L’acquisition constitue la pierre angulaire de l’adaptation comportementale, de la plasticité neuronale et du développement cognitif chez les organismes vivants. Ce processus fondamental désigne le moment critique où une réponse, une structure linguistique ou une habileté cognitive émerge, s’intègre et se consolide dans le répertoire d’un individu. Qu’il s’agisse de l’association élémentaire entre deux stimuli ou de l’appropriation complexe de la syntaxe maternelle, l’acquisition incarne le seuil dynamique où l’expérience transforme de manière durable les structures psychologiques de l’être humain.
L’acquisition en psychologie
1. Définition concise
En psychologie et en sciences cognitives, l’acquisition désigne la phase initiale du processus d’apprentissage au cours de laquelle un organisme s’approprie une nouvelle information, établit une association inédite entre des stimuli ou développe une nouvelle réponse comportementale. Cette étape correspond au passage d’un état d’absence de réponse ou de non-maîtrise à un état où le comportement ou la compétence est systématiquement manifesté et stabilisé en mémoire.
Dans le domaine du behaviorisme, l’acquisition se traduit par la fixation progressive du réflexe conditionné ou de l’opérant à mesure que se répètent les appariements ou les renforcements. Dans les perspectives cognitivistes et constructivistes, elle renvoie à l’incorporation active de connaissances déclaratives ou procédurales au sein des schèmes mentaux existants, modifiant l’architecture cognitive de l’apprenant.
Parallèlement, dans le champ de la linguistique et de la psychologie du développement, l’acquisition renvoie spécifiquement au déploiement naturel, implicite et progressif des structures linguistiques chez l’enfant, un phénomène distinct de l’apprentissage formel et explicite des règles d’une langue seconde.
2. Étymologie et origine linguistique
Le terme « acquisition » est emprunté au latin classique acquisitio, substantif dérivé du verbe acquirere, qui signifie « chercher en plus, acquérir, obtenir en sus, s’adjoindre ». Le verbe latin est lui-même formé du préfixe ad- (indiquant la direction, le mouvement vers) et de quaerere (qui signifie « chercher », « quêter » ou « solliciter »).
Initialement circonscrit aux registres juridique, financier et commercial dès le XIIe et le XIIIe siècle pour qualifier l’action d’entrer en possession légitime d’un bien matériel, le vocable s’est progressivement métaphorisé pour désigner le gain de qualités intellectuelles, morales ou spirituelles. Son intégration formelle dans le lexique des sciences humaines s’est opérée au cours du XIXe siècle sous l’influence des théories évolutionnistes et des débuts de la psychophysique.
C’est toutefois au début du XXe siècle, avec l’avènement de la psychologie expérimentale et la traduction des travaux d’Ivan Pavlov sur les réflexes conditionnels, que le concept prend sa coloration scientifique contemporaine. Il a ensuite été popularisé dans la tradition anglo-saxonne sous le terme acquisition, notamment à travers les travaux fondateurs sur l’apprentissage animal, avant que Noam Chomsky ne lui confère une résonance théorique majeure dans le cadre de son modèle de l’acquisition du langage (Language Acquisition Device).
3. Prononciation et forme grammaticale
Sur le plan phonétique, le mot se prononce en français standard /a.ki.zi.sjɔ̃/ (a-ki-zi-syon). Il s’agit d’un nom commun féminin invariable au pluriel quant à son radical (« des acquisitions »). Sur le plan syntaxique, le mot s’emploie principalement de manière transitrice indirecte ou absolue au sein de syntagmes nominaux spécialisés tels que « l’acquisition du langage », « l’acquisition motrice », « la phase d’acquisition » ou « l’acquisition de concepts ».
En psychologie expérimentale, on observe fréquemment l’opposition canonique entre « phase d’acquisition » et « phase d’extinction », ou encore entre « acquisition » et « rétention ». En linguistique appliquée, il est d’usage d’employer le terme avec des modificateurs déterminatifs (ex. : « acquisition d’une langue première » versus « acquisition d’une langue seconde »), soulignant ainsi les trajectoires différenciées de traitement de l’information.
4. Explication conceptuelle détaillée
Comprendre l’acquisition exige de délimiter avec précision son statut épistémologique au sein de la psychologie contemporaine. L’acquisition n’est ni un simple réceptacle passif d’impressions sensorielles ni une pure modification instantanée de la conduite ; elle est une phase dynamique, hautement organisée, au cours de laquelle un système cognitif ou comportemental se réorganise face aux régularités de son environnement.
