L’absence constitue l’une des énigmes les plus fascinantes et polysémiques de la psychopathologie, de la neurologie cognitive et de la philosophie de l’esprit. Qu’elle se manifeste sous la forme d’une rupture paroxystique de la vigilance neurologique ou sous celle d’un décrochage psychique complexe, elle interroge le socle même sur lequel repose le sentiment continu d’exister. En suspendant brusquement le rapport au monde et à soi-même, l’absence délimite en creux les contours de la présence phénoménologique et des dynamiques neuronales qui sous-tendent l’expérience consciente.
Absence
1. Définition concise
En psychopathologie et en neuropsychiatrie, l’absence désigne une suspension transitoire, brève et réversible de la conscience, de l’attention ou de la présence phénoménologique au monde, survenant brutalement sans prodrome notable et se terminant de manière tout aussi soudaine, sans effondrement du tonus postural global ni souvenir consécutif de la rupture temporelle.
Au sens neurologique strict, elle renvoie à la crise d’absence (anciennement qualifiée de « petit mal »), une forme spécifique de crise d’épilepsie généralisée caractérisée électroencéphalographiquement par des décharges synchrones, bilatérales et symétriques de pointes-ondes à 3 cycles par seconde. Au sens psychologique et psychanalytique élargi, l’absence renvoie aux états d’absorption profonde, de vacuité psychique, de dissociation ou de déconnexion relationnelle temporaire au cours desquels le sujet semble « étranger » à son environnement immédiat et à ses propres processus internes.
2. Étymologie et origine linguistique
Le terme « absence » dérive directement du substantif latin absentia (« éloignement, fait d’être absent, manque »), lui-même formé à partir du participe présent absens du verbe abesse, composé du préfixe privatif ou séparatif ab- (« loin de, hors de ») et de l’auxiliaire esse (« être »). Sur le plan strictement littéral, l’absence désigne l’état de ce qui « est loin de » ou de ce qui se soustrait à une localisation spatio-temporelle déterminée.
Son introduction dans le lexique médical et psychiatrique moderne s’est opérée en France au début du XIXe siècle. Bien que François Boissier de Sauvages de Lacroix et le médecin suisse Samuel Auguste Tissot aient décrit dès le XVIIIe siècle de brefs accès d’interruption mentale, c’est l’aliéniste français Louis-Florentin Calmeil qui, dans son mémoire inaugural de 1824, consacre le mot « absence » pour désigner les suspensions éclair de la conscience dans l’épilepsie légère, supplantant progressivement les termes descriptifs vernaculaires pour s’imposer dans la littérature scientifique internationale.
3. Prononciation et forme grammaticale
Le vocable se prononce [ap.sɑ̃s] en français standard, avec un phénomène phonétique d’assimilation régressive de sonorité rendant l’occlusive bilabiale voisée [b] sourde [p] devant la fricative alvéolaire sourde [s]. Sur le plan morphologique et syntaxique, « absence » est un nom commun féminin invariable au singulier, admettant le pluriel régulier « absences » [ap.sɑ̃s].
Dans l’usage clinique et nosographique contemporain, le terme s’emploie principalement dans des syntagmes nominaux spécialisés tels que « crise d’absence typique », « état d’absence épileptique », « absence myoclonique », ou encore dans des locutions psychopathologiques comme « absence mentale », « absence à soi » ou « absence de l’objet », cette dernière étant particulièrement prégnante dans le registre métapsychologique.
4. Explication conceptuelle détaillée
L’absence soulève une problématique épistémologique centrale : celle de la continuité du flux de la conscience. D’un point de vue phénoménologique, le sujet humain fait ordinairement l’expérience d’un flux temporel ininterrompu, articulé par ce qu’Edmund Husserl nommait la rétention, la présentation et la protention. Lors d’une absence, ce continuum s’évanouit subitement ; le temps vécu ne s’arrête pas pour le monde environnant, mais il subit une béance radicale pour l’individu. Lorsque la présence revient, le sujet ne perçoit pas l’intervalle comme une durée vide : il est confronté à un saut qualitatif de l’expérience, comme si la trame du réel s’était déchirée puis raboutée instantanément.
