1. Résumé
L’Échelle d’imagination à deux facettes (Dual Facet Imagination Scale, ou DFIS ; Sassenberg et al., 2023) constitue un instrument psychométrique d’auto-évaluation conçu pour opérationnaliser et mesurer les différences individuelles relatives au trait d’imagination. Ancrée dans le modèle hiérarchique de la personnalité des Big Five, la DFIS dérive directement des taxonomies de l’International Personality Item Pool (IPIP ; Goldberg, 1999). L’originalité conceptuelle de cet instrument repose sur la distinction fondamentale entre deux composantes distinctes mais complémentaires de la cognition imaginative : la simulation expérientielle (Experiential Simulation, ES) et l’innovation conceptuelle (Conceptual Innovation, CI). Ces deux facettes s’alignent respectivement sur les deux sous-dimensions majeures du méta-trait Ouverture/Intellect, à savoir l’Ouverture (sensibilité sensorielle, rêverie, immersion phénoménologique) et l’Intellect (curiosité épistémique, manipulation d’idées abstraites, résolution de problèmes complexes).
Développée initialement à partir d’un ensemble de 59 items extraits de l’IPIP et testée sur trois échantillons indépendants regroupant des étudiants universitaires et des adultes de la population générale aux États-Unis, l’échelle a été épurée par le biais d’analyses factorielles exploratoires et confirmatoires. La version définitive se compose de 16 items équitablement répartis entre les deux dimensions (8 items pour la simulation expérientielle et 8 items pour l’innovation conceptuelle). Les répondants se positionnent au moyen d’une échelle de Likert en 5 points. Les propriétés psychométriques de l’instrument témoignent d’une excellente consistance interne, attestée par des coefficients alpha de Cronbach et oméga total (ωt) systématiquement supérieurs à 0,80 dans tous les échantillons testés. Les indices d’adéquation structurale révèlent un résidu quadratique moyen (RMSR) de 0,05, démontrant la stabilité de la structure bifactorielle. La validité discriminante est étayée par une double dissociation empirique : la simulation expérientielle prédit spécifiquement l’aspect Ouverture du BFAS (Big Five Aspect Scales), tandis que l’innovation conceptuelle corrèle de manière prépondérante avec l’aspect Intellect.
2. Mots-clés
Innovation conceptuelle, Simulation expérientielle, Imagination comme trait, Ouverture à l’expérience, Intellect, Modèle des Big Five, International Personality Item Pool, Cognition d’ordre supérieur, Psychométrie différentielle, Analyse factorielle, Pensée divergente, Rêverie diurne, Créativité cognitive, Évaluation de la personnalité.
3. Auteurs
L’échelle a été développée et validée par une équipe de chercheurs spécialisés en psychologie différentielle, en psychométrie et en neurosciences de la personnalité :
- Tyler A. Sassenberg : Department of Psychology, University of Minnesota Twin Cities, Minneapolis, Minnesota, États-Unis (Adresse institutionnelle : N616 Elliott Hall, 75 East River Parkway, Minneapolis, MN 55455 ; Courriel : [email protected]).
- David M. Condon : Department of Psychology, University of Oregon, Eugene, Oregon, États-Unis.
- Alexander P. Christensen : Department of Psychology and Human Development, Vanderbilt University, Nashville, Tennessee, États-Unis.
- Colin G. DeYoung : Department of Psychology, University of Minnesota Twin Cities, Minneapolis, Minnesota, États-Unis.
4. Objectif
L’objectif fondamental de la Dual Facet Imagination Scale (DFIS) est de combler une lacune théorique et empirique majeure au sein de la psychologie différentielle et de l’évaluation de la créativité : l’ambiguïté entourant l’opérationnalisation du concept d’imagination en tant que trait de personnalité. Historiquement, l’imagination a souvent été traitée de manière monolithique, assimilée indifféremment à la propension à la fantaisie, à la capacité de génération d’idées originales, ou à la vivacité de l’imagerie mentale. En conséquence, les inventaires de personnalité traditionnels ont fréquemment amalgamé des manifestations cognitives divergentes au sein d’une seule échelle, masquant la variabilité phénotypique des individus.
La DFIS a été conçue pour dissocier formellement deux processus cognitifs d’ordre supérieur : d’une part, la capacité à générer des simulations mentales immersives et perceptives de scénarios fictifs ou autobiographiques (simulation expérientielle), et d’autre part, la propension à manipuler, recombiner et transformer des structures notionnelles abstraites en vue d’innover ou de résoudre des problèmes théoriques (innovation conceptuelle). Cette dissociation est essentielle sur le plan fondamental pour comprendre comment l’imagination sous-tend des comportements aussi variés que l’appréciation esthétique, l’écriture fictionnelle, la découverte scientifique ou l’entrepreneuriat technologique.
