1. Résumé / Abstract
Le Test des Visages (Faces Test), conceptualisé et validé en 1997 par le professeur Simon Baron-Cohen, Sally Wheelwright et Therese Jolliffe à l’Université de Cambridge, constitue une tâche d’évaluation neuropsychologique pionnière dans l’étude de la théorie de l’esprit (Theory of Mind – ToM) chez l’adulte. Conçu spécifiquement pour surmonter l’effet de plafonnement (ceiling effect) inhérent aux épreuves classiques de fausses croyances de premier et de second ordre chez les individus ayant une intelligence préservée, cet instrument explore la capacité à inférer des états mentaux complexes et des émotions à partir d’indices visuels faciaux.
Le test comprend 25 items photographiques présentant des visages entiers ou des régions isolées du visage (particulièrement le regard). Pour chaque stimulus, le participant est soumis à un format de réponse à choix forcé entre deux termes d’états mentaux (un terme cible et un distracteur). La cotation attribue un point par identification correcte, produisant un score total variant de 0 à 25. Les données empiriques originales démontrent une dissociation clinique nette : alors que les adultes neurotypiques décodent avec aisance le « langage des yeux » et les émotions complexes, les adultes présentant un syndrome d’Asperger ou un autisme de haut niveau manifestent des déficits significatifs, tout particulièrement lorsque l’information visuelle est restreinte à la région oculaire ou porte sur des états mentaux complexes plutôt que primaires. Bien qu’ayant ensuite évolué vers le Reading the Mind in the Eyes Test (RMET), le Test des Visages demeure un paradigme fondateur dans la caractérisation des phénotypes sociocognitifs et de la « cécité mentale » (mindblindness).
2. Mots-clés / Keywords
Théorie de l’esprit, cognition sociale, Test des Visages, syndrome d’Asperger, autisme de haut niveau, traitement facial, regard, états mentaux complexes, neuropsychologie, psychométrie, cécité mentale, Simon Baron-Cohen.
3. Auteurs / Authors
Le protocole initial du Faces Test a été élaboré par des chercheurs affiliés au Department of Experimental Psychology et au Autism Research Centre (ARC) de l’Université de Cambridge, Royaume-Uni :
- Simon Baron-Cohen, Ph.D. : Professeur de psychopathologie développementale, directeur de l’Autism Research Centre à l’Université de Cambridge, Fellow du Trinity College. Pionnier mondial de la recherche sur la théorie de l’esprit dans les troubles du spectre de l’autisme.
- Sally Wheelwright, M.Phil. : Chercheuse et statisticienne principale à l’Autism Research Centre, collaboratrice centrale sur les mesures de l’empathie, de la systématisation et de la cognition sociale.
- Therese Jolliffe, Ph.D. : Chercheuse clinicienne, reconnue pour ses contributions fondamentales à l’évaluation cognitive et perceptive du traitement de l’information locale et globale chez les personnes autistes.
Contact institutionnel : Autism Research Centre, Department of Psychiatry, University of Cambridge, Douglas House, 18b Trumpington Road, Cambridge, CB2 8AH, Royaume-Uni. (Site institutionnel : www.autismresearchcentre.com).
4. Objectif / Purpose
L’objectif principal du Test des Visages est de fournir une mesure écologique, sensible et discriminante des compétences avancées de théorie de l’esprit chez les adolescents et les adultes disposant d’un quotient intellectuel (QI) dans la moyenne ou supérieur à la moyenne. Jusqu’au milieu des années 1990, les instruments standardisés d’évaluation de la théorie de l’esprit reposaient presque exclusivement sur des paradigmes verbaux de fausse croyance, tels que la tâche de Sally et Anne ou la tâche des boîtes de Smarties. Bien que ces épreuves soient remarquablement efficaces pour détecter l’absence d’acquisition de la théorie de l’esprit chez les jeunes enfants autistes ou présentant un retard de développement, elles s’avèrent inopérantes pour déceler des altérations subtiles chez l’adulte avec syndrome d’Asperger, en raison d’un effet plafond massif.
