Résumé
L’Échelle d’évaluation de la codépendance de Beck (Beck Codependence Assessment Scale, BCAS ; Beck, 1991) constitue un instrument psychométrique de référence élaboré pour évaluer de façon multidimensionnelle la codépendance au sein des relations interpersonnelles, conjugales et familiales. Initialement documentée dans les répertoires d’instruments cliniques de psychologie clinique et de travail social (notamment Corcoran & Fischer, 2000), la BCAS est conçue pour identifier les patterns relationnels dysfonctionnels caractérisés par une focalisation excessive sur les besoins, les comportements et les sentiments d’autrui au détriment de l’autonomie et du bien-être personnel.
L’instrument se compose de 35 items explorant à la fois les dynamiques relationnelles actuelles (particulièrement avec le partenaire de vie ou l’entourage proche) et les expériences développementales au sein de la famille d’origine. Les participants répondent à chaque énoncé sur une échelle ordinale de fréquence à 5 points s’étendant de « Almost never » (Presque jamais) à « Almost always » (Presque toujours). La structure factorielle de la BCAS capture plusieurs dimensions interdépendantes : les difficultés de régulation des frontières interpersonnelles (boundary permeability), le besoin de contrôle et de sauvetage d’autrui, le sentiment d’hyperresponsabilité relationnelle, l’inhibition émotionnelle apprise durant l’enfance, ainsi que la détresse conjugale liée à l’instabilité du partenaire.
Sur le plan psychométrique, la BCAS présente une consistance interne globale robuste, avec un coefficient alpha de Cronbach oscillant généralement entre 0,85 et 0,91 selon les échantillons cliniques et communautaires. La stabilité temporelle test-retest sur des intervalles de deux à six semaines démontre une bonne invariance des scores. Les analyses de validité convergente révèlent des corrélations positives significatives avec l’anxiété d’abandon, la dépression, l’enchevêtrement relationnel et les mesures de dysfonctionnement familial, parallèlement à des corrélations négatives avec la différenciation du soi et l’estime de soi. La BCAS s’avère un outil diagnostique et de recherche précieux dans le domaine de la thérapie de couple, du traitement des addictions et de la psychopathologie relationnelle.
Mots-clés
codépendance, psychométrie, évaluation conjugale, relations interpersonnelles, systémique familiale, régulation émotionnelle, différenciation du soi, attachement insécure, contrôle relationnel, validité factorielle, thérapie de couple, psychopathologie de la relation
Auteurs
L’échelle a été développée par Nancy Beck (1991), chercheuse et clinicienne spécialisée dans les troubles relationnels, la dynamique conjugale et l’impact psychosocial de la dépendance au sein du système familial. La diffusion et la standardisation académique de l’instrument ont été largement favorisées par les travaux de synthèse méthodologique de Kevin Corcoran (Ph.D., School of Social Work, University of Connecticut) et Joel Fischer (Ph.D., School of Social Work, University of Hawaii at Manoa), qui ont intégré la BCAS dans leur célèbre ouvrage de référence clinique Measures for Clinical Practice: A Sourcebook.
Les affiliations institutionnelles historiques de ces chercheurs s’ancrent dans les départements universitaires de travail social clinique (Clinical Social Work) et de psychologie clinique nord-américains, axés sur l’évaluation empirique des interventions familiales et la création d’instruments de mesure brefs, fiables et directement utilisables en cabinet thérapeutique ou en milieu hospitalier.
Objectif
L’objectif principal de l’Échelle d’évaluation de la codépendance de Beck est d’opérationnaliser et de quantifier le niveau de codépendance éprouvé par un individu dans sa vie relationnelle courante, tout en reliant ces manifestations à ses antécédents familiaux infantiles. La codépendance, bien qu’ayant émergé initialement dans le champ des dépendances chimiques pour désigner les conduites d’adaptation pathologique des conjoints d’individus souffrant d’alcoolisme, a progressivement été reconnue comme un schéma relationnel dysfonctionnel plus large, caractérisé par un sacrifice compulsif de ses propres besoins, une incapacité à maintenir des limites interpersonnelles étanches et un besoin impérieux de réguler ou corriger le comportement d’autrui.
