Ad hoc : Enjeux cognitifs et méthodologiques

Découvrez la définition approfondie du terme ad hoc en psychologie et sciences cognitives : des catégories de Lawrence Barsalou aux hypothèses épistémologiques défensives.

Dr. Mohammed Looti Universitaire et chercheur spécialisé en psychologie
PUBLIÉ
Révisé scientifiquement · Dr. Marwa Abd-Alazim · octobre 22, 2026
Revu médicalement et scientifiquement Vérifié le : octobre 22, 2026
Dr. Marwa Abd-Alazim PhD in Psychology
Faculty Member • University of Kerbala
Critères d'évaluation et normes cliniques

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Au confluent des sciences cognitives, de la psychologie clinique et de la philosophie des sciences, l’expression ad hoc désigne tout aménagement conceptuel, catégoriel ou explicatif élaboré pour répondre de manière ciblée à une situation singulière. Tantôt célébré comme le reflet d’une flexibilité cognitive remarquable et de la capacité humaine d’adaptation, tantôt dénoncé comme un artifice épistémologique visant à immuniser une théorie contre la réfutation, ce concept soulève des enjeux fondamentaux pour la compréhension de l’esprit humain.

Ad hoc

1. Définition concise

Dans son acception la plus générale, la locution ad hoc qualifie ce qui est institué ou conçu spécialement dans un but précis, pour une circonstance donnée et sans portée universelle préalable. Transposé aux sciences psychologiques et à l’épistémologie, le terme désigne soit une stratégie cognitive d’adaptation ponctuelle — telle que la formation d’une catégorie mentale inédite face à un problème spécifique —, soit une formulation explicative introduite après coup dans le dessein d’accommoder une anomalie empirique ou de préserver la cohérence d’un système de croyances.

En psychologie cognitive, les structures dites ad hoc démontrent l’extrême plasticité de l’architecture mentale, capable d’agréger dynamiquement des éléments hétérogènes sous l’égide d’un objectif partagé. À l’inverse, dans le champ de la méthodologie de la recherche et de la psychologie du raisonnement, le recours à des hypothèses ad hoc traduit souvent un biais d’autojustification ou une résistance au changement conceptuel, soulignant ainsi la dualité fonctionnelle inhérente à ce phénomène de l’activité cognitive.

2. Étymologie et origine linguistique

L’expression est un emprunt direct au latin classique ad hoc, formé de la préposition ad (signifiant « vers », « à destination de » ou « pour ») et du pronom démonstratif neutre à l’accusatif hoc (signifiant « ceci » ou « cette chose »). La traduction littérale la plus rigoureuse est donc « pour ceci » ou « à cet effet précis ». Dans l’Antiquité romaine et la scolastique médiévale, l’expression servait à désigner une nomination temporaire, un argument circonstanciel ou une commission mandatée pour une unique délibération sans pérennité institutionnelle.

Le passage de la locution juridique et scolastique vers le lexique des sciences modernes s’est opéré par l’intermédiaire des débats sur la méthode scientifique au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. Les philosophes naturels utilisaient l’expression pour pointer du doigt les explications inventées de toutes pièces afin de colmater les brèches d’une hypothèse défaillante. Au XXe siècle, sous l’influence des épistémologues critiques et de la révolution cognitive amorcée par les travaux de Lawrence Barsalou, le terme s’est enrichi d’un sens psychologique positif, désignant l’aptitude générative du système conceptuel humain.

3. Prononciation et forme grammaticale

En français, la locution s’écrit généralement en italique lorsqu’elle conserve son statut de locution latine (ad hoc), bien que son usage fréquent dans les textes académiques admette la graphie courante en caractères droits. Elle se prononce phonétiquement [ad ɔk]. Le d final de la première particule est nettement articulé et le c terminal résonne comme une consonne occlusive vélaire sourde.

D’un point de vue grammatical, ad hoc fonctionne soit comme une locution adjectivale invariée (« des hypothèses ad hoc », « une structure ad hoc »), soit comme une locution adverbiale qualifiant une action menée dans une finalité circonscrite (« une mesure adoptée ad hoc »). Elle est invariable en genre et en nombre. Dans les contextes psychologiques, on observe souvent sa dérivation nominale sous la forme « le caractère ad hoc » ou « l’ad-hocité » (calque de l’anglais ad hocness), ce dernier néologisme servant à qualifier le degré d’improvisation ou d’artificialité d’une démarche théorique.