Dans le paradigme du conditionnement classique pavlovien, l’acquisition est le processus par lequel un stimulus neutre acquiert la capacité de déclencher une réponse réflexe conditionnée après avoir été associé de façon contingente et contiguë à un stimulus inconditionné. Cette émergence n’est pas linéaire : elle suit généralement une courbe asymptotique où les premiers essais entraînent des gains d’apprentissage considérables, suivis d’un plafonnement lorsque le stimulus prédictif atteint sa valeur associative maximale. L’acquisition repose ici sur le calcul implicite de contingences temporelles et prédictives par le système nerveux central.
Dans le conditionnement opérant formalisé par B.F. Skinner, l’acquisition décrit la probabilité croissante d’émission d’un comportement opérant sous l’effet de renforcements positifs ou négatifs. Le comportement s’élabore souvent par approximations successives (façonnement), intégrant progressivement des variations motrices jusqu’à stabiliser la réponse optimale. À cette étape, l’organisme ne se contente pas de réagir : il agit sur son environnement pour produire des conséquences souhaitables ou éviter des stimuli aversifs.
D’un point de vue neurobiologique, l’acquisition est indissociable de la potentialisation à long terme (LTP) et des remaniements synaptiques hebbéens. Lorsqu’une chaîne neuronale est stimulée de manière synchrone et répétée, l’efficacité de la transmission synaptique s’accroît par la modification de récepteurs membranaires (notamment les récepteurs glutamatergiques NMDA et AMPA) et l’expression de nouveaux gènes régulant la morphologie des épines dendritiques. L’acquisition est donc littéralement l’inscription physique et fonctionnelle d’une trace mnésique — l’engramme — au sein du réseau cérébral.
Enfin, dans les modèles cognitifs du traitement de l’information, l’acquisition se déploie à l’interface de l’encodage et de la consolidation. Elle implique l’attention sélective, le filtrage des distracteurs, la mémoire de travail et la structuration des connaissances en réseaux sémantiques ou en programmes moteurs automatisés. Elle pose la frontière fondamentale entre la simple exposition à un stimulus et la véritable internalisation d’une compétence disponible pour une réutilisation différée.
5. Développement historique
L’histoire du concept d’acquisition se confond avec l’émergence de la psychologie scientifique à la fin du XIXe siècle. Les travaux pionniers d’Hermann Ebbinghaus sur la mémoire en 1885 constituent la première tentative rigoureuse de quantifier la vitesse d’acquisition et d’oubli d’associations verbales dépourvues de sens, inaugurant l’usage systématique des courbes d’apprentissage.
Au tournant du XXe siècle, Ivan Petrovitch Pavlov formalise expérimentalement les lois régissant l’acquisition des réflexes sécrétoires chez le chien, démontrant l’importance cruciale de l’intervalle temporel entre les stimuli. Parallèlement, Edward Thorndike énonce sa célèbre « Loi de l’effet » en 1898, établissant que l’acquisition d’une réponse motrice dans une boîte à problème dépend des conséquences gratifiantes qui lui succèdent immédiatement.
Durant la première moitié du XXe siècle, le behaviorisme radical américain fait de l’acquisition son objet d’étude exclusif. John B. Watson, puis Clark Hull et B.F. Skinner, cherchent à dériver des équations mathématiques prédisant le taux d’acquisition comportementale en fonction de l’intensité de la pulsion, de la force de l’habitude et de la fréquence des renforcements. L’acquisition est alors théorisée comme une chaîne d’associations directes stimulus-réponse (S-R), excluant toute variable mentaliste non observable.
La fin des années 1950 marque une rupture paradigmatique majeure avec l’avènement de la révolution cognitive. En 1957, Noam Chomsky publie une critique dévastatrice de l’ouvrage Verbal Behavior de Skinner, arguant que l’acquisition d’une langue naturelle ne saurait s’expliquer par un simple conditionnement opérant ou un modelage comportemental. Chomsky postule l’existence d’une faculté innéiste du langage, déclenchant des débats théoriques d’une rare intensité entre partisans de l’apprentissage statistique et défenseurs des structures cognitives innées.
Dans les années 1970 et 1980, les modèles connexionnistes et le formalisme de Robert Rescorla et Allan Wagner enrichissent la compréhension de l’acquisition en la modélisant comme une réduction progressive de l’erreur de prédiction. Avec l’essor des neurosciences contemporaines à partir des années 1990, l’acquisition quitte le domaine des modèles formels abstraits pour s’incarner dans les mécanismes d’imagerie fonctionnelle, révélant la plasticité des circuits cortico-striataux, cérébelleux et hippocampiques.