D’un point de vue neurophysiologique et cognitif, l’absence clinique est le fruit d’une désorganisation brutale de l’interaction thalamo-corticale. Dans le cas de la crise d’absence typique, le cerveau subit une synchronisation excessive au sein d’une boucle neuronale fermée entre les neurones réticulaires du thalamus et les aires corticales associatives. Cette hyper-synchronisation oscillatoire paralyse les mécanismes habituels de traitement de l’information et abolit la réactivité aux stimuli sensoriels externes sans abolir l’état d’éveil fondamental au sens végétatif : le patient a les yeux ouverts, conserve sa posture assise ou debout, mais cesse de percevoir, d’agir intentionnellement et de mémoriser.
Dans la perspective de la psychologie cognitive et de la neuropsychologie attentionnelle, l’absence peut s’étendre aux défaillances extrêmes de l’attention sélective et de l’attention soutenue. Les épisodes de « décrochage attentionnel » profond, de vagabondage mental involontaire (mind wandering) ou d’hypnose routière partagent avec l’absence neurologique une atténuation de la réactivité au contexte ambiant, bien qu’ils demeurent accessibles à une interruption volontaire ou sensorielle rapide, contrairement aux absences critiques.
Enfin, sur le versant psychodynamique et psychanalytique, l’absence relève d’une dynamique fondamentale de la structuration psychique. Elle évoque tant le sentiment de vide interne issu de failles précoces de l’étayage que la capacité maturative d’élaborer la non-présence physique de l’objet d’attachement. L’absence psychique peut ainsi constituer soit une défense radicale face au trauma (retrait narcissique, dissociation protectrice), soit le lieu générateur de la pensée symbolique, le symbole n’émergeant que là où la chose réelle fait défaut.
5. Évolution historique
La reconnaissance sémiologique de l’absence a franchi plusieurs étapes charnières au cours des trois derniers siècles. En 1705, le chirurgien et anatomiste français François Poupart observe un tableau clinique singulier chez une jeune fille présentant de courts arrêts de la parole avec fixité du regard, qu’il consigne sans parvenir à en élucider le mécanisme. En 1770, Samuel Auguste Tissot identifie ces brèves défaillances sous le vocable d’« accès légers », pressentant leur lien intime avec le spectre du grand mal comitial.
C’est toutefois au médecin Louis-Florentin Calmeil (1798–1895), élève de Jean-Étienne Esquirol, que l’on doit la formulation nosologique formelle en 1824. Calmeil isole la crise d’absence comme une entité clinique autonome au sein de l’épilepsie, observant que ces brefs moments de fixité et d’amnésie épargnent l’individu des convulsions motrices généralisées. Tout au long du XIXe siècle, les cliniciens de l’école de la Salpêtrière, notamment Jean-Martin Charcot et ses contemporains, approfondissent la sémiologie fine de ces éclipses de la conscience, tentant de les distinguer des phénomènes hystériques ou léthargiques.
L’avènement de l’électroencéphalographie (EEG) dans les années 1930 marque une révolution scientifique. En 1935, Frederic Gibbs, Hallowell Davis et William Lennox découvrent la signature électrophysiologique élective de l’absence : les décharges généralisées de pointes-ondes à 3 Hz. Dès lors, le « petit mal » de Calmeil quitte le domaine des conjectures sémiologiques pour devenir l’un des prototypes de la pathologie oscillatoire des réseaux cortico-sous-corticaux.
Durant la seconde moitié du XXe siècle, sous l’impulsion de la Ligue internationale contre l’épilepsie (ILAE), la nomenclature est standardisée : le terme désuet de « petit mal » est définitivement remplacé par celui de « crise d’absence ». Parallèlement, en psychopathologie psychanalytique, des auteurs tels que Donald Winnicott et André Green transforment le concept d’absence en une pierre angulaire de la métapsychologie, explorant la capacité d’être seul en présence d’autrui et le « travail du négatif » induit par la perte ou l’indisponibilité émotionnelle des figures d’attachement.
6. Fondements théoriques
L’appréhension de l’absence mobilise plusieurs cadres théoriques majeurs issus de la neurologie, des sciences cognitives et de la théorie psychanalytique :
La théorie thalamo-corticale et la neurobiologie des oscillations : Portée par des neurophysiologistes tels que Mircea Steriade, David McCormick et Hal Blumenfeld, cette perspective démontre que l’absence critique résulte d’une perturbation du dialogue dynamique entre le noyau réticulaire du thalamus et le cortex cérébral. Les canaux calciques de type T jouent ici un rôle modulateur crucial : leur dérégulation déclenche des boucles résonnantes de décharges inhibitrices (GABAergiques) et excitatrices (glutamatergiques) qui empêchent le cortex d’intégrer et de propager l’information sensorielle vers l’espace de travail global.