4. Explication conceptuelle détaillée

La notion d’ad hoc occupe une place paradoxale dans l’étude des processus mentaux, oscillant en permanence entre la compétence heuristique supérieure et le dysfonctionnement inférentiel. Pour appréhender ce concept dans toute son épaisseur, il convient de distinguer ses deux grands domaines d’application en psychologie : l’organisation cognitive des connaissances et l’économie défensive de la pensée face à l’invalidation empirique.

D’un point de vue cognitif, le système conceptuel humain ne se résume pas à un répertoire statique de classes taxonomiques immuables comme « les mammifères », « les outils » ou « les meubles ». Comme l’a révélé l’étude de la catégorisation humaine, les individus assemblent en permanence des représentations éphémères guidées par des contextes pragmatiques. Une catégorie ad hoc rassemble des entités qui ne partagent aucun attribut perceptif ou biologique intrinsèque, mais qui convergent vers la résolution d’une intention spécifique. L’esprit transcende ici la similarité physique pour opérer une synthèse téléologique d’une immense valeur adaptative.

À l’opposé de cette créativité pragmatique se dresse l’utilisation épistémologique défensive de l’ad hoc. Face à un fait discordant qui contredit un schéma fermement établi, le sujet humain éprouve un inconfort cognitif susceptible de menacer son sentiment de prévisibilité. Plutôt que de remanier ses présupposés fondamentaux, l’appareil psychologique produit une rationalisation circonstancielle. Cette manoeuvre a pour fonction de neutraliser l’anomalie en introduisant une variable auxiliaire invérifiable, maintenant ainsi intact le corpus initial au prix d’une diminution drastique de sa portée prédictive réelle.

Cette frontière délimite le champ de tension inhérent au terme : d’un côté, il incarne l’élégance d’une pensée flexible capable de reconfigurer l’environnement selon les exigences de l’action ; de l’autre, il traduit les écueils d’une pensée fermée sur ses postulats, prête à accumuler des clauses d’exception pour refuser la remise en question méthodologique ou psychothérapeutique.

5. Développement historique

L’histoire conceptuelle de la notion d’ad hoc s’articule autour de ruptures décisives entre la philosophie des Lumières, l’épistémologie critique du XXe siècle et l’avènement des sciences cognitives modernes. Initialement, la critique de la scolastique par Francis Bacon puis René Descartes dénonçait les explications verbales « imaginées ad hoc » par les doctes pour justifier les propriétés occultes des corps naturels, sans observation méthodique.

Au milieu du XXe siècle, Karl Popper confère au terme un rôle capital dans sa démarcation entre science et pseudo-science. Dans La Logique de la découverte scientifique (1934), Popper fustige les « stratagèmes conventionnalistes » par lesquels les théoriciens ajoutent des hypothèses ad hoc pour sauver un modèle de la réfutabilité. Selon Popper, une modification théorique n’est acceptable que si elle augmente le contenu empirique du système, c’est-à-dire si elle permet de prédire de nouveaux faits observables. Toute adjonction stérile est disqualifiée comme une tentative ad hoc illégitime.

Cette perspective a été affinée par Imre Lakatos dans le cadre de sa méthodologie des programmes de recherche scientifique. Lakatos démontre qu’une théorie n’est jamais rejetée dès la première observation contradictoire : elle s’entoure d’une « ceinture protectrice » d’hypothèses auxiliaires. Lorsque ces ajustements permettent d’anticiper de nouvelles découvertes, le programme est progressif ; dès lors que ces hypothèses deviennent purement ad hoc et n’ont d’autre utilité que de masquer les échecs récurrents sans générer de nouveau savoir, le programme devient dégénératif.

En 1983, Lawrence Barsalou publie une étude séminale dans le Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition, bouleversant la vision traditionnelle des structures conceptuelles. Il y démontre expérimentalement l’existence des catégories dites ad hoc, construites « sur le champ » pour répondre à des buts pratiques. Cette percée libère le concept de sa connotation exclusivement péjorative pour en faire un objet d’étude empirique central dans la modélisation de l’intelligence et de la mémoire sémantique.

6. Fondements théoriques

Plusieurs cadres théoriques de la psychologie permettent d’analyser la genèse et les fonctions des mécanismes ad hoc. Le premier socle relève du modèle de la cognition située et incarnée. Selon cette perspective, les concepts ne sont pas des entrées fixes stockées dans une mémoire à long terme désincarnée, mais des simulations dynamiques réactivées en fonction de l’interaction entre l’organisme et son environnement. Les catégories ad hoc résultent de l’intégration continue de perceptions, d’affects et d’objectifs moteurs orientés vers l’action présente.

