1. Résumé / Abstract
Le Test de préférence de jouets (Toy Preference Test), élaboré par Lenore A. DeLucia en 1963 à l’Université Brown, est un instrument psychométrique projectif et comportemental conçu pour évaluer l’identification au rôle de genre et les préférences sexospécifiques chez les jeunes enfants d’âge préscolaire et scolaire primaire (de la maternelle à la quatrième année élémentaire, soit environ de 5 à 10 ans). L’outil a été développé pour pallier les biais méthodologiques inhérents aux instruments antérieurs de la même époque, notamment l’échelle It Scale for Children (Brown, 1956), qui présentait une figure géométrique ambiguë souvent perçue spontanément comme masculine par les enfants des deux sexes.
Le dispositif expérimental repose sur un ensemble de 52 photographies de jouets familiers préalablement calibrés et étalonnés par des juges adultes sur une échelle d’évaluation allant de 1 (« fortement masculin ») à 9 (« fortement féminin »). À partir de ces stimuli visuels étalonnés, DeLucia a constitué deux formes parallèles, les Séries A et B, chacune comprenant 24 paires de jouets opposant systématiquement un jouet à forte connotation masculine à un jouet à forte connotation féminine, appariés sur la dimension de neutralité affective et d’attractivité générale.
L’administration s’effectue sous la forme d’un choix forcé dyadique dans lequel l’enfant doit désigner l’objet qu’il préfère. La cotation attribue un point (1) lorsque le sujet sélectionne l’objet jugé conforme à son sexe biologique et zéro point (0) en cas de choix non conforme, produisant un score total continu variant de 0 à 24 par série. Sur le plan psychométrique, le test présente une fidélité test-retest modérée à satisfaisante, avec des coefficients de corrélation de rang de Spearman (rho) oscillant entre .67 et .72 lorsqu’il est administré par un expérimentateur de sexe opposé. Bien que l’instrument n’ait pas fait l’objet d’analyses factorielles confirmatoires contemporaines lors de sa parution originale, il constitue un jalon historique fondamental dans la recherche développementale sur la typification sexuelle et les stéréotypes de genre au milieu du XXe siècle.
2. Mots-clés / Keywords
Test de préférence de jouets, identification au rôle sexuel, préférences de genre, développement de la petite enfance, psychométrie développementale, typification sexuelle, choix forcé, Lenore A. DeLucia, stéréotypes enfantins, fidélité test-retest.
3. Auteurs / Authors
L’instrument a été conçu et validé par Lenore A. DeLucia, chercheuse en psychologie du développement affiliée au Département de psychologie de l’Université Brown (Providence, Rhode Island, États-Unis). Les travaux initiaux ont été conduits au sein des laboratoires de développement infantile de Brown dans le cadre de recherches subventionnées sur l’ontogenèse des rôles sociaux et l’acquisition des conduites typées selon le sexe chez l’enfant.
4. Objectif / Purpose
L’objectif premier du Test de préférence de jouets est d’opérationnaliser et de quantifier l’identification au rôle sexuel (sex-role identification) à travers l’analyse des choix manifestes d’objets ludiques chez les enfants âgés de 5 à 10 ans. Au début des années 1960, la psychologie développementale cherchait activement à comprendre comment les enfants intériorisent les normes socioculturelles associées à leur statut biologique, comment s’opère la différenciation des conduites et quelle est la trajectoire temporelle de l’adhésion aux stéréotypes masculins et féminins.
Sur le plan théorique et méthodologique, l’objectif de DeLucia était d’éradiquer les artefacts de mesure documentés dans les échelles antérieures. Les instruments projectifs dominants, tels que le test de la figure « It » (It Scale for Children), reposaient sur l’hypothèse qu’une silhouette asexuée permettait à l’enfant de projeter librement son identité de genre sous-jacente. Or, de multiples investigations empiriques ont révélé que la figure « It » était massivement perçue par les garçons comme par les filles comme un personnage masculin en raison de son apparence graphique (cheveux courts, posture, pantalon), induisant ainsi un biais systématique de masculinité dans les scores des filles. Le Test de préférence de jouets s’affranchit de tout vecteur anthropomorphe intermédiaire en confrontant directement l’enfant à des représentations concrètes d’objets culturels du quotidien.
En contexte de recherche fondamentale, le test permet d’étudier l’influence différentielle de variables environnementales et relationnelles, telles que le sexe de l’expérimentateur, la présence des pairs, la composition de la fratrie ou les pratiques éducatives parentales sur la conformité de genre. Sur le plan de la psychologie clinique et scolaire de l’époque, l’outil fournissait un profil comportemental indicatif des déviations ou des rigidités excessives par rapport aux normes développementales alors en vigueur, bien que son utilisation contemporaine soit principalement rétrospective, critique et orientée vers l’histoire de la psychologie du genre.
