L’AAI : Décoder l’attachement adulte

L’Adult Attachment Interview (AAI) est un outil clinique d’évaluation de l’attachement adulte fondé sur l’analyse de la cohérence du discours autobiographique.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 22, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 22, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

Ce contenu fait l'objet d'un examen scientifique rigoureux et de normes éditoriales médicales afin de garantir l'exactitude clinique et la conformité aux directives fondées sur des preuves (APA / OMS).

L’Entretien d’attachement pour adultes, universellement désigné par son acronyme anglophone AAI (Adult Attachment Interview), constitue l’un des instruments méthodologiques les plus révolutionnaires et influents de la psychologie contemporaine. Conçu pour sonder l’organisation narrative et les modèles opérants internes relatifs aux liens affectifs précoces, cet outil transcende le simple recueil biographique pour évaluer la manière dont l’esprit adulte traite, régule et structure les expériences relationnelles fondamentales.

Entretien d’attachement pour adultes (AAI)

1. Définition concise

L’Adult Attachment Interview (AAI) est un protocole d’entretien clinique semi-structuré d’environ une heure, composé de vingt questions ouvertes standardisées, conçu pour évaluer l’« état d’esprit actuel vis-à-vis de l’attachement » chez l’adulte ou l’adolescent. Plutôt que de mesurer l’exactitude historique des événements vécus durant l’enfance, l’AAI évalue la cohérence discursive, l’accès affectif aux souvenirs et la capacité réflexive du sujet lorsqu’il évoque ses relations précoces avec ses figures d’attachement primaires.

Développé au milieu des années 1980 par Mary Main, Carol George et Nancy Kaplan à l’Université de Californie à Berkeley, l’entretien place le locuteur dans une situation cognitive et émotionnelle exigeante : il doit simultanément accéder à des souvenirs autobiographiques complexes, parfois douloureux, et maintenir un échange conversationnel fluide et logique avec son interlocuteur. L’analyse ne repose pas sur les déclarations directes de bonheur ou de détresse, mais sur la forme linguistique, la fluidité narrative et le respect inconscient des règles fondamentales de la communication interpersonnelle.

Ce protocole a permis d’opérer un tournant paradigmatique majeur au sein de la théorie de l’attachement, en démontrant que la sécurité affective à l’âge adulte ne dépend pas de l’absence d’adversité dans l’histoire personnelle, mais de la liberté de pensée et de la cohérence avec laquelle cette histoire a été intégrée et mentalisée au sein de l’appareil psychique.

2. Étymologie et origine linguistique

L’expression Adult Attachment Interview découle de trois concepts linguistiques et notionnels distincts, introduits dans la littérature psychologique anglo-saxonne. Le terme adult (adulte) dérive du participe passé latin adultus, issu du verbe adolescere, signifiant « grandir » ou « parvenir à maturité ». Le terme attachment (attachement) trouve ses racines dans le vieux français « attachement », dérivé du verbe « attacher » (lui-même issu de l’ancien bas francique *stakka, un pieu ou une attache), désignant un lien affectif puissant et stable qui unit un individu à un autre dans le vocabulaire bowlbien.

Le vocable interview (entretien) est un emprunt réciproque fascinant : emprunté par l’anglais au moyen français « entrevue » (action de se voir mutuellement, dérivé de « s’entrevoir »), il revient ensuite dans la langue française au XIXe siècle pour désigner une conversation formelle et méthodique entre deux personnes à des fins d’information ou d’investigation psychologique. Dans la francophonie clinique et scientifique, la traduction « Entretien d’attachement pour adultes » est d’usage régulier, bien que l’acronyme original anglais AAI demeure prédominant dans les publications spécialisées, les manuels de codage et les colloques internationaux.

3. Prononciation et forme grammaticale

Sur le plan phonétique, l’acronyme anglophone AAI se prononce couramment en contexte francophone à l’anglaise (/eɪ.eɪ.aɪ/) ou, alternativement, selon la phonologie des lettres françaises (/a.a.i/). L’expression complète « Entretien d’attachement pour adultes » se prononce /ɑ̃.tʁə.tjɛ̃ d‿a.taʃ.mɑ̃ puʁ a.dylt/.