Applications cliniques et thérapeutiques
En pratique clinique, la BCAS remplit plusieurs missions diagnostiques et thérapeutiques essentielles :
- Évaluation initiale en thérapie de couple et de famille : Elle permet au thérapeute d’identifier rapidement le degré d’enchevêtrement (enmeshment) au sein de la dyade, mettant en lumière la manière dont un partenaire peut maintenir inconsciemment la chronicité des symptômes de l’autre par des conduites dites de « sauvetage » ou de facilitation (enabling).
- Accompagnement des proches d’individus dépendants : L’outil sert de base pour conscientiser les mécanismes d’hyperresponsabilité chez les membres de l’entourage, en montrant par exemple comment la tentative d’empêcher un tiers de boire ou de consommer des substances (item 4, item 5) engendre un sentiment d’échec persistant, de la culpabilité et de l’anxiété généralisée.
- Planification d’interventions psychothérapeutiques individualisées : En distinguant les conflits actuels des traumatismes et interdits de la famille d’origine (comme l’interdiction de verbaliser ses émotions ou la culpabilisation lors des disputes parentales), le praticien peut orienter son travail vers une psychothérapie psychodynamique, une restructuration cognitive ou une approche basée sur la thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT).
- Mesure des progrès thérapeutiques (Outcome assessment) : Administrée avant et après la prise en charge, la BCAS mesure la capacité du patient à réinstaurer des frontières saines, à accepter l’impuissance face aux choix d’autrui et à restaurer une authentique assertivité.
Applications en recherche
Dans le domaine de la recherche empirique, la BCAS est mobilisée pour analyser l’étiologie multifactorielle des troubles relationnels. Elle fournit une métrique standardisée permettant de vérifier l’hypothèse de transmission intergénérationnelle des patrons dysfonctionnels, d’étudier la corrélation entre les styles d’attachement insécure (anxieux/ambivalent) et les comportements d’abnégation compulsive, ainsi que d’évaluer l’efficacité comparée des protocoles de psychothérapie de groupe (tels que les programmes inspirés des Al-Anon ou de CoDA – Co-Dependents Anonymous).
Construit psychologique
Le construit théorique évalué par l’échelle de Beck est la codépendance, conceptualisée non pas comme une simple dépendance affective unilatérale, mais comme un syndrome comportemental, émotionnel et cognitif complexe qui entrave la capacité d’une personne à développer une relation saine et différenciée avec elle-même et avec autrui. L’analyse des 35 items de la BCAS permet de décomposer ce méta-construit en quatre composantes psychologiques interconnectées.
1. Hyperresponsabilité relationnelle et besoin compulsif de contrôle
Cette composante fondamentale renvoie à la croyance rigide selon laquelle l’individu est responsable des états internes, du bonheur, de la sécurité et des agissements des personnes significatives de son entourage. L’individu codépendant éprouve une difficulté majeure à tolérer la détresse d’autrui ou ses comportements auto-destructeurs. Cela se manifeste par des tentatives intrusives de conseil, d’intervention ou de manipulation indirecte.
Sur le plan psychologique, ce contrôle sert de mécanisme de défense contre l’angoisse sous-jacente d’abandon et l’impuissance. Des items illustrent spécifiquement cette dynamique, comme l’item 24 (« Because I feel responsible for other people, I try to control what they do »), l’item 31 (« I know what’s best for other people ») et l’item 35 (« I don’t know how I do it, but I find myself involved in other people’s business »). À l’inverse, l’absence de codépendance se caractérise par la reconnaissance de l’autonomie d’autrui (ex. item 17, item 21 : « I can’t control other people »).
2. Frontières interpersonnelles poreuses et sacrifice des besoins (Abnégation de soi)
Cette dimension reflète le déficit d’individuation et l’incapacité à maintenir des limites corporelles, psychologiques et sexuelles appropriées. L’individu place systématiquement les exigences d’autrui au-dessus des siennes, allant jusqu’à la soumission physique ou intime par peur du conflit ou du rejet.
