1. Résumé / Abstract
L’Échelle de dépistage de la détresse psychosociale chez l’enfant (couramment désignée sous l’acronyme anglophone CPDS pour Child Psychosocial Distress Screener) est un instrument psychométrique ultra-bref conçu par Mark J. D. Jordans et ses collaborateurs (2008, 2009) pour répondre aux défis d’évaluation de la santé mentale des enfants et des adolescents évoluant au sein de zones touchées par des conflits armés ou des catastrophes humanitaires, principalement dans les pays à revenu faible et intermédiaire (PRFI). Face à la pénurie critique de spécialistes de la psychiatrie et de la psychologie clinique dans ces contextes, le CPDS a été élaboré pour opérer un tri initial (dépistage de niveau 2 selon les modèles d’intervention par étapes ou stepped-care) au moyen de ressources communautaires non spécialisées telles que les enseignants ou les agents de santé communautaire.
Le CPDS comprend 7 items cotés sur une échelle de type Likert à 3 points (0 = « Non / Pas du tout », 1 = « Parfois / Un peu », 2 = « Souvent / Beaucoup »), ce qui génère un score total de détresse psychosociale oscillant entre 0 et 14. L’instrument combine une évaluation rapportée par l’enfant (auto-évaluation portant sur les dimensions internalisées, somatiques, traumatiques et cognitives) et une évaluation hétéro-rapportée par l’enseignant (observation des comportements externalisés, du retrait social et des difficultés d’adaptation). L’une des particularités méthodologiques majeures de l’outil réside dans l’intégration de relances contextualisées (probes), obtenues en amont par des groupes de discussion (focus groups), permettant d’adapter les déclencheurs symptomatiques aux réalités socioculturelles et linguistiques locales tout en conservant une structure métrique standardisée.
Sur le plan psychométrique, le CPDS démontre une excellente adéquation transculturelle. Les études de validation menées notamment au Burundi et au Népal rapportent une consistance interne satisfaisante au vu de la brièveté de l’échelle (alpha de Cronbach compris entre 0,70 et 0,79), une fidélité test-retest substantielle (coefficients de corrélation intraclasse allant de 0,75 à 0,86) et une validité de critère remarquable mise en évidence par des analyses de courbes ROC (Receiver Operating Characteristic), affichant des aires sous la courbe (AUC) comprises entre 0,81 et 0,85. Au seuil clinique recommandé de 8 points ou plus, l’outil présente un équilibre optimal entre sensibilité (souvent supérieure à 75-80 %) et spécificité (75-85 %), ce qui en fait un dispositif d’orientation de première intention particulièrement robuste dans les programmes d’aide humanitaire de santé mentale et de soutien psychosocial (SMSPS).
2. Mots-clés / Keywords
Dépistage psychosocial, santé mentale des enfants, conflits armés, traumatisme pédiatrique, validation transculturelle, psychométrie humanitaire, CPDS, troubles internalisés, troubles externalisés, soins par étapes.
3. Auteurs / Authors
Le développement et la validation transculturelle du Child Psychosocial Distress Screener (CPDS) sont l’œuvre d’une équipe de chercheurs et praticiens pionniers dans le domaine de la santé mentale globale et de la psychiatrie transculturelle, principalement affiliés à l’organisation non gouvernementale HealthNet TPO (Amsterdam, Pays-Bas) ainsi qu’à plusieurs universités de premier plan :
- Mark J. D. Jordans, Ph.D. : Psychologue pour enfants et chercheur principal. Affilié au Center for Global Mental Health de la London School of Hygiene & Tropical Medicine (LSHTM) et à l’Institut de psychiatrie, de psychologie et de neurosciences du King’s College de Londres, Royaume-Uni. Il a longtemps dirigé le département de recherche et développement chez HealthNet TPO.
- Ivan H. Komproe, Ph.D. : Épidémiologiste et biostatisticien, spécialisé dans l’évaluation quantitative des interventions psychosociales en milieux de post-conflit. Directeur de la recherche chez HealthNet TPO et professeur invité dans divers instituts internationaux.
- Peter Ventevogel, M.D., Ph.D. : Psychiatre et anthropologue médical. Ancien directeur médical de HealthNet TPO, il est devenu le chef de la section de santé publique et de santé mentale au Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) à Genève, Suisse.
- Wietse A. Tol, Ph.D. : Psychologue clinicien et professeur de santé mentale mondiale. Affilié au Département de santé mentale de la Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health (Baltimore, États-Unis) et à l’Université de Copenhague.