Dans le domaine de la recherche, la DFIS permet de préciser les modèles neurocognitifs sous-jacents aux processus créatifs. Elle offre un moyen standardisé de disséquer le rôle du réseau du mode par défaut (associé à la simulation mentale interne, au vagabondage de la pensée et à la navigation spatio-temporelle égocentrée) et son interaction avec le réseau de contrôle exécutif lors de tâches réclamant une innovation conceptuelle ciblée. En psychologie clinique et organisationnelle, l’instrument s’avère précieux pour le diagnostic différentiel des profils cognitifs : identification des styles de résolution de problèmes en milieu professionnel, prédiction de la performance créative dans divers secteurs (artistique versus technico-scientifique), ou exploration de la phénoménologie de la rêverie inadaptée (maladaptive daydreaming) versus l’idéation féconde.
5. Construit psychologique
Le construit mesuré par la DFIS repose sur l’hypothèse que l’imagination n’est pas une entité unitaire, mais un construit bifactoriel s’inscrivant au niveau des facettes du domaine de l’Ouverture/Intellect. Chacune des deux dimensions représente une modalité particulière de projection et d’élaboration mentale interne :
Simulation expérientielle (Experiential Simulation – ES)
La dimension de simulation expérientielle quantifie la propension individuelle à s’engager dans des états mentaux quasi-perceptifs, riches en détails sensoriels, affectifs et phénoménologiques. Ce construit englobe la fréquence et l’intensité de la rêverie diurne, la facilité avec laquelle l’individu s’immerge dans des scénarios alternatifs ou des univers fictifs, et l’aptitude à s’imaginer soi-même au cœur de situations vécues ou hypothétiques (« Retreat to a fictional world with myself as a main character »). Les individus présentant des scores élevés sur cette facette se caractérisent par une vie intérieure foisonnante, une tendance prononcée à « se perdre dans leurs pensées », et une capacité à évoquer des sensations viscérales ou kinesthésiques à partir d’une simple projection mentale. Cette facette reflète l’aspect perceptif, esthétique et introspectif de l’imagination, trouvant son écho naturel dans l’affinité pour les arts narratifs, le jeu de rôle mental et l’empathie perspective.
Innovation conceptuelle (Conceptual Innovation – CI)
La dimension d’innovation conceptuelle mesure l’inclination et la compétence perçue à produire des connexions intellectuelles novatrices, à concevoir des architectures d’idées originales et à surmonter des impasses logiques ou pratiques (« Come up with alternatives to conventional ways of doing things », « See associations between things that others miss »). Contrairement à la composante expérientielle, l’innovation conceptuelle s’ancre dans la manipulation de concepts sémantiques, de principes abstraits et de systèmes structurels. Elle évalue l’aisance à formuler clairement des idées, le goût pour la résolution de problèmes complexes et la fécondité idéationnelle (pensée divergente verbale et logique). Un score élevé sur cette échelle renvoie à un esprit inventif, axé sur l’ingénierie d’idées, la planification audacieuse et la réorganisation théorique des paradigmes existants, compétences fondamentales pour la recherche scientifique, la conception technologique et l’innovation stratégique.
6. Cadre théorique
La construction de la DFIS s’appuie directement sur le cadre théorique de la théorie des aspects de la personnalité élaboré par Colin G. DeYoung et ses collaborateurs (DeYoung et al., 2007). Selon cette perspective hiérarchique, les cinq grands domaines de la personnalité (Big Five) peuvent être décomposés empiriquement en deux aspects distincts et biologiquement ancrés, situés à un niveau intermédiaire entre le domaine global et les facettes spécifiques :
- Le domaine global Ouverture/Intellect reflète la motivation cognitive individuelle à explorer, traiter et intégrer des informations nouvelles.
- L’aspect Ouverture (Openness to Experience) est principalement lié à l’exploration perceptuelle, sensorielle, affective et esthétique. Il implique la réceptivité aux stimuli artistiques, aux sensations internes et aux nuances phénoménologiques.
- L’aspect Intellect est quant à lui sous-tendu par l’exploration épistémique, la curiosité intellectuelle, le raisonnement logique, la vitesse de traitement de l’information abstraite et les fonctions exécutives préfrontales médiées par le système dopaminergique.
Sassenberg et al. (2023) ont postulé que l’imagination, en tant que processus cognitif d’ordre supérieur, se subdivise exactement selon ces deux axes fondamentaux. Ainsi, la simulation expérientielle constitue la manifestation imaginative de l’aspect Ouverture, où l’exploration mentale prend la forme d’un voyage intérieur phénoménologique et sensoriel. Réciproquement, l’innovation conceptuelle constitue le versant imaginatif de l’aspect Intellect, où l’imagination opère comme un moteur de recombinaison d’éléments abstraits et de résolution inventive de défis intellectuels.
Ce cadre intègre également les modèles contemporains de la créativité cognitive, notamment la théorie de la double voie de De Dreu et le modèle de l’interaction entre réseaux neuronaux à grande échelle (Beaty et al., 2016). Dans ce paradigme, l’aptitude créative requiert une synergie fluide entre la génération spontanée d’idées (propulsée par la simulation mentale au sein du réseau du mode par défaut) et le contrôle, l’évaluation et la structuration délibérée de ces concepts (assurés par le réseau exécutif d’attention). La DFIS permet de cartographier avec précision ces deux dynamiques au niveau phénotypique individuel.
7. Validité
La validité psychométrique de la DFIS a été établie au moyen de multiples critères méthodologiques au sein de trois échantillons distincts comprenant plusieurs centaines de participants :
Validité discriminante et convergente
La preuve centrale de la validité de construit de la DFIS réside dans une démonstration formelle de validité discriminante fondée sur le patron de corrélations avec les sous-échelles du BFAS (Big Five Aspect Scales) :
- La sous-échelle Simulation expérientielle (ES) présente une corrélation statistiquement et significativement plus élevée avec l’aspect Ouverture du BFAS qu’avec l’aspect Intellect.
- Inversement, la sous-échelle Innovation conceptuelle (CI) affiche une association nettement plus robuste avec l’aspect Intellect qu’avec l’aspect Ouverture.
Cette double dissociation empirique valide l’hypothèse a priori des auteurs selon laquelle les deux facettes de l’imagination s’ancrent de manière sélective dans les composantes respectives du macro-trait Ouverture/Intellect. En outre, la DFIS démontre une validité convergente avec les mesures établies de l’imagerie mentale (comme le VVIQ), de la tendance à la rêverie diurne (DSI) et des épreuves standardisées de pensée divergente (tâches d’utilisations alternatives de Torrance et Guilford).
Validité de critère et prédictive
Dans les études de validation comportementale, les scores de la sous-échelle Innovation conceptuelle prédisent de manière significative les réalisations créatives dans les domaines scientifiques, technologiques et entrepreneuriaux (mesurées par le Creative Achievement Questionnaire, CAQ). À l’inverse, les scores de Simulation expérientielle se révèlent être des prédicteurs prépondérants de l’implication dans les activités littéraires, l’écriture d’invention, l’appréciation des arts visuels et la profondeur de l’absorption esthétique.
8. Fidélité
L’évaluation de la fidélité de la DFIS témoigne de qualités métrologiques remarquables, répliquées de manière homogène à travers les différentes cohortes d’évaluation :
- Consistance interne : Pour les deux sous-échelles de 8 items chacune, le coefficient alpha de Cronbach (α) dépasse systématiquement le seuil critique d’excellence de 0,80 dans l’ensemble des échantillons analysés par Sassenberg et al. (2023).
- Indice Oméga de McDonald (ωt) : L’analyse de l’homogénéité structurale a également mobilisé le coefficient oméga total, reconnu pour sa robustesse supérieure face aux postulats restrictifs de tau-équivalence. Les valeurs de ωt obtenues se sont toutes situées au-delà de 0,80, confirmant que la variance des scores composites est très largement attribuable aux construits latents ciblés.
- Fidélité des scores agrégés : Le score global d’imagination générale (obtenu par la moyenne des 16 items) présente des niveaux de consistance interne encore plus élevés (α > 0,85).
- Erreur type de mesure : L’erreur type de mesure (ETM) associée aux deux sous-échelles est modeste, ce qui assure une excellente précision de la mesure au niveau individuel, tant pour la recherche expérimentale que pour les bilans différentiels approfondis.
9. Analyse factorielle
Le développement de la DFIS a fait l’objet d’un processus rigoureux de réduction de données et de vérification factorielle :
Analyses Factorielles Exploratoires (AFE)
Le pool de départ comportait 59 items sélectionnés au sein de l’IPIP pour leur pertinence théorique au regard des construits de simulation et d’innovation. L’AFE a conduit à l’élimination successive de 43 items sur la base des critères stricts suivants :
- Absence de saturation statistiquement significative ou saturation insuffisante sur le facteur général d’imagination ;
- Saturations croisées indésirables ou faiblesse de la saturation primaire sur le facteur de groupe théorique assigné ;
- Nécessité méthodologique d’équilibrer parfaitement les deux sous-échelles finales afin d’obtenir un modèle parcimonieux comportant exactement 8 items par facette.
La solution factorielle finale spécifie clairement deux facteurs de groupe distincts sous-jacents aux 16 items conservés. L’indice d’ajustement inter-échantillons du résidu quadratique moyen (Root Mean Square Residual, RMSR) est de 0,05, ce qui démontre une congruence structurelle et une adéquation factorielle exemplaires d’une cohorte à l’autre.