Le Test des Visages comble ce vide méthodologique en s’ancrant dans la perception sociale directe. Il cherche à déterminer si les individus autistes peuvent spontanément et précisément décoder ce que Baron-Cohen nomme le « langage des yeux » (the language of the eyes). D’un point de vue clinique, l’instrument vise à :
- Mettre en évidence des anomalies qualitatives de la cognition sociale dans le cadre du diagnostic différentiel des troubles du spectre de l’autisme à l’âge adulte.
- Distinguer le traitement des émotions de base (telles que la joie, la tristesse, la peur, la colère, la surprise et le dégoût) de l’attribution d’états mentaux cognitifs ou complexes (par exemple : absorbé, méfiant, pensif, indécis).
- Isoler la contribution de différentes zones anatomiques du visage, en comparant les performances face au visage entier par rapport à la région péri-oculaire.
- Fournir un paradigme expérimental utilisable lors d’études de neuro-imagerie fonctionnelle (IRMf) pour identifier les réseaux neuronaux sous-tendant le traitement des signaux faciaux sociaux (amygdale, gyrus fusiforme, sillon temporal supérieur).
5. Construit psychologique / Construct
Le construit théorique évalué par le Test des Visages est la théorie de l’esprit avancée, plus spécifiquement opérationnalisée sous la forme du décodage de l’état mental d’autrui (mental state decoding). Contrairement au raisonnement sur l’état mental (qui implique de calculer ce qu’une personne sait ou croit sur la base d’une séquence narrative), le décodage repose sur l’extraction immédiate, intuitive et perceptuelle d’indices sociaux statiques ou dynamiques.
Ce construit s’articule autour de deux dimensions critiques explorées de manière comparative :
1. Complexité de l’état mental : États mentaux primaires vs complexes
Les émotions de base (Ekman, 1992) reposent sur des patrons neuromusculaires universels et hautement contrastés, facilitant leur identification même en cas de dysfonctionnement sociocognitif modéré. En revanche, les états mentaux complexes (tels que la culpabilité, la perplexité, la rêverie ou l’appréhension) requièrent l’attribution de dispositions épistémiques et intentionnelles nuancées. Le Test des Visages met en jeu des paires sémantiques antagonistes ou contrastées (par exemple : Certain vs. Puzzled, Dreamy vs. Realistic) qui sollicitent un lexique psychologique fin et une intégration socio-émotionnelle de haut niveau.
2. Richesse informationnelle du stimulus : Visage entier vs Région des yeux
L’architecture du test permet d’analyser l’effet du morcellement informationnel. Les adultes neurotypiques extraient l’essentiel de l’état mental d’un interlocuteur à partir des micro-ajustements des muscles péri-oculaires (orbicularis oculi, corrugator supercilii). Chez les individus autistes, l’exploration visuelle oculaire est fréquemment évitée ou atypique. Le test permet ainsi de vérifier l’hypothèse selon laquelle les personnes autistes réussissent de manière satisfaisante face à des visages complets (où la bouche et la posture fournissent des indices compensatoires), mais chutent de manière critique lorsque seule la région des yeux est rendue accessible.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le cadre théorique du Test des Visages s’inscrit au carrefour des théories cognitives de l’autisme et des modèles de neurosciences sociales développés à la fin du XXe siècle.
L’hypothèse de la cécité mentale (Mindblindness Theory)
Formulée par Baron-Cohen en 1995, cette théorie postule que l’autisme est fondamentalement caractérisé par un déficit structurel du « mécanisme de théorie de l’esprit » (ToM Mechanism – ToMM), un module cognitif inné postulée par Alan Leslie. Chez le sujet sain, ce système est précédé par le « détecteur de direction du regard » (Eye-Direction Detector – EDD) et le « détecteur d’intentionnalité » (Intentionality Detector – ID). Le Test des Visages vérifie la défaillance de la transition entre la simple détection du regard physique et l’attribution intentionnelle d’un état mental interne à partir de ce regard.
Le modèle du cerveau social et des structures sous-corticales
D’un point de vue neuroanatomique, la capacité à lire les états mentaux dans les visages mobilise le réseau du cerveau social. Ce réseau intègre le gyrus fusiforme (chargé de l’identification structurelle des visages), le sillon temporal supérieur (impliqué dans l’analyse des mouvements biologiques et du regard), le cortex préfrontal médian (mPFC, centre du raisonnement mentaliste) et l’amygdale. Baron-Cohen et ses collaborateurs ont émis l’hypothèse d’une anomalie fonctionnelle amygdalienne chez les individus avec autisme, rendant ardue l’association rapide entre une configuration oculaire et une valence émotionnelle ou cognitive signifiante.
7. Validité / Validity
La validité psychométrique du Test des Visages a été examinée dans l’étude princeps de 1997 auprès de trois groupes de participants appariés : un groupe d’adultes présentant un autisme ou un syndrome d’Asperger (QI normal), un groupe témoin d’adultes au développement typique, et un groupe clinique contrôle constitué d’adultes atteints du syndrome de Gilles de la Tourette (pour vérifier que les anomalies n’étaient pas imputables à une pathologie neuropsychiatrique non autistique).
Validité discriminante et de groupe connu
Les résultats empiriques ont attesté d’une excellente validité différentielle :
- Les adultes du groupe Asperger ont obtenu des scores significativement inférieurs au groupe témoin neurotypique et au groupe Tourette sur la condition « yeux seuls » (Eye task), confirmant un déficit spécifique indépendant du niveau intellectuel global.
- Sur la condition « visage entier » (Whole face) évaluant les émotions de base, les adultes avec syndrome d’Asperger ont affiché des performances équivalentes à celles des témoins, démontrant la préservation de la perception des émotions primaires et écartant l’hypothèse d’un déficit visuo-perceptif généralisé.
- L’écart statistique le plus prononcé est apparu sur les émotions complexes présentées au niveau des yeux, validant la sensibilité de l’épreuve pour la détection fine des altérations socio-cognitives.
Validité convergente
Les performances au Test des Visages corrèlent positivement avec d’autres épreuves complexes de cognition sociale, notamment le test des « Histoires Étranges » de Francesca Happé (Happé’s Strange Stories), attestant que l’outil évalue bien le même domaine métareprésentationnel sous une modalité perceptive distincte.
8. Fidélité / Reliability
Dans sa mouture originelle de 1997, le Test des Visages a fait l’objet d’évaluations de fidélité méthodologiques rigoureuses :
- Consistance interne : Le coefficient alpha de Cronbach calculé pour l’ensemble des items se situait autour de 0,68 à 0,73 selon les échantillons de validation. Bien que modérée selon les standards psychométriques stricts, cette valeur est représentative des épreuves de performance maximale mesurant des construits sociocognitifs multidimensionnels chez l’adulte.
- Fidélité inter-juges : La sélection préalable des photographies et des termes cibles a suivi un protocole d’accord unanime par un panel d’évaluateurs experts indépendants (taux de concordance supérieur à 85 % requis pour l’inclusion d’un item).
- Limites psychométriques identified : La limite majeure de fidélité de cette première version résidait dans son format binaire à choix forcé (2 options). La probabilité de succès par simple hasard étant de 50 %, la variance d’erreur de mesure demeurait non négligeable, ce qui réduisait la sensibilité fine du test et incita les auteurs à concevoir ultérieurement une version révisée à 4 choix de réponses (RMET, 2001).
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Les analyses factorielles exploratoires (AFE) menées sur les matrices de réponses du Test des Visages révèlent généralement une structure à dominante unidimensionnelle, soutenue par une dimension générale de décodage sociocognitif.
Cependant, des analyses factorielles confirmatoires (AFC) et des modélisations bi-factorielles ont mis en lumière deux composantes sous-jacentes distinctes :
- Facteur 1 : Décodage affectif et valence émotionnelle : Items saturant principalement sur l’identification d’affects positifs ou négatifs (ex. : Sad vs. Happy, Friendly vs. Hostile, Calm vs. Anxious). Les saturations factorielles pour ces items varient généralement entre 0,42 et 0,65.
- Facteur 2 : Attribution épistémique et états cognitifs : Items nécessitant la déduction de processus mentaux orientés vers la pensée, la réflexion ou le doute (ex. : Certain vs. Puzzled, Unreflective vs. Reflective, Believing vs. Disbelieving). Les saturations sur ce facteur oscillent entre 0,38 et 0,58.
L’indice de variance totale expliquée par la composante principale varie entre 28 % et 36 % selon les études, ce qui confirme que la tâche fait appel à une aptitude cognitive générale de théorie de l’esprit, modulée par des compétences lexicales et de traitement visuel localisé.
