Au cœur de l’épistémologie génétique et des théories contemporaines du développement cognitif, l’accommodation constitue le mécanisme par lequel l’organisme restructure activement ses schèmes mentaux en réponse aux contraintes et aux nouveautés de son environnement. Loin d’être une simple réaction passive face au monde extérieur, ce processus dynamique incarne la capacité adaptative fondamentale de l’intelligence humaine à se redéfinir face à l’imprévu. Comprendre l’accommodation, c’est ainsi élucider la manière dont la pensée progresse, surmonte le déséquilibre cognitif et façonne continuellement notre compréhension du réel.
L’Accommodation en Psychologie Cognitive
1. Définition Concise
En psychologie cognitive et développementale, l’accommodation désigne le processus par lequel un individu modifie, réorganise ou crée de nouveaux schèmes de pensée et d’action lorsque les structures cognitives préexistantes se révèlent insuffisantes pour appréhender une situation, un objet ou une information inédite. Complément indissociable de l’assimilation, elle représente le pôle de transformation interne exigé par les résistances de l’environnement physique et social.
Dans le cadre théorique formalisé par Jean Piaget, l’accommodation intervient lorsqu’une tentative d’assimilation échoue, provoquant un état de conflit cognitif ou de « déséquilibre ». Pour rétablir une cohérence interne satisfaisante, le sujet ne peut se contenter d’intégrer passivement la donnée nouvelle à ses cadres conceptuels actuels ; il doit obligatoirement ajuster ses représentations internes, ce qui engendre un progrès qualitatif dans l’architecture de son intelligence.
Par extension, le concept s’applique également à d’autres branches de la psychologie, notamment la psychologie sociale, où l’accommodation réfère aux ajustements d’attitudes ou de comportements relationnels au sein des groupes ou des couples, ainsi qu’à la psychophysiologie, où l’accommodation visuelle désigne l’ajustement optique de la courbure du cristallin pour maintenir la netteté de l’image rétinienne selon la distance de l’objet observé.
2. Étymologie et Origine Linguistique
Le vocable « accommodation » dérive du latin classique accommodatio, substantif d’action issu du verbe accommodare, lui-même formé du préfixe ad- (indiquant la direction, le rapprochement ou la conformité) et du verbe commodare (signifiant « rendre commode », « adapter » ou « ajuster à la juste mesure »), dérivé de commodus (« approprié », « pourvu de mesure juste »). Historiquement, le terme a d’abord investi la langue française au début du XVIe siècle dans le sens d’un arrangement, d’une conciliation ou d’une disposition appropriée.
Son introduction au sein des sciences naturelles et de la physiologie s’est effectuée au cours du XIXe siècle pour décrire l’adaptation mécanique et réfractive de l’œil. C’est toutefois au biologiste et philosophe devenu psychologue Jean Piaget que l’on doit l’importation systématique et la conceptualisation du terme au sein de la psychologie du développement dans les années 1930. Piaget, imprégné de pensée biologique, a emprunté la notion d’accommodation aux phénomènes d’adaptation morphologique et fonctionnelle des organismes vivants pour l’ériger en pilier structural de son épistémologie génétique.
3. Prononciation et Forme Grammaticale
Sur le plan phonétique, le mot se transcrit dans l’alphabet phonétique international sous la forme /a.kɔ.mɔ.da.sjɔ̃/. En français contemporain standard, la voyelle initiale est ouverte, suivie de consonnes occlusives et nasales bien articulées, s’achevant sur la voyelle nasale postérieure.
D’un point de vue grammatical, « accommodation » est un nom commun féminin singulier (pluriel : « accommodations »). Il s’emploie principalement de manière non comptable lorsqu’il désigne le processus dynamique d’ajustement conceptuel (« l’accommodation est indispensable au développement cognitif »), mais peut prendre une valeur comptable dans la littérature clinique ou sociale pour renvoyer à des ajustements spécifiques (« des accommodations comportementales »). L’adjectif dérivé correspondant est « accommodateur » ou « accommodatif », et le verbe transitif ou pronominal associé est « accommoder » ou « s’accommoder ».