La théorie de l’espace de travail neuronal global : Formulée par Stanislas Dehaene, Lionel Naccache et Jean-Pierre Changeux, cette théorie éclaire l’absence comme une panne temporaire de l’ignition fronto-pariétale. Pour qu’un contenu perceptif atteigne la conscience d’accès, il doit être amplifié et diffusé à travers un réseau d’axones longs reliant les aires sensorielles aux lobes frontaux et pariétaux. Durant une absence, l’irruption de patterns de décharges paroxystiques ou d’une désynchronisation pathologique bloque cette ignition : bien que les aires visuelles primaires continuent d’enregistrer des signaux, l’information ne pénètre jamais l’espace conscient du sujet.
La théorie psychanalytique du manque et de l’intériorisation : Chez Sigmund Freud, l’absence de l’objet nourricier est le moteur fondamental du développement de l’appareil psychique, illustré de manière paradigmatique par le jeu de la bobine (Fort-Da), où l’enfant tente de maîtriser la disparition symbolique de la mère. André Green a par la suite poussé cette réflexion à son paroxysme en théorisant le « complexe de la mère morte », dans lequel l’enfant fait l’expérience d’une mère physiquement présente mais psychiquement absente (dépressive, blanche, éteinte), confrontant le sujet en développement à un trou noir identificatoire et à un sentiment persistant d’inexistence intérieure.
7. Composantes clés, typologies et dimensions
La compréhension clinique impose de classifier les multiples manifestations de l’absence selon leur étiologie et leur expression sémiologique :
- Absence typique : Début et fin instantanés (durée de 5 à 15 secondes). Fixité du regard, interruption brutale des activités verbales ou motrices, amnésie totale de l’épisode. À l’EEG, décharges bilatérales, synchrones et symétriques de pointes-ondes à 3 Hz sur un fond de tracé cérébral normal. Déclenchable de manière fiable par l’hyperpnée.
- Absence atypique : Début et fin plus progressifs, durée souvent plus prolongée (pouvant dépasser 20 à 30 secondes). Les altérations du tonus musculaire (affaissement de la tête, hypotonie axiale) sont plus prononcées. À l’EEG, les anomalies sont plus lentes (< 2,5 Hz), irrégulières et asymétriques, survenant souvent sur un fond d’activité cérébrale déjà perturbé chez des patients porteurs de syndromes encéphalopathiques complexes.
- Absence avec automatismes : Présence de mouvements involontaires durant la suspension de conscience, qu’il s’agisse d’automatismes bucco-faciaux (mâchonnements, déglutitions, claquements de lèvres) ou gestuels (frottement des mains, manipulation d’un vêtement).
- Absence myoclonique : Épisode associant à la rupture de contact de brèves secousses musculaires rythmées, principalement localisées aux paupières (myoclonies palpébrales) ou aux membres supérieurs.
- Absence mentale ou décrochage cognitif : Phénomène psychologique non comitial caractérisé par un désengagement profond de l’attention environnementale au profit d’un flux interne de rêverie ou de vacuité cognitive, interrompable sur simple interpellation sonore ou tactile.
- Absence dissociative : Rupture fonctionnelle de la continuité de l’expérience observée dans les contextes de traumatismes complexes, de dépersonnalisation ou de troubles de stress post-traumatique, caractérisée par une sensation d’éloignement, de déréalisation ou d’amnésie psychogène sans corrélation épileptiforme à l’EEG.
8. Exemples et cas illustratifs
Cas clinique pédiatrique (Épilepsie-absence de l’enfant) : Thomas, 7 ans, est adressé à la consultation neuropsychiatrique en raison de plaintes récurrentes de son enseignante de cours préparatoire. En classe, Thomas semble régulièrement « dans la lune », s’interrompt en pleine écriture, fixe le vide pendant une dizaine de secondes sans répondre aux appels de l’institutrice, puis reprend sa tâche exactement là où il s’était arrêté, sans se rendre compte du temps écoulé. Pris initialement pour un trouble du déficit de l’attention (TDAH), le bilan EEG met en évidence la présence de bouffées de pointes-ondes généralisées à 3 Hz, déclenchées instantanément par l’épreuve de respiration forcée (hyperpnée), confirmant le diagnostic d’absence épileptique typique.
