AGCT (Army General Classification Test)
Au cœur de l’histoire de la psychométrie appliquée et de l’évaluation standardisée, l’Army General Classification Test (AGCT) constitue l’une des réalisations méthodologiques les plus influentes du vingtième siècle. Développé à l’aube de la Seconde Guerre mondiale pour répondre aux impératifs colossaux de la conscription militaire américaine, cet instrument d’évaluation collective a posé les fondations scientifiques du tri des aptitudes cognitives à grande échelle. En redéfinissant les standards de normalisation, de fidélité et de validité de construit, l’AGCT a transformé la théorie psychologique en un levier opérationnel déterminant pour la gestion des ressources humaines tant militaires que civiles.
1. Définition concise
L’Army General Classification Test (AGCT) est un instrument psychométrique d’évaluation collective conçu par l’armée des États-Unis en 1940 pour mesurer la capacité générale d’apprentissage, l’adaptabilité intellectuelle et l’aptitude cognitive globale des recrues militaires. Structuré sous la forme d’un test papier-crayon à choix multiples administré en temps limité, il quantifie le potentiel intellectuel à travers trois domaines principaux : le raisonnement verbal, l’aptitude numérique et la visualisation spatiale.
Contrairement aux batteries d’aptitudes spécialisées qui évaluent des compétences manuelles ou professionnelles préexistantes, l’AGCT a été expressément élaboré comme une mesure indirecte du facteur g ou intelligence générale, calibrée pour prédire la vitesse et l’efficacité avec lesquelles un individu peut assimiler une formation technique ou doctrinale complexe. Sur le plan opérationnel, l’AGCT a permis de classer plus de douze millions d’individus dans une échelle standardisée comptant cinq grades militaires d’aptitude cognitive. Il a ainsi servi de matrice fondamentale aux protocoles modernes de sélection des armées et a préfiguré le test contemporain de référence, l’Armed Services Vocational Aptitude Battery (ASVAB).
2. Étymologie et origine linguistique
L’acronyme AGCT dérive directement de la nomenclature militaire anglo-saxonne : Army (armée de terre), General (général, non spécifique à un métier), Classification (organisation catégorielle ou répartition méthodique) et Test (épreuve standardisée d’examen). Le terme « classification » puise sa racine dans le latin classis, désignant originellement l’appel aux armes, la flotte ou la division des citoyens romains en groupes de conscription selon leur fortune et leur rang militaire. L’adjonction du suffixe facere (« faire ») a engendré le concept moderne de classification, entendu comme l’action d’ordonner méthodiquement des entités selon des critères prédéfinis.
Le terme « test » découle de l’ancien français test (lui-même issu du latin testum, pot de terre réfractaire servant aux alchimistes pour purifier l’or et éprouver les métaux précieux), repris par la langue anglaise pour désigner une mise à l’épreuve expérimentale avant d’être réintroduit dans la psychologie francophone sous la plume de James McKeen Cattell et d’Alfred Binet. Lors de son intégration officielle dans les manuels de doctrine psychologique de l’Adjutant General’s Office des États-Unis en 1940, l’expression désignait rigoureusement un mécanisme objectif d’attribution des postes basé sur le rendement mental mesurable.
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le sigle se prononce couramment lettre par lettre en français sous la forme /a.ʒe.se.te/, ou dans le milieu anglo-saxon d’origine sous l’articulation alphabétique /eɪ dʒiː siː tiː/. Lorsqu’il est explicité, le syntagme prend la dénomination française de « Test général de classification de l’armée ».
D’un point de vue grammatical, AGCT est un nom masculin invariable, le substantif directeur étant « test » (on dira ainsi « l’AGCT », « un AGCT »). En syntaxe scientifique, il est employé soit de manière autonome comme substantif désignant l’instrument global (« l’AGCT a démontré une haute cohérence interne »), soit comme modificateur nominal ou qualificatif d’attribut (« le score AGCT », « les normes AGCT »). Au pluriel, la forme demeure invariable dans l’écriture du sigle (les AGCT), bien que les différentes formes de passation soient précisées par des suffixes alphanumériques standardisés (par exemple, les formes AGCT-1a, AGCT-1b ou AGCT-3a).