Du point de vue grammatical, le terme « entretien » est un nom commun masculin singulier. Dans l’usage académique français, l’acronyme AAI est généralement employé avec le genre masculin (« l’AAI », « un AAI administré », « les AAI transcrits »), en accord avec le substantif sous-jacent « entretien ». On note parfois l’utilisation du terme en apposition (« le protocole AAI », « le système de codage AAI »). L’adjectivisation s’observe fréquemment dans des syntagmes spécialisés tels que « l’état d’esprit AAI » ou « les classifications AAI ».

4. Explication conceptuelle détaillée

Pour appréhender l’AAI dans toute sa profondeur épistémologique, il convient de comprendre que cet instrument n’est pas un questionnaire d’auto-évaluation ni un interrogatoire anamnestique factuel. Contrairement aux échelles psychométriques d’attachement qui interrogent le sujet sur ses sentiments conscients au sein des relations amoureuses actuelles (comme l’ECR, Experiences in Close Relationships), l’AAI met à l’épreuve l’organisation dynamique des représentations inconscientes de soi et d’autrui, baptisées par John Bowlby « modèles opérants internes » (MOI).

L’administration de l’AAI est conçue pour créer une tension cognitive spécifique. Le clinicien invite le participant à décrire ses premières relations familiales, à choisir cinq adjectifs caractérisant la relation avec chaque parent durant l’enfance, puis à étayer immédiatement chacun de ces adjectifs par des souvenirs épisodiques concrets et détaillés. Cette méthode force l’appareil psychique à mobiliser conjointement la mémoire sémantique (les jugements globaux, les déclarations de principe sur les parents) et la mémoire épisodique (les récits d’événements spécifiques vécus dans le temps et l’espace).

Chez un sujet dont l’organisation psychique est sécure, la mémoire sémantique et la mémoire autobiographique s’harmonisent harmonieusement : les adjectifs laudatifs ou critiques sont corroborés par des anecdotes vérifiables et vivantes. À l’inverse, chez les sujets insécures, une dissonance spectaculaire se manifeste : un individu peut qualifier sa mère de « merveilleuse et parfaite » tout en étant incapable de rapporter le moindre souvenir illustrant cette bienveillance, ou en rapportant paradoxalement des scènes de rejet cruel sans paraître percevoir la contradiction. C’est précisément cette rupture de cohérence interne que l’AAI traque avec une minutie chirurgicale.

Un autre niveau d’analyse fondamental de l’AAI concerne la régulation émotionnelle pendant la remémoration de thèmes potentiellement perturbateurs : les séparations, les punitions, les expériences de rejet, les menaces physiques ou psychologiques, les pertes par décès et les éventuels traumatismes ou abus sexuels. L’entretien examine comment l’adulte parvient à maintenir son équilibre affectif tout en parlant de ces traumatismes, sans recourir à des défenses massives de dénégation, d’idéalisation, d’intellectualisation outrancière ou d’intrusion émotionnelle désorganisatrice.

5. Évolution historique

L’histoire de l’AAI prend sa source au tournant des années 1970 et 1980, dans le cadre des études longitudinales menées à l’Université de Berkeley par la psychologue américaine Mary Main, élève directe de Mary Ainsworth. Alors qu’Ainsworth avait magistralement standardisé l’évaluation de l’attachement chez le nourrisson à travers le protocole de la Situation étrange, Main s’est interrogée sur la persistance de ces patterns relationnels à l’adolescence et à l’âge adulte, et particulièrement sur leur transmission intergénérationnelle.

En 1982, Mary Main, Carol George et Nancy Kaplan élaborent la première mouture de l’entretien. Leur intuition fondatrice consistait à concevoir un dispositif capable de « surprendre l’inconscient » en orientant l’attention du sujet sur le passé pour observer son fonctionnement discursif dans le présent. À cette époque, le système de cotation s’articulait principalement autour de trois catégories majeures calquées sur celles de la petite enfance : Sécurisé/Autonome (F), Détaché/Rejetant (Ds), et Préoccupé/Enchevêtré (E).