- Joop T. V. M. de Jong, M.D., Ph.D. : Professeur émérite de psychiatrie transculturelle à l’Université libre d’Amsterdam (Vrije Universiteit Amsterdam) et à l’Université de Boston, reconnu internationalement comme l’une des figures majeures de l’étude des traumatismes collectifs et de la résilience communautaire.
4. Objectif / Purpose
Objectif principal et public cible
Le Child Psychosocial Distress Screener (CPDS) a été spécifiquement développé pour combler un vide méthodologique flagrant : l’absence d’outils d’évaluation psychométrique ultra-courts, validés transculturellement, et administrables à grande échelle par du personnel non spécialisé dans les contextes humanitaires d’urgence et de reconstruction. Son objectif central est d’identifier, parmi des populations d’enfants âgés de 8 à 14 ans exposés à des violences organisées, des guerres ou des désastres naturels, ceux qui présentent des niveaux élevés de détresse psychosociale et qui requièrent un soutien thérapeutique ciblé.
L’instrument ne vise pas à poser un diagnostic nosologique rigide selon les critères du DSM-5 ou de la CIM-11 (comme le trouble de stress post-traumatique, la dépression majeure ou le trouble des conduites). Son but premier est plutôt de détecter une « détresse non spécifique » (non-specific psychosocial distress), englobant la souffrance émotionnelle, les troubles somatiques, les altérations fonctionnelles de l’apprentissage et les ruptures relationnelles induites par des événements hautement débilitants.
Applications cliniques et humanitaires
Le CPDS trouve son utilité opérationnelle dans plusieurs domaines clés :
- Dépistage scolaire et communautaire de masse : Grâce à son format très réduit (7 items) et à sa double perspective (enfant et enseignant), l’outil peut être déployé dans des réseaux d’écoles temporaires ou de centres de jeunesse pour tester des centaines d’enfants en quelques jours.
- Tri dans un système de soins gradués (Stepped-Care Model) : Dans les directives de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) et du Comité permanent interorganisations (IASC) pour la santé mentale et le soutien psychosocial (SMSPS), les interventions sont structurées en pyramide. Le CPDS permet d’orienter les enfants franchissant le score seuil de 8 vers des interventions de niveau 2 ou 3 (par exemple, des thérapies psychosociales de groupe comme Classroom-Based Intervention – CBI), tout en évitant d’engorger les services cliniques très limités de niveau 4.
- Suivi longitudinal de cohortes et monitoring d’interventions : En recherche humanitaire, le CPDS sert d’indicateur primaire ou secondaire pour évaluer l’efficacité de protocoles d’aide psychologique avant et après intervention.
Justification méthodologique et pragmatique
La plupart des questionnaires psychiatriques standards (comme le DSRS pour la dépression infantile ou le CPSS pour le stress post-traumatique) comportent de 17 à 40 items. Dans des contextes de post-conflit où les taux d’analphabétisme sont élevés, où les traducteurs manquent et où la fatigue psychologique est importante, des instruments longs génèrent des biais d’attrition, de complaisance ou de saturation cognitive. Le CPDS résout cette difficulté par une parcimonie extrême : 7 questions soigneusement calibrées pour capturer le spectre global de la détresse infantile.
5. Construit psychologique / Construct
Le concept central mesuré par le CPDS est la détresse psychosociale globale de l’enfant. Les auteurs rejettent délibérément une approche catégorielle stricte centrée uniquement sur le trouble de stress post-traumatique (TSPT), car celle-ci ignore fréquemment les répercussions systémiques des conflits armés sur le développement socio-émotionnel des mineurs. Le modèle sous-jacent au CPDS postule que la détresse de l’enfant se manifeste à travers sept facettes interdépendantes, couvrant quatre grands domaines symptomatiques et adaptatifs :
1. Les problèmes internalisés (Internalizing Problems)
Cette dimension évalue l’affectivité négative, la tristesse persistante, la dysrégulation émotionnelle et la tendance aux pleurs (Item 1 : « Do you often feel sad or tearful? »). Chez les enfants traumatisés, les troubles internalisés se traduisent par une inhibition motrice, un sentiment d’accablement et une incapacité à éprouver du plaisir dans les activités quotidiennes normales.
2. Les problèmes externalisés (Externalizing Problems)
L’irritabilité, les explosions de colère incontrôlées et les comportements agressifs envers les pairs (Item 2 : « Do you often get angry easily or get into fights? ») constituent une manifestation fréquente de la détresse chez l’enfant exposé à des violences environnementales. L’hypervigilance et le sentiment d’insécurité se transforment souvent en conduites d’attaque préventives ou en opposition systématique envers l’autorité scolaire et familiale.
3. Les plaintes somatiques sans cause médicale claire (Somatic Complaints)
Dans de nombreuses cultures traditionnelles d’Afrique subsaharienne, d’Asie du Sud ou du Moyen-Orient, l’expression de la souffrance psychique ne passe pas préférentiellement par le langage des émotions, mais par l’idiome du corps (Item 3 : « Do you regularly have physical complaints like headaches, stomachaches, or other body pains without a clear physical illness? »). Les céphalées de tension, les douleurs abdominales récurrentes et les courbatures chroniques constituent des équivalents dépressifs et anxieux majeurs chez l’enfant.
4. La détresse liée au trauma et les souvenirs intrusifs (Trauma-Related Distress / Intrusive Memories)
Cette composante explore la reviviscence involontaire d’événements tragiques vécus ou observés (massacres, fuite éperdue, bombardements, séparations familiales) à travers des cauchemars nocturnes ou des flashbacks diurnes (Item 4 : « Do you experience nightmares or bad memories from difficult events that happened to you in the past? »). Ce phénomène altère gravement la qualité du sommeil et maintient l’enfant dans un état de décharge adrénergique permanente.
5. Les difficultés cognitives et attentionnelles (Cognitive / Attentional Problems)
La capacité de concentration en milieu scolaire ou lors de la réalisation des tâches ménagères (Item 5 : « Do you find it difficult to concentrate or pay attention in class or at home? ») est profondément perturbée lorsque l’espace psychique est envahi par l’anxiété et la peur. Ce déficit cognitif induit souvent des retards d’apprentissage secondaires qui renforcent le sentiment d’échec de l’enfant.
6. Les perturbations relationnelles et l’isolement social (Social Interaction / Peer Relationship Problems)
L’altération de la socialisation (Item 6 : « Do you feel alone, or do you have trouble getting along and playing with other children? ») se manifeste soit par un retrait volontaire (l’enfant reste prostré dans la cour d’école, refuse de jouer), soit par une incapacité à maintenir des interactions coopératives et ludiques avec ses pairs, le privant du principal réseau naturel de régulation et de soutien mutuel.
7. Le désespoir et le sentiment d’impuissance face au quotidien (Coping / Hopelessness)
Enfin, la rupture des perspectives d’avenir et l’effondrement du sentiment d’auto-efficacité (Item 7 : « Do you feel hopeless about your future or feel unable to manage your daily problems? ») traduisent une résignation acquise et une faillite des stratégies d’adaptation (coping), caractéristiques des formes sévères de décompensation dépressive.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le modèle socio-écologique de la santé mentale de l’enfant
Le CPDS s’ancre conceptuellement dans le modèle écologique du développement humain développé par Urie Bronfenbrenner, combiné aux travaux de Joop de Jong et d’Alastair Ager sur la santé psychosociale en milieu humanitaire. Ce cadre théorique stipule que le bien-être d’un enfant en contexte d’adversité ne peut être appréhendé comme une entité purement intrapsychique. Il résulte de transactions permanentes entre :
- L’ontosystème (les caractéristiques psychobiologiques de l’enfant, sa propension à la peur ou à la somatisation).
- Le microsystème (les relations familiales immédiates et la communauté scolaire).
- Le mésosystème (les liens entre l’école et la famille, d’où l’importance de faire participer conjointement les enseignants et les élèves au dépistage).
- L’exosystème et le macrosystème (l’insécurité chronique, la pauvreté structurelle, la destruction des infrastructures étatiques et les représentations culturelles de la maladie et de la guérison).
L’intégration méthodologique de l’approche émique et étique
Une contribution théorique déterminante de Jordans et ses collègues réside dans la résolution de la tension classique en psychiatrie transculturelle entre les perspectives universelles (étiques) et locales (émiques). Les tests psychométriques occidentaux parachutés dans les pays du Sud sans contextualisation (approche étique imposée) souffrent régulièrement d’incohérence conceptuelle : un item traduit littéralement peut perdre tout son sens ou induire des faux positifs massifs.