Structure bifactorielle et confirmation
Les modélisations en équations structurelles et analyses confirmatoires (AFC) démontrent que les 16 items saturent de manière univoque sur leurs dimensions respectives : les items 1 à 8 sur le facteur de Simulation expérientielle (ES) et les items 9 à 16 sur le facteur d’Innovation conceptuelle (CI). Les deux facteurs partagent une corrélation modérée, justifiant à la fois leur calcul indépendant en tant que sous-échelles spécialisées et leur intégration possible au sein d’un indice composite d’imagination globale.
10. Instrument de mesure
- Nom complet de l’instrument : Dual Facet Imagination Scale (DFIS).
- Type de test : Auto-questionnaire psychométrique standardisé de personnalité (mesure du trait d’imagination).
- Nombre total d’items : 16 items.
- Organisation dimensionnelle :
- Simulation expérientielle (ES) : Items 1 à 8 (évaluant la rêverie, l’immersion fictionnelle et la vivacité des pensées).
- Innovation conceptuelle (CI) : Items 9 à 16 (évaluant la formulation d’idées, la résolution de problèmes et l’originalité intellectuelle).
- Format de réponse : Items are rated using a 5-point Likert scale.
- Règles d’inversion et de cotation :
- Deux items formulés de manière négative requièrent une inversion préalable de leur score avant tout calcul statistique : l’item 2 (« Seldom daydream ») et l’item 11 (« Am not interested in abstract ideas »).
- Pour l’échelle en 5 points (cotée de 1 à 5), l’inversion s’opère selon la formule mathématique :
Nouveau score = 6 - Score brut. - Le score de la facette Simulation expérientielle est calculé en effectuant la moyenne arithmétique des items 1 à 8 (après inversion de l’item 2).
- Le score de la facette Innovation conceptuelle est calculé en effectuant la moyenne arithmétique des items 9 à 16 (après inversion de l’item 11).
- Un score composite d’Imagination générale peut être dérivé en calculant la moyenne de l’ensemble des 16 items (ou la moyenne des scores ES et CI).
- Temps moyen de passation : Environ 3 à 5 minutes.
11. Permissions, Tarifs et Année du test
- Année de publication officielle : 2023.
- Statut commercial : Non commercial (instrument libre de droits pour la recherche académique non lucrative).
- Frais d’utilisation (Fee) : Gratuit pour une utilisation scientifique et pédagogique.
- Origine des items : Les énoncés sont issus de l’International Personality Item Pool (IPIP ; Goldberg, 1999), une ressource collaborative internationale du domaine public.
- Permissions et autorisations : Pour toute reproduction intégrale dans une publication commerciale ou une intégration dans un produit d’évaluation payant, il convient de contacter l’éditeur de la revue source (Taylor & Francis / Creativity Research Journal) et l’auteur correspondant ([email protected]).
12. Références
Les publications de référence fondant le développement théorique et la validation psychométrique de la DFIS sont les suivantes :
- Beaty, R. E., Benedek, M., Silvia, P. J., & Schacter, D. L. (2016). Creative cognition and brain network dynamics. Trends in Cognitive Sciences, 20(2), 87–95. https://doi.org/10.1016/j.tics.2015.10.004
- DeYoung, C. G., Quilty, L. C., & Peterson, J. B. (2007). Between facets and domains: 10 aspects of the Big Five. Journal of Personality and Social Psychology, 93(5), 880–896. https://doi.org/10.1037/0022-3514.93.5.880
- Goldberg, L. R. (1999). A broad-bandwidth, public domain, personality inventory measuring the lower-level facets of several five-factor models. In I. Mervielde, I. Deary, F. De Fruyt, & F. Ostendorf (Eds.), Personality Psychology in Europe (Vol. 7, pp. 7–28). Tilburg University Press.
- Sassenberg, T. A., Condon, D. M., Christensen, A. P., & DeYoung, C. G. (2023). Imagination as a facet of openness/intellect: A new scale differentiating experiential simulation and conceptual innovation. Creativity Research Journal, 35(4), 583–595. https://doi.org/10.1080/10400419.2023.2177810
13. Questions et items du questionnaire
Response Scale: Items are rated using a 5-point Likert scale.
Subscale 1: Experiential Simulation (ES)
- Daydream.
- Seldom daydream. [R]
- Lose myself in thought.
- Live in a world of my own.
- Retreat to a fictional world with myself as a main character.
- Am easily lost in thought.
- Have a vivid imagination.
- Imagine myself in different situations.
Subscale 2: Conceptual Innovation (CI)
- Formulate ideas clearly.
- Like to solve complex problems.
- Am not interested in abstract ideas. [R]
- Generate lots of ideas.
- Come up with bold plans.
- Have a fertile imagination.
- Come up with alternatives to conventional ways of doing things.
- See associations between things that others miss.
Note: [R] designates an item that must be reverse scored.