593-602. https://doi.org/10.1001/archpsyc.62.6.593
- Kessler, R. C., Amminger, G. P., Aguilar-Gaxiola, S., Alonso, J., Lee, S., & Ustün, T. B. (2007). Age of onset of mental disorders: A review of recent literature. Current Opinion in Psychiatry, 20(4), 359-364. https://doi.org/10.1097/YCO.0b013e32816ebc8c
- Solmi, M., Radua, J., Olivola, M., Croce, E., Soardo, L., Salazar de Pablo, G., Shin, J. I., Kirkbride, J. B., Jones, P., Kim, J. H., Kim, J. Y., Carvalho, A. F., Seeman, M. V., Correll, C. U., & Fusar-Poli, P. (2022). Age at onset of mental disorders worldwide: large-scale meta-analysis of 192 epidemiological studies. Molecular Psychiatry, 27(1), 281-295. https://doi.org/10.1038/s41380-021-01161-7