4. Explication conceptuelle détaillée
L’architecture conceptuelle de l’AGCT repose sur le principe psychologique selon lequel l’efficacité d’un vaste appareil organisationnel dépend de la distribution rationnelle des capacités intellectuelles parmi ses membres. Durant la mobilisation générale des années 1940, les concepteurs du test ne cherchaient pas à évaluer la culture encyclopédique ou l’érudition académique d’un candidat, mais son « trainability » — c’est-à-dire sa plasticité cognitive face à de nouveaux apprentissages dans un contexte d’urgence nationale. L’AGCT postulait qu’une mesure combinée d’aptitudes symboliques de base permettait d’estimer avec précision le plafond d’assimilation pédagogique d’un individu.
Le périmètre du test englobe trois piliers psychométriques fondamentaux qui sollicitent des opérations cognitives complémentaires :
- La composante verbale : Principalement mesurée à l’aide de questions de vocabulaire et de relations sémantiques, elle apprécie l’intelligence cristallisée, la compréhension des ordres écrits et l’aptitude à manier des concepts abstraits symbolisés par le langage.
- La composante arithmétique et quantitative : Composée de problèmes arithmétiques concrets et de calculs appliqués, elle met à l’épreuve le raisonnement déductif, la manipulation de grandeurs logiques et la mémoire de travail opérationnelle.
- La composante spatiale : Fondée sur l’analyse de figures géométriques tridimensionnelles (particulièrement le célèbre comptage de blocs empilés cachés), elle évalue l’intelligence fluide, la visualisation spatiale et la manipulation mentale d’objets dans l’espace physique.
Sur le plan distributionnel, l’AGCT a révolutionné la métrologie cognitive en introduisant une échelle de scores standards dotée d’une moyenne fixée à 100 et d’un écart-type de 20. Cette standardisation s’écartait délibérément de la métrique traditionnelle du Quotient Intellectuel de Binet-Simon (qui utilisait un âge mental divisé par l’âge chronologique) ou des échelles ultérieures de David Wechsler (calibrées sur un écart-type de 15). Cette échelle à large variance a été découpée en cinq classes ordinales opérationnelles (Army Grades) allant du Grade I (aptitudes supérieures, score supérieur ou égal à 130) au Grade V (aptitudes cognitives très faibles, score inférieur à 70), permettant aux officiers d’état-major d’équilibrer instantanément les profils intellectuels au sein de chaque régiment ou division.
5. Évolution et développement historique
L’apparition de l’AGCT marque le second grand saut de la psychologie différentielle appliquée militaire, venant succéder aux tests Army Alpha et Army Beta élaborés par Robert Yerkes lors de la Première Guerre mondiale en 1917. Bien que novateurs, les tests Alpha et Beta présentaient de sévères limitations méthodologiques : une dépendance excessive à des biais culturels, une faible sensibilité discriminante aux extrêmes de la distribution et une incapacité relative à fournir un score composite harmonisé indépendant du niveau d’alphabétisation préalable.
Dès 1939, sous l’égide du Comité de classification du personnel militaire dirigé par Walter Van Dyke Bingham et avec le concours technique de psychométriciens de renom tels que Marion Richardson, l’état-major américain initia le développement d’une batterie d’évaluation unifiée. La première version opérationnelle, l’AGCT-1a, vit le jour à l’automne 1940. Face aux risques d’ébruitement et de mémorisation des items dans les centres de recrutement, plusieurs formes équivalentes furent successivement développées et déployées : les séries 1a, 1b, 1c et 1d, suivies au milieu du conflit par les versions révisées de la série AGCT-3 (formes 3a et 3b), introduisant des corrections d’items plus rigoureuses et une standardisation accrue.
Au terme de la Seconde Guerre mondiale, plus de douze millions d’hommes avaient passé l’épreuve. L’immense masse de données collectées servit de matériau empirique sans précédent pour la psychologie du travail, la sociologie des professions et la génétique comportementale. En 1947, Science Research Associates (SRA) publia une adaptation civile de l’AGCT, commercialisée auprès des entreprises privées et des universités pour la sélection de cadres et l’orientation professionnelle. Par la suite, le Département de la Défense des États-Unis fit évoluer l’AGCT vers l’Armed Forces Qualification Test (AFQT) en 1950, avant que l’ensemble des branches armées ne converge en 1968 vers la batterie composite modulaire connue aujourd’hui sous le nom d’ASVAB.