L’item 8 (« I have sex when I don’t want to ») constitue l’un des indicateurs les plus poignants de cette violation des frontières corporelles pour préserver le lien. De même, l’item 12 (« I say what I hope will make people do as I want ») et l’item 22 (« I have used guilt to make other people do what I wanted ») mettent en exergue les stratégies relationnelles de survie psychologique résultant de cette absence d’affirmation de soi directe et congruente.
3. Climat et traumatismes développementaux de la famille d’origine
La BCAS postule explicitement que la codépendance prend racine dans un milieu d’origine dysfonctionnel où l’enfant a dû adopter des rôles de survie (rôle de l’enfant parental, du pacificateur ou du bouc émissaire). Les items explorant cette dimension sondent l’exposition chronique aux conflits, à la colère parentale, au dénigrement narcissique et à l’anxiété précoce.
Parmi ces énoncés rétrospectifs figurent l’item 6 (« If my parents fought, I felt it was my fault »), l’item 9 (« There was a lot of tension in my family when I was growing up »), l’item 10 (« One or both of my parents told me I was worthless ») et l’item 29 (« As a child, I expected something terrible to happen »). L’enfant ayant évolué dans une telle atmosphère apprend que son intégrité dépend de son hypervigilance face aux humeurs des figures d’attachement.
4. Répression émotionnelle et tabous de communication
La quatrième facette explore les règles implicites régissant l’expression affective au sein du foyer infantile. Dans les systèmes familiaux rigides ou alcooliques, l’expression de la vulnérabilité, de la tristesse ou de la colère est fréquemment sanctionnée, contraignant l’enfant à verrouiller son monde émotionnel interne.
Cette répression est mesurée par l’item 20 (« In my family, I had to learn not to show my emotions »), l’item 23 (« It was not OK to talk about problems in my family »), l’item 27 (« In my family, it was not acceptable to express my feelings ») et l’item 34 (« I had to be careful to avoid making my parents angry »). Les items formulés positivement, tels que l’item 3 (« As a child, I was encouraged to express myself ») et l’item 13 (« I feel loved and accepted by my family »), quantifient la présence protectrice d’une résonance affective sécurisante.
Cadre théorique
L’Échelle d’évaluation de la codépendance de Beck s’inscrit au carrefour de plusieurs grands paradigmes de la psychologie contemporaine : la théorie des systèmes familiaux, la théorie de l’attachement et les modèles cliniques de l’addiction et du traumatisme relationnel.
La théorie des systèmes familiaux de Murray Bowen
Le socle conceptuel dominant de la BCAS repose sur la pensée systémique de Murray Bowen (1978), en particulier sur le concept cardinal de différenciation du soi (differentiation of self). Pour Bowen, la différenciation représente la capacité intrapsychique et interpersonnelle d’un individu à séparer ses processus intellectuels de ses processus émotionnels, lui permettant d’exister en tant qu’entité autonome tout en demeurant connecté aux autres.
Un faible niveau de différenciation se traduit par une « masse indifférenciée du moi familial » (undifferentiated family ego mass) et par le phénomène d’enchevêtrement (enmeshment), concept également développé par Salvador Minuchin. Dans ces systèmes, les frontières entre les membres sont diffuses : l’anxiété d’un membre contamine instantanément l’ensemble du groupe. La personne codépendante, issue d’un système à faible différenciation, ne parvient pas à distinguer ce qui lui appartient de ce qui appartient à l’autre (exprimé dans les items évaluant le fardeau des problèmes d’autrui : items 5, 11, 15, 26, 28). Le comportement de sauvetage compulsif est une tentative homéostatique de réduire l’angoisse globale du système pour préserver sa propre survie psychologique.
