1. Résumé / Abstract
L’Échelle de préoccupation envers les technologies numériques (Digital Technology Preoccupation Scale), développée par Topić, Brkljačić et Brajša-Žganec (2023), constitue un instrument psychométrique bref et ciblé conçu pour évaluer le degré d’absorption psychologique, d’attachement affectif et de préoccupation cognitive que manifestent les enfants vis-à-vis des dispositifs numériques (ordinateurs, ordiphones, consoles de jeux, tablettes). Composée de 5 items rédigés à partir des observations directes d’enfants et d’un corpus théorique ancré dans la sociologie et la psychologie des médias, l’échelle dépasse la simple mesure quantitative du temps d’écran (screen time) pour appréhender l’importance subjective accordée à la technologie dans le quotidien des jeunes usagers.
L’instrumentation a été calibrée auprès d’un échantillon d’élèves d’écoles primaires âgés de 8 à 13 ans répartis dans deux comtés de Croatie. Les analyses factorielles ont mis en évidence une structure rigoureusement unidimensionnelle, expliquant 56,7 % de la variance totale des scores. L’outil fait preuve d’une consistance interne robuste, attestée par un coefficient alpha de Cronbach (α) de 0,802. Chaque item est évalué sur une échelle de réponse ordinale en 4 points (de 1 à 4), où un score élevé reflète un niveau supérieur de préoccupation et d’investissement mental. Grâce à sa brièveté, sa clarté syntaxique et ses fondements empiriques, l’échelle s’avère particulièrement adaptée aux protocoles de recherche en psychologie du développement, en sciences de l’éducation et en travail social pédiatrique, facilitant l’identification des profils d’attachement numérique chez l’enfant d’âge scolaire.
2. Mots-clés / Keywords
Technologies numériques, préoccupation numérique, attachement aux écrans, enfance, bien-être subjectif, psychométrie, temps d’écran, développement de l’enfant, échelle unidimensionnelle, interaction enfant-machine, psychologie des médias, satisfaction de vie.
3. Auteurs / Authors
L’échelle a été conçue et validée par une équipe de chercheuses en psychologie et sciences sociales rattachées à l’Institut des sciences sociales Ivo Pilar à Zagreb, en Croatie :
- Marina Kotrla Topić — Institute of Social Sciences Ivo Pilar, Zagreb, Croatie. Adresse institutionnelle : Marulićev trg 19/I, 10000 Zagreb, Croatie. Courriel : [email protected]
- Tihana Brkljačić — Institute of Social Sciences Ivo Pilar, Zagreb, Croatie. Identifiant ORCID : 0000-0001-8120-9540
- Andreja Brajša-Žganec — Institute of Social Sciences Ivo Pilar, Zagreb, Croatie.
4. Objectif / Purpose
L’objectif fondamental de l’Échelle de préoccupation envers les technologies numériques est de quantifier de manière standardisée l’affection que les enfants éprouvent envers les outils digitaux et le niveau d’importance symbolique et fonctionnelle qu’ils leur attribuent dans leur vie courante. Pendant plusieurs décennies, la recherche relative aux usages médiatiques chez l’enfant s’est focalisée de manière prépondérante sur des indicateurs volumétriques, en premier lieu le nombre d’heures passées devant les écrans. Or, de multiples méta-analyses et synthèses critiques soulignent que le temps d’écran brut constitue un prédicteur faible, voire incohérent, du bien-être psychologique, des résultats scolaires ou de la qualité des relations interpersonnelles.
Face à ces limites méthodologiques, Topić et al. (2023) ont formulé un instrument capable de saisir la préoccupation en tant qu’état psychologique interne. L’accent est mis sur la saillance cognitive et émotionnelle : un enfant peut avoir un accès temporel restreint aux technologies en raison de consignes parentales strictes tout en maintenant une focalisation cognitive continue sur ses activités numériques à venir. Inversement, un enfant disposant d’un temps d’écran étendu peut l’investir de façon instrumentale sans manifester d’attachement affectif prédominant. L’échelle isole précisément cette composante d’engagement mental et affectif.
Dans le domaine de la recherche fondamentale, cet outil offre aux chercheurs une métrique parcimonieuse pour étudier la trajectoire développementale de la relation enfant-numérique, examiner les mécanismes médiateurs entre le climat familial et le bien-être, ou encore analyser comment l’omniprésence des technologies modifie les activités de loisir traditionnelles. Dans une perspective appliquée et clinique, bien que l’échelle ne soit pas un outil diagnostique de l’addiction comportementale, elle fournit aux psychologues scolaires, travailleurs sociaux et pédiatres un signal d’alerte quantitatif précoce pour identifier les élèves dont l’investissement psychologique dans le virtuel entre en concurrence avec les exigences adaptatives de l’enfance (scolarité, sommeil, interactions familiales en face-à-face).