Dans les années qui ont suivi, une découverte clinique majeure a enrichi ce modèle. Mary Main et Erik Hesse ont identifié un sous-ensemble d’entretiens caractérisés par des ruptures catastrophiques de cohérence, des erreurs d’indexation temporelle ou des croyances magiques lors de l’évocation de deuils ou de sévices physiques. Cette observation a donné naissance, à la fin des années 1980, à la quatrième grande catégorie d’attachement adulte : Non résolu / Désorganisé (U/d). Dès lors, l’AAI a acquis une dimension psychopathologique majeure, devenant l’outil princeps pour l’exploration des traumatismes développementaux complexes et des troubles de la personnalité limite.

6. Fondements théoriques

L’architecture théorique de l’AAI repose sur une intersection féconde entre la psychanalyse développementale, la théorie de l’évolution, la psychologie cognitive du traitement de l’information et la linguistique pragmatique. Le premier pilier est sans conteste la notion bowlbienne de modèles opérants internes : structures cognitives stables mais modifiables qui intègrent les attentes du sujet quant à la disponibilité des figures de soin et sa propre valeur en tant que bénéficiaire digne d’affection.

Le second pilier, qui confère à l’AAI son originalité méthodologique absolue, réside dans la philosophie du langage et la pragmatique conversationnelle de Paul Grice. Main a découvert que les critères permettant de juger de la « sécurité » d’un discours correspondent rigoureusement aux quatre maximes conversationnelles formulées par Grice en 1975 pour décrire le principe général de coopération communicative :

  • La maxime de Qualité : être véridique, ne rien affirmer dont on manque de preuves (dans l’AAI : ne pas idéaliser sans preuves, ne pas contredire ses propres propos).
  • La maxime de Quantité : être aussi informatif que nécessaire, sans excès de prolixité (dans l’AAI : répondre substantiellement à la question sans se perdre dans des digressions interminables ni s’enfermer dans un laconisme défensif).
  • La maxime de Relation : être pertinent, rester dans le propos de la question posée (dans l’AAI : ne pas détourner le sujet vers des récriminations actuelles ou des anecdotes hors propos).
  • La maxime de Manière : être clair, ordonné, concis, éviter l’obscurité d’expression et l’ambiguïté syntaxique (dans l’AAI : maîtriser la grammaire du récit sans phrases inachevées ni jargon hermétique).

Un troisième pilier théorique s’articule autour des concepts de métacognition et de mentalisation, conceptualisés ultérieurement par Peter Fonagy et Mary Target. L’AAI mesure en temps réel la capacité du sujet à adopter une « position de monitoring métacognitif », c’est-à-dire à réaliser que ses représentations de ses parents ne sont que des représentations subjectives, susceptibles d’erreur et ouvertes à la révision, et non des vérités absolues figées.

7. Composantes clés, types et dimensions

Le système de codage développé par Mary Main, Ruth Goldwyn et Erik Hesse comprend l’évaluation minutieuse de plusieurs échelles continues (notées de 1 à 9), qui aboutissent à l’attribution d’une classification principale parmi quatre grands états d’esprit, accompagnés de divers sous-types :

  • État d’esprit Sécurisé / Autonome (F – Free-Autonomous) : Le sujet valorise les relations d’attachement tout en conservant un regard objectif et équilibré sur son histoire. Le récit est fluide, cohérent, respecte les maximes de Grice. Qu’il ait vécu une enfance chaleureuse ou de lourdes carences affectives, le sujet montre qu’il a intégré son passé sans s’y aliéner. S’il a surmonté des traumatismes passés pour atteindre cette sérénité, on parle d’attachement « sécure acquis » (earned-secure).
  • État d’esprit Détaché / Évitant / Rejetant (Ds – Dismissing) : Ce profil se caractérise par une tentative de minimiser l’importance affective des relations précoces ou de désactiver le système d’attachement. Les sujets idéalisent fréquemment leurs parents sans pouvoir fournir d’exemples à l’appui, insistent sur leur indépendance précoce et affirment de manière récurrente ne rien se rappeler de leur enfance (amnésie déclarée). Le discours enfreint principalement les maximes de qualité (contradictions non reconnues) et de quantité (réponses très courtes, refus d’approfondir).
  • État d’esprit Préoccupé / Enchevêtré (E – Preoccupied) : L’individu apparaît submergé, captif et envahi par les conflits passés ou actuels avec ses figures d’attachement. Le discours est prolixe, confus, oscillant entre colère agressive, passivité infantile et lamentations. Les phrases sont longues, grammaticalement enchevêtrées, remplies de sous-entendus invitant l’interlocuteur à valider sa rancœur. Il enfreint massivement les maximes de quantité, de relation et de manière.
  • État d’esprit Non résolu / Désorganisé (U/d – Unresolved / Disorganized) : Attribué lorsque le locuteur présente des indices manifestes d’altération du contrôle métacognitif ou des lapsus lors de l’évocation de traumatismes, de deuils majeurs ou d’abus. Cela se traduit par des erreurs de surveillance du raisonnement (ex. : croire qu’un parent décédé est physiquement vivant au moment où l’on parle) ou de la parole (ex. : basculer soudainement dans une prose poétique funéraire ou un silence prolongé stupéfiant). Un sujet classé U reçoit toujours une classification secondaire (F, Ds ou E).
  • Classification Inclassable (CC – Cannot Classify) : Profil plus rare où le protocole révèle une coexistence de stratégies incompatibles (par exemple, une désactivation massive de type Ds sur un parent combinée à une préoccupation enragée de type E sur l’autre), témoignant d’une désorganisation structurelle profonde de la personnalité.