6. Fondements théoriques
Le socle théorique de l’AGCT s’enracine directement dans la théorie bifactorielle de l’intelligence formulée par Charles Spearman au début du siècle. Spearman postulait l’existence d’une énergie mentale unitaire sous-jacente à toutes les performances intellectuelles — le facteur g — complétée par des facteurs spécifiques propres à chaque tâche (facteurs s). Les concepteurs de l’AGCT ont structuré les items de façon à maximiser la saturation factorielle en g (souvent évaluée à un niveau exceptionnel de r ≈ 0,85 à 0,90), garantissant que le score global reflète la puissance générale de calcul mental plutôt qu’une habileté scolaire isolée.
Simultanément, le test a été influencé par les travaux contemporains de Louis Leon Thurstone sur les aptitudes mentales primaires (Primary Mental Abilities). Bien que Thurstone rejetât initialement le concept de facteur g au profit de vecteurs factoriels indépendants, l’AGCT adopta un compromis pragmatique : isoler trois des aptitudes primaires identifiées par Thurstone — la compréhension verbale (V), l’aptitude spatiale (S) et la vitesse de calcul/raisonnement quantitatif (N) — tout en les synthétisant en une note globale unique.
Sur le plan de la psychométrie opérationnelle, l’AGCT s’inscrit dans le paradigme de la théorie classique des tests (TCT). Chaque item a été calibré par analyse empirique d’indices de difficulté (p-value) et d’indices de discrimination (corrélation point-bisériale entre la réussite à l’item et le résultat global au test). Ce modèle supposait que le score observé est la résultante directe du score vrai du sujet additionné d’une erreur de mesure aléatoire, l’objectif des formes parallèles successives étant de comprimer l’erreur de mesure au niveau le plus bas atteignable dans des conditions de passation de masse.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’AGCT se caractérise par une architecture psychométrique rigoureusement segmentée mais administrée de manière fluide. Les principales composantes et dimensions du dispositif s’articulent comme suit :
- Le sous-test de vocabulaire (Verbal Factor) : Une série d’items évaluant la reconnaissance lexicale, la synonymie et les nuances contextuelles. Cette section jauge l’acquisition sémantique, la précision verbale et la capacité à interpréter des consignes rédigées complexes sous pression temporelle.
- Le sous-test de raisonnement arithmétique (Quantitative Factor) : Des énoncés mathématiques contextualisés exigeant la formulation logique d’équations élémentaires, la résolution de problèmes proportionnels et la maîtrise des opérations arithmétiques fondamentales sans aide au calcul.
- Le sous-test de comptage de cubes (Spatial Factor) : L’un des marqueurs les plus novateurs du test, où le sujet doit observer une pile représentée en perspective cavalière de cubes identiques et déterminer le nombre total de blocs, y compris ceux qui sont entièrement dissimulés par les couches supérieures. Cette épreuve mesure la projection orthographique mentale et la résistance à l’interférence visuelle.
- Les classes d’aptitude militaire (Army Grades) :
- Grade I (Score 130 et plus) : Aptitude intellectuelle très supérieure. Candidats retenus en priorité pour les écoles d’officiers (Officer Candidate School – OCS), l’état-major tactique et les programmes universitaires spécialisés (ASTP).
- Grade II (Score 110 à 129) : Aptitude supérieure à la moyenne. Recrues orientées vers les fonctions de sous-officiers, les postes de spécialistes techniques, les transmissions avancées et la logistique complexe.
- Grade III (Score 90 à 109) : Aptitude moyenne. Cœur opérationnel des régiments de ligne, exécutant les fonctions militaires standard sans exigence conceptuelle inhabituelle.
- Grade IV (Score 70 à 89) : Aptitude inférieure à la moyenne. Recrues assignées à des tâches d’encadrement restreint, d’entretien de base ou d’infanterie sous supervision étroite, nécessitant un temps d’apprentissage prolongé.
- Grade V (Score inférieur à 70) : Aptitude très limitée. Candidats généralement écartés des postes de combat, dirigés vers des compagnies de travail non armées ou réorientés vers des unités d’alphabétisation élémentaire (Special Training Units).
8. Exemples et cas illustratifs
Pour mieux appréhender la nature des épreuves de l’AGCT, examinons des exemples archétypiques d’items tels qu’ils apparaissaient dans les formulaires d’époque. Dans la section verbale, l’item se présentait typiquement sous forme de synonyme à choix multiples : « AUDACIEUX signifie le plus souvent : (A) Rapide (B) Courageux (C) Prudent (D) Violent ». L’examiné devait noircir l’alvéole correspondante sur sa feuille de réponses mécanographique dans un intervalle moyen de moins de quinze secondes par question.