Le second pilier s’inscrit dans la théorie de la dissonance cognitive développée par Leon Festinger. Lorsqu’un individu est confronté à des éléments cognitifs mutuellement incompatibles — par exemple, un comportement déviant vis-à-vis d’une norme personnelle —, l’état de tension motivationnelle pousse à une réévaluation cognitive. Les justifications ad hoc constituent l’un des mécanismes défensifs les plus économiques : elles consistent à concevoir une circonstance atténuante unique ou une exception logique qui réconcilie l’acte commis avec l’image globale de soi, sans obliger le sujet à modifier ses valeurs fondamentales.

Enfin, les modèles du double processus (Système 1 et Système 2), vulgarisés par Daniel Kahneman et Jonathan Evans, apportent un éclairage précieux. Face à une prise de décision rapide gérée par des heuristiques intuitives et implicites (Système 1), le raisonnement analytique (Système 2) intervient souvent non pas comme un évaluateur impartial, mais comme un avocat défendant les conclusions préexistantes. Ce processus engendre des rationalisations ad hoc destinées à conférer un vernis de logique consciente à des choix amorcés par des voies affectives et automatiques.

7. Composantes clés, typologies et dimensions

Le concept d’ad hoc en psychologie se décline en différentes manifestations opérationnelles selon le niveau d’analyse considéré :

  • Catégories ad hoc orientées vers un but (Goal-derived categories) : Ensembles conceptuels formés spontanément pour servir un projet singulier (par exemple, « choses à emporter sur une île déserte »), caractérisés par une absence d’attributs communs évidents mais régis par un idéal d’utilité opérationnelle.
  • Hypothèses ad hoc immunisantes : Propositions explicatives ajoutées a posteriori à un raisonnement pour repousser une preuve infirmante, sans apporter la moindre prédiction vérifiable indépendante.
  • Rationalisations ad hoc post-décisionnelles : Justifications construites rétrospectivement par un sujet pour motiver un choix impulsif, masquant les déterminants inconscients ou émotionnels de l’action.
  • Modifications méthodologiques ad hoc : Ajustements non planifiés introduits dans un protocole expérimental ou statistique (tels que des arrêts anticipés de collecte ou l’exclusion arbitraire d’observations atypiques) pour contraindre les données à soutenir l’hypothèse de départ.
  • Interprétations cliniques ad hoc : Grilles de lecture temporaires formulées par un thérapeute ou un patient pour donner un sens immédiat à un matériel psychique désorganisé, servant de passerelle avant une élaboration structurée.

8. Exemples et cas illustratifs

Un premier exemple emblématique de catégorisation ad hoc en psychologie cognitive concerne la situation d’urgence domestique. Imaginons une personne surprise par un début d’incendie dans son domicile. L’esprit génère instantanément la catégorie « objets à sauver des flammes ». Cette classe peut contenir des éléments aussi disparates sur le plan taxonomique qu’un album de photographies de famille, un animal de compagnie, un dossier fiscal et un bijou hérité. Rien, dans la structure géométrique ou biologique de ces objets, ne commande leur regroupement ; seule la dimension d’irremplaçabilité affective ou matérielle déterminée par le but de sauvetage unifie cette collection.

Un deuxième cas clinique illustre la rationalisation ad hoc dans le domaine des addictions. Un patient engagé dans une démarche de sevrage tabagique rechute lors d’une soirée entre amis. Interrogé sur les motifs de son comportement, il n’admet pas une faillite de son autorégulation face au stimulus de l’alcool et du groupe. Il avance une explication ad hoc singulière : « Ce soir-là, un ami vivait une tragédie personnelle et refuser sa cigarette aurait rompu la synchronie émotionnelle et aggravé sa détresse ». Cette explication circonstanciée protège son sentiment d’efficacité personnelle et neutralise momentanément la culpabilité.

Un troisième cas relève des biais méthodologiques dans la recherche en psychologie sociale. Une équipe de chercheurs postule qu’un stimulus visuel subliminal améliore la mémorisation d’une liste de mots. L’expérience ne produit aucun effet significatif sur l’échantillon global. Au lieu d’accepter l’hypothèse nulle, les investigateurs explorent rétrospectivement les sous-groupes et observent par hasard un résultat statistiquement marginal chez les femmes de moins de vingt-deux ans testées un mardi après-midi. Ils introduisent alors l’hypothèse ad hoc selon laquelle la sensibilité au stimulus dépend de fluctuations circadiennes et hormonales spécifiques, transformant une fluctuation d’échantillonnage en fausse découverte théorique sans confirmation préalable.