6. Fondements théoriques
Plusieurs cadres théoriques concurrents et complémentaires se sont attelés à théoriser la nature profonde de l’acquisition :
Le modèle associationniste et béhavioriste : Cette approche conçoit l’acquisition comme l’établissement progressif de liens associatifs régis par la contiguïté spatio-temporelle, la contingence et le renforcement. L’acquisition y est additive, graduelle et dépendante de l’histoire environnementale externe de l’individu.
La théorie computationnelle et l’erreur de prédiction : Le modèle de Rescorla-Wagner a révolutionné la psychologie de l’apprentissage en affirmant que l’acquisition n’est pas le fruit de la simple contiguïté, mais de la surprise cognitive. L’apprentissage se produit uniquement s’il subsiste un décalage entre ce que l’organisme attend et ce qui survient réellement. Au fil des essais d’acquisition, cette erreur de prédiction diminue jusqu’à ce que la réponse se stabilise à son niveau maximal.
Le nativisme linguistique et cognitif : Défendu par Noam Chomsky et Steven Pinker, ce courant stipule que l’acquisition des structures complexes (notamment la grammaire universelle) est guidée par des contraintes biologiques préétablies. Face à la pauvreté du stimulus — le fait que les enfants entendent un langage fragmenté et imparfait tout en produisant une infinité de phrases correctes sans enseignement formel —, l’acquisition est décrite comme un paramétrage de principes innés plutôt que comme un apprentissage de novo.
Le constructivisme piagétien et le socioconstructivisme : Pour Jean Piaget, l’acquisition est le produit d’une équilibration continue entre les processus d’assimilation (incorporation d’éléments du milieu aux schèmes préexistants) et d’accommodation (ajustement des schèmes face aux résistances du réel). Lev Vygotsky y ajoute une dimension intrinsèquement sociale : l’acquisition s’effectue d’abord sur le plan interpsychologique avant d’être intériorisée sur le plan intrapsychologique, au sein de la zone proximale de développement.
7. Composantes clés, types et dimensions
L’acquisition se manifeste sous des formes plurielles selon la nature du traitement psychologique sollicité :
- L’acquisition pavlovienne (répondante) : Émergence d’une réponse physiologique ou émotionnelle conditionnée face à un signal précurseur (ex. : conditionnement de la peur, salivation, aversion gustative).
- L’acquisition opérante : Sélection et stabilisation d’une séquence comportementale instrumentale visant l’obtention d’un bénéfice ou l’évitement d’une conséquence nocive.
- L’acquisition implicite versus explicite : L’acquisition implicite se déroule de façon non intentionnelle et sans conscience des règles sous-jacentes (ex. : apprentissage d’une grammaire artificielle, régularités motrices), tandis que l’acquisition explicite requiert des ressources attentionnelles soutenues et un effort délibéré d’encodage mnésique.
- L’acquisition déclarative (sémantique et épisodique) : Appropriation de concepts, de faits, de représentations factuelles ou de souvenirs autobiographiques verbalisables, sous l’égide des structures médio-temporales et hippocampiques.
- L’acquisition procédurale et motrice : Automatisation d’habiletés sensorimotrices (conduire un véhicule, jouer d’un instrument, taper sur un clavier), évoluant d’un stade cognitif exigeant vers un stade autonome sous le contrôle des ganglions de la base et du cervelet.
- L’acquisition du langage (L1 et L2) : Intériorisation des composantes phonologiques, morphologiques, syntaxiques et pragmatiques d’un système linguistique.
8. Exemples et cas illustratifs
Pour illustrer la dynamique concrète de l’acquisition, considérons plusieurs situations expérimentales et écologiques :
Dans le domaine du conditionnement émotionnel, l’expérience historique menée par Watson et Rayner en 1920 sur le jeune « Albert » constitue un exemple emblématique d’acquisition de la peur. En associant la présentation d’un rat blanc (stimulus neutre initial) à un bruit métallique assourdissant provoquant la panique (stimulus inconditionné), les expérimentateurs ont provoqué l’acquisition rapide d’une phobie spécifique du rongeur chez l’enfant, qui s’est ensuite généralisée à d’autres objets à texture duveteuse.