Cas psychopathologique (Absence dissociative post-traumatique) : Clara, 28 ans, rescapée d’un accident de transport mortel survenu deux ans auparavant, consulte pour des épisodes réguliers d’« engourdissement psychique ». Lors de confrontations imprévues à des stimuli évocateurs (bruits de freinage sec, cris stridents), elle décrit un phénomène où le monde extérieur perd instantanément sa substance, le son devenant assourdi comme sous l’eau. Durant ces épisodes de quelques minutes, ses interlocuteurs rapportent qu’elle a le regard vitreux et ne réagit plus aux paroles. L’évaluation neurologique exclut toute anomalie électrophysiologique, orientant le diagnostic vers une dissociation péritraumatique récurrente où l’absence agit comme un mécanisme de survie visant à anesthésier une charge affective insupportable.
Exemple de la vie courante (Décrochage attentionnel et conduite) : Un conducteur circulant sur un tronçon d’autoroute monotone et familier pendant plusieurs heures franchit une sortie sans en conserver le moindre souvenir explicite. Bien que les systèmes automatisés de contrôle visuomoteur aient maintenu la trajectoire de la trajectoire du véhicule de manière subconsciente, la conscience réfléchie s’est totalement retirée de la tâche. Ce phénomène d’« hypnose de la route » illustre une forme subclinique d’absence attentionnelle où la mémoire de travail opérationnelle cesse d’encoder le présent.
9. Mesure et évaluation clinique
L’évaluation rigoureuse d’un état d’absence repose sur une démarche pluridisciplinaire alliant électrophysiologie, neuropsychologie et psychopathologie différentielle :
L’électroencéphalographie (EEG) standard et vidéo-EEG : Elle constitue le gold standard incontournable. L’enregistrement doit comporter des épreuves d’activation fondamentales : l’hyperpnée (respiration ample et forcée pendant au moins 3 à 4 minutes), particulièrement efficace pour déclencher des absences typiques chez l’enfant, et la stimulation lumineuse intermittente (SLI). L’enregistrement vidéo synchrone permet de corréler avec une précision millimétrique le début clinique de l’absence (fixité du regard, arrêt du discours) avec la décharge de pointes-ondes.
Les batteries d’évaluation neuropsychologique : Chez les patients souffrant de ruptures attentionnelles sans anomalies EEG, des outils standardisés permettent d’évaluer la distractibilité et l’attention soutenue, tels que le Test de Performance Continue (CPT de Conners), le Test d’Évaluation de l’Attention (TEA-Ch) ou le test de Stroop. Ces épreuves mesurent les temps de réaction, les erreurs d’omission (reflets d’absences attentionnelles) et de commission.
Les échelles psychopathologiques de dissociation : Dans les situations où l’absence revêt une nature fonctionnelle ou post-traumatique, des instruments psychométriques validés sont mobilisés, notamment l’Échelle d’Expériences Dissociatives (Dissociative Experiences Scale – DES) ou l’Entretien Clinique Structuré pour les Troubles Dissociatifs (SCID-D), permettant d’objectiver le degré d’absorption psychique, d’amnésie et de dépersonnalisation.
10. Applications et portée pratique
La reconnaissance précise du phénomène d’absence a des implications capitales dans de multiples secteurs de la pratique humaine :
En milieu scolaire et pédagogique : Les enfants souffrant de crises d’absence non diagnostiquées subissent des micro-coupures de la communication pédagogique répétées parfois des dizaines de fois par jour. Ils perdent des syllabes, des consignes ou des fragments de raisonnement arithmétique, aboutissant à un échec scolaire incompris souvent sanctionné à tort comme de l’inattention ou de la mauvaise volonté. Un dépistage précoce permet la mise en place d’un protocole médicamenteux (éthosuximide, acide valproïque) restaurant immédiatement l’intégrité de la vigilance cognitive.
En psychothérapie et psychanalyse : L’irruption d’un silence prolongé ou d’une attitude d’absence chez le patient au cours de la séance thérapeutique constitue un matériel clinique de premier ordre. Le thérapeute doit apprendre à décrypter si cette absence traduit une résistance, un état de sidération émotionnelle face au retour du refoulé, ou au contraire une expérience féconde de repli apaisant où le sujet expérimente la présence bienveillante de l’analyste sans obligation de performance discursive.