9. Mesure, évaluation et identification

La mise en évidence et la mesure des processus ad hoc requièrent des méthodologies adaptées à leur nature contextuelle et versatile. Pour les catégories ad hoc, les chercheurs utilisent les paradigmes classiques de la psychologie cognitive expérimentale, notamment les tâches de jugement de typicalité et de temps de vérification sémantique. Lawrence Barsalou a établi que, tout comme les catégories taxonomiques classiques, les catégories ad hoc manifestent un effet de typicalité prononcé : au sein de la catégorie « vêtements à porter pour tondre la pelouse », un vieux jean déchiré est jugé beaucoup plus représentatif qu’un imperméable, révélant une organisation interne graduée autour d’un idéal fonctionnel mesurable.

Dans l’évaluation de la pensée critique et des biais d’argumentation, l’identification du raisonnement ad hoc repose sur l’analyse discursive et l’évaluation bayésienne. Les méthodologistes mesurent la probabilité a priori d’une hypothèse auxiliaire : lorsqu’une explication nouvelle ne fait qu’augmenter la complexité d’un modèle sans améliorer sa puissance prédictive (principe de parcimonie ou Rasoir d’Ockham), son indice d’ad-hocité est jugé maximal. En recherche clinique, les grilles d’analyse des mécanismes de défense (comme le DMRS de Perry) permettent de quantifier la fréquence des rationalisations ad hoc chez des patients confrontés à des thèmes conflictuels.

Sur le plan de l’intégrité scientifique, la lutte contre les hypothèses ad hoc dissimulées sous le couvert d’hypothèses confirmatoires a conduit au développement de la méthode du pré-enregistrement sur des plateformes telles que l’Open Science Framework (OSF). En consignant publiquement les hypothèses et les plans d’analyse avant la collecte des données, cette procédure permet de distinguer rigoureusement les analyses planifiées des reformulations ad hoc conduites a posteriori.

10. Applications et portée pratique

Dans le domaine de l’ergonomie cognitive et de l’ingénierie des interfaces, la compréhension des catégories ad hoc révolutionne la conception des systèmes d’information. Les concepteurs ne se contentent plus d’organiser les fichiers ou les fonctionnalités selon des arborescences logiques formelles ; ils structurent les menus autour des tâches des utilisateurs. Les fonctionnalités d’un logiciel de retouche photo sont ainsi regroupées sous des rubriques ad hoc telles que « Optimiser un portrait » ou « Préparer pour le web », réduisant la charge cognitive de l’opérateur en alignant l’interface sur ses intentions pragmatiques.

En psychothérapie cognitivo-comportementale (TCC), le repérage des explications ad hoc fournies par le patient constitue un levier thérapeutique majeur lors de la restructuration cognitive. Lorsqu’un sujet dépressif affirme que « tout le monde le méprise » et qu’on lui fait remarquer le geste bienveillant d’un collègue, sa réponse immédiate sera souvent une explication ad hoc (« Il a agi ainsi par simple pitié »). Entraîner le patient à repérer ces ajustements défensifs lui permet d’assouplir ses schémas cognitifs rigides et de s’ouvrir à des lectures alternatives plus objectives de la réalité.

Dans le milieu organisationnel et managérial, les structures et comités ad hoc offrent une réponse agile à des situations de crise imprévues. La formation d’équipes pluridisciplinaires temporaires dotées d’une mission focalisée permet de dépasser les lourdeurs des hiérarchies conventionnelles. Toutefois, les psychologues du travail soulignent le risque de surcharge cognitive et d’insécurité statutaire lié à la prolifération excessive de dispositifs ad hoc non stabilisés dans l’organisation.

11. Recherches et preuves empiriques

Les investigations expérimentales sur les catégories ad hoc initiées par Barsalou (1983, 1985) ont apporté la preuve que ces concepts temporaires possèdent des structures de gradients de typicalité et de représentativité tout aussi robustes que les catégories naturelles bien ancrées. Dans une série d’expériences comparatives, les sujets présentaient des temps de réponse et des consensus d’évaluation identiques face à des catégories classiques (« oiseaux », « véhicules ») et des catégories ad hoc (« façons d’éviter de se faire tuer par la mafia »), à condition que l’idéal guidant le but soit clairement spécifié. Ces données ont contraint les théoriciens à abandonner l’idée que la mémoire sémantique ne reposait que sur des réseaux pré-câblés d’inclusions taxonomiques.