8. Exemples et cas illustratifs

Pour mieux apprécier l’acuité clinique de l’AAI, considérons le cas de Julien, 34 ans, interrogé sur sa relation avec sa mère. Julien déclare spontanément : « Ma mère était la personne la plus généreuse et attentive du monde, une sainte ». Lorsque l’évaluateur lui demande, selon le protocole de l’AAI, d’illustrer cette générosité par un souvenir précis de son enfance, Julien marque une longue pause, puis répond : « Je me souviens qu’un jour où j’étais tombé de vélo et m’étais ouvert le genou, elle m’a enfermé dans le garage pendant deux heures parce que j’avais sali mon pantalon neuf. Elle m’apprenait le respect des affaires ». Julien ne manifeste aucune ironie, sourit et conclut : « Vous voyez, elle ne pensait qu’à mon éducation ». Cet extrait illustre typiquement un profil Détaché (Ds) : idéalisation massive en mémoire sémantique immédiatement démentie par une mémoire épisodique révélant un rejet punitif violent, sans que Julien ne perçoive la dissonance.

À l’opposé, examinons le cas de Claire, 41 ans, issue d’un milieu familial marqué par la précarité et l’alcoolisme paternel. Interrogée sur ses souvenirs de séparation, Claire relate : « Lorsque j’avais sept ans, mon père disparaissait pendant plusieurs jours. C’était terrifiant. J’avais faim, j’étais angoissée. Longtemps, je lui en ai voulu férocement. Mais avec le recul, et en devenant moi-même parent, j’ai compris à quel point cet homme était brisé par sa propre histoire. Cela n’excuse pas sa négligence, mais cela me permet aujourd’hui de regarder ces années sans être consumée par la haine ». Le discours de Claire est clair, véridique, contextualisé et fluide : il s’agit d’un profil Sécurisé acquis (F), où la douleur de l’adversité a été mentalisée et intégrée avec cohérence.

Enfin, chez un patient de 28 ans classé Non résolu (U), l’évocation du décès brutal de sa sœur survenu dix ans plus tôt déclenche une rupture saisissante : « Quand l’accident a eu lieu, je savais qu’elle n’était pas morte parce que mes pensées négatives l’avaient envoyée dans une dimension parallèle pour la protéger du regard de mon père. D’ailleurs, si je regarde par la fenêtre maintenant, elle attend que nous ayons terminé cet enregistrement ». Ce basculement transitoire vers la pensée magique et l’altération du sens de la réalité temporelle caractérise la désorganisation cognitive propre au trauma non élaboré dans l’Adult Attachment Interview.

9. Mesure et évaluation

L’administration et la cotation de l’AAI répondent à des exigences méthodologiques parmi les plus rigoureuses de la psychologie clinique. L’entretien dure généralement entre 45 et 90 minutes. Il doit être obligatoirement enregistré au format audio, puis retranscrit intégralement sous forme de texte dactylographié au mot près (verbatim), incluant chaque hésitation, toux, pause chronométrée, rire, faux départ syntaxique et soupir. Une transcription typique d’AAI s’étend sur 25 à 50 pages de texte.

L’évaluation s’effectue exclusivement sur la transcription écrite pour éviter les biais liés à l’apparence physique, à la séduction non verbale ou au timbre de voix du locuteur. L’évaluateur note deux ensembles distincts d’échelles :

  • Les échelles d’expérience vécue dans l’enfance : cotant le comportement présumé des parents tel qu’il ressort des faits rapportés (Chaleur, Rejet, Négligence, Pression vers la réussite, Renversement de rôles/Parentification).
  • Les échelles de l’état d’esprit actuel : cotant les mécanismes psychologiques à l’œuvre dans le discours (Idéalisation, Colère actuelle, Dépréciation active des relations, Insistance sur le manque de souvenirs, Passivité des processus de pensée, et surtout la Cohérence du transcrit et la Cohérence de la pensée).

L’échelle de Cohérence (notée de 1 à 9) est le prédicteur central de l’évaluation : un score supérieur ou égal à 6 oriente quasi systématiquement vers une classification Sécurisée (F). Pour devenir un cotateur certifié de l’AAI, les chercheurs et cliniciens doivent suivre une formation intensive de deux semaines à temps plein, suivie d’une phase de calibration exigeante consistant à coter une série standardisée de 30 entretiens avec un taux de concordance inter-juges d’au moins 80 % par rapport aux juges experts internationaux.

10. Applications et pertinence pratique

Les applications de l’AAI s’étendent bien au-delà des laboratoires de recherche fondamentale pour toucher des sphères d’intervention humaine cruciales :

En psychothérapie d’orientation psychodynamique et intégrative, l’AAI offre un diagnostic structural d’une finesse incomparable. Connaître l’état d’esprit d’un patient permet au thérapeute d’ajuster son alliance thérapeutique : un patient détaché aura besoin d’être prudemment encouragé à contacter ses affects sans se sentir brusqué, tandis qu’un patient préoccupé nécessitera un cadre rigide, contenant, limitant la rumination pour favoriser la restructuration cognitive et la mentalisation.

Dans le domaine de la protection de l’enfance et de l’adoption, l’AAI a démontré une puissance prédictive stupéfiante. Les travaux pionniers de Peter Fonagy, Howard Steele et Miriam Steele ont montré que la classification AAI d’une femme enceinte, évaluée avant la naissance de son premier enfant, prédit avec une exactitude de près de 75 à 80 % le type d’attachement que ce nourrisson développera à l’âge de 12 mois dans la Situation étrange. L’AAI est ainsi utilisé pour évaluer les capacités de parentalité réflexive chez les candidats à l’adoption ou dans les dossiers d’évaluation de garde parentale hautement conflictuels.

Dans le champ de la santé mentale et de la psychiatrie, l’outil éclaire les étiologies des troubles de l’humeur, des conduites addictives et des troubles du comportement alimentaire. Les patients souffrant de trouble de la personnalité borderline présentent une prévalence massive d’états d’esprit non résolus (U) ou inclassables (CC), traduisant une fragmentation du sentiment de continuité de soi issue de traumas relationnels précoces non élaborés.

11. Recherche et données empiriques

Depuis quatre décennies, l’AAI a généré une littérature scientifique colossale. L’une des méta-analyses les plus célèbres, réalisée par Marinus van IJzendoorn en 1995 et regroupant plus de 2 000 entretiens à travers le monde, a fixé les distributions normatives de l’attachement dans les populations non cliniques : environ 58 % d’individus Sécurisés/Autonomes (F), 24 % de Détachés (Ds) et 18 % de Préoccupés (E), avec un taux de non-résolution (U) oscillant autour de 15 à 19 % dans les échantillons tout-venant, mais grimpant à plus de 50 % dans les populations cliniques psychiatriques.

Une méta-analyse actualisée par Marian Bakermans-Kranenburg et van IJzendoorn en 2009 portant sur plus de 10 000 protocoles AAI a confirmé la robustesse transculturelle de ces proportions et a mis en lumière des corrélations spectaculaires entre les états d’esprit insécures/désorganisés et les marqueurs neurobiologiques du stress, tels que l’hyper-réactivité de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (sécrétion accrue de cortisol) et des anomalies dans les circuits neuronaux de l’empathie (cortex préfrontal médian et amygdale).