4. Explication Conceptuelle Détaillée
L’accommodation constitue l’un des deux versants fonctionnels de l’adaptation cognitive au sens piagétien, l’autre étant l’assimilation. Pour saisir la profondeur de ce mécanisme, il est indispensable de comprendre la notion fondamentale de schème. Un schème est une structure cognitive opératoire, un canevas d’actions reproductibles et généralisables qui permet au sujet d’interpréter le réel. Lorsqu’un sujet est confronté à une réalité nouvelle, il cherche initialement à l’intégrer à ses schèmes existants sans les modifier : c’est l’assimilation pure. Toutefois, l’environnement physique et social oppose régulièrement des résistances objectives qui contredisent les prédictions du schème en place.
Cette résistance du réel génère ce que l’on nomme un « conflit cognitif » ou un état de déséquilibre structural. Face à l’impossibilité d’assimiler harmonieusement le stimulus, l’esprit est contraint de fournir un travail d’adaptation. Ce travail se traduit par la différenciation d’un schème ancien en deux schèmes distincts, par la coordination de plusieurs schèmes ou par l’élaboration d’une catégorie cognitive radicalement inédite. Par exemple, un jeune enfant possédant le schème de préhension manuelle pour attraper des cubes en bois verra ce schème mis en échec s’il tente de saisir un liquide à mains ouvertes ; l’expérience de la fuite du liquide force l’accommodation : l’enfant apprend à modifier la disposition de ses mains en forme de coupe pour retenir l’eau.
Il importe de souligner que l’accommodation ne s’opère jamais ex nihilo ni de façon isolée. Il n’existe pas d’accommodation sans schème préalable à modifier, de même qu’il n’existe pas d’assimilation sans un cadre d’accueil. L’accommodation est le mouvement par lequel le cadre s’ouvre, s’infléchit et s’ajuste pour épouser les caractéristiques singulières de l’objet. Ce va-et-vient dialectique permanent entre assimilation et accommodation caractérise le processus d’équilibration, moteur exclusif de la genèse des structures de l’intelligence.
Dans la sphère de la cognition adulte, l’accommodation sous-tend les formes les plus élaborées de l’apprentissage conceptuel, de la pensée critique et de la créativité scientifique. Face à une anomalie empirique ou à un contre-argument solide, l’adulte ne peut persister dans l’assimilation rigide sans sombrer dans le dogmatisme ou le déni. L’accommodation intellectuelle exige la remise en question de postulats implicites, la déconstruction d’anciennes certitudes et la restructuration des réseaux sémantiques afin de restaurer une cohérence théorique supérieure.
5. Développement Historique
L’histoire du concept d’accommodation s’enracine originellement dans la biologie évolutionniste du tournant du XXe siècle. C’est à la croisée des débats entre le néo-darwinisme et le néo-lamarckisme que la question de l’ajustement phénotypique de l’organisme au milieu s’est imposée aux naturalistes. Dès ses premiers travaux malacologiques sur les mollusques des lacs suisses dans les années 1910 et 1920, Jean Piaget observe comment la morphologie des coquilles de limnées s’adapte aux courants aquatiques violents. Cette plasticité biologique l’amène à postuler une continuité fondamentale entre les mécanismes de la vie organique et ceux de la pensée réflexive.
Dans ses ouvrages fondateurs que sont La naissance de l’intelligence chez l’enfant (1936) et La construction du réel chez l’enfant (1937), Piaget formalise l’accommodation comme mécanisme psychologique opérant dès les réflexes néonatals. Il démontre que le réflexe de succion du nouveau-né ne demeure pas immuable : il s’accommode très vite aux caractéristiques tactiles et morphologiques du mamelon maternel, du doigt ou de la tétine. Dans les années 1950 à 1970, l’accommodation est théorisée dans le cadre plus vaste de l’équilibration des structures cognitives (formalité consolidée dans son ouvrage de 1975, L’équilibration des structures cognitives : problème central du développement).
À partir des années 1980 et 1990, avec l’avènement du néo-piagétisme et des théories du traitement de l’information (menées notamment par des auteurs comme Robbie Case, Graeme Halford ou Kurt Fischer), l’accommodation a été réinterprétée à l’aune des contraintes de la mémoire de travail et de la plasticité neuronale. Les neurosciences contemporaines corroborent aujourd’hui cette intuition piagétienne en identifiant l’accommodation aux phénomènes de remodelage synaptique, où la confrontation à l’inconnu stimule la réorganisation des réseaux neuronaux corticaux.
