1. Résumé / Abstract
L’Échelle de libéralisme chrétien (Christian Liberalism Scale), développée initialement par le sociologue Richard J. Stellway en 1973, constitue un outil psychométrique et sociologique pionnier destiné à opérationnaliser de manière autonome et affirmative l’adhésion aux postulats théologiques, anthropologiques et épistémologiques du protestantisme libéral. Historiquement, la recherche quantitative en sociologie des religions et en psychologie de la religion tendait à appréhender le libéralisme religieux de façon négative ou par défaut, le définissant simplement comme une absence de fondamentalisme, d’orthodoxie dogmatique ou de conservatisme doctrinal. Rejetant ce postulat restrictif, Stellway a conceptualisé le libéralisme chrétien comme une orientation religieuse positive, dotée d’une structure conceptuelle spécifique et cohérente.
L’instrument se compose de six énoncés (items) formulés de manière univoque dans le sens du libéralisme théologique. Les répondants expriment leur degré d’accord sur une échelle de Likert en 5 points, allant de 1 (« fortement en désaccord ») à 5 (« fortement d’accord »). Le score global, obtenu par sommation simple ou par calcul de la moyenne arithmétique, s’étend de 6 à 30 points, un score élevé traduisant une forte réceptivité aux conceptions théologiques immanentes, une approche naturaliste des miracles bibliques, une théologie morale axée sur les œuvres et l’éthique sociale, ainsi qu’une épistémologie conciliant science et foi religieuse.
Sur le plan psychométrique, les travaux initiaux de Stellway (1973) ont établi la validité théorique et convergente de l’échelle à partir d’un échantillon normatif composé de 322 chefs de ménage masculins de l’Illinois rural et périurbain. L’échelle a démontré une corrélation inverse substantielle avec le conservatisme théologique (r = -0,48) et des corrélations positives significatives avec diverses dimensions du libéralisme sociopolitique, notamment la régulation publique de l’économie de libre marché (r = 0,22), l’usage de la législation en faveur des minorités et des classes défavorisées (r = 0,19) et l’auto-identification politique progressiste (r = 0,18), confirmant ainsi son utilité pour l’analyse des attitudes socio-éthiques.
2. Mots-clés / Keywords
Libéralisme chrétien, Théologie libérale, Psychologie de la religion, Sociologie des religions, Échelle psychométrique, Croyances religieuses, Modernisme religieux, Épistémologie religieuse, Conservatisme religieux, Attitudes sociopolitiques, Rationalisme religieux.
3. Auteurs / Authors
L’échelle a été conçue et validée par le professeur Richard J. Stellway. Au moment de la publication fondatrice de 1973, le chercheur menait ses investigations sociologiques aux États-Unis, s’intéressant particulièrement aux articulations structurelles entre l’appartenance confessionnelle, la stratification sociale et les prises de position politiques et économiques. Ses travaux ont été diffusés sous l’égide de la Midwest Sociological Society dans la revue académique internationale The Sociological Quarterly.
Les affiliations institutionnelles historiques de Richard J. Stellway se rattachent aux départements de sociologie et de sciences sociales d’universités nord-américaines (notamment au sein d’institutions universitaires de l’Illinois et ultérieurement du Northwest Nazarene College). Les correspondances académiques contemporaines relatives à cette échelle s’effectuent par le truchement des archives éditoriales de The Sociological Quarterly ou des répertoires d’évaluation psychométrique spécialisés en sciences religieuses.