Sur le versant méthodologique, les travaux de Norbert Kerr (1998) sur la pratique du HARKing (Hypothesizing After the Results are Known, ou formulation d’hypothèses ad hoc après la prise de connaissance des résultats) ont documenté les ravages empiriques de cette attitude. Ses recherches ont démontré que la reformulation ad hoc d’une hypothèse pour épouser a posteriori des données accidentelles élève massivement le taux de faux positifs (erreur de type I) dans la littérature scientifique, alimentant directement la crise de la réplicabilité en psychologie.

Par ailleurs, les études en neurosciences cognitives utilisant l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) démontrent que la génération de concepts ad hoc active intensément le cortex préfrontal dorsolatéral et le réseau du mode par défaut. Cette co-activation reflète le recrutement combiné de la mémoire épisodique, de l’imagination prospective et des fonctions exécutives d’inhibition, confirmant que le bricolage conceptuel ad hoc est une opération cognitive hautement exigeante en ressources attentionnelles.

12. Considérations culturelles et contextuelles

La propension à former et à privilégier des regroupements conceptuels ad hoc varie de façon notable d’une culture à l’autre. Les recherches en psychologie interculturelle menées notamment par Richard Nisbett soulignent les divergences entre les modes de pensée analytiques (prédominants dans les sociétés occidentales individualistes) et holistiques (fréquents dans les sociétés d’Asie orientale collectivistes).

Les populations occidentales privilégient spontanément des classifications fondées sur des règles formelles d’appartenance et des attributs partagés stables, réservant le traitement ad hoc à des cas particuliers de résolution de problèmes. En revanche, de nombreuses cultures traditionnelles ou holistiques emploient naturellement un mode de catégorisation thématique, contextuel et orienté vers les relations fonctionnelles entre les objets. Dans ces contextes, la classification dynamique d’objets en fonction d’un contexte d’usage ou d’une narration circonstanciée ne constitue pas une exception ad hoc, mais la norme cognitive prévalente de compréhension du monde.

D’un point de vue linguistique, la flexibilité lexicale des idiomes façonne également l’aisance avec laquelle ces concepts sont créés. Certaines langues disposent d’un système morphologique facilitant la composition instantanée de mots pour décrire des situations éphémères, tandis que d’autres exigent des périphrases descriptives laborieuses, ce qui peut moduler la vitesse d’accès conscient à ces synthèses mentales.

13. Critiques, controverses et limites

La controverse principale entourant la notion d’ad hoc réside dans la difficulté à tracer une ligne de démarcation nette entre une révision théorique adaptative légitime et un ajustement ad hoc obscurantiste. En pratique scientifique, comme le relevait Thomas Kuhn dans ses réflexions sur les révolutions scientifiques, aucune théorie nouvelle ne s’impose sans incorporer un certain nombre d’hypothèses auxiliaires destinées à expliquer des anomalies de mesure. Qualifier une hypothèse d’« ad hoc » comporte toujours une dimension dépréciative subjective émise par un opposant théorique, tant qu’aucun test empirique futur n’a pu trancher si l’ajustement ouvre la voie à une découverte féconde ou à une régression.

En psychologie clinique et psychanalytique, la critique porte sur l’utilisation du concept par les thérapeutes eux-mêmes. Certains observateurs reprochent aux théories psychanalytiques de formuler des interprétations ad hoc systématiques pour neutraliser les démentis du patient (par exemple, interpréter le désaccord formel d’un analysant comme l’effet d’une « résistance inconsciente »). Cette stratégie enferme le discours thérapeutique dans une circularité auto-confirmatoire où l’hypothèse est structurellement protégée contre tout rejet.

Enfin, sur le plan strictement cognitif, la théorie des catégories ad hoc de Barsalou a été critiquée pour son potentiel de surgénéralisation. Si tout rassemblement spontané d’objets dicté par les circonstances est étiqueté comme un concept à part entière, le terme même de « concept » risque de perdre sa fonction structurante de stabilisation mémorielle. Les théoriciens de l’architecture cognitive rappellent que l’esprit humain nécessite un équilibre fragile entre la stabilité des catégories universelles et la volatilité des assemblages ad hoc pour éviter une surcharge computationnelle permanente.

14. Termes connexes et distinctions conceptuelles

La compréhension rigoureuse du terme nécessite de le confronter à des notions voisines qui partagent avec lui des zones d’intersection sémantique :

  • Ad hoc vs. Post hoc : L’expression ad hoc met l’accent sur la finalité (« pour ce but spécifique »), tandis que post hoc renvoie exclusivement à la temporalité (« après cela »). Une hypothèse formulée post hoc tente d’expliquer un fait rétrospectivement, mais elle ne devient ad hoc que si son élaboration n’a pas d’autre utilité fonctionnelle que d’accommoder cette observation singulière sans gain empirique.
  • Ad hoc vs. Heuristique : Une heuristique est un raccourci cognitif général et reproductible utilisé pour simplifier un problème complexe (comme l’heuristique de représentativité). Une stratégie ad hoc est taillée sur mesure pour un défi immédiat et ne possède pas nécessairement le statut de règle générale transposable.
  • Catégorie ad hoc vs. Catégorie taxonomique : Une catégorie taxonomique regroupe des éléments partageant des propriétés structurelles ou évolutives intrinsèques stables (« les carnivores »). Une catégorie ad hoc unifie des éléments hétérogènes reliés uniquement par la poursuite d’un dessein conjoncturel (« choses à ne pas oublier avant un départ en voyage »).
  • Rationalisation ad hoc vs. Déni : Le déni consiste à refuser purement et simplement de percevoir une réalité menaçante. La rationalisation ad hoc accepte l’existence du fait perturbateur, mais forge une justification causale singulière pour en neutraliser la charge anxiogène ou contradictoire.
  • Bricolage cognitif : Concept emprunté à Claude Lévi-Strauss et appliqué aux sciences de l’esprit, le bricolage cognitif désigne la réutilisation d’outils mentaux existants pour résoudre un problème imprévu. L’élaboration ad hoc représente le produit fini ou la manifestation ponctuelle de ce bricolage intellectuel.

15. Résumé et points clés à retenir

Le concept d’ad hoc exprime la tension fondamentale entre adaptabilité créative et rigueur déductive qui caractérise le fonctionnement de l’esprit humain :

Sur le versant adaptatif de la cognition, les catégories ad hoc démontrent la formidable plasticité du cerveau, capable d’agencer dynamiquement des éléments sans affinité naturelle pour résoudre des problèmes inédits en temps réel sous l’autorité d’un but.

Sur le versant critique et épistémologique, l’hypothèse ou la rationalisation ad hoc représente un piège cognitif récurrent. Qu’il s’agisse du chercheur tentant de sauver son modèle par le biais du HARKing ou du patient défendant une croyance dysfonctionnelle, l’adjonction de justifications sur mesure neutralise la réfutabilité, fige les représentations et fait obstacle à la progression de la connaissance.

Maîtriser ce concept permet d’adopter une posture réflexive, tant dans l’évaluation de ses propres processus de pensée et de recherche que dans la pratique clinique et méthodologique au quotidien.

Références

  • Barsalou, L. W. (1983). Ad hoc categories. Memory & Cognition, 11(3), 211–227. https://doi.org/10.3758/BF03196968
  • Barsalou, L. W. (1985). Ideals, central tendency, and frequency of instantiation as determinants of graded structure in categories. Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory, and Cognition, 11(4), 629–654. https://doi.org/10.1037/0278-7393.11.4.629
  • Festinger, L. (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford University Press.
  • Kerr, N. L. (1998). HARKing: Hypothesizing after the results are known. Personality and Social Psychology Review, 2(3), 196–217. https://doi.org/10.1207/s15327957pspr0203_4
  • Lakatos, I. (1978). The Methodology of Scientific Research Programmes (Philosophical Papers, Vol. 1). Cambridge University Press.
  • Popper, K. R. (1959). The Logic of Scientific Discovery. Hutchinson.

Citer cet article

Looti, M. (2026, octobre 22). Ad hoc : Enjeux cognitifs et méthodologiques. Base de données de psychologie en français. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=ad-hoc-psychologie-definition-theorie
Looti, Mohammed. “Ad hoc : Enjeux cognitifs et méthodologiques.” Base de données de psychologie en français, 22 octobre 2026, https://french.arabpsychology.com/?psych_term=ad-hoc-psychologie-definition-theorie.
Looti, Mohammed. “Ad hoc : Enjeux cognitifs et méthodologiques.” Base de données de psychologie en français. octobre 22, 2026. https://french.arabpsychology.com/?psych_term=ad-hoc-psychologie-definition-theorie.