6. Fondements Théoriques
Le socle théorique premier de l’accommodation réside dans le constructivisme piagétien. Dans cette perspective épistémologique, la connaissance n’est ni préformée dans les gènes du sujet (contre l’innéisme strict), ni simplement imprimée de l’extérieur par l’environnement (contre l’empirisme béhavioriste). Elle résulte d’une dialectique active et constructive où le sujet transforme le réel (assimilation) en même temps qu’il se laisse transformer par lui (accommodation). L’adaptation est définie par Piaget comme l’état d’équilibre optimal entre ces deux vecteurs contraires et interdépendants.
Le second pilier conceptuel est la notion d’équilibration majorante. Piaget a distingué trois formes fondamentales d’équilibration, dont deux engagent directement l’accommodation. La première concerne l’équilibre entre l’assimilation de l’objet et l’accommodation du schème à cet objet. La deuxième concerne l’interaction entre les sous-systèmes cognitifs du sujet (où un sous-système doit s’accommoder aux opérations d’un autre pour éviter les contradictions logiques). La troisième concerne l’intégration de la totalité des connaissances dans un système global hiérarchisé, où l’émergence d’une nouvelle règle engendre une accommodation généralisée de l’ensemble du réseau cognitif.
Dans une perspective socioculturelle inspirée de Lev Vygotski, bien que le terme d’accommodation appartienne au lexique piagétien, les chercheurs contemporains articulent ce concept avec la « zone proximale de développement ». L’accommodation n’est plus envisagée uniquement comme une confrontation solitaire de l’enfant avec le monde physique, mais comme un processus médiatisé par autrui. C’est souvent par l’étayage de l’adulte, l’interaction verbale ou le conflit sociocognitif (théorisé par l’école genevoise de Willem Doise et Gabriel Mugny) que le sujet est amené à constater les failles de son schème et à engager l’effort d’accommodation requis.
7. Composantes Clés, Types et Dimensions
Pour décomposer rigoureusement l’architecture de l’accommodation, il convient d’en distinguer les différentes modalités structurales, temporelles et fonctionnelles :
- L’accommodation sensori-motrice : Manifestée durant les deux premières années de la vie, elle concerne l’ajustement direct des postures motrices, des gestes de préhension, de succion ou d’exploration visuelle aux propriétés géométriques et matérielles des objets physiques.
- L’accommodation conceptuelle ou représentationnelle : Propre aux périodes préopératoire et opératoire, elle implique la refonte des concepts sémantiques, des classifications et des relations logico-mathématiques (par exemple, reconfigurer la catégorie des « mammifères » pour y intégrer la baleine et la chauve-souris en dépit de leurs apparences trompeuses).
- L’accommodation par différenciation : Processus par lequel un schème initialement global et indifférencié se scinde en deux ou plusieurs schèmes spécialisés, permettant une discrimination plus fine des propriétés de l’environnement.
- L’accommodation par coordination : Mécanisme par lequel deux schèmes jusqu’alors indépendants s’ajustent mutuellement pour fonctionner conjointement au sein d’une action complexe (comme la coordination de la vision et de la préhension pour attraper une cible mouvante).
- L’accommodation sociale et relationnelle : Modification délibérée ou intuitive des croyances interpersonnelles, des scripts sociaux ou des perspectives empathiques pour s’harmoniser avec autrui ou résoudre un désaccord relationnel.
- L’accommodation visuelle (physiologique) : Réflexe oculaire impliquant la contraction du muscle ciliaire modifiant le rayon de courbure du cristallin pour assurer une réfraction rétinienne focalisée des rayons lumineux.
8. Exemples et Cas Illustratifs
Pour illustrer la dynamique de l’accommodation dans le développement précoce, considérons l’exemple classique du jeune enfant découvrant les animaux. Un enfant de deux ans ayant appris le mot « chien » pour désigner le caniche familial possède un schème associant « animal à quatre pattes, poilu, aboyant ». Confronté pour la première fois à un chat, l’enfant s’exclame d’abord : « Regarde le chien ! » (assimilation erronée). Lorsque le chat miaule et grimpe promptement à un arbre, des caractéristiques incompatibles avec le schème canin apparaissent. Alerté par la réaction des parents et l’anomalie du comportement animal, l’enfant éprouve un conflit cognitif. Il réalise une accommodation : il restreint le schème du chien et crée un nouveau schème distinct pour le « chat », intégrant des critères acoustiques et comportementaux plus précis.
Un autre exemple saisissant se situe dans l’apprentissage scientifique à l’école primaire ou au collège. Lorsqu’on interroge des élèves sur la flottabilité des corps, beaucoup mobilisent initialement un schème intuitif liant la flottaison au poids brut (« ce qui est lourd coule, ce qui est léger flotte »). Lorsqu’ils observent expérimentalement qu’une lourde coque de bateau en acier flotte tandis qu’une minuscule bille de plomb sombre immédiatement au fond du bac à eau, leur modèle naïf s’effondre. L’assimilation n’est plus possible. L’élève doit opérer une accommodation conceptuelle majeure : abandonner le schème unidimensionnel de la masse au profit d’un schème relationnel complexe articulant masse volumique, volume immergé et poussée d’Archimède.
Dans la sphère de la psychologie des adultes et de la clinique relationnelle, imaginons un cadre supérieur habitué à un style de management directif et pyramidal qui intègre une entreprise horizontale de haute technologie. Face au désengagement et à la résistance de ses nouveaux collaborateurs, ses tentatives d’assimiler cette équipe à ses anciens schèmes d’autorité échouent et provoquent des tensions aiguës. Pour rétablir l’efficience organisationnelle, il doit réaliser une accommodation psychologique : réévaluer ses schèmes relationnels, adopter une posture d’écoute active et intégrer le management participatif dans son répertoire professionnel.
9. Mesure, Observation et Évaluation
L’accommodation, étant un processus interne de réorganisation cognitive, ne s’observe pas de manière brute comme une entité physique isolée. Elle s’infère à partir de l’évolution des performances, de l’analyse des erreurs et des verbalisations au cours d’épreuves standardisées :
La méthode clinique-critique piagétienne constitue le paradigme historique privilégié pour son évaluation. Par un questionnement ouvert et flexible accompagnant la manipulation d’objets (comme la pâte à modeler dans les épreuves de conservation ou le transvasement de liquides), le chercheur place intentionnellement l’enfant face à des contre-suggestions. L’observateur note si le sujet s’obstine dans une assimilation rigide (résistance à la modification) ou s’il parvient à accommoder son jugement logique en explicitant les compensations ou la réversibilité de la transformation.
En psychologie expérimentale contemporaine, l’accommodation est mesurée à travers des tâches d’apprentissage par la règle et des épreuves de flexibilité cognitive. Le Wisconsin Card Sorting Test (WCST) en est une illustration emblématique : lorsque la règle de tri (couleur, forme ou nombre) change à l’insu du participant, ce dernier doit inhiber le schéma de réponse précédent et accommoder sa stratégie mentale aux nouveaux retours d’information (feedback). Le taux d’erreurs persévératives reflète précisément l’échec ou la lenteur de cette accommodation conceptuelle.
En psychométrie et en neuropsychologie du développement, les micro-analyses génétiques (études microgénétiques) enregistrent pas à pas, à intervalles temporels très rapprochés (souvent via l’enregistrement du regard par oculométrie ou eye-tracking et l’analyse de protocoles verbaux), la bascule du regard et le temps d’hésitation marquant l’instant exact où l’ancienne stratégie est invalidée au profit d’une accommodation comportementale réussie.
10. Applications et Portée Pratique
Dans le domaine de l’ingénierie pédagogique et des sciences de l’éducation, la compréhension de l’accommodation a révolutionné les méthodes d’enseignement. Les pédagogies actives et constructivistes évitent la simple transmission magistrale passive. L’enseignant conçoit des « situations-problèmes » précisément calibrées pour défier les représentations préalables des apprenants. En suscitant un déséquilibre optimal — ni trop faible pour éviter l’indifférence, ni trop écrasant pour prévenir le découragement —, le pédagogue contraint l’élève à engager une accommodation active de ses modèles explicatifs.
En psychothérapie cognitive et comportementale (TCC), l’accommodation est le cœur même de la restructuration cognitive théorisée par Aaron Beck. Les patients souffrant de troubles dépressifs ou anxieux ont tendance à assimiler de façon systématique et biaisée tout événement de vie à des schémas dysfonctionnels précoces (ex. : « Si j’échoue, c’est la preuve que je ne vaux rien »). Le travail thérapeutique consiste à confronter ces croyances aux données objectives de la réalité pour briser l’assimilation automatique et contraindre le schéma à s’accommoder, favorisant ainsi l’émergence de pensées alternatives plus souples et fonctionnelles.