En médecine du travail et sécurité publique : L’existence d’absences spontanées, qu’elles soient comitiales ou d’origine narcoleptique, conditionne directement l’aptitude légale à la conduite automobile, au pilotage d’aéronefs ou à la manipulation de machines industrielles dangereuses. L’objectivation clinique et la stabilisation thérapeutique constituent ici des enjeux médico-légaux prioritaires pour la protection de la vie humaine.
11. Recherches empiriques et données probantes
Les investigations en neuroimagerie fonctionnelle et en génétique moléculaire ont profondément renouvelé la compréhension des mécanismes de l’absence au XXIe siècle :
Les travaux novateurs de Hal Blumenfeld et de son équipe utilisant l’IRM fonctionnelle couplée simultanément à l’EEG (EEG-IRMf) ont démontré que les crises d’absence ne représentent pas une inhibition globale indifférenciée de l’ensemble du cortex. L’enregistrement hémodynamique met en évidence une activation intense du thalamus et du cortex insulaire associée à une désactivation paradoxale prononcée des aires du réseau du mode par défaut (Default Mode Network – DMN) et des cortex préfrontaux dorsolatéraux. Cette désactivation sélective des réseaux de connectivité fonctionnelle à longue distance explique l’effondrement spécifique de la conscience réflexive.
Sur le plan génétique, les études d’association pangénomique ont identifié des mutations dans les gènes codant pour les canaux calciques voltage-dépendants (notamment CACNA1A et CACNA1H) ainsi que pour les sous-unités des récepteurs GABA_A (comme GABRG2). Ces anomalies moléculaires expliquent l’hyperexcitabilité congénitale des circuits corticothalamiques et la transmission familiale parfois observée dans les formes idiopathiques de l’enfance.
Dans le domaine de la psychologie cognitive expérimentale, les recherches de Jonathan Smallwood et Jonathan Schooler ont quantifié l’impact du décrochage attentionnel spontané (« zonage » ou tuning out) sur l’encodage mnésique. Leurs expériences démontrent qu’environ 30 à 50 % de notre temps d’éveil éveillé s’accompagne d’un état d’absence relative vis-à-vis des stimuli sensoriels externes, caractérisé par une réduction mesurable du potentiel évoqué auditif ou visuel P300.
12. Considérations culturelles et transculturelles
La signification attribuée à l’absence varie considérablement selon les grilles de lecture culturelles et les époques historiques. Dans les sociétés occidentales contemporaines, fortement axées sur la productivité, la vigilance continue, l’attention soutenue et la rentabilité relationnelle, l’absence est majoritairement conceptualisée comme un déficit, une faille, un dysfonctionnement neurologique ou une anomalie cognitive à corriger d’urgence.
En revanche, dans de nombreuses traditions anthropologiques et philosophiques non occidentales, certaines formes d’absences sont activement valorisées, recherchées ou interprétées selon un registre spirituel. Dans les contextes chamaniques ou au sein de rituels de transe d’Afrique de l’Ouest ou d’Amérique latine, l’état d’absence momentanée est perçu comme une vacance corporelle indispensable pour accueillir l’esprit tutélaire, une divinité ou les ancêtres. De même, les pratiques orientales de méditation profonde (comme le samadhi dans les traditions yogiques ou le shikantaza dans le bouddhisme Zen) cultivent délibérément une forme d’absence au bavardage égoïque et aux sollicitations sensorielles immédiates afin d’atteindre un état supérieur de présence pure et de vacuité transpersonnelle.
L’ethnopsychiatrie, notamment illustrée par les travaux de Georges Devereux et de Tobie Nathan, souligne par ailleurs que ce que la nosographie biomédicale isole sous les termes d’absences dissociatives est codé dans d’autres cultures comme la « perte d’âme » (susto dans les populations andines) consécutive à une frayeur intense, appelant des rituels communautaires de réintégration de l’esprit plutôt qu’une chimiothérapie anticonvulsivante.