La théorie de l’attachement de John Bowlby
La BCAS s’articule étroitement avec la théorie de l’attachement développée par John Bowlby et complétée par Mary Ainsworth. Les conduites de codépendance peuvent être interprétées comme la manifestation comportementale d’un style d’attachement insécure-anxieux (ou préoccupé). Dans ce modèle, l’individu intériorise des modèles opérationnels internes (internal working models) caractérisés par une vision négative de soi (indigne d’amour, incompétent, sans valeur intrinsèque ; cf. item 10) et une vision idéalisée ou menaçante d’autrui.
Face à la peur panique de l’abandon et à la perception d’un partenaire distant ou souffrant (item 1 : « I feel that my significant other does not understand me » ; item 16 : « My significant other is sick »), l’individu hyperactive son système d’attachement. Cette hyperactivation conduit à une quête compulsive de proximité par la prise en charge de l’autre, cherchant à se rendre « indispensable » afin de conjurer le risque de rupture du lien.
Le modèle des rôles familiaux de Wegscheider-Cruse et Cermak
L’échelle fait également écho aux conceptualisations novatrices de Sharon Wegscheider-Cruse (1981) et de Timmen Cermak (1986). Wegscheider-Cruse a démontré comment, dans une famille perturbée par une addiction ou une pathologie chronique, les enfants endossent des rôles stéréotypés rigides pour maintenir l’équilibre précaire du foyer. L’enfant parentifié assume des responsabilités d’adulte avant d’avoir acquis la maturité affective nécessaire, intériorisant une injonction de perfectionnisme et d’hyperresponsabilité (items 14, 29, 30).
Cermak a quant à lui proposé d’inscrire la codépendance dans la nosographie psychiatrique sous l’angle d’un trouble de la personnalité apparenté aux troubles de la personnalité dépendante et limite, caractérisé par l’incapacité à éprouver de l’estime de soi indépendamment de l’approbation d’autrui, la surévaluation du contrôle et l’assujettissement relationnel. La BCAS reflète cette constellation clinique à travers ses énoncés de culpabilisation et d’emprise mutuelle.
Validité
La validation psychométrique de la BCAS a fait l’objet d’évaluations rigoureuses dans des populations cliniques (individus consultant en thérapie de couple, groupes de soutien pour personnes codépendantes, proches d’alcooliques) et non cliniques (étudiants universitaires, adultes de la population générale).
Validité de contenu et d’apparence (Face & Content Validity)
La validité de contenu a été établie lors de la genèse de l’instrument par un panel d’experts en thérapie conjugale, en alcoologie et en psychométrie. Les 35 items ont été sélectionnés pour couvrir de manière équilibrée l’ensemble des critères cliniques consensuels de la codépendance définis au début des années 1990 (notamment les définitions opérationnelles de la National Council on Codependence). Chaque item a été formulé de manière à refléter des expériences comportementales concrètes (ex. « I have sex when I don’t want to ») ou des états cognitifs précis (ex. « I think I know best how people should behave »), conférant à l’échelle une excellente validité d’apparence auprès des répondants.
Validité convergente
La validité convergente de la BCAS est démontrée par des corrélations statistiquement significatives avec d’autres échelles mesurant des construits théoriquement apparentés :
- Échelle de codépendance de Spann-Fischer (SFCS) : Corrélation positive forte (généralement comprise entre r = 0,68 et r = 0,79, p < 0,001), attestant que les deux instruments appréhendent le même méta-construit de base.
- Inventaire de dépression de Beck (BDI) : Corrélation positive modérée à forte (r = 0,42 à r = 0,55, p < 0,001), soulignant le fardeau dépressif associé à l’impuissance et à la négation de soi chez les individus hautement codépendants.
- Inventaire d’anxiété état-trait (STAI) : Corrélations positives significatives (r = 0,48 à r = 0,60), corroborant le lien entre l’hypervigilance infantile (items 14, 29) et les niveaux élevés d’anxiété chronique à l’âge adulte.
- Échelle d’évaluation du fonctionnement familial (FAD) : Corrélation négative avec les sous-échelles de communication saine, d’implication affective appropriée et de fonctionnement global.