Dans le registre du développement langagier, l’acquisition phonologique chez le nourrisson illustre le passage d’une sensibilité universelle à une spécialisation fonctionnelle. Vers l’âge de six mois, un bébé est capable de distinguer l’intégralité des contrastes phonétiques de toutes les langues du monde. Au cours de la seconde moitié de sa première année, sous l’effet de l’exposition continue à sa langue maternelle, s’opère l’acquisition spécifique des contrastes pertinents de son idiome natal, au détriment de la perception des phonèmes étrangers non stimulés.
Dans le cadre des apprentissages moteurs complexes, l’acquisition de la pratique du piano démontre la transition décrite par le modèle de Paul Fitts et Michael Posner. Dans la phase initiale (stade cognitif d’acquisition), le novice doit conscientiser le positionnement de chaque doigt, analyser visuellement les touches et réguler son tempo avec une charge cognitive élevée. À mesure que les répétitions s’accumulent, l’acquisition procède par agrégation d’unités motrices en macro-séquences fluides, jusqu’à atteindre le stade de l’automaticité totale où l’exécution ne requiert plus de supervision attentionnelle consciente.
9. Mesure et évaluation
La caractérisation rigoureuse de l’acquisition repose sur des méthodologies quantitatives diversifiées :
La métrique la plus classique est la courbe d’acquisition, qui reporte en ordonnée l’efficacité de la performance (pourcentage de réponses correctes, vitesse d’exécution, réduction des erreurs) et en abscisse le nombre d’essais ou la durée de l’exposition. La pente de cette courbe renseigne sur le taux d’apprentissage de l’individu, tandis que l’asymptote reflète le niveau d’acquisition maximal atteignable.
D’autres indices comportementaux sensibles incluent la latence de la réponse (le temps écoulé entre le signal et le déclenchement de la conduite, qui décroît systématiquement au fil de l’acquisition) et l’amplitude ou magnitude de la réponse conditionnée (par exemple, le volume de salive ou l’intensité de la réponse électrodermale). La résistance à l’extinction constitue également un indicateur indirect de la solidité de l’acquisition préalable : plus un comportement a été renforcé selon certains programmes d’acquisition, plus il persiste en l’absence de consolidation.
En psycholinguistique, l’évaluation de l’acquisition du langage chez l’enfant mobilise des protocoles standardisés tels que le test de vocabulaire en images (Peabody Picture Vocabulary Test), l’analyse d’échantillons de langage spontané (mesure de la Longueur Moyenne des Énoncés ou LME) et des paradigmes de regard préférentiel ou d’écoute conditionnée chez le très jeune nourrisson. En neurosciences cognitives, on évalue désormais l’acquisition par la modulation des potentiels évoqués (comme la négativité de discordance ou MMN) et la réorganisation des activations en IRM fonctionnelle.
10. Applications et portée pratique
Le concept d’acquisition possède des retombées directes dans une multitude de domaines sociétaux :
En psychothérapie et psychopathologie clinique : La compréhension des lois d’acquisition de la détresse émotionnelle est le fondement des thérapies comportementales et cognitives (TCC). Les phobies, l’anxiété généralisée, les attaques de panique ou les troubles liés à l’usage de substances résultent pour une large part de processus d’acquisition mésadaptés. Connaître précisément les variables régissant l’acquisition d’un conditionnement aversif permet de concevoir des protocoles d’extinction, d’exposition graduée et de contre-conditionnement pour neutraliser ces réponses délétères.
En sciences de l’éducation et ingénierie pédagogique : L’optimisation des parcours d’apprentissage repose directement sur la compréhension des mécanismes d’acquisition des connaissances. Les enseignants s’appuient sur des concepts tels que la pratique espacée (distribuer les phases d’acquisition dans le temps plutôt que de les masser) et l’effet de test pour ancrer durablement les notions. L’étayage pédagogique permet de séquencer l’acquisition de compétences complexes en sous-objectifs accessibles.
En réhabilitation neuropsychologique et ergothérapie : Après un accident vasculaire cérébral ou un traumatisme crânien, les patients doivent souvent réacquérir des schèmes moteurs ou des fonctions exécutives détruites. Les thérapeutes exploitent les principes de la plasticité induite par la répétition ciblée et le biofeedback pour favoriser la réacquisition de la marche, de la déglutition ou de la fluence verbale.
En ergonomie et conception d’interfaces : La facilité d’acquisition (l’intuitivité ou l’apprenabilité d’un logiciel) est un paramètre central de l’expérience utilisateur. Réduire le temps d’acquisition nécessaire pour maîtriser un système numérique améliore la productivité industrielle et diminue la charge mentale au travail.