5. Construit psychologique / Construct
Le construit psychologique ciblé par le test est la préférence pour le rôle de genre (sex-role preference), conceptualisée comme l’une des composantes distinctes de l’identité de genre globale. Selon la taxonomie classique formulée par des théoriciens tels que Jerome Kagan (1964) et David B. Lynn (1959), l’ontogenèse du genre se subdivise en trois dimensions interdépendantes mais dissociables :
- L’identité de rôle sexuel (Sex-Role Identity) : Le sentiment intime, précoce et subjectif d’appartenir à l’une des catégories de sexe biologique (masculin ou féminin), qui s’ancre généralement dès l’âge de 2 à 3 ans.
- L’adoption du rôle sexuel (Sex-Role Adoption) : L’assimilation involontaire ou comportementale des manières d’être, postures, démarches et styles expressifs propres à un sexe donné.
- La préférence pour le rôle sexuel (Sex-Role Preference) : Le désir conscient ou l’orientation élective vers des activités, des objets, des jouets, des tâches et des rôles socialement prescrits pour l’un ou l’autre sexe au sein d’une culture donnée.
Le Toy Preference Test se focalise spécifiquement sur cette troisième dimension, postulant que les jouets constituent les vecteurs matériels privilégiés par lesquels les enfants manifestent leur conformité ou leur résistance aux attentes normatives de leur groupe social. Dans ce cadre, un jouet n’est pas simplement un objet fonctionnel de divertissement ; il véhicule une signification sémiotique et culturelle prégnante. Un camion de pompiers, un jeu d’outils de menuisier ou des soldats miniatures renvoient aux schèmes d’action masculine (exploration spatiale, manipulation instrumentale, agressivité motrice, force physique), tandis qu’une poupée berceau, un ensemble de repassage miniature ou un service à thé renvoient aux schèmes d’action féminine (nurturance, soins domestiques, verbalisation interpersonnelle, esthétique).
Le construit est opérationnalisé de manière bipolaire et exclusive : chaque item met en compétition directe une valence masculine et une valence féminine. L’enfant qui choisit l’objet congruant avec son sexe biologique démontre une préférence typée conforme, tandis que le choix de l’objet non congruant est interprété comme une préférence cross-genre ou atypique. La mesure ne permet pas d’évaluer l’androgynie psychologique — concept qui ne sera théorisé que plus tardivement par Sandra Bem en 1974 —, ce qui ancre résolument le construit dans l’épistémologie dichotomique du début des années 1960.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le développement du Test de préférence de jouets s’inscrit au carrefour de trois courants théoriques majeurs qui dominaient la psychologie américaine dans les décennies 1950 et 1960 :
La théorie de l’apprentissage social
Portée initialement par Robert Sears et plus tard formalisée par Albert Bandura, la théorie de l’apprentissage social postule que les comportements typés selon le sexe sont acquis par le biais du renforcement différentiel direct et de l’apprentissage par observation (modelage). Dès leur plus jeune âge, les enfants reçoivent des renforcements positifs (approbations verbales, encouragements, sourires) lorsqu’ils manipulent des jouets conformes à leur sexe biologique, et des rétroactions négatives ou des sanctions indirectes lorsqu’ils adoptent des conduites cross-genres. Le test de DeLucia permet d’enregistrer l’aboutissement cumulatif de ces chaînes de renforcement environnemental en évaluant dans quelle mesure l’enfant a intégré les contingences sociales de renforcement liées aux objets ludiques.
La perspective cognitive-développementale
Bien que formalisée avec éclat par Lawrence Kohlberg en 1966, la conception cognitive du genre émergeait déjà au moment des travaux de DeLucia. Selon cette approche, l’enfant n’est pas un récepteur passif des pressions environnementales ; il organise activement son environnement social au moyen de catégories cognitives. Dès que l’enfant acquiert la constance de genre (la compréhension que le sexe est une caractéristique immuable), il est intrinsèquement motivé à se conformer aux schémas cognitifs de son propre sexe pour maintenir une cohérence interne (autovalorisation). Les jouets servent alors de référents catégoriels externes confirmant son appartenance cognitive au groupe des pairs de même sexe.
Les théories psychanalytiques de l’identification
Dans la tradition freudienne et néo-freudienne, l’identification au rôle sexuel résulte de la résolution du conflit œdipien (vers 5-6 ans), au cours duquel l’enfant renonce à son attachement exclusif au parent du sexe opposé et intègre les attributs du parent du même sexe par identification défensive ou affective. La période couverte par le test (de la maternelle à la quatrième année élémentaire) correspond précisément à la phase de latence psychanalytique, période durant laquelle les identifications de rôle doivent être consolidées et se manifester par une adhésion rigide aux symboles de la masculinité ou de la féminité.