Dans la section arithmétique, la mise en situation simulait des contextes logistiques : « Si un camion consomme 18 litres de carburant pour parcourir 90 kilomètres, combien de litres seront nécessaires pour effectuer un trajet de 225 kilomètres à vitesse constante ? ». L’examiné devait rapidement effectuer le calcul mental ou user d’un brouillon succinct pour sélectionner la réponse parmi quatre alternatives numériques.
Le cas illustratif de l’orientation d’une cohorte d’enrôlés de 1942 met en relief l’impact direct du score. Considérons deux recrues arrivant au centre d’incorporation de Fort Dix : la recrue « A », ouvrier mécanicien sans diplôme d’études supérieures, obtient un score AGCT de 134 (Grade I) en raison d’une note spatiale et arithmétique parfaite, malgré un score verbal modéré. Il est immédiatement redirigé vers l’école de pilotage ou le corps des transmissions techniques. À l’inverse, la recrue « B », titulaire d’un baccalauréat mais ayant obtenu un score de 88 (Grade IV) en raison d’un temps de réponse très lent et d’erreurs répétées au test de spatialité tridimensionnelle, est assignée à l’intendance ou à la manutention générale des dépôts de matériel.
9. Mesure, passation et évaluation
L’administration de l’AGCT était soumise à une rigueur procédurale quasi industrielle. Les sessions regroupaient fréquemment plusieurs centaines de recrues simultanément dans des hangars ou des amphithéâtres spécialement aménagés. Le temps imparti était strictement borné — généralement 40 à 50 minutes d’épreuve effective, précédées d’une période standardisée de consignes et d’exemples guidés lus à haute voix par l’officier psychotechnicien.
L’évaluation des formulaires reposait sur l’utilisation pionnière de machines de notation électromécaniques (notamment les premières machines de lecture optique et de contact électrique développées par IBM). Les feuilles de réponses étaient scannées à grande vitesse : des balais métalliques détectaient les traces de crayon graphite fermant les circuits électriques, calculant le score brut en quelques secondes. Une pénalité pour devinement (score brut = bonnes réponses – [mauvaises réponses / (k – 1)], où k est le nombre d’options) était intégrée afin de neutraliser les stratégies de réponse aléatoire dans les dernières secondes de passation.
Le score brut obtenu était ensuite converti via des tables de concordance en score standardisé sur l’échelle officielle :
$$\text{Score Standard AGCT} = 100 + 20 \times \left(\frac{X – \mu}{\sigma}\right)$$
Dans cette formulation, $X$ représente le score brut obtenu, $\mu$ la moyenne de la population de référence militaire de 1940-1941, et $\sigma$ l’écart-type de cette même population. La fidélité du test (stabilité temporelle et cohérence interne mesurée par bissection ou split-half) oscillait constamment au-dessus de 0,92, conférant à la mesure une solidité statistique rarement égalée à l’époque.
10. Applications et portée pratique
La portée pratique de l’AGCT s’est d’abord déployée dans la rationalisation organisationnelle des forces armées. Avant l’introduction du test, les régiments étaient fréquemment composés au hasard des contingents régionaux, créant de tragiques disparités : certaines unités comptaient une abondance de futurs officiers tandis que d’autres souffraient d’un déficit dramatique en individus capables de lire une carte topographique ou de programmer un système radio d’artillerie. L’AGCT a permis l’équilibrage systématique de chaque bataillon selon un quota strict de chaque classe d’aptitude (Army Grades I à V).
En dehors du théâtre militaire, l’AGCT a constitué le creuset de la psychologie industrielle et organisationnelle moderne. Après la démobilisation de 1945, les entreprises américaines ont adopté des versions adaptées de l’AGCT pour structurer leurs processus d’embauche de masse durant le boom économique d’après-guerre. Les départements de ressources humaines se sont inspirés de ses tables de profils de postes pour définir les seuils critiques d’embauche des ingénieurs, des techniciens d’usine et des cadres comptables.
Dans le secteur de l’éducation, les résultats de l’AGCT ont servi de base empirique pour l’attribution des bourses d’études universitaires du G.I. Bill, démontrant que des millions de vétérans issus de classes défavorisées, classés en Grade I ou II à l’AGCT, possédaient des aptitudes cognitives largement suffisantes pour réussir brillamment des cursus d’ingénierie, de médecine ou de droit dans les plus grandes universités du pays.