13. Critiques, controverses et limites
Plusieurs débats épistémologiques et cliniques entourent le concept d’absence :
L’erreur diagnostique d’assimilation : L’une des controverses les plus tenaces réside dans la confusion fréquente entre les absences épileptiques légères et le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) à prédominance inattentive. Administrer des stimulants dopaminergiques (comme le méthylphénidate) à un enfant présentant des crises d’absence méconnues peut aggraver la fréquence des paroxysmes critiques, tandis que prescrire des antiépileptiques sédatifs à un sujet simplement distrait altère inutilement ses facultés cognitives.
La dichotomie tranchée présence/absence : Les neurophilosophes et psychologues contemporains critiquent la conception binaire classique selon laquelle un individu serait soit totalement « présent », soit totalement « absent ». Les travaux sur les états altérés de conscience démontrent l’existence d’un gradient continu de niveaux de conscience : lors de nombreuses crises d’absence, une perception sensorielle implicite persiste (les sujets clignent des yeux au flash lumineux ou adaptent partiellement leur posture), remettant en cause la thèse d’un anéantissement complet de l’expérience subjective.
La toxicité paradoxale des thérapeutiques antiépileptiques : Une erreur pharmacologique historique bien documentée concerne l’utilisation inappropriée d’antiépileptiques efficaces contre les crises focales (tels que la carbamazépine, la gabapentine, la tiagabine ou la phénytoïne) dans le traitement des absences de l’enfant. Ces molécules, en augmentant l’inhibition GABAergique thalamique ou en agissant sur les canaux sodiques, peuvent paradoxalement déclencher un état de mal comitial d’absence permanent, illustrant la vulnérabilité extrême de ce circuit oscillatoire complexe.
14. Termes connexes et distinctions conceptuelles
Afin d’éviter tout écueil terminologique, il convient d’établir une démarcation rigoureuse entre l’absence et les notions cliniques périphériques :
- Absence vs. Amnésie transitoire : L’amnésie transitoire (comme l’ictus amnésique) conserve l’état de conscience vigile et la réactivité au milieu ambiant, le patient interagissant continuellement bien qu’incapable de fixer de nouveaux souvenirs ; l’absence abolit simultanément le contact et l’accès à la conscience immédiate.
- Absence vs. Syncope : La syncope implique une défaillance de la perfusion cérébrale globale conduisant invariablement à une perte de tonus postural avec chute au sol et pâleur ; l’absence épileptique conserve généralement la tonicité musculaire posturale sans effondrement.
- Absence vs. Narcolepsie / Cataplexie : La cataplexie est un lâchage brutal du tonus musculaire déclenché par une émotion sans perte de conscience ; l’accès de sommeil narcoleptique présente une réversibilité sensorielle par stimulation vive et une transition vers un stade de sommeil caractérisé à l’EEG, dissemblable des pointes-ondes à 3 Hz.
- Absence vs. Rêverie diurne (Mind Wandering) : La rêverie diurne est une dérive fluide de la pensée consciente qui s’interrompt instantanément dès lors qu’un stimulus environnemental interpelle l’individu ; l’absence neurologique est un état hermétique et irrépressible qui ne cède à aucune stimulation verbale ou nociceptive avant son terme spontané.
- Absence vs. Coma et Stupeur : Le coma s’inscrit dans une durée prolongée et abolit l’éveil (yeux fermés, absence de réactivité motrice volontaire) ; l’absence dure quelques secondes, le sujet maintenant l’ouverture palpébrale et son regard figé.
15. Synthèse et points clés
L’absence constitue une manifestation clinique fondamentale de la discontinuité de la conscience humaine, qu’elle soit envisagée sous l’angle d’une pathologie des réseaux neuronaux ou sous celui de la vie psychologique et affective. Sur le plan neurologique, elle correspond à une synchronisation excessive de la boucle thalamo-corticale interrompant l’ignition globale de l’information consciente, matérialisée à l’EEG par le tracé classique de pointes-ondes à 3 Hz.
Sur le plan psychopathologique et dynamique, l’absence renvoie aux mécanismes de protection dissociative face au réel traumatique, tout comme elle délimite la capacité transitionnelle de penser le manque et d’élaborer la perte d’objet. Qu’elle soit éclipse critique du cerveau ou repli protecteur du moi, l’absence illustre de manière spectaculaire que la présence à soi-même et au monde n’est jamais un état passif ou immuable, mais le produit permanent, fragile et complexe d’une alchimie cognitive et relationnelle sans cesse renouvelée.
Références
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