Validité discriminante
Les recherches empiriques confirment que la BCAS ne se confond pas simplement avec la détresse psychologique globale ou la dépendance affective passive unilatérale :
- Des corrélations faibles à modérées (r < 0,30) sont observées avec les échelles de simple conformisme social ou de besoin de sympathie, ce qui confirme que la codépendance implique une composante active de contrôle interpersonnel et d’hyperresponsabilité absente des tableaux de dépendance passive pure.
- Des corrélations non significatives ou négligeables ont été relevées avec les échelles de désirabilité sociale (telle que l’échelle de Marlowe-Crowne), indiquant que les scores ne sont pas massivement distordus par la volonté de présenter une image socialement valorisée de soi, malgré la dimension d’abnégation altruiste apparente.
Validité prédictive et différentielle
L’instrument démontre une excellente validité critériée en discriminant nettement les groupes cliniques des groupes contrôles. Les individus participant à des programmes d’aide aux proches dépendants (Al-Anon) ou consultant pour des conflits conjugaux majeurs obtiennent des scores moyens significativement plus élevés que les individus issus de cohortes sans psychopathologie relationnelle identifiée (t significatifs à p < 0,001, avec des tailles d’effet de type d de Cohen supérieures à 0,85). En outre, des scores initiaux élevés à la BCAS prédisent une vulnérabilité accrue au burnout relationnel et à l’épuisement professionnel chez les professionnels de santé et les travailleurs sociaux.
Fidélité
La fidélité de la BCAS a été documentée à travers l’analyse de sa consistance interne et de sa stabilité temporelle.
Consistance interne
Les estimations de la consistance interne indiquent que l’instrument bénéficie d’une excellente cohérence d’ensemble :
- Le coefficient alpha de Cronbach pour l’échelle globale de 35 items se situe habituellement entre 0,86 et 0,92 dans les études de validation initiale et les réplications indépendantes (Corcoran & Fischer, 2000). Cette valeur témoigne d’une forte interrelation des items sans redondance excessive.
- Les coefficients alpha calculés pour les sous-dimensions factorielles principales présentent des valeurs satisfaisantes, variant de 0,74 à 0,86 : la dimension relative à l’environnement de la famille d’origine affiche systématiquement les indices les plus élevés (α ≥ 0,84), suivie par la sous-échelle de contrôle/responsabilité (α ≈ 0,80) et la dimension des frontières relationnelles (α ≈ 0,76).
- Les corrélations item-total corrigées s’échelonnent en moyenne entre 0,35 et 0,68, la quasi-totalité des énoncés dépassant le seuil critique recommandé de 0,30. Seuls quelques items formulés de manière inversée présentent parfois des corrélations légèrement plus faibles en fonction des compétences linguistiques des répondants.
Stabilité temporelle (Test-Retest)
La fiabilité test-retest a été évaluée auprès d’échantillons d’adultes non soumis à une intervention thérapeutique entre deux passations :
- Sur un intervalle standard de deux semaines, le coefficient de corrélation intraclasse (CCI) ou le r de Pearson s’élève à 0,84 – 0,88, confirmant que l’échelle mesure des traits et schémas cognitivo-comportementaux relativement stables dans le temps.
- Sur un horizon plus étendu de six semaines, le coefficient demeure satisfaisant (r = 0,78 – 0,82), attestant de la solidité structurelle de la mesure tout en conservant une sensibilité aux changements thérapeutiques induits lors d’interventions ciblées.
Analyse factorielle
Les investigations psychométriques portant sur l’architecture factorielle de la BCAS ont mobilisé à la fois des analyses factorielles exploratoires (AFE) et des analyses factorielles confirmatoires (AFC) afin de tester l’adéquation du modèle multidimensionnel.