11. Recherche et données empiriques
L’administration de l’AGCT à plus de 12 millions de conscrits a engendré l’un des ensembles de données psychologiques les plus analysés du vingtième siècle. L’une des études empiriques les plus retentissantes est celle menée par Naomi Stewart (1947), intitulée « AGCT Scores of Army Personnel Grouped by Occupation ». Stewart a cartographié les scores AGCT de plus de 80 000 soldats démobilisés en fonction de leur profession civile d’origine, établissant des hiérarchies claires d’aptitude cognitive :
- Les professions libérales et scientifiques (comptables, ingénieurs, avocats, chimistes) affichaient une médiane située entre 125 et 129 points.
- Les professions techniques intermédiaires (dessinateurs industriels, électriciens, typographes, mécaniciens de précision) présentaient une médiane oscillant entre 108 et 118 points.
- Les métiers non qualifiés ou agricoles (manœuvres, dockers, ouvriers agricoles) affichaient des médianes comprises entre 85 et 96 points.
Cette recherche fondamentale a démontré empiriquement la corrélation robuste entre l’intelligence générale et la stratification socioprofessionnelle dans les sociétés industrielles. Plus tard, le psychologue Arthur Jensen a fréquemment mobilisé les matrices de corrélation de l’AGCT pour soutenir ses thèses sur l’universalité et l’invariance structurelle du facteur g à travers des échantillons massifs. De même, les psychométriciens militaires Maier et Sims (1986) ont établi les équivalences précises de liaison entre les scores AGCT et les échelles de l’ASVAB, prouvant la pérennité de la validité de critère de l’instrument original plus de quatre décennies après sa conception.
12. Considérations socioculturelles et interculturelles
Bien que l’AGCT ait été conçu pour surpasser les biais évidents du test Army Alpha, l’analyse rétrospective de son impact socioculturel révèle d’importantes disparités structurelles. L’accès aux tests était supposé égalitaire, mais la composante verbale et les problèmes arithmétiques requéraient une maîtrise substantielle de la syntaxe anglaise standard et un niveau de scolarité formelle que les minorités raciales et les populations rurales défavorisées n’avaient pas eu l’opportunité d’acquérir dans l’Amérique ségrégationniste des années 1940.
Les recrues afro-américaines, cantonnées dans des systèmes scolaires du Sud sous-financés par les lois Jim Crow, ont obtenu des scores moyens systématiquement inférieurs aux recrues blanches. Ces écarts de performance ne reflétaient pas une infériorité intellectuelle innée, mais traduisaient l’écart béant d’opportunités éducatives, de nutrition et de développement linguistique formel. Les autorités militaires ont en partie tenté de corriger ce biais en instituant le Non-Language Qualification Test pour les recrues échouant initialement à l’AGCT en raison de l’analphabétisme, mais les effets discriminatoires de la classification ont persisté tout au long de la guerre, cantonnant disproportionnellement les soldats noirs dans des bataillons de service ou de manutention logistique non combattante.
Sur le plan interculturel, l’AGCT illustre l’erreur fréquente consistant à considérer des concepts logico-mathématiques occidentaux comme des indicateurs décontextualisés de l’esprit humain universel. La structure même des problèmes de cubes supposait une familiarité intuitive avec la perspective cavalière bidimensionnelle — un artefact de dessin technique largement culturel auquel de nombreux conscrits ruraux ou immigrants récents n’avaient jamais été confrontés.
13. Critiques, controverses et limites
L’AGCT n’a pas échappé aux controverses théoriques et méthodologiques. La critique principale a porté sur sa sensibilité marquée à l’effet Flynn. Lorsque les formulaires d’origine de l’AGCT ont été réadministrés expérimentalement à des cohortes civiles plusieurs décennies plus tard, une dérive massive des scores moyens vers le haut a été constatée. Cette obsolescence rapide de l’étalonnage normatif a mis en évidence le fait que les compétences sollicitées par le test (notamment la vitesse de décodage symbolique et la familiarité avec les tests à choix multiples) s’accroissaient mécaniquement au fil des générations sous l’effet de la scolarisation prolongée et de l’omniprésence visuelle des médias modernes.
Une autre limitation de taille réside dans le plafonnement relatif de l’instrument. L’AGCT a été dimensionné pour trier avec efficacité la masse médiane de la population (scores compris entre 70 et 130), mais il manquait d’items de haute difficulté théorique pour discriminer finement au sein des 2 % supérieurs de la population (d’où l’apparition ultérieure de tests émulés à plafond étendu comme l’AGCT-E, visant à mesurer des niveaux de performance jusqu’à 170). Enfin, des chercheurs en psychologie de la personnalité et des motivations ont souligné que le test ne mesurait en rien des qualités militaires vitales telles que le courage physique, le leadership sous le feu, la résilience au stress traumatique ou la cohésion d’équipe, limitant sa valeur prédictive aux seules performances durant l’instruction initiale en caserne.
14. Termes associés et distinctions conceptuelles
Pour prévenir toute confusion méthodologique au sein du corpus de la psychométrie d’aptitude, il convient de distinguer l’AGCT de plusieurs instruments et concepts connexes :
- Army Alpha : Premier test verbal d’intelligence collective développé en 1917 par Yerkes. L’AGCT se distingue de l’Army Alpha par une normalisation statistique incomparablement plus rigoureuse (échelle standardisée moyenne 100 / écart-type 20), l’intégration systématique du facteur spatial et l’abandon des items fortement biaisés par la culture bourgeoise américaine de l’époque.
- Army Beta : Version non verbale conçue en 1917 pour les recrues analphabètes ou allophones. L’AGCT était au contraire un test omnibus unifié intégrant des éléments verbaux et non verbaux dans un format unique destiné à la population générale.
- AFQT (Armed Forces Qualification Test) : Créé en 1950 pour remplacer l’AGCT comme premier filtre d’incorporation. Alors que l’AGCT visait la classification dans les métiers après sélection, l’AFQT sert spécifiquement de seuil éliminatoire à l’engagement (qualifié / non qualifié).
- ASVAB (Armed Services Vocational Aptitude Battery) : Déployé en 1968, l’ASVAB est une batterie multifactorielle modulaire composée de multiples sous-tests distincts (électronique, mécanique, sciences générales). Contrairement à l’AGCT qui fournissait une note générale unique de potentialité cognitive, l’ASVAB calcule des profils d’aptitudes différenciés pour chaque corps de métier spécialisé.
- Quotient Intellectuel (QI) classique : Alors que les tests cliniques de QI contemporains (comme le WAIS) adoptent un écart-type de 15 points, l’échelle standard de l’AGCT utilisait un écart-type de 20 points. Un score de 120 à l’AGCT équivaut mathématiquement à +1 écart-type (soit un QI de 115 sur l’échelle de Wechsler).
15. Résumé et points clés
L’Army General Classification Test demeure l’un des monuments empiriques de la psychométrie appliquée du vingtième siècle. Ses caractéristiques primordiales peuvent être synthétisées ainsi :
- Objectif institutionnel : Développé en 1940 par l’armée américaine pour classifier plus de 12 millions de recrues selon leur rythme d’assimilation des formations militaires.
- Triade factorielle : Mesure conjointe et équilibrée du vocabulaire verbal, du calcul arithmétique et du raisonnement visuo-spatial (comptage de blocs en 3D).
- Métrique standardisée : Introduction d’une échelle à large variance (moyenne = 100, écart-type = 20) articulée autour de 5 Army Grades opérationnels.
- Filiation psychométrique : Successeur direct des tests Army Alpha/Beta de 1917 et ancêtre direct de l’AFQT et de la batterie contemporaine ASVAB.
- Poids scientifique : Données historiques fondatrices pour la modélisation du facteur g par Arthur Jensen et l’analyse de la structure intellectuelle des métiers par Naomi Stewart.
Références
- Bingham, W. V. (1946). Inequalities in adult capacity: From military experience to civilian practice. Science, 104(2694), 147–152. https://doi.org/10.1126/science.104.2694.147
- Jensen, A. R. (1980). Bias in mental testing. Free Press.
- Maier, M. H., & Sims, W. H. (1986). The ASVAB score scales: 1980 and World War II (CNR-116). Center for Naval Analyses. https://apps.dtic.mil/sti/citations/ADA174116
- Staff, Personnel Research Section, The Adjutant General’s Office. (1945). The Army General Classification Test. Psychological Bulletin, 42(10), 760–768. https://doi.org/10.1037/h0056195
- Stewart, N. (1947). AGCT scores of Army personnel grouped by occupation. Occupations: The Vocational Guidance Journal, 26(1), 5–41. https://doi.org/10.1002/j.2164-5892.1947.tb01374.x