11. Recherche et données empiriques
La recherche contemporaine a considérablement affiné les modèles d’acquisition grâce à la convergence de la psychologie computationnelle et de la neurobiologie moléculaire. Les travaux fondamentaux d’Eric Kandel sur le gastéropode marin Aplysia californica ont valu à leur auteur le prix Nobel en 2000, en démontrant les corrélats synaptiques directs de l’acquisition mnésique : l’apprentissage élémentaire y modifie la libération de neurotransmetteurs présynaptiques à court terme et induit une croissance de nouvelles terminaisons axonales à long terme via l’activation de la voie biochimique AMPc-PKA-CREB.
Dans le domaine de l’acquisition infantile, les recherches pionnières de Jenny Saffran, Richard Aslin et Elissa Newport en 1996 ont mis en lumière le phénomène d’apprentissage statistique. Leurs expériences ont démontré que des bébés âgés d’à peine huit mois sont capables d’acquérir les frontières des mots au sein d’un flux de parole continue en calculant inconsciemment les probabilités de transition entre les syllabes consécutives, démontrant l’existence d’une puissante machinerie computationnelle implicite disponible dès les premiers stades de la vie.
Sur le plan de la neuro-imagerie fonctionnelle humaine, les travaux conduits par Stanislas Dehaene sur l’acquisition de la lecture révèlent le mécanisme de « recyclage neuronal ». L’acquisition de cette compétence culturelle moderne ne sollicite pas de gènes spécifiques dédiés à l’écriture, mais réoriente des circuits corticaux préexistants dédiés à la reconnaissance des formes et des objets dans l’hémisphère gauche (la région de la « boîte aux lettres du cerveau »), démontrant l’exceptionnelle plasticité du cerveau humain lors de la phase d’acquisition.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La dynamique de l’acquisition n’est pas un isolat biologique imperméable aux contextes socioculturels. Si les processus associatifs de base (conditionnements pavlovien et opérant) sont remarquablement conservés à travers le règne animal et au sein de l’ensemble des populations humaines, les modalités de l’acquisition cognitive et linguistique subissent de profondes modulations environnementales.
Les études transculturelles en psycholinguistique montrent que si les grandes étapes jalonnant l’acquisition du langage (babillage, premiers mots, explosion lexicale, combinaison de morphèmes) apparaissent à des âges comparables à l’échelle planétaire, les styles d’interaction parent-enfant influencent fortement la trajectoire d’acquisition. Dans les sociétés occidentales individualistes (« WEIRD » : Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic), l’acquisition lexicale est stimulée par un discours adressé à l’enfant (le « mamanais ») riche en étiquetages explicites d’objets (style référentiel). À l’inverse, dans de nombreuses cultures traditionnelles collectivistes, l’enfant acquiert la communication en observant les interactions adultes dans des contextes partagés sans interaction dyadique directe prolongée (style expressif ou social), démontrant que les voies de l’acquisition sont plurielles.
De même, l’acquisition des compétences de catégorisation spatiale et d’orientation temporelle varie selon la langue parlée. Les locuteurs de langues utilisant des repères spatiaux absolus (comme la langue aborigène Kuuk Thaayorre, qui recourt aux points cardinaux nord, sud, est, ouest pour situer n’importe quel objet) acquièrent une perception de l’espace et du temps radicalement différente de celle d’individus parlant des langues à repères relatifs (gauche, droite, devant, derrière), illustrant la plasticité de l’esprit en cours d’acquisition.
13. Critiques, débats et limites
Le concept d’acquisition demeure au cœur de controverses vives en sciences cognitives :
La dichotomie compétence versus performance : Introduite par Chomsky, cette distinction souligne que l’échec d’un sujet à produire une réponse adéquate ne signifie pas nécessairement que l’acquisition n’a pas eu lieu. Des facteurs transitoires comme la fatigue, l’inattention, l’inhibition motrice ou le stress peuvent masquer une acquisition cognitive bien réelle, posant un défi constant aux méthodologies d’évaluation.
L’opposition innéisme versus empirisme : Le débat séculaire opposant les partisans de connaissances ou contraintes innées (Chomsky, Spelke) aux partisans des modèles empiristes et connexionnistes distribués (Rumelhart, McClelland) reste très disputé. Les progrès récents des modèles de réseaux de neurones profonds alimentent à nouveau cette controverse : le fait que des modèles artificiels massifs puissent acquérir une syntaxe impeccable sans modules innés spécifiques relance l’hypothèse d’une acquisition purement statistique par traitement de mégadonnées.