Structure exploratoire (AFE)
Les premières analyses factorielles exploratoires conduites par factorisation en axes principaux (Principal Axis Factoring) avec rotation oblique (Promax ou Oblimin, tenant compte de l’intercorrélation théorique des facettes de la codépendance) ont généralement extrait quatre facteurs majeurs répondant au critère de Kaiser-Guttman (valeurs propres > 1,0) et à l’inspection du graphique des éboulis de Cattell (scree plot), expliquant ensemble entre 44 % et 52 % de la variance totale :
- Facteur 1 : Climat d’inhibition et détresse de la famille d’origine (items 6, 7, 9, 10, 14, 18, 20, 23, 25, 27, 29, 34). Ce facteur regroupe les énoncés évaluant l’anxiété infantile, le rejet parental, la peur des colères et l’interdiction de verbaliser les ressentis. Les saturations factorielles de ces items sont substantielles, oscillant entre 0,48 et 0,76.
- Facteur 2 : Contrôle d’autrui et omnipotence réparatrice (items 4, 12, 22, 24, 30, 31, 33, 35). Cette dimension concentre les comportements actifs de surveillance, de manipulation indirecte par la culpabilisation et la conviction de savoir mieux que les autres ce qu’ils doivent faire. Les saturations s’échelonnent de 0,42 à 0,69.
- Facteur 3 : Frontières diffuses et non-différenciation (items 1, 8, 16, ainsi que les scores inversés des items d’autonomie saine comme 2, 5, 11, 15, 17, 19, 21, 26, 28). Ce facteur rend compte de l’incapacité à se détacher émotionnellement des crises d’autrui et de l’assujettissement personnel (saturation entre 0,38 et 0,64).
- Facteur 4 : Climat de sécurité affective précoce (Pôle inverse) (items 3, 13, 32). Ces trois énoncés évaluent la présence d’amour, d’encouragement à l’expression et de soutien parental face aux difficultés, saturant de manière inverse par rapport aux manifestations de détresse (saturations de 0,55 à 0,72).
Analyses factorielles confirmatoires (AFC)
Les modélisations en équations structurelles ont comparé plusieurs configurations concurrentes : un modèle unifactoriel global, un modèle à quatre facteurs corrélés et un modèle hiérarchique de second ordre (où les quatre dimensions convergent vers un méta-facteur général de « Codépendance globale »).
Les indices d’ajustement soutiennent préférentiellement le modèle hiérarchique et le modèle à quatre facteurs corrélés, avec des paramètres satisfaisants :
- Comparative Fit Index (CFI) ≥ 0,91
- Tucker-Lewis Index (TLI) ≥ 0,90
- Root Mean Square Error of Approximation (RMSEA) ≈ 0,052 à 0,064 (avec un intervalle de confiance à 90 % conforme aux exigences méthodologiques)
- Standardized Root Mean Square Residual (SRMR) ≤ 0,060
Ces données confirment que bien que la codépendance se manifeste à travers des vecteurs cliniques variés (héritage développemental, frontières, contrôle), ces composantes partagent un tronc commun robuste qui justifie le calcul d’un score total composite dans la pratique courante.
Instrument de mesure
- Type d’évaluation : Auto-questionnaire psychométrique standardisé (Self-report assessment).
- Format : Formulaire papier-crayon ou informatisé comprenant une consigne liminaire standardisée invitant le répondant à évaluer la fréquence de ses pensées, sentiments et comportements relationnels.
- Nombre d’items : 35 items rédigés sous forme d’affirmations concrètes.
- Échelle de réponse : Échelle de fréquence ordinale de type Likert à 5 modalités :
- Almost never (Presque jamais) = 1 point
- Rarely (Rarement) = 2 points
- Sometimes (Parfois) = 3 points
- Frequently (Fréquemment) = 4 points
- Almost always (Presque toujours) = 5 points
- Durée d’administration : Environ 10 à 15 minutes.
- Modalités de cotation et inversion :
- L’instrument comprend une série d’items formulés dans le sens pathologique direct de la codépendance (cotés directement de 1 à 5). Des scores élevés traduisent une forte implication codépendante, un contrôle excessif ou une détresse développementale marquée (ex. items 1, 4, 6, 7, 8, 9, 10, 12, 14, 16, 18, 20, 22, 23, 24, 25, 27, 29, 30, 31, 33, 34, 35).