Pour dépasser cet écueil, le protocole du CPDS impose, préalablement à toute passation locale, la tenue de focus groups ancrés dans la communauté (grounded focus groups). Ces groupes d’expression qualitative réunissent des enfants, des parents et des enseignants pour faire émerger les idiomes locaux de détresse (idioms of distress). Ces idiomes sont ensuite transformés en questions d’exploration ou déclencheurs standardisés (probes) intégrés aux items cardinaux du questionnaire. Ainsi, l’armature psychométrique conserve une invariance structurelle transnationale (la mesure de dimensions universelles comme la tristesse, le trauma ou le retrait), tandis que le contenu des relances cliniques demeure intimement lié au terreau sémiotique de la population évaluée.
Théorie du stress toxique et modèle de la conservation des ressources (COR)
Le questionnaire s’appuie également sur la théorie de la conservation des ressources de Stevan Hobfoll. Dans les environnements dévastés par la guerre, la détresse de l’enfant ne découle pas seulement de l’exposition initiale aux obus ou aux fusillades, mais surtout de la perte cumulative et continue des ressources protectrices : perte du logement, rupture de la scolarité, détresse émotionnelle des parents, précarité alimentaire. Le CPDS mesure la résultante de cet épuisement des ressources psychologiques et environnementales, fournissant un tableau fidèle de la vulnérabilité globale du mineur.
7. Validité / Validity
Validité de critère et analyse ROC (Receiver Operating Characteristic)
La validité de critère du CPDS a été minutieusement évaluée dans plusieurs études longitudinales et transversales, notamment au Burundi (Jordans et al., 2008) et au Népal (Jordans et al., 2009). Dans l’étude princeps burundaise menée auprès d’un échantillon représentatif d’enfants scolarisés (n = 312), la validité de critère concourante a été testée par rapport à un étalon-or (gold standard) constitué d’évaluations cliniques approfondies conduites en aveugle par des psychologues locaux formés.
L’analyse de la courbe ROC a mis en évidence des performances diagnostiques remarquables pour un outil de 7 items :
- Aire sous la courbe (AUC) : L’AUC globale s’élève à 0,81 (IC à 95 % : [0,75 – 0,87]) au Burundi, et a atteint 0,84 dans les études menées en milieu scolaire népalais après les insurrections maoïstes, ce qui atteste d’un pouvoir discriminant élevé entre enfants cliniquement en détresse et enfants fonctionnels.
- Sensibilité et Spécificité : Au seuil optimal de césure fixé à 8 (sur un score total de 14), le CPDS présente une sensibilité de 78,5 % et une spécificité de 74,2 %. Dans certaines configurations d’urgence accrue où le seuil de 7 a été testé pour prioriser la détection exhaustive, la sensibilité grimpe à 88,1 %, au détriment d’une légère baisse de spécificité (68,0 %).
Validité convergente et concurrente
La validité convergente a été démontrée par des corrélations statistiquement significatives avec des batteries de tests internationales reconnues, traduites et adaptées aux contextes locaux :
- Corrélation positive modérée à forte avec la Depression Self-Rating Scale (DSRS) de Birleson (r = 0,62, p < 0,001).
- Corrélation substantielle avec l’échelle de stress post-traumatique pédiatrique Child PTSD Symptom Scale (CPSS) (r = 0,58, p < 0,001).
- Corrélation avec les scores de la Hopkins Symptom Checklist adaptée aux adolescents (HSCL-37A) (r = 0,65, p < 0,001).
Validité discriminante
Le CPDS a démontré son aptitude à distinguer clairement les enfants subissant des événements de vie hautement stressants de ceux vivant dans des environnements relativement sécurisés. Les corrélations entre le CPDS et des mesures indépendantes d’incapacité fonctionnelle (functional impairment) sont particulièrement robustes (r = 0,54), confirmant que les enfants identifiés par l’outil sont précisément ceux dont les apprentissages scolaires et la sociabilité quotidienne sont sévèrement entravés.
8. Fidélité / Reliability
Consistance interne
L’évaluation de la cohérence interne d’une échelle ultra-courte (7 items) pose des défis statistiques bien connus, le coefficient alpha de Cronbach étant structurellement sensible et dépendant du nombre total d’items. Malgré cette limitation arithmétique, le CPDS démontre une cohérence interne satisfaisante :
- Dans la cohorte de validation initiale au Burundi (Jordans et al., 2008), le coefficient alpha de Cronbach global s’établit à 0,74 pour l’ensemble du questionnaire.
- Dans l’étude de réplication au Népal (Jordans et al., 2009), l’alpha rapporté était de 0,71 pour la passation standard et atteignait 0,78 lorsque les probes contextualisées étaient systématiquement utilisées.
- Les coefficients de corrélation inter-items moyens se situent dans la fourchette idéale de 0,25 à 0,42, ce qui atteste que les items convergent vers une cible métrique commune sans être redondants.
Fidélité test-retest
La stabilité temporelle a été mesurée auprès d’un sous-échantillon d’enfants réévalués après un intervalle d’une à deux semaines (dans un contexte d’absence d’intervention thérapeutique intermédiaire) :
- Le coefficient de corrélation intraclasse (ICC) calculé entre la première et la seconde passation a atteint 0,81 (IC à 95 % : [0,72 – 0,88]).
- Le coefficient de corrélation de Pearson test-retest pour le score global s’élève à r = 0,79 (p < 0,001), confirmant que l’instrument capture des traits de souffrance stables sur le court terme plutôt que de simples fluctuations d’humeur instantanées.
Fidélité inter-évaluateurs
Dans la mesure où l’instrument repose en partie sur les observations de l’enseignant et sur des questions administrées oralement par des enquêteurs de terrain, la fiabilité inter-examinateurs a été investiguée en comparant les cotations d’agents de santé communautaires et de psychologues cliniciens chevronnés assistant aux mêmes entretiens : le coefficient Kappa de Cohen (κ) pour l’accord sur le franchissement du seuil clinique (score ≥ 8) était de 0,76, indiquant une concordance inter-juges substantielle.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Analyses Factorielles Exploratoires (AFE)
Lors des phases initiales de développement métrique au Burundi, des analyses factorielles exploratoires avec rotation orthogonale (Varimax) et oblique (Promax) ont été menées sur les matrices de corrélation polychoriques afin d’élucider la structure latente de l’échelle :
- L’analyse des valeurs propres (critère de Kaiser-Guttman, eigenvalue > 1) ainsi que l’examen du graphique des éboulis (scree plot) de Cattell indiquaient initialement une organisation bivalente expliquant 51,8 % de la variance totale.
- Facteur 1 (Souffrance internalisée et somatisation) : Regroupant l’item 1 (tristesse/pleurs), l’item 3 (plaintes somatiques), l’item 4 (souvenirs traumatiques/cauchemars) et l’item 7 (désespoir/manque de coping). Les saturations factorielles oscillaient entre 0,55 et 0,78.
- Facteur 2 (Dysfonction comportementale et attentionnelle) : Regroupant l’item 2 (colère/bagarres), l’item 5 (concentration scolaire) et l’item 6 (difficultés relationnelles avec les pairs/isolement), avec des saturations factorielles comprises entre 0,51 et 0,73.
Analyses Factorielles Confirmatoires (AFC) et Modélisation Unidimensionnelle
Bien qu’une structure bidimensionnelle soit discernable sur le plan descriptif, les travaux ultérieurs de Jordans et ses collègues (2009) ont testé l’adéquation d’un modèle unidimensionnel d’ordre supérieur (higher-order general distress factor) ou d’un modèle bifactoriel via des équations structurelles (AFC). Les indices d’ajustement globaux pour le modèle de détresse générale se sont révélés tout à fait remarquables :
- CFI (Comparative Fit Index) : 0,962 (dépasse le critère d’acceptation de 0,95).
- TLI (Tucker-Lewis Index) : 0,948.
- RMSEA (Root Mean Square Error of Approximation) : 0,042 (IC à 90 % : [0,021 – 0,064]), ce qui témoigne d’une excellente congruence entre le modèle théorique et les données empiriques.
- SRMR (Standardized Root Mean Square Residual) : 0,038.
Ces données justifient pleinement l’agrégation arithmétique de l’ensemble des 7 items en un score unique composite de détresse psychosociale, confirmant la validité du CPDS en tant qu’instrument de dépistage unidimensionnel pragmatique.
10. Instrument de mesure / Instrument
- Nom complet : Child Psychosocial Distress Screener (CPDS).
- Nom français : Échelle de dépistage de la détresse psychosociale chez l’enfant.
- Typologie de l’outil : Questionnaire bref de dépistage psychosocial, combinant auto-évaluation par l’enfant et hétéro-évaluation par l’enseignant.
- Population cible : Enfants et adolescents âgés de 8 à 14 ans vivant dans des contextes de conflits armés, de crises humanitaires ou de désastres environnementaux.
- Nombre total d’items : 7 items cardinaux.
- Architecture de passation :
- 4 items sont complétés directement par l’enfant (questions 1, 3, 4 et 7).
- 3 items sont complétés par l’enseignant ou l’éducateur de référence qui observe régulièrement l’enfant (questions 2, 5 et 6). Dans certains contextes où les enseignants ne sont pas disponibles, la totalité des questions peut être passée auprès de l’enfant sous forme d’entretien direct standardisé assisté par un enquêteur.
- Format des réponses : Échelle de type Likert à 3 points :
- 0 = Non / Pas du tout (No / Not at all)
- 1 = Parfois / Un peu (Sometimes / A little bit)
- 2 = Souvent / Beaucoup (Often / A lot)
- Règles de cotation et de calcul :
- Tous les items sont cotés positivement dans le sens de la pathologie. Il n’y a aucun item inversé.
- Le score global de détresse psychosociale s’obtient par la simple somme arithmétique des 7 items : $\text{Score CPDS} = \sum_{i=1}^{7} \text{Item}_i$.
- L’amplitude théorique du score total varie de 0 à 14 points.
- Interprétation clinique et seuils diagnostiques :
- Score de 0 à 7 : Détresse psychosociale faible ou modérée, compatible avec les fluctuations adaptatives normales face à l’adversité. Maintien dans les activités communautaires et de soutien universel (Tier 1).
- Score de 8 à 14 : Présence d’une détresse psychosociale cliniquement significative. Ce score seuil (cut-off $ge$ 8) déclenche automatiquement une orientation de niveau 2 vers des programmes de soins psychosociaux ciblés (interventions scolaires structurées, groupes de parole, thérapies cognitivo-comportementales brèves) et une surveillance clinique rapprochée.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de développement initial : 2008 (première publication par Jordans, Komproe, Ventevogel, Tol et de Jong). Version affinée mise à jour en 2010 (CPDS v2010).
- Droits d’auteur et propriété intellectuelle : Les droits moraux appartiennent à Mark J. D. Jordans et ses co-auteurs ainsi qu’à l’organisation non gouvernementale HealthNet TPO.
- Conditions d’accès et tarif : Le CPDS est un instrument du domaine public (open-access) à visée non commerciale. Il est accessible gratuitement pour les chercheurs, les cliniciens, les organisations non gouvernementales humanitaires (ONG) et les agences des Nations Unies (UNICEF, OMS, HCR).
- Obligations d’utilisation : Bien que libre de droits d’utilisation financière, les auteurs requièrent que toute utilisation de l’outil cite explicitement les publications de référence (Jordans et al., 2008, 2009). De plus, il est formellement prescrit de suivre la méthodologie de contextualisation par focus groups pour générer les déclencheurs (probes) adaptés à la culture locale avant toute implémentation à grande échelle.
12. Références / References
Les sources bibliographiques suivantes constituent le corpus académique de référence régissant la structure, la standardisation et la validation du CPDS :
- Jordans, M. J. D., Komproe, I. H., Ventevogel, P., Tol, W. A., & de Jong, J. T. V. M. (2008). Development and validation of the child psychosocial distress screener in Burundi. American Journal of Orthopsychiatry, 78(3), 290–299. https://doi.org/10.1037/a0014007
- Jordans, M. J. D., Komproe, I. H., Tol, W. A., & De Jong, J. T. V. M. (2009). Screening for psychosocial distress amongst war-affected children: Cross-cultural construct validity of the CPDS. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 50(4), 514–523. https://doi.org/10.1111/j.1469-7610.2008.02028.x
- Jordans, M. J. D., Tol, W. A., Komproe, I. H., Susanty, D., Vallipuram, A., Ntamatumba, P., & de Jong, J. T. V. M. (2010). Development of a multi-tiered mental health and psychosocial support intervention for children in areas of conflict. PLOS Medicine, 7(11), e1000370. https://doi.org/10.1371/journal.pmed.1000370
- Tsang, K. L. V., Wong, P. Y. H., & Lo, S. K. (2011). Assessing psychosocial well-being of adolescents: A systematic review of measuring instruments. Child: Care, Health and Development, 38(5), 629–646. https://doi.org/10.1111/j.1365-2214.2011.01355.x
- Ventevogel, P., Jordans, M. J. D., Reis, R., & de Jong, J. T. V. M. (2013). Madness, sadness or modern problems: Mental health and cultural idioms of distress in post-conflict settings. Global Mental Health, 1(1), 1–12. https://doi.org/10.1017/gmh.2014.2