5. Construit psychologique / Construct
Le construit de préoccupation envers les technologies numériques se définit comme une constellation d’attitudes, de pensées récurrentes et d’affects positifs centrés sur les dispositifs numériques, positionnant ces derniers au cœur de l’univers motivationnel de l’enfant. Ce construit unifié comprend plusieurs manifestations phénoménologiques étroitement articulées :
- La saillance cognitive (cognitive salience) : Ce composant renvoie à la dominance des thématiques technologiques dans le flux de pensée de l’enfant. La technologie occupe l’esprit même lorsque l’enfant se trouve engagé dans d’autres activités non numériques (repas de famille, devoirs scolaires, activités physiques). Elle s’accompagne d’une anticipation mentale constante des prochaines sessions de connexion ou de jeu.
- L’attachement affectif et l’enthousiasme (emotional attachment and affection) : L’outil mesure le degré d’affection directe que l’enfant exprime envers ses appareils. Les technologies numériques ne sont pas perçues comme de simples objets utilitaires, mais comme des sources privilégiées de plaisir, de confort émotionnel et de réconfort personnel.
- La centralité perçue et la dépendance fonctionnelle subjective : Ce versant concerne la conviction de l’enfant que la technologie représente une composante indispensable, sans laquelle la vie quotidienne, le divertissement ou la socialisation deviendraient ternes ou impossibles.
- La priorité motivationnelle : Face à une pluralité de choix récréatifs, les activités médiatisées par les technologies bénéficient d’une préférence systématique, reléguant au second plan d’autres formes de jeux physiques, créatifs ou sociaux traditionnels.
Il importe de distinguer rigoureusement ce construit des conceptualisations nosologiques de l’addiction aux jeux vidéo ou du trouble de l’usage d’Internet (tels que définis par l’Organisation mondiale de la santé dans la CIM-11 ou l’American Psychiatric Association dans le DSM-5). La préoccupation mesurée ici représente un continuum psychologique normatif d’absorption et d’affinité, ancré dans la culture numérique juvénile contemporaine. Bien qu’une préoccupation très élevée puisse corréler avec des difficultés d’auto-régulation, l’échelle n’est pas contaminée par des critères purement psychopathologiques de sevrage sévère, de perte de contrôle destructive ou de détresse clinique aiguë, permettant son administration sans stigmatisation auprès de populations générales.
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
L’élaboration de l’Échelle de préoccupation envers les technologies numériques repose sur l’intégration de plusieurs courants majeurs de la psychologie des médias et des nouvelles études de l’enfance (New Childhood Studies) :
L’approche socioculturelle et l’agentivité de l’enfant
La conception de l’échelle s’enracine dans les travaux de sociologues et psychologues des médias tels que Sonia Livingstone et Moira Bovill (2001), David Buckingham (2006), ainsi qu’Ian Hutchby et Jo Moran-Ellis (2001). Ces auteurs ont démontré que les enfants ne sont pas des récepteurs passifs de stimuli technologiques, mais des acteurs compétents qui négocient, interprètent et intègrent les dispositifs au sein de leur écologie quotidienne. Les 5 items de l’échelle dérivent directement de déclarations qualitatives d’enfants sur ce que le numérique représente pour eux, garantissant une validité écologique conforme à la perspective des « voix de l’enfant » (children’s own voices).
La théorie des usages et gratifications
L’ancrage théorique mobilise également la Théorie des Usages et Gratifications (Katz, Blumler, & Gurevitch), qui postule que les usagers sélectionnent activement des médias spécifiques pour répondre à des besoins psychosociaux précis (régulation de l’humeur, recherche d’autonomie, affirmation de l’identité, intégration paritaire). La préoccupation émerge dès lors que les technologies deviennent le canal prédominant, voire exclusif, de satisfaction des besoins psychologiques fondamentaux de compétence, d’autonomie et d’affiliation (tels qu’explicités par la théorie de l’autodétermination de Deci et Ryan).
Le modèle des composantes de Brown et Griffiths
Sur le plan structurel, la notion de « préoccupation » emprunte au composant de saillance (salience) présent dans le modèle d’addiction comportementale de Brown (1993) et Griffiths (2005), tout en l’adaptant à un prisme développemental non pathologique. Topić et al. isolent l’élément de centration cognitive pour en faire un marqueur d’implication émotionnelle. Enfin, l’outil s’appuie sur les recherches préalables menées par l’équipe croate au sein du projet ADD-Free Training (2022) et les travaux empiriques de Kotrla Topić et Perković Kovačević (2017), mettant en relief les dynamiques d’appropriation technologique au sein des familles d’Europe centrale et orientale.
7. Validité / Validity
Les propriétés métrologiques de validité de l’échelle ont été documentées lors de l’étude princeps menée par Topić, Brkljačić et Brajša-Žganec (2023) :
Validité de contenu et d’apparence (Face and Content Validity)
La validité de contenu a été optimisée dès la phase de conception grâce à une démarche inductive combinée à une analyse déductive de la littérature spécialisée. Les items ont été formulés à partir des expressions authentiques recueillies auprès d’enfants lors de projets antérieurs (Kotrla Topić & Perković Kovačević, 2017 ; Consortium of the ‘ADD-Free Training’ project, 2022). Cette démarche a garanti l’adéquation du lexique, la clarté conceptuelle et l’intelligibilité des énoncés pour la tranche d’âge ciblée (8-13 ans).
Validité de construit (Construct Validity)
La validité de structure a été corroborée par des analyses factorielles confirmant l’homogénéité du construit autour d’une dimension unique sans résidus partagés substantiels. L’absence de sous-dimensions distinctes atteste de la cohésion interne du construit de préoccupation.
Validité critériée et prédictive (Criterion and Predictive Validity)
Dans l’échantillon analysé par Topić et al. (2023), l’échelle a démontré une validité prédictive significative en relation avec la satisfaction de vie des enfants. Les analyses de régression hiérarchique ont révélé que si l’usage modéré des technologies peut être neutre ou légèrement positif, un score élevé de préoccupation envers les technologies numériques prédit de manière statistiquement significative une diminution de la satisfaction globale de vie chez les enfants d’âge scolaire, et ce après contrôle des variables démographiques et du volume brut de temps d’écran. Cette constatation démontre l’apport incrémentiel de l’échelle par rapport aux métriques classiques d’exposition temporelle.
Limites empiriques actuelles
Les auteurs soulignent que bien que la validité structurale et prédictive soit bien établie, des investigations complémentaires sont requises pour explorer la validité convergente avec des échelles standardisées de dépendance aux jeux vidéo (ex. IGDS9-SF), la validité discriminante par rapport aux traits d’anxiété générale, ainsi que l’invariance de mesure à travers les genres, les cultures et les tranches d’âge plus avancées (adolescence tardive).
8. Fidélité / Reliability
La fidélité de l’Échelle de préoccupation envers les technologies numériques repose sur une évaluation de sa consistance interne :
- Consistance interne : Dans l’échantillon d’étalonnage comprenant des élèves du primaire âgés de 8 à 13 ans, le coefficient alpha de Cronbach (α) rapporté par Topić et al. (2023) est de 0,802. Pour une échelle concise de seulement 5 items, une valeur d’α excédant le seuil standard de 0,80 témoigne d’une excellente consistance interne et d’une redondance minimale entre les énoncés.
- Homogénéité inter-items : L’ensemble des corrélations item-total corrigées affiche des valeurs adéquates, confirmant que chaque énoncé contribue de façon équilibrée et substantielle à la variance du score total.
- Erreur standard de mesure : La solidité de l’indice de cohérence interne assure une faible variance d’erreur aléatoire, permettant aux praticiens d’utiliser le score moyen avec un niveau de confiance robuste lors d’évaluations individuelles ou collectives.
- Fidélité temporelle (Test-Retest) : Aucune donnée de stabilité temporelle (test-retest) n’a été formellement publiée dans l’étude princeps de 2023. Les futures études longitudinales devront préciser le coefficient de corrélation intraclasse sur des intervalles de 2 à 4 semaines afin d’évaluer la stabilité de la mesure face aux variations contextuelles (vacances scolaires versus périodes de cours).
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
L’architecture dimensionnelle de l’échelle a fait l’objet d’un examen empirique approfondi :
Structure unidimensionnelle
Une analyse factorielle exploratoire (AFE) a été réalisée sur les données recueillies auprès des élèves croates âgés de 8 à 13 ans. Les indices d’adéquation de l’échantillon (Kaiser-Meyer-Olkin et test de sphéricité de Bartlett) ont attesté de la factorisabilité optimale de la matrice de corrélation.
Les résultats ont confirmé de façon univoque une structure unidimensionnelle :
- Facteur unique extrait : Un seul facteur émerge selon les critères combinés de l’évaluation des valeurs propres supérieures à 1,0 (critère de Kaiser) et de l’inspection visuelle du diagramme d’éboulis (scree plot).
- Variance expliquée : Ce facteur général de préoccupation technologique explique 56,7 % de la variance totale des scores, dépassant amplement le seuil conventionnel de 50 % préconisé pour valider l’unidimensionnalité d’un instrument psychométrique court.
- Saturations factorielles (Factor Loadings) : L’ensemble des cinq items présente des saturations factorielles solides et positives sur ce facteur unique, démontrant que chaque question capte une part congrue du construit latent partagé.
Cette stricte unidimensionnalité autorise le calcul direct d’un score composite unique, rendant inutile l’élaboration de sous-scores factoriels et simplifiant son intégration dans des modèles d’équations structurelles complexes (SEM).
10. Instrument de mesure / Instrument
- Nom complet de l’instrument : Échelle de préoccupation envers les technologies numériques (Digital Technology Preoccupation Scale).
- Auteurs : Marina Kotrla Topić, Tihana Brkljačić et Andreja Brajša-Žganec (2023).
- Type d’instrument : Auto-questionnaire psychométrique / Échelle d’évaluation originale (Original Rating Scale).
- Format d’administration : Version papier (paper-based) auto-administrée en milieu scolaire ou clinique ; transposable en format numérique standardisé.
- Nombre d’items : 5 items.
- Population cible : Enfants et adolescents de 8 à 13 ans (élèves de l’enseignement fondamental/primaire).
- Échelle de réponse : Échelle ordinale en 4 points (1 à 4) :
- 1 = Préoccupation faible / Désaccord
- 2 = Préoccupation modérément faible
- 3 = Préoccupation modérément élevée
- 4 = Préoccupation forte / Accord complet
- Cotation et calcul du score : Le score total est calculé en effectuant la moyenne arithmétique des réponses fournies aux 5 items (somme des items divisée par 5). Le score obtenu s’échelonne ainsi de 1,00 à 4,00. Une valeur numérique plus faible indique une faible préoccupation envers les technologies numériques, tandis qu’une valeur numérique plus élevée dénote un niveau supérieur de préoccupation et d’attachement affectif envers les dispositifs numériques.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de publication princeps : 2023.
- Droits d’auteur et propriété intellectuelle : Détenus par les auteurs (Marina Kotrla Topić, Tihana Brkljačić, Andreja Brajša-Žganec) et l’éditeur de la revue Child & Family Social Work (John Wiley & Sons Ltd).
- Utilisation commerciale : Non autorisée sans accord écrit formel préalable.
- Frais d’utilisation (Fees) : Gratuit pour la recherche académique, scientifique et l’enseignement universitaire à but non lucratif.
- Permissions et contact : Pour toute utilisation officielle, adaptation transculturelle ou intégration dans des protocoles de recherche, il convient de contacter l’auteure correspondante : Dr Marina Kotrla Topić, Institute of Social Sciences Ivo Pilar, Marulićev trg 19/I, 10000 Zagreb, Croatie (Courriel : [email protected]).
12. Références / References
- Brown, R. I. F. (1993). Some contributions of the study of gambling to the study of other addictions. In W. R. Eadington & J. A. Cornelius (Eds.), Gambling behavior and problem gambling (pp. 241–272). University of Nevada Press.
- Buckingham, D. (2006). Is there a digital generation? In D. Buckingham & R. Willett (Eds.), Digital generations: Children, young people, and new media (pp. 1–18). Routledge.
- Consortium of the ‘ADD-Free Training’ project. (2022). ADD-Free Training: Assessment and prevention of digital addiction in children. European Commission Erasmus+ Project Report.
- Fitton, D., Read, J. C., & Dempsey, P. (2013). Exploring the design of mobile technologies for children. In Proceedings of the 27th International BCS Human Computer Interaction Conference (pp. 1–6). British Computer Society. https://doi.org/10.14236/ewic/hci2013.31
- Griffiths, M. D. (2005). A ‘components’ model of addiction within a biopsychosocial framework. Journal of Substance Use, 10(4), 191–197. https://doi.org/10.1080/14659890500114359
- Hutchby, I., & Moran-Ellis, J. (2001). Children, technology and culture: The impacts of technologies in children’s everyday lives. Routledge. https://doi.org/10.4324/9780203361252
- Kotrla Topić, M., & Perković Kovačević, M. (2017). Povezanost upotrebe digitalnih tehnologija i socioemocionalnog razvoja djece [The relationship between digital technology use and children’s socio-emotional development]. Društvena Istraživanja, 26(3), 325–345. https://doi.org/10.5559/di.26.3.02
- Livingstone, S., & Bovill, M. (2001). Children and their changing media environment: A European comparative study. Lawrence Erlbaum Associates.
- Topić, M. K., Brkljačić, T., & Brajša‐Žganec, A. (2023). Digital technology use and preoccupation with digital technology as predictors of life satisfaction in children. Child & Family Social Work, 28(4), 1131–1138. https://doi.org/10.1111/cfs.13032