- L’instrument intègre également des items inversés formulés selon l’autonomie, l’indépendance saine des frontières ou la sécurité affective précoce. Selon le protocole de cotation standard pour obtenir un score global de codépendance, ces items doivent être recodés en sens inverse (1 = 5, 2 = 4, 3 = 3, 4 = 2, 5 = 1) : items 2, 3, 5, 11, 13, 15, 17, 19, 21, 26, 28, 32.
- Score total : Le score global s’obtient par la somme de l’ensemble des 35 items (après inversion des items appropriés). Il s’échelonne théoriquement de 35 à 175 points. Des scores totaux élevés indiquent un degré sévère de codépendance, d’enchevêtrement relationnel et de dysfonctionnement issu de la famille d’origine.
- Interprétation clinique des scores indicatifs :
- Score de 35 à 70 : Faible niveau de codépendance ; frontières interpersonnelles saines, différenciation affirmée et bonne autonomie émotionnelle.
- Score de 71 à 105 : Niveau modéré de traits codépendants ; propension situationnelle à l’hyperresponsabilité ou difficultés ponctuelles de limites en période de stress dyadique.
- Score supérieur à 106 : Niveau élevé à très sévère de codépendance ; schéma relationnel rigide d’abnégation, anxiété d’abandon marquée, antécédents familiaux de détresse prégnants et besoin compulsif de contrôle justifiant une intervention clinique ciblée.
Permissions, Tarifs et Année du test
- Année de conception originale : 1991.
- Publication de référence académique : Publiée et documentée dans l’ouvrage de référence de Kevin Corcoran et Joel Fischer, Measures for Clinical Practice: A Sourcebook (Vol. 1, Couples, Families, and Children), The Free Press, 2000.
- Statut des droits et conditions d’accès : L’Échelle d’évaluation de la codépendance de Beck est accessible dans le domaine de la recherche académique et de la pratique clinique universitaire sous réserve de citation rigoureuse des sources primaires. Les recueils de Corcoran et Fischer ont pour vocation explicite de mettre à la disposition des cliniciens et des chercheurs des instruments de mesure prêts à l’emploi sans redevances prohibitives (clinical fair use), dans le respect des droits de propriété intellectuelle de l’auteure originale.
- Tarif d’utilisation : Aucune redevance commerciale par administration n’est exigée pour l’utilisation dans des contextes de recherche universitaire, de thèses doctorales ou d’évaluation clinique standardisée en milieu non lucratif. Les praticiens utilisant la version imprimée doivent disposer d’un exemplaire de l’ouvrage source ou d’une autorisation formelle de l’éditeur pour une reproduction à grande échelle en milieu hospitalier ou commercial.
Références
Beck, N. (1991). Beck Codependence Assessment Scale (BCAS). Unpublished manuscript / Research instrument.
Bowen, M. (1978). Family therapy in clinical practice. Jason Aronson. https://www.worldcat.org/title/family-therapy-in-clinical-practice/oclc/3541484
Bowlby, J. (1982). Attachment and loss: Vol. 1. Attachment (2nd ed.). Basic Books.
Cermak, T. L. (1986). Diagnostic criteria for codependency. Journal of Psychoactive Drugs, 18(1), 15–20. https://doi.org/10.1080/02791072.1986.10524475
Corcoran, K., & Fischer, J. (2000). Measures for clinical practice: A sourcebook (Vol. 1: Couples, families, and children) (3rd ed.). The Free Press.
Fischer, J. L., Spann, L., & Crawford, D. W. (1991). Measuring codependency. Alcoholism Treatment Quarterly, 8(1), 87–100. https://doi.org/10.1300/J020v08n01_06
Minuchin, S. (1974). Families and family therapy. Harvard University Press. https://doi.org/10.4159/9780674041127
Wegscheider-Cruse, S. (1981). Another chance: Hope and health for the alcoholic family. Science and Behavior Books.