1. Résumé / Abstract
L’Enquête sur les attitudes démocratiques de McClosky (McClosky Democratic Attitudes Survey), conceptualisée et administrée par le politologue et psychologue politique Herbert McClosky en 1964, constitue l’un des instruments psychométriques et sociopolitiques fondateurs de l’étude empirique des croyances idéologiques, du consensus démocratique et de l’adhésion aux libertés fondamentales au sein des démocraties contemporaines. Publié initialement dans le cadre de l’article séminal « Consensus and Ideology in American Politics » au sein de l’American Political Science Review, cet instrument d’évaluation quantitative a été conçu pour vérifier l’hypothèse classique selon laquelle la survie et la stabilité d’un régime démocratique requièrent un consensus large, profond et partagé au sein de l’électorat sur les valeurs fondamentales du système.
L’instrument se compose d’un ensemble structuré de 65 items répartis en six sous-échelles multidimensionnelles : (1) les Attitudes envers les règles du jeu démocratique (Attitudes Towards the Rules of the Game, 12 items), (2) les Attitudes envers les déclarations générales sur la liberté d’expression et d’opinion (Attitudes to General Statements about Free Speech and Opinion, 8 items), (3) les Attitudes envers les applications spécifiques de la liberté d’expression et des droits procéduraux (Attitudes to Specific Applications of Free Speech and Procedural Rights, 9 items), (4) le Soutien aux différents aspects de l’égalité (Support for Different Aspects of Equality, 15 items), (5) le Cynisme envers le gouvernement et la politique (Cynicism Towards Government and Politics, 14 items), et (6) le Sentiment d’inutilité ou de futilité politique (Sense of Political Futility, 7 items). L’instrument emploie un format de réponse dichotomique (« D’accord » / « Pas d’accord » ; Agree / Disagree).
Sur le plan psychométrique, les échelles ont été validées à l’aide de procédures empiriques de discrimination d’items et d’une méthode modifiée d’analyse de reproductibilité de Guttman, permettant de vérifier l’unidimensionnalité relative de chaque sous-dimension. Les résultats empiriques historiques de McClosky ont mis en évidence un clivage structurel fondamental : alors que les élites politiques (« influents politiques » ou délégués aux conventions nationales) font preuve d’une adhésion robuste, cohérente et internalisée aux principes procéduraux démocratiques et aux libertés civiles, la population générale (« électorat général ») manifeste une adhésion superficielle aux déclarations abstraites mais rejette fréquemment leurs applications concrètes, tout en affichant des niveaux substantiellement plus élevés de cynisme et d’aliénation politique.
2. Mots-clés / Keywords
Attitudes démocratiques, Herbert McClosky, libertés publiques, liberté d’expression, égalité politique, cynisme politique, aliénation politique, règles du jeu démocratique, échelle de Guttman, psychométrie politique, idéologie, consensus politique, élites politiques.
3. Auteurs / Authors
L’instrument a été conçu, développé et validé par Herbert McClosky (1916–2006). McClosky était un éminent politologue et pionnier de la psychologie politique américaine, membre émérite de l’Académie américaine des arts et des sciences. Durant sa prolifique carrière académique, il a occupé des postes professoraux de premier plan, notamment au Département de science politique de l’Université du Minnesota (University of Minnesota, Twin Cities) puis, à partir de 1960, à l’Université de Californie à Berkeley (University of California, Berkeley), tout en étant chercheur associé au Survey Research Center de Berkeley et chercheur invité au Center for Advanced Study in the Behavioral Sciences (CASBS) de l’Université Stanford.
Ses travaux ont profondément transformé la compréhension de l’organisation cognitive des croyances politiques, des déterminants psychologiques du conservatisme, du libéralisme, du conformisme social, de l’anomie, ainsi que du rôle critique des élites dans le maintien des normes constitutionnelles démocratiques. Les correspondances scientifiques institutionnelles relatives à ses travaux historiques sont aujourd’hui archivées auprès de l’Institute of Governmental Studies (IGS) et des bibliothèques de recherche de l’Université de Californie à Berkeley.
4. Objectif / Purpose
L’objectif fondamental de l’Enquête sur les attitudes démocratiques de McClosky est de mesurer avec rigueur et granularité le degré d’adhésion des individus aux principes, normes, libertés et valeurs indispensables au fonctionnement d’un régime constitutionnel démocratique. Historiquement, la théorie démocratique classique — héritée des écrits des Lumières, de Jean-Jacques Rousseau, de John Locke et de John Stuart Mill — postulait que la viabilité et la stabilité de l’autogouvernance populaire reposaient sur un électorat éclairé, rationnel, participant activement à la vie civique et fermement engagé autour d’un socle commun d’accords normatifs (un « consensus idéologique »).
McClosky a conçu cet instrument pour soumettre ce postulat théorique à une épreuve empirique directe et sans concession. L’enquête visait à répondre à plusieurs questions fondamentales en science politique et en psychométrie sociale :
- Dans quelle mesure les citoyens ordinaires partagent-ils réellement les valeurs fondamentales de la démocratie, telles que la protection des droits des minorités, la liberté d’expression pour les groupes hétérodoxes ou dissidents, l’application impartiale des garanties judiciaires et l’égalité des chances ?
- Existe-t-il une divergence systématique entre l’adhésion rhétorique à des principes généraux et démocratiques abstraits (par exemple, approuver l’idée générale de la « liberté d’expression pour tous ») et l’acceptation de leurs applications spécifiques et contraignantes (par exemple, autoriser un militant communiste ou un athée virulent à s’exprimer dans sa propre communauté) ?
- Comment les attitudes démocratiques se distribuent-elles entre les « élites politiques » ou « influents » (individus hautement politisés, informés, participant directement aux conventions de partis) et la masse des électeurs non engagés ?
- Quels sont les niveaux respectifs de cynisme institutionnel, de désillusion politique et de sentiment d’incompétence subjective (aliénation politique) qui érodent le lien civique au sein des différents segments de la société ?
En contexte contemporain, cet instrument et ses adaptations dérivées conservent une utilité scientifique et diagnostique de premier ordre. Dans les domaines de la psychologie politique, de la sociologie électorale et de l’analyse institutionnelle, l’échelle permet d’évaluer la résilience démocratique face à la montée des discours populistes, illibéraux et autoritaires. Elle offre un protocole d’évaluation clinique et civique des systèmes de croyances, permettant d’identifier les vecteurs cognitifs et affectifs de la défiance institutionnelle, de quantifier la polarisation idéologique et d’évaluer l’impact de programmes d’éducation civique sur la tolérance procédurale.
5. Construit psychologique / Construct
Le construit psychologique opérationnalisé par McClosky est celui des attitudes démocratiques, appréhendé non pas comme un trait monolithique univarié, mais comme un système multidimensionnel complexe de croyances, d’orientations normatives, d’affects politiques et de prédispositions évaluatives. L’instrument est articulé autour de six dimensions distinctes mais conceptuellement interconnectées :
5.1. Attitudes envers les règles du jeu (Rules of the Game)
Cette dimension (12 items) évalue la légitimité accordée aux normes procédurales constitutionnelles qui régissent l’exercice et la conquête du pouvoir politique. Elle mesure le respect des voies légales, le rejet du recours à la violence politique extra-légale, l’acceptation de l’alternance démocratique et la retenue de la majorité à l’égard de la minorité. Un score élevé sur cette dimension reflète l’internalisation du constitutionnalisme, tandis qu’un score faible indique une disposition à recourir à l’action directe illégale (« faire justice soi-même »), un opportunisme machiavélique (« la fin justifie les moyens ») et une intolérance envers l’opposition politique en temps de crise ou de conflit.
5.2. Attitudes envers les déclarations générales sur la liberté d’expression et d’opinion (Free Speech – General Statements)
Cette sous-échelle (8 items) opérationnalise l’adhésion abstraite, philosophique et universelle au principe de la liberté d’expression, de pensée et de communication. Les items sollicitent la réaction du sujet face à des maximes démocratiques intemporelles (ex. : « le droit de dire ce que l’on veut tant qu’on n’utilise pas la force », « le droit de vote accordé à tous »). Dans les analyses de McClosky, cette dimension recueille typiquement une adhésion quasi unanime de façade, fonctionnant comme un indicateur de conformité aux normes civiques formelles inculquées par la socialisation primaire.
5.3. Applications spécifiques de la liberté d’expression et des droits procéduraux (Free Speech – Specific Applications)
Composée de 9 items, cette dimension constitue l’épreuve de vérité psychologique du libéralisme procédural. Elle confronte le répondant à des scénarios contraignants où les libertés fondamentales (droit de parole, tenue de réunions publiques, habeas corpus, interdiction de détentions arbitraires par la police, droit à un avocat et à un procès équitable) bénéficient à des groupes cibles hautement stigmatisés, marginaux ou perçus comme menaçants (communistes, personnes non religieuses, suspects de trahison). Cette échelle mesure la tolérance politique réelle en mesurant la capacité d’un individu à subordonner ses répulsions idéologiques ou morales viscérales à la préservation des garanties institutionnelles universelles.
5.4. Soutien aux différents aspects de l’égalité (Support for Different Aspects of Equality)
Cette vaste dimension (15 items) capture l’égalitarisme à travers trois composantes interdépendantes :
- L’égalité politique : valorisation du suffrage universel, conviction que chaque citoyen doit avoir un poids égal dans les décisions publiques, et rejet des restrictions censitaires ou capacitaires (ex. : exclusions fondées sur le quotient intellectuel ou le niveau d’éducation).
- L’égalité sociale et raciale : reconnaissance des droits civiques fondamentaux, accès sans discrimination au logement et à l’emploi, et croyance en la faisabilité d’une harmonie interethnique sur une base d’égale dignité.
- L’égalité économique et des chances : légitimité accordée aux politiques de redistribution des richesses, garantie d’un droit au travail, égalité d’accès à l’éducation supérieure, et rejet de la légitimation fataliste de la pauvreté.
5.5. Cynisme envers le gouvernement et la politique (Cynicism Towards Government and Politics)
Composée de 14 items, cette échelle évalue une posture d’hostilité affective, de méfiance généralisée et de discrédit moral systématique jeté sur le personnel politique, les partis et les institutions représentatives. Le cynisme politique va au-delà d’un scepticisme civique vigilant : il postule que les politiciens sont universellement corrompus, vénaux, menteurs, mus uniquement par l’appât du gain, et que les décisions politiques réelles sont l’apanage de complots secrets ou de cartels financiers oligarchiques soustraits à la souveraineté populaire.
5.6. Sentiment de futilité ou d’inefficacité politique (Sense of Political Futility)
Cette dimension (7 items) quantifie l’aliénation politique subjective et l’absence d’auto-efficacité civique (internal and external political efficacy). Elle traduit la conviction profonde et résignée de l’individu ordinaire selon laquelle le système est hermétique, trop complexe pour être appréhendé, et que son vote personnel ou son engagement citoyen sont dénués de tout impact effectif sur les trajectoires de l’action gouvernementale.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
L’assise théorique de l’Enquête de McClosky s’inscrit au carrefour de la théorie politique moderne et de la psychologie différentielle de l’après-Seconde Guerre mondiale. Elle est intimement liée aux débats entourant la théorie élitiste de la démocratie (ou démocratie pluraliste), défendue par des auteurs majeurs tels que Joseph Schumpeter (Capitalisme, Socialisme et Démocratie, 1942), Robert A. Dahl (A Preface to Democratic Theory, 1956) et Giovanni Sartori.
Ces théoriciens soutenaient que l’idéal rousseauiste d’une démocratie reposant sur une volonté générale issue d’une participation totale et passionnée de l’ensemble des citoyens constitue une fiction empirique dangereuse. Pour les théoriciens réalistes, la démocratie stable n’est pas un système où la masse partage un consensus idéologique sophistiqué, mais un système institutionnel dans lequel des élites concurrentes s’affrontent électoralement pour obtenir le pouvoir tout en respectant scrupuleusement les règles procédurales pacifiques. McClosky a conçu son étude pour opérationnaliser et valider empiriquement cette thèse : les élites politiques sont-elles les véritables gardiennes des valeurs démocratiques, et les masses sont-elles, paradoxalement, les porteuses latentes de tendances autoritaires, intolérantes et anomiques ?
Sur le plan de la psychologie sociale cognitive, les travaux de McClosky font directement écho aux recherches pionnières menées à la même époque par Philip Converse (1964) sur la « nature des systèmes de croyances dans les masses publiques » (The Nature of Belief Systems in Mass Publics). Converse a démontré que la grande majorité des citoyens présente des niveaux de conceptualisation politique extrêmement bas, caractérisés par un manque d’organisation logique, une absence de contrainte idéologique (faible corrélation entre positions sur différents enjeux) et une instabilité temporelle marquée de leurs opinions. McClosky s’appuie sur une perspective congruente : pour maîtriser et appliquer les règles de la tolérance démocratique — qui exigent d’inhiber des impulsions punitives primaires contre les dissidents —, un niveau élevé d’apprentissage social, de socialisation politique prolongée, d’éducation formelle et de familiarité intellectuelle avec le droit constitutionnel est indispensable.
Par ailleurs, l’approche de McClosky intègre les leçons de l’école de Francfort et de la psychologie de l’autoritarisme (Adorno et al., 1950), tout en les transposant du registre psychopathologique vers le registre sociopolitique et attitudinal. McClosky démontre que le rejet des libertés fondamentales et le repli vers le cynisme découlent fréquemment de sentiments d’isolement social, d’un niveau d’instruction limité, d’un manque d’exposition à l’information publique et d’une incompréhension cognitive globale des dynamiques étatiques.
7. Validité / Validity
L’Enquête sur les attitudes démocratiques de McClosky présente un ensemble rigoureux de preuves de validité empirique, théorique et écologique, documentées dans l’étude princeps de 1964.
7.1. Validité de construit et technique des groupes connus (Known-Groups Validity)
La preuve de validité la plus éclatante repose sur la méthode des groupes contrastés ou groupes connus. McClosky a comparé deux échantillons rigoureusement définis :
- L’échantillon des influents politiques (Political Influentials) : composé de 3 020 délégués et suppléants ayant participé aux conventions nationales républicaine et démocrate de 1956. Ces individus représentaient l’élite partisane active, hautement éduquée, dotée d’une forte efficacité politique et socialisée aux rouages du pouvoir.
- L’échantillon de l’électorat général (General Electorate) : un échantillon probabiliste national représentatif de la population adulte américaine, composé de 1 484 citoyens interrogés par le Survey Research Center de l’Université du Michigan.
Les résultats statistiques ont apporté une confirmation empirique massive de la validité de construit. Sur l’échelle des Règles du jeu, l’approbation démocratique globale atteignait un niveau significativement supérieur chez les influents politiques par rapport à la population générale. Sur les Applications spécifiques de la liberté d’expression, l’écart était spectaculaire : les élites politiques approuvaient systématiquement les droits procéduraux des minorités hétérodoxes (souvent à plus de 75 % ou 80 % d’adhésion), tandis qu’une forte proportion de l’électorat général rejetait ces mêmes garanties constitutionnelles dès lors qu’elles s’appliquaient à des figures déviantes (par exemple, interdiction de réunion, emprisonnement arbitraire de suspects ou censure bibliothécaire approuvés par 50 % à 70 % des répondants non-élites).
7.2. Validité convergente et discriminante
La validité convergente a été démontrée par des corrélations robustes et théoriquement cohérentes entre les échelles d’attitudes démocratiques et un ensemble d’indicateurs psychosociaux indépendants :
- Le soutien aux règles du jeu et aux applications des libertés fondamentales corrélait positivement et fortement avec le niveau de scolarité, l’exposition médiatique politique et le niveau de connaissance civique.
- Inversement, les échelles de Cynisme envers le gouvernement et de Sentiment de futilité politique affichaient de fortes corrélations négatives avec la participation électorale et l’efficacité civique, mais des corrélations positives élevées avec des instruments mesurant l’anomie sociale (échelle de McClosky et Schaar, 1965) et l’isolement psychologique.
La validité discriminante a été corroborée par la dissociation empirique entre l’échelle des déclarations générales et celle des applications spécifiques. Alors que le grand public et les élites présentaient des profils d’adhésion quasi identiques sur les principes abstraits (taux d’approbation démocratique oscillant entre 80 % et 95 % dans les deux groupes), leurs scores divergeaient radicalement dès la mise en situation concrète, démontrant que l’instrument discriminait avec acuité le conformisme rhétorique superficiel de l’adhésion idéologique structurée.
8. Fidélité / Reliability
Au moment de l’élaboration de l’enquête au tournant des années 1960, les standards méthodologiques dominants en sociologie politique reposaient principalement sur l’analyse d’échelonnage cumulatif de Guttman (scalogram analysis) et la sélection d’items par discrimination empirique plutôt que sur le calcul exclusif du coefficient Alpha de Cronbach (introduit en 1951 mais popularisé plus tardivement dans les logiciels d’analyse factorielle).
8.1. Reproductibilité de Guttman et consistance interne
McClosky a soumis les séries d’items à une procédure modifiée de reproductibilité de Guttman afin de s’assurer de l’unidimensionnalité et de la cohésion interne des sous-échelles. Les critères retenus exigeaient un Coefficient de Reproductibilité (CR) égal ou supérieur au seuil standard conventionnel de 0,90 pour attester que les réponses positives à un item d’intensité supérieure prédisaient fidèlement les réponses aux items de difficulté inférieure, limitant ainsi les configurations de réponse erratiques à moins de 10 %.
Des réanalyses computationnelles contemporaines et des applications de sous-ensembles de ces items dans des enquêtes longitudinales (comme les études de l’American National Election Studies – ANES) ont confirmé des indices de cohérence interne très satisfaisants :
- L’échelle de Cynisme envers le gouvernement et la politique affiche des coefficients alpha de Cronbach oscillant typiquement entre 0,82 et 0,87, attestant d’une excellente consistance interne.
- L’échelle de Soutien à l’égalité présente des indices alpha variant de 0,78 à 0,84 selon le degré d’hétérogénéité des échantillons sociodémographiques.
- L’échelle d’Applications spécifiques de la liberté d’expression affiche des coefficients de cohérence interne compris entre 0,74 et 0,81.
8.2. Fidélité temporelle et stabilité différentielle
Bien que McClosky n’ait pas administré un protocole standardisé de test-retest à intervalle fixe sur l’échantillon complet de 1956, les études longitudinales subséquentes exploitant les batteries d’items de McClosky ont mis en lumière une remarquable stabilité des attitudes démocratiques chez les répondants éduqués et politisés (coefficients de stabilité test-retest sur deux ans supérieurs à r = 0,70), tandis que les segments les moins scolarisés présentaient des fluctuations plus marquées, interprétées conformément au cadre théorique non pas comme un défaut de l’instrument, mais comme le reflet de « non-attitudes » ou de labilité cognitive chez les citoyens faiblement engagés.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
L’architecture de l’instrument de McClosky repose sur une décomposition logique et empirique des composantes du système politique démocratique. Historiquement, McClosky a combiné une analyse de contenu a priori fondée sur la théorie constitutionnelle avec des méthodes statistiques de corrélation inter-items, d’indices de discrimination et de partitionnement d’échelles de Guttman.
9.1. Structure factorielle confirmée et indépendance des dimensions
Les investigations psychométriques rétrospectives mobilisant l’analyse factorielle exploratoire (AFE avec rotation oblique/promax) et l’analyse factorielle confirmatoire (AFC) ont corroboré l’existence d’une structure à six facteurs distincts mais corrélés :
- Facteur 1 : Légalité procédurale et rejet de l’arbitraire (Rules of the Game). Saturations élevées (> 0,45) des items rejetant le recours à la force, l’action directe illégale et la justification des moyens par la fin politique.
- Facteur 2 : Tolérance civile appliquée (Specific Civil Liberties). Saturations dominantes (> 0,50) des items relatifs aux droits judiciaires et d’expression accordés aux communistes, athées et accusés de crimes politiques graves.
- Facteur 3 : Égalitarisme multidimensionnel. Émergence d’un facteur d’ordre supérieur regroupant l’égalité politique stricte, l’égalitarisme des chances raciales et la redistribution socio-économique, avec des saturations factorielles stables comprises entre 0,40 et 0,68.
- Facteur 4 : Aliénation et cynisme politique. Ce facteur regroupe les assertions relatives à la duplicité intrinsèque des élus, au gouvernement par la manipulation financière et à l’absence de considération pour le citoyen ordinaire (saturations > 0,55).
- Facteur 5 : Inefficacité civique / Fatalisme (Political Futility). Ce facteur s’isole nettement du cynisme en saturant les items d’incompétence subjective face à la complexité administrative et l’inutilité perçue du vote individuel (saturations > 0,50).
- Facteur 6 : Consensus normatif abstrait (General Free Speech). Ce facteur présente une variance plus restreinte en raison de l’effet de plafond (taux d’approbation massif proche de 90 %), confirmant son rôle psychologique de norme sociale déclarative découplée de la pratique.
10. Instrument de mesure / Instrument
- Nom officiel : Enquête sur les attitudes démocratiques de McClosky (McClosky Democratic Attitudes Survey).
- Auteur : Herbert McClosky.
- Année d’introduction princeps : 1964.
- Nombre total d’items : 65 items d’attitudes politiques.
- Organisation dimensionnelle : 6 sous-échelles autonomes :
- Attitudes envers les règles du jeu démocratique (12 items : 1 à 12)
- Attitudes envers les déclarations générales sur la liberté d’expression et d’opinion (8 items : 13 à 20)
- Applications spécifiques de la liberté d’expression et des droits procéduraux (9 items : 21 à 29)
- Soutien aux différents aspects de l’égalité (15 items : 30 à 44)
- Cynisme envers le gouvernement et la politique (14 items : 45 à 58)
- Sentiment de futilité politique (7 items : 59 à 65)
- Format de réponse standard : Format dichotomique obligatoire conforme aux études originales :
- Agree (D’accord)
- Disagree (Pas d’accord)
- Mode d’administration : Questionnaire auto-administré sur support papier ou administré lors d’entretiens structurés en face-à-face / par téléphone, transposable aux formats informatisés en ligne.
- Temps moyen de passation : Environ 20 à 30 minutes pour l’ensemble des 65 items.
- Consignes de cotation (Scoring) :
- Chaque item est codé de manière binaire (0 ou 1).
- L’attribution d’un point démocratique (ou libéral/confiant selon la sous-échelle) intervient lorsque la réponse coïncide avec la norme constitutionnelle et civique. Pour les items formulés sous un angle démocratique direct (ex. item 18), une réponse « Agree » vaut 1 point. Pour les items inversés ou non démocratiques (ex. item 1, 3, 10, 16, 21, 28, etc.), une réponse « Disagree » vaut 1 point.
- Pour les échelles de Cynisme et de Futilité, les cotations peuvent être calculées soit dans le sens de la pathologie démocratique (1 point pour l’accord avec l’assertion cynique), soit inversées pour mesurer l’efficacité et la confiance civique.
- Des scores totaux par sous-échelle sont obtenus par simple sommation des points, autorisant une comparaison standardisée de pourcentages d’adhésion par dimension.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de publication initiale : 1964.
- Statut des droits d’auteur : L’article original fondateur a été publié dans l’American Political Science Review, revue officielle de l’American Political Science Association (APSA), éditée par Cambridge University Press.
- Conditions d’utilisation et tarification : L’instrument est dans le domaine public académique à des fins exclusives de recherche scientifique, d’enseignement supérieur et d’enquêtes non commerciales, sous réserve d’une citation bibliographique formelle du travail originel de McClosky (1964). Aucun droit d’usage (royalties) ou licence payante n’est exigible pour les chercheurs universitaires. Les utilisations commerciales, rééditions anthologiques intégrales ou adaptations propriétaires requièrent l’autorisation formelle de l’éditeur détenant les droits de reproduction de l’article princeps (Cambridge University Press / APSA).
12. Références / References
- Adorno, T. W., Frenkel-Brunswik, E., Levinson, D. J., & Sanford, R. N. (1950). The authoritarian personality. Harper & Brothers.
- Converse, P. E. (1964). The nature of belief systems in mass publics. In D. E. Apter (Ed.), Ideology and discontent (pp. 206–261). Free Press of Glencoe.
- Dahl, R. A. (1956). A preface to democratic theory. University of Chicago Press.
- McClosky, H. (1958). Conservatism and personality. American Political Science Review, 52(1), 27–45. https://doi.org/10.2307/1953011
- McClosky, H. (1964). Consensus and ideology in American politics. American Political Science Review, 58(2), 361–382. https://doi.org/10.2307/1952868
- McClosky, H., & Brill, A. (1983). Dimensions of tolerance: What Americans believe about civil liberties. Russell Sage Foundation.
- McClosky, H., Hoffmann, P. J., & O’Hara, R. (1960). Issue conflict and consensus among party leaders and followers. American Political Science Review, 54(2), 406–427. https://doi.org/10.2307/1952458
- McClosky, H., & Schaar, J. H. (1965). Psychological dimensions of anomy. American Sociological Review, 30(1), 14–40. https://doi.org/10.2307/2091771
- Prothro, J. W., & Grigg, C. M. (1960). Fundamental principles of democracy: Bases of agreement and disagreement. Journal of Politics, 22(2), 276–294. https://doi.org/10.2307/2127359
- Schumpeter, J. A. (1942). Capitalism, socialism and democracy. Harper & Brothers.