Les études longitudinales de l’équipe du Minnesota, pilotées par Alan Sroufe et Byron Egeland, ont également prouvé que bien que l’attachement présente une stabilité modérée de la petite enfance à l’âge adulte (continuité probabiliste), des changements de trajectoire développementale surviennent fréquemment à la faveur d’événements de vie positifs (rencontre d’un partenaire sécure, psychothérapie réussie) ou négatifs (décès, divorce conflictuel, traumatismes), confirmant la nature plastique et vivante des représentations d’attachement.

12. Considérations culturelles et transculturelles

La validité transculturelle de l’AAI a fait l’objet d’examens poussés. Initialement développé dans un contexte occidental nord-américain valorisant l’autonomie individuelle et l’expressivité émotionnelle verbale, l’entretien a suscité des interrogations légitimes quant à son applicabilité dans les cultures collectivistes, notamment en Asie orientale ou en Afrique subsaharienne.

Des recherches menées au Japon par Kazuko Behrens ont révélé que si la notion de sécurité reste universelle quant à la cohérence du discours, l’expression de la modestie filiale et les normes linguistiques japonaises (comme la réserve ou l’usage d’implicites culturels) peuvent être faussement interprétées comme des stratégies détachées (Ds) par des cotateurs formés uniquement sur des transcriptions occidentales. Des adaptations méticuleuses des seuils d’évaluation de la loquacité et des maximes de Grice ont ainsi été nécessaires pour respecter la politesse et la distance communicationnelle propres à chaque sphère culturelle.

Néanmoins, les postulats fondamentaux de l’AAI demeurent universellement valides : dans toutes les cultures étudiées, la capacité d’un être humain à porter un regard réfléchi, non défensif et intégré sur son histoire personnelle constitue le garant le plus solide de sa santé mentale et de sa bienveillance éducative envers la génération suivante.

13. Critiques, controverses et limites

Malgré son statut d’étalon-or (gold standard) en psychologie du développement, l’AAI soulève d’importantes controverses et se heurte à des limites pratiques indéniables :

La critique la plus saillante concerne son coût prohibitif en temps et en ressources. La passation de l’entretien, sa transcription scrupuleuse mot à mot (qui requiert 6 à 9 heures par protocole pour un transcripteur aguerri) et sa cotation experte (qui exige 3 à 5 heures de lecture minutieuse) rendent l’AAI presque impossible à déployer à grande échelle dans les services de psychiatrie publique ou les consultations de routine. Pour pallier ce problème, des versions abrégées ou des questionnaires dérivés ont été conçus, mais aucun n’égale la subtilité clinique de la version originale.

Une seconde controverse réside dans le biais intellectuel et verbal potentiel de l’instrument. L’évaluation reposant quasi exclusivement sur la sophistication narrative et le respect de règles pragmatiques griceiennes, plusieurs chercheurs ont demandé si l’AAI ne mesurait pas indirectement le quotient intellectuel verbal, le niveau d’éducation socio-économique ou les compétences littéraires du locuteur plutôt que sa sécurité affective intrinsèque. Si de nombreuses études ont démontré que la cohérence de l’AAI corrèle très faiblement avec le QI une fois contrôlé le milieu social, le risque de sous-évaluer des personnes ayant des difficultés d’élocution ou issues de minorités linguistiques demeure une préoccupation constante.

Enfin, le débat persiste entre les partisans de l’approche narrative de l’AAI et les tenants de l’approche psychométrique auto-rapportée (questionnaires d’attachement amoureux). Les méta-analyses révèlent une concordance faible à modérée (corrélations de l’ordre de r = 0.15 à 0.20) entre l’AAI et les questionnaires comme l’ECR. Ce désaccord théorique montre que ces deux familles d’outils n’évaluent pas le même niveau psychologique : l’un sonde les défenses inconscientes régissant la mémoire autobiographique précoce, tandis que l’autre mesure l’évaluation subjective et consciente des angoisses d’abandon au sein du couple contemporain.

14. Termes connexes et distinctions

  • Situation étrange (Strange Situation) : Procédure standardisée conçue par Mary Ainsworth pour évaluer l’attachement chez le nourrisson de 12 à 18 mois via des épisodes de séparation et de réunion avec le parent. L’AAI est son pendant représentatif et discursif à l’âge adulte.
  • Questionnaires d’attachement auto-rapportés (ex. ECR, RSQ) : Échelles psychométriques quantitatives évaluant les styles d’attachement dans les relations amoureuses actuelles selon deux axes conscients (Anxiété et Évitement). L’AAI se distingue par son analyse du discours inconscient et de l’histoire familiale précoce.
  • Fonction réflexive (Reflective Functioning – RF) : Échelle développée par Peter Fonagy appliquée aux transcriptions d’AAI pour mesurer spécifiquement la capacité de mentalisation, c’est-à-dire la propension du sujet à interpréter ses propres comportements et ceux d’autrui en termes d’états mentaux intentionnels (croyances, désirs, sentiments).
  • Modèles opérants internes (MOI) : Schémas cognitifs et affectifs internes décrits par Bowlby ; l’AAI est le principal instrument permettant d’inférer la structure et l’opération de ces modèles chez l’adulte.
  • Attachement sécure continu vs sécure acquis : Le sécure continu désigne un état autonome chez une personne ayant bénéficié de soins parentaux harmonieux ; le sécure acquis (earned-secure) qualifie un adulte ayant vécu des relations précoces délétères mais ayant réussi, par un travail psychique ou thérapeutique ultérieur, à construire une cohérence narrative et affective résiliente.

15. Synthèse et points clés à retenir

L’Entretien d’attachement pour adultes (AAI) s’est imposé comme l’un des joyaux conceptuels de la psychologie clinique moderne. En déplaçant l’attention de la teneur des souvenirs vers la manière dont ils sont racontés, Mary Main et ses collègues ont doté la communauté scientifique d’un miroir d’une précision inégalée sur l’inconscient narratif.

Les quatre points cardinaux de l’AAI demeurent : premièrement, la primauté de la cohérence du discours sur l’histoire réelle ; deuxièmement, l’utilisation pragmatique des maximes conversationnelles de Paul Grice comme critères de santé psychique ; troisièmement, la transmission intergénérationnelle démontrée de l’attachement du parent vers l’enfant ; et quatrièmement, l’affirmation pleine d’espoir que les blessures du passé ne dictent pas inéluctablement notre équilibre relationnel dès lors qu’elles peuvent être pensées, dites et comprises au sein d’un récit personnel cohérent.

Références

  • Bakermans-Kranenburg, M. J., & van IJzendoorn, M. H. (2009). The first 10,000 Adult Attachment Interviews: Distributions of adult attachment representations in clinical and non-clinical groups. Attachment & Human Development, 11(3), 223–263. https://doi.org/10.1080/14616730902814762
  • George, C., Kaplan, N., & Main, M. (1985). Adult Attachment Interview (3rd ed.). Unpublished manuscript, Department of Psychology, University of California, Berkeley.
  • Grice, H. P. (1975). Logic and conversation. In P. Cole & J. L. Morgan (Eds.), Syntax and Semantics: Vol. 3. Speech Acts (pp. 41–58). Academic Press.
  • Hesse, E. (2008). The Adult Attachment Interview: Protocol, method of analysis, and empirical studies. In J. Cassidy & P. R. Shaver (Eds.), Handbook of Attachment: Theory, Research, and Clinical Applications (2nd ed., pp. 552–598). Guilford Press.
  • Main, M., Goldwyn, R., & Hesse, E. (2003). Adult Attachment Scoring and Classification Systems. Unpublished manuscript, University of California, Berkeley.
  • van IJzendoorn, M. H. (1995). Adult attachment representations, parental responsiveness, and infant attachment: A meta-analysis on the predictive validity of the Adult Attachment Interview. Psychological Bulletin, 117(3), 387–403. https://doi.org/10.1037/0033-2909.117.3.387

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 22). L’AAI : Décoder l’attachement adulte. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=adult-attachment-interview-aai
Looti, Mohammed. “L’AAI : Décoder l’attachement adulte.” Base de données de psychologie en français, 22 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=adult-attachment-interview-aai.
Looti, Mohammed. “L’AAI : Décoder l’attachement adulte.” Base de données de psychologie en français. octobre 22, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=adult-attachment-interview-aai.