Dans le champ du management et de la conduite du changement organisationnel, l’accommodation explique pourquoi les transitions structurelles se heurtent souvent à de vives résistances. Les employés cherchent naturellement à assimiler les nouveaux logiciels ou processus à leurs routines antérieures. Les programmes de formation efficaces prévoient donc des phases explicites d’acculturation et de désapprentissage pour guider l’accommodation cognitive des équipes aux nouveaux outils professionnels.
11. Recherches et Preuves Empiriques
La recherche contemporaine en neurobiologie et en psychologie du développement cognitif a largement confirmé et enrichi l’intuition piagétienne de l’accommodation. Des travaux pionniers en neuro-imagerie fonctionnelle ont mis en évidence les corrélats cérébraux du conflit cognitif et de l’accommodation. Il a été démontré que la détection d’une incohérence entre la prédiction d’un schème et le résultat observé active de manière élective le cortex cingulaire antérieur (CCA), signalant la nécessité d’une révision stratégique.
Par la suite, la mise en œuvre effective de l’accommodation conceptuelle recrute activement le cortex préfrontal dorsolatéral (CPFDL), siège du contrôle inhibiteur et de la mémoire de travail. Les études longitudinales d’Olivier Houdé et de son laboratoire ont révélé que pour parvenir à accommoder un schème, le cerveau de l’enfant ne doit pas simplement acquérir une compétence nouvelle, mais apprendre à inhiber un schème perceptif ou intuitif automatisé trop puissant. L’accommodation réussie est donc intrinsèquement subordonnée à l’inhibition cognitive active.
Dans le champ de la psychologie sociale empirique, les recherches sur la persuasion et le traitement de l’information (notamment via le modèle de probabilité d’élaboration de Petty et Cacioppo) ont montré que le traitement cognitif en profondeur (« voie centrale ») implique une accommodation substantielle des attitudes du récepteur face à des arguments solides et inattendus, contrastant avec le traitement superficiel (« voie périphérique ») où les individus assimilent passivement le message à des stéréotypes préexistants sans modifier leur structure mentale.
12. Considérations Socioculturelles et Interculturelles
Bien que les mécanismes fonctionnels de base de l’accommodation relèvent de la biologie humaine universelle, leur déclenchement, leur valorisation et leurs domaines d’expression privilégiés sont tributaires de contextes culturels distincts. Les cultures valorisant l’individualisme et l’esprit critique d’inspiration occidentale tendent à encourager très tôt chez l’enfant le questionnement autonome, la réfutation des affirmations d’autrui et la remise en cause des dogmes, stimulant ainsi une accommodation conceptuelle explicite et délibérée.
À l’inverse, dans certaines cultures collectivistes ou traditionnelles axées sur le respect scrupuleux de la hiérarchie et la préservation de l’harmonie communautaire, l’accommodation aux normes sociales et coutumières est fortement valorisée, tandis que la remise en cause précoce des schémas d’interprétation légués par les aînés peut être découragée. Dans ces contextes, l’accommodation opère prioritairement dans la sphère relationnelle et morale, où l’individu module ses désirs et ses cadres interprétatifs personnels pour s’ajuster aux impératifs du groupe.
De surcroît, les travaux d’anthropologie cognitive et de psychologie interculturelle montrent que l’environnement écologique dicte les domaines où l’accommodation doit être la plus fine. Des enfants grandissant dans des milieux maritimes ou nomades développent des accommodations perceptives et spatiales remarquablement aiguisées dès le plus jeune âge pour appréhender les repères géographiques et les courants naturels, illustrant que la plasticité accommodative se déploie là où la survie matérielle et l’intégration communautaire l’exigent en priorité.
13. Critiques, Controverses et Limites
En dépit de son élégance théorique, le concept piagétien d’accommodation a essuyé plusieurs critiques épistémologiques et méthodologiques majeures au fil des décennies. L’une des objections récurrentes, formulée notamment par Jerry Fodor dans le cadre de la théorie computationaliste de l’esprit, est le paradoxe de l’apprentissage constructiviste : comment un système cognitif peut-il concevoir une structure plus complexe que celles qu’il possède déjà sans disposer au préalable de méta-règles innées pour guider cette construction ? Pour les innéistes stricts, ce que Piaget nomme « accommodation » ne serait que l’actualisation progressive ou la sélection de prédispositions génétiques modulaires déclenchées par l’environnement.
Une autre critique formulée par la psychologie cognitive du traitement de l’information dénonce le caractère parfois trop métaphorique et holistique du couple assimilation/accommodation. Pour certains modélisateurs, Piaget n’a pas décrit avec une précision algorithmique suffisante le mécanisme précis qui détermine le seuil à partir duquel une information contradictoire bascule de l’assimilation déformante vers l’accommodation effective. Pourquoi, dans certaines circonstances, l’esprit préfère-t-il nier ou déformer l’évidence plutôt que de s’accommoder ?
Enfin, les tenants des approches connexionnistes ont souligné que l’accommodation n’a pas nécessairement besoin d’être pensée comme un basculement qualitatif conscient ou discontinu (par « stades »). Les réseaux de neurones artificiels démontrent que l’ajustement continu des poids synaptiques (rétropropagation du gradient d’erreur) permet une accommodation graduelle, imperceptible et purement statistique, rendant caduque l’idée de ruptures structurales spectaculaires telle que défendue par le structuralisme piagétien traditionnel.
14. Termes Connexes et Distinctions Notionnelles
Pour clarifier sans ambiguïté la place de l’accommodation dans le lexique psychologique, il convient de la situer par rapport à plusieurs concepts voisins ou antithétiques :
- Assimilation : Processus complémentaire direct de l’accommodation. Alors que l’assimilation incorpore les données extérieures dans les schèmes préexistants du sujet (en adaptant l’objet au soi), l’accommodation modifie le schème lui-même pour se conformer aux spécificités de l’objet (en adaptant le soi à l’objet).
- Équilibration : Dynamique d’ensemble orchestrant l’alternance et la synthèse harmonieuse entre assimilation et accommodation, conduisant l’appareil cognitif d’un état de moindre cohérence à un état de stabilité logique supérieure.
- Adaptation : Résultat global de l’interaction équilibrée entre assimilation et accommodation. L’accommodation n’est qu’un des deux bras opérationnels de l’adaptation globale de l’organisme à son milieu.
- Flexibilité cognitive : Capacité neuropsychologique exécutive permettant d’alterner entre différentes tâches ou ensembles de règles. Si la flexibilité cognitive est la condition cognitive requise, l’accommodation est l’acte structural même de transformation du cadre conceptuel.
- Inhibition cognitive : Processus consistant à neutraliser un schème ou une réponse automatique rivale. L’inhibition constitue un prérequis fonctionnel indispensable permettant à l’accommodation de s’accomplir sans être étouffée par les habitudes acquises.
15. Synthèse et Points Clés à Retenir
En dernière analyse, l’accommodation est le vecteur cardinal de la créativité intellectuelle, de la maturation mentale et de la réorganisation adaptative de l’être humain. Loin de représenter une simple capitulation face à la contrainte extérieure, elle témoigne de la prodigieuse plasticité de l’esprit, capable d’abdiquer ses représentations devenues désuètes pour en forger de plus pertinentes.
Les points cardinaux à retenir pour maîtriser cette notion sont les suivants :
- L’accommodation est inséparable de l’assimilation : toute conduite adaptative intelligente exige l’intervention conjointe et équilibrée de ces deux composantes polaires.
- Elle est systématiquement déclenchée par un démenti de la réalité : l’échec de l’assimilation pure crée un conflit cognitif ou déséquilibre, moteur indispensable du progrès intellectuel.
- Elle se concrétise par la différenciation, la coordination ou la création de nouveaux schèmes opératoires d’action ou de pensée.
- Elle s’étend de la motricité réflexe du nourrisson jusqu’aux révolutions paradigmatiques de la pensée scientifique adulte et à la restructuration cognitive en psychothérapie.
- Sur le plan neuroscientifique, elle implique activement le contrôle inhibiteur frontal et la plasticité synaptique pour surmonter l’inertie des schèmes automatisés.
Références
- Doise, W., & Mugny, G. (1981). Le développement social de l’intelligence. InterEditions.
- Houdé, O. (2014). Apprendre à résister : Pour l’école et contre l’esprit de routine. Éditions Le Pommier.
- Houdé, O. (2020). Histoire de la psychologie de l’enfant : Du bébé à l’adolescent. Presses Universitaires de France.
- Piaget, J. (1936). La naissance de l’intelligence chez l’enfant. Delachaux et Niestlé.
- Piaget, J. (1975). L’équilibration des structures cognitives : Problème central du développement. Presses Universitaires de France.