7. Validité / Validity
Les données empiriques relatives à la validation psychométrique du Toy Preference Test proviennent des travaux initiaux menés par DeLucia en 1963 auprès d’un échantillon d’élèves de l’enseignement préscolaire et élémentaire. Les résultats démontrent une solide validité de contenu, ainsi que des indices convergents et discriminants notables pour l’époque :
Validité de contenu et d’étalonnage des stimuli
La validité de contenu a été établie par une procédure rigoureuse d’évaluation par des juges indépendants. Un corpus initial de photographies de jouets a été soumis à des adultes qui devaient quantifier la charge de stéréotypie sexuelle sur une échelle de Likert en 9 points (1 = extrêmement masculin ; 9 = extrêmement féminin). Seuls les jouets ayant obtenu un consensus quasi unanime et des scores situés aux extrémités de l’échelle (1 à 3 pour les jouets masculins ; 7 à 9 pour les jouets féminins) ont été retenus pour former les paires d’items définitives. Les jouets se situant dans la zone neutre (scores médians de 4 à 6) ont été exclus afin d’éviter toute ambiguïté sémiotique.
Validité de groupe connu et différences développementales
L’instrument a démontré une excellente validité par groupes connus : les garçons ont obtenu des scores moyens significativement plus élevés de choix masculins que les filles, et inversement, les filles ont présenté des scores moyens préférentiels pour les jouets féminins, avec des tailles d’effet massives (p < .001). De plus, l’analyse développementale a mis en évidence une polarisation croissante avec l’âge : les élèves des classes plus avancées (3e et 4e années) ont manifesté une adhérence aux stéréotypes de genre plus marquée et plus constante que les élèves de maternelle, corroborant les postulats théoriques de la socialisation progressive du genre.
Effet du sexe de l’expérimentateur (Validité écologique et expérimentale)
Une contribution majeure de DeLucia a résidé dans la mise en évidence de la réactivité sociale du test. Lorsque l’expérimentateur était de sexe opposé à celui de l’enfant, les patterns de réponses subissaient une modification subtile mais significative, traduisant une vigilance accrue de l’enfant vis-à-vis des attentes supposées de l’adulte. Ce résultat a confirmé que le test capture non seulement une disposition interne, mais également la sensibilité de l’enfant au regard social normatif, validant son utilisation en psychologie expérimentale.
8. Fidélité / Reliability
La fidélité temporelle du Toy Preference Test a été documentée au moyen de protocoles de test-retest espacés de plusieurs semaines. Les caractéristiques de consistance interne et de stabilité temporelle se résument comme suit :
- Fidélité test-retest : Les coefficients de corrélation de rang de Spearman (rho) obtenus varient entre .67 et .72 lorsque l’administration du test et du retest est supervisée par un expérimentateur de sexe opposé à l’enfant. Cette valeur témoigne d’une stabilité temporelle modérée à substantielle, acceptable pour une population pédiatrique dont l’attention et les intérêts ludiques demeurent fluctuants.
- Équivalence des formes parallèles : L’administration conjointe ou croisée de la Série A et de la Série B a révélé une forte cohérence inter-formes, attestant que les deux séries constituent des équivalents métrologiques fiables permettant des protocoles pré-test / post-test sans contamination directe de la mémoire des items.
- Cohérence interne : À l’époque de la publication en 1963, le calcul systématique du coefficient alpha de Cronbach n’était pas systématiquement rapporté pour les échelles de choix dyadique binaire ; néanmoins, les indices de bissection (split-half) corrigés par la formule de Spearman-Brown appliqués aux séries ont indiqué une bonne homogénéité interne des items polarisés.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Dans l’article princeps de 1963, aucune analyse factorielle formelle (qu’elle soit exploratoire ou confirmatoire) n’a été exécutée, ce qui était la norme pour les tests de choix forcé de cette période. La sélection des stimuli reposait sur une logique d’étalonnage psychophysique et de jugement d’experts plutôt que sur la décomposition matricielle de covariances.
Néanmoins, d’un point de vue de la psychométrie contemporaine, la structure latente sous-jacente au Toy Preference Test peut être analysée conceptuellement selon les modèles factoriels modernes :
Modèle unidimensionnel bipolaire vs Modèle bidimensionnel
Le format de réponse en choix forcé contraint mécaniquement la structure factorielle à une unidimensionnalité artificielle. En obligeant l’enfant à choisir entre un jouet masculin ($J_M$) et un jouet féminin ($J_F$), la probabilité de choisir $J_M$ est le complément parfait de la probabilité de choisir $J_F$ ($P(J_M) = 1 – P(J_F)$). Cette dépendance locale induit une corrélation négative parfaite entre les deux pôles, masquant l’indépendance potentielle des intérêts masculins et féminins.
Les réanalyses théoriques ultérieures des tests de préférences ludiques suggèrent qu’une évaluation non ipsative (où chaque jouet est noté indépendamment sur une échelle d’attractivité) ferait émerger deux facteurs orthogonaux distincts :
- Facteur 1 : Préférence pour les objets et activités d’action/stéréotypés masculins (saturations élevées sur les véhicules, outils, armes-jouets, jeux de construction mécanique).
- Facteur 2 : Préférence pour les objets relationnels/stéréotypés féminins (saturations élevées sur le maternage, les déguisements cosmétiques, les scènes domestiques).
Le test de DeLucia, en écrasant ces deux dimensions sur un seul axe relatif de conformité normative, mesurait un facteur synthétique d’orientation préférentielle relative plutôt que des dimensions indépendantes d’intérêt ludique.
10. Instrument de mesure / Instrument
Le Toy Preference Test se présente sous la forme d’un matériel expérimental standardisé destiné à une passation individuelle en face-à-face :
- Type d’instrument : Test de performance typique / choix préférentiel forcé projectif basé sur des stimuli iconographiques.
- Matériel : Un ensemble de 52 photographies monochromes standardisées représentant des jouets ordinaires, présentées sous forme de cartes d’appariement dyadique.
- Organisation des items : Le test est scindé en deux formes équivalentes, la Série A (24 paires de jouets) et la Série B (24 paires de jouets). Chaque paire associe un stimulus masculin et un stimulus féminin de popularité équivalente.
- Format de passation : Administration individuelle. L’expérimentateur présente successivement chaque paire de cartes à l’enfant selon un ordre prédéterminé et pose la consigne standardisée : « Regarde ces deux jouets. Montre-moi celui avec lequel tu aimerais le plus jouer » (ou formulation équivalente).
- Échelle de cotation : Système de notation binaire (0 ou 1) basé sur la conformité de genre :
- 1 point : Sélection du jouet stéréotypiquement congruant avec le sexe assigné de l’enfant (choix masculin pour un garçon, choix féminin pour une fille).
- 0 point : Sélection du jouet stéréotypiquement non congruant (choix transgenre ou atypique).
- Score total : Le score global par série s’échelonne de 0 à 24 points. Un score élevé reflète une forte adhérence aux préférences traditionnelles de rôle de genre, tandis qu’un score proche de 12 indique une sélection aléatoire ou indifférenciée, et un score inférieur à 12 reflète une inversion des préférences stéréotypiques.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de publication originale : 1963.
- Publication de référence : Article de recherche publié dans la revue scientifique Child Development par la Society for Research in Child Development (SRCD).
- Statut du droit d’auteur et permissions : Le protocole expérimental, la sélection des stimuli et le paradigme relèvent du domaine de la recherche académique fondamentale. L’instrument n’a jamais été commercialisé sous forme de mallette de test fermée par un éditeur de tests psychotechniques marchand (tel que Pearson ou Hogrefe). Les photographies et listes originales d’items sont documentées dans la thèse et les publications de Lenore A. DeLucia. Pour une utilisation moderne ou une reproduction exacte dans le cadre d’un protocole d’expérimentation, il convient de se référer aux archives éditoriales de la revue ou de contacter les ayant-droits universitaires de l’Université Brown.
- Tarif d’utilisation : Libre de droits commerciaux pour les besoins stricts de la recherche non lucrative, sous réserve de citation bibliographique appropriée des travaux originaux.
12. Références / References
- Bandura, A. (1969). Social-learning theory of identificatory processes. In D. A. Goslin (Ed.), Handbook of socialization theory and research (pp. 213–262). Rand McNally.
- Bem, S. L. (1974). The measurement of psychological androgyny. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 42(2), 155–162. https://doi.org/10.1037/h0036215
- Brown, D. G. (1956). Sex-role preference in young children. Psychological Monographs: General and Applied, 70(14), 1–19. https://doi.org/10.1037/h0093723
- DeLucia, L. A. (1963). The toy preference test: A measure of sex-role identification. Child Development, 34(1), 107–117. https://doi.org/10.2307/1126836
- Kagan, J. (1964). Acquisition and significance of sex-typing and sex-role identity. In M. L. Hoffman & L. W. Hoffman (Eds.), Review of child development research (Vol. 1, pp. 137–167). Russell Sage Foundation.
- Kohlberg, L. (1966). A cognitive-developmental analysis of children’s sex-role concepts and attitudes. In E. E. Maccoby (Ed.), The development of sex differences (pp. 82–173). Stanford University Press.
- Lynn, D. B. (1959). A note on sex differences in the development of masculine and feminine identification. Psychological Review, 66(2), 126–135. https://doi.org/10.1037/h0041285