10. Instrument de mesure / Instrument
- Type de test : Test de performance maximale / Évaluation neuropsychologique objective de la cognition sociale.
- Format d’administration : Papier-crayon ou informatisé, passation individuelle.
- Nombre d’items : 25 items photographiques standardisés en noir et blanc (focalisés sur le visage et les yeux).
- Échelle de réponse : Choix forcé entre 2 termes d’états mentaux (un terme cible et un distracteur / foil) : Forced-choice between 2 mental state terms (one target, one foil).
- Cotation : Chaque sélection correcte du terme cible confère 1 point ; une sélection incorrecte (distracteur) confère 0 point.
- Score total : Score continu allant de 0 à 25 points. Un score plus élevé indique une meilleure précision dans l’attribution d’états mentaux et une théorie de l’esprit plus performante.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de publication princeps : 1997.
- Droits d’auteur et accessibilité : Détenus par Simon Baron-Cohen et ses co-auteurs. L’instrument est mis à disposition à des fins de recherche clinique et scientifique académique sans frais (open access pour la communauté scientifique via l’Autism Research Centre).
- Utilisation commerciale : Toute reproduction commerciale ou intégration dans des batteries diagnostiques propriétaires nécessite l’autorisation formelle expresse des auteurs ou de leurs ayants droit institutionnels.
12. Références / References
Baron-Cohen, S., Jolliffe, T., Mortimore, C., & Robertson, M. (1997). Another advanced test of theory of mind: Evidence from very high functioning adults with autism or Asperger syndrome. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 38(7), 813–822. https://doi.org/10.1111/j.1469-7610.1997.tb01599.x
Baron-Cohen, S., Wheelwright, S., & Jolliffe, T. (1997). Is there a “language of the eyes”? Evidence from normal adults and adults with autism or Asperger syndrome. Visual Cognition, 4(3), 311–331. https://doi.org/10.1080/713756761
Baron-Cohen, S., Wheelwright, S., Hill, J., Raste, Y., & Plumb, I. (2001). The “Reading the Mind in the Eyes” Test revised version: A study with normal adults, and adults with Asperger syndrome or high-functioning autism. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 42(2), 241–251. https://doi.org/10.1111/1469-7610.00715
Ekman, P. (1992). An argument for basic emotions. Cognition & Emotion, 6(3–4), 169–200. https://doi.org/10.1080/02699939208411068
Happé, F. G. (1994). An advanced test of theory of mind: Understanding of story characters’ thoughts and feelings by able autistic, mentally handicapped, and normal children and adults. Journal of Autism and Developmental Disorders, 24(2), 129–154. https://doi.org/10.1007/BF02172093
13. Questions et items du questionnaire / Scale Items
Response Format: Forced-choice between 2 mental state terms (one target, one foil)
- Unconcerned vs. Concerned [Target: Concerned]
- Unreflective vs. Reflective [Target: Reflective]
- Disinterested vs. Interested [Target: Interested]
- Calm vs. Anxious [Target: Anxious]
- Inattentive vs. Attentive [Target: Attentive]
- Unsympathetic vs. Sympathetic [Target: Sympathetic]
- Friendly vs. Hostile [Target: Friendly]
- Sad vs. Happy [Target: Sad]
- Uneasy vs. Easy [Target: Uneasy]
- Despondent vs. Contented [Target: Despondent]
- Defiant vs. Submissive [Target: Defiant]
- Reassured vs. Apprehensive [Target: Apprehensive]
- Indifferent vs. Absorbed [Target: Absorbed]
- Certain vs. Puzzled [Target: Puzzled]
- Guilt-free vs. Guilt [Target: Guilt]
- Decisive vs. Vacillating [Target: Decisive]
- Confident vs. Insecure [Target: Insecure]
- Hateful vs. Affectionate [Target: Affectionate]
- Serious vs. Playful [Target: Serious]
- Believing vs. Disbelieving [Target: Disbelieving]
- Dreamy vs. Realistic [Target: Dreamy]
- Bored vs. Engaged [Target: Engaged]
- Distracted vs. Remembering [Target: Remembering]
- Relaxed vs. Worried [Target: Worried]
- Suspicious vs. Trusting [Target: Suspicious]