Les contraintes biologiques de l’apprentissage : Les béhavioristes radicaux défendaient initialement l’équipotentialité, postulant que n’importe quel stimulus pouvait être associé avec n’importe quelle réponse selon des lois universelles. Les travaux de John Garcia sur l’aversion gustative ont réfuté ce postulat : les rats acquièrent une aversion alimentaire en un seul essai si la nausée survient plusieurs heures après l’ingestion, mais sont incapables d’associer un signal sonore à cette même nausée. L’acquisition est donc bornée par la « préparation biologique » de l’espèce, façonné par l’évolution naturelle.
14. Termes connexes et distinctions
Afin de dissiper toute ambiguïté terminologique, il convient de contraster l’acquisition avec des concepts voisins :
- Acquisition versus Apprentissage (Learning) : Dans la théorie de Stephen Krashen sur les langues, l’acquisition est un processus inconscient, implicite et naturel découlant d’une communication authentique, tandis que l’apprentissage est un processus explicite, conscient et formel basé sur l’étude réflexive des règles grammaticales. En psychologie générale, l’acquisition est souvent conçue comme la première sous-phase de l’apprentissage.
- Acquisition versus Performance : L’acquisition renvoie à la modification interne et durable de l’état cognitif ou neural du sujet, tandis que la performance est la manifestation observable, variable et contextuelle de ce savoir à un instant donné.
- Acquisition versus Extinction : L’extinction est la décroissance progressive d’une réponse conditionnée lorsque le stimulus n’est plus renforcé. L’extinction n’efface pas l’acquisition : elle constitue un nouvel apprentissage inhibiteur superposé à l’acquisition originelle (comme l’atteste la récupération spontanée).
- Acquisition versus Habituation : L’habituation est la diminution de la réponse à un stimulus répétitif neutre par épuisement sensorimoteur ou désintérêt. Contrairement à l’acquisition associative, l’habituation est un apprentissage non associatif impliquant une atténuation plutôt qu’une construction nouvelle de liaison comportementale.
- Acquisition versus Maturation : La maturation résulte de changements morphologiques et biologiques régis par le génome indépendamment de l’entraînement (par exemple, la myélinisation des voies pyramidales), bien que la maturation conditionne souvent la possibilité temporelle de l’acquisition.
15. Résumé et points clés
En synthèse, l’acquisition se distingue par les points essentiels suivants :
- Elle désigne la phase fondatrice où un comportement, une association mentale, une structure linguistique ou une habileté motrice est encodé, consolidé et incorporé au répertoire d’un individu.
- Elle obéit à des dynamiques quantifiables, illustrées par la courbe d’acquisition asymptotique et modélisées par la réduction de l’erreur de prédiction associative.
- Au plan biologique, elle s’appuie sur la plasticité synaptique, la potentialisation à long terme et la reconfiguration fonctionnelle des réseaux neuronaux corticaux et sous-corticaux.
- Elle se distingue rigoureusement de la performance transitoire, de la simple maturation biologique et des formes non associatives d’apprentissage comme l’habituation.
- Ses applications traversent l’ensemble de la psychologie appliquée, depuis le déconditionnement des troubles anxieux en clinique jusqu’à l’architecture des systèmes éducatifs et la rééducation neurologique.
Références
- Chomsky, N. (1959). A review of B. F. Skinner’s Verbal Behavior. Language, 35(1), 26-58. https://fr.wikipedia.org/wiki/Noam_Chomsky
- Kandel, E. R. (2001). The molecular biology of memory storage: A dialogue between gene and synapses. Science, 294(5544), 1030-1038. https://fr.wikipedia.org/wiki/Eric_Kandel
- Pavlov, I. P. (1927). Conditioned reflexes: An investigation of the physiological activity of the cerebral cortex. Oxford University Press. https://fr.wikipedia.org/wiki/Ivan_Pavlov
- Rescorla, R. A., & Wagner, A. R. (1972). A theory of Pavlovian conditioning: Variations in the effectiveness of reinforcement and nonreinforcement. Dans A. H. Black & W. F. Prokasy (Eds.), Classical conditioning II: Current research and theory (pp. 64-99). Appleton-Century-Crofts. https://fr.wikipedia.org/wiki/Mod%C3%A8le_de_Rescorla-Wagner
- Saffran, J. R., Aslin, R. N., & Newport, E. L. (1996). Statistical learning by 8-month-old infants. Science, 274(5294), 1926-1928. https://fr.wikipedia.org/wiki/Acquisition_du_langage