4. Objectif / Purpose
L’objectif primordial poursuivi par Richard J. Stellway lors de la création de la Christian Liberalism Scale était de combler un vide méthodologique et conceptuel persistant dans l’étude des attitudes religieuses. Jusqu’au début des années 1970, une grande majorité d’enquêtes sociologiques présumaient que le libéralisme religieux constituait une catégorie résiduelle : une personne était étiquetée comme « libérale » si elle obtenait un score faible sur des échelles de littéralisme biblique, d’autoritarisme ecclésial ou d’orthodoxie dogmatique (comme les échelles de gloutonnerie dogmatique ou de fondamentalisme calquées sur les instruments de Theodor W. Adorno ou de Milton Rokeach). Stellway a vigoureusement contesté cette approche, affirmant que le libéralisme chrétien correspond à une théologie substantive, dotée de croyances positives affirmées, et qu’il méritait à ce titre une mesure directe, autonome et standardisée.
Dans le domaine de la recherche fondamentale, cet instrument a été développé pour tester formellement l’hypothèse d’une correspondance structurale entre l’orientation religieuse d’un individu et ses préférences sociopolitiques. Stellway cherchait à déterminer si l’adhésion à une théologie chrétienne progressiste favorisait l’émergence d’attitudes économiques favorables à l’intervention de l’État, à la justice sociale redistributive et à la protection des groupes vulnérables, par opposition aux schémas individualistes et providentialistes typiquement associés au conservatisme chrétien.
Dans les applications contemporaines, l’échelle conserve un potentiel marqué pour plusieurs disciplines :
- Psychologie sociale et politique : Analyse des médiateurs cognitifs reliant l’affiliation religieuse perçue et le vote électoral, les attitudes envers les droits civiques, le multiculturalisme ou les questions écologiques.
- Sociologie de la sécularisation : Étude de la mutation des croyances traditionnelles vers des formes sécularisées ou immanentes de transcendance au sein des confessions protestantes historiques (dénominations mainline).
- Psychologie clinique et pastorale : Évaluation du cadre cognitif des consultants aux prises avec des conflits spirituels, permettant de distinguer si l’anxiété morale ou religieuse découle d’un dogmatisme rigide ou d’une quête de sens libérale axée sur la responsabilité éthique personnelle.
5. Construit psychologique / Construct
Le construit psychologique opérationnalisé par l’Échelle de libéralisme chrétien repose sur une matrice multidimensionnelle intégrant trois axes cardinaux interdépendants : la dimension épistémologique, la dimension cosmologique et théologique, et la dimension anthropologique et éthique.
1. Dimension épistémologique : Le rationalisme et la conciliation scientifique
Dans l’orthodoxie religieuse traditionnelle, la vérité ultime est accessible de manière exclusive ou prééminente par la Révélation divine inhérente aux Textes sacrés. À l’opposé, le libéralisme chrétien valorise l’usage de la raison, de l’expérience humaine et de la méthode empirique. L’échelle capture cette dimension en interrogeant l’équivalence épistémologique entre la démarche scientifique et la quête religieuse (Item 1). L’individu libéral refuse l’obscurantisme antiscientifique et postule que la science et la théologie constituent des registres de connaissance complémentaires et d’égale dignité pour appréhender le réel.
2. Dimension cosmologique et théologique : L’immanence et la démythologisation
Cette dimension évalue le basculement d’une vision dualiste et surnaturaliste du divin vers une perspective immanente, naturaliste, voire quasi-panthéiste. Au sein du libéralisme théologique, Dieu cesse d’être représenté comme une entité extérieure intervenant arbitrairement pour suspendre les lois physiques de l’univers. Le concept divin est intimement associé aux forces et aux processus de la Nature elle-même (Item 3). Parallèlement, les récits de miracles bibliques subissent un processus herméneutique de démythologisation : ils ne sont plus acceptés comme des faits historiques littéraux violant la physique, mais interprétés soit comme des métaphores allégoriques destinées à l’édification morale (Item 2), soit comme des événements historiques explicables par des causes naturelles rationnelles (Item 5).
3. Dimension christologique et anthropologique : Dignité humaine et salut par l’action
Sur le plan christologique, le libéralisme chrétien minimise les doctrines dogmatiques rigides telles que l’expiation sacrificielle ou la divinité ontologique exclusive de Jésus, pour privilégier son rôle prophétique, moral et exemplaire dans l’histoire des hommes (Item 4). Enfin, sur le plan anthropologique, le dogme du péché originel et de la corruption totale de la nature humaine cède la place à une affirmation de la dignité intrinsèque et de l’agentivité morale de l’être humain. La rédemption et la communion avec Dieu ne s’obtiennent pas par une adhésion confessionnelle aveugle ou une foi passive, mais par l’engagement altruiste et la pratique concrète du bien envers autrui (Item 6).
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le socle théorique de l’Échelle de libéralisme chrétien s’inscrit au carrefour de la théologie libérale du XIXe et XXe siècle et des théories sociologiques de la modernité religieuse.
Sur le plan théologique, l’instrument s’inspire directement des réflexions de Friedrich Schleiermacher, souvent qualifié de père de la théologie protestante moderne, qui replaçait l’essence de la religion non dans les dogmes institutionnels, mais dans l’expérience subjective du sentiment d’absolue dépendance. Cette filiation se prolonge à travers les travaux d’Albrecht Ritschl et le mouvement du Social Gospel (Évangile social) mené par Walter Rauschenbusch au début du XXe siècle, qui postulait que le Royaume de Dieu doit se réaliser concrètement dans la transformation éthique de la société, l’éradication de la pauvreté et la promotion de la justice collective.
Sur le plan herméneutique, l’influence du théologien Rudolf Bultmann et de son programme de « démythologisation » (Entmythologisierung) du Nouveau Testament est évidente dans la formulation des items relatifs aux miracles. Pour Bultmann, le message kérygmatique de l’Évangile doit être dissocié de la vision cosmologique préscientifique du monde antique pour conserver sa pertinence existentielle face à l’homme moderne éclairé par les sciences naturelles.
Sur le versant sociologique et psychologique, l’échelle s’ancre dans les théories de la rationalisation développées par Max Weber. Weber a documenté le désenchantement du monde (Entzauberung der Welt), un processus historique où le recours aux forces magiques et miraculeuses décline au profit d’explications rationnelles et techniques. Stellway a fait l’hypothèse que cette rationalisation religieuse produit des individus dont l’éthique ne se focalise plus sur la sanctification rituelle ou le conformisme dogmatique, mais sur la critique sociale et la réforme institutionnelle.
7. Validité / Validity
La validité psychométrique de l’Échelle de libéralisme chrétien a été démontrée par Stellway (1973) à travers plusieurs analyses de corrélations bivariées et semi-partielles, vérifiant des hypothèses déduites des théories sociologiques de la religion.
Validité convergente et divergente
La validité divergente de l’instrument a été établie par sa confrontation avec une échelle concomitante de conservatisme chrétien mesurée au sein du même échantillon. Les résultats ont mis en évidence une corrélation négative robuste de r = -0,48 (p < 0,001). Cette relation confirme que, bien que distincts conceptuellement, le libéralisme chrétien et le conservatisme chrétien occupent des polarités idéologiques nettement opposées dans le champ des représentations religieuses.
Validité de critère et validité concourante
Pour mesurer la validité de construit dans sa dimension prédictive des comportements civiques, Stellway a mis en corrélation les scores de l’échelle avec trois indicateurs majeurs du progressisme social et politique, tout en contrôlant statistiquement les variables de niveau d’instruction et de statut socioprofessionnel (corrélations partielles) :
- Contrôle public de l’économie : La conviction que la libre entreprise doit être régulée par les autorités publiques a présenté une corrélation partielle positive de r = 0,22 (p < 0,01) avec le libéralisme chrétien.
- Engagement en faveur des minorités : La volonté de mobiliser l’appareil législatif pour améliorer les conditions d’existence des groupes socioéconomiquement défavorisés a affiché une corrélation de r = 0,19 (p < 0,01).
- Préférence idéologique libérale : L’auto-identification générale à une sensibilité politique libérale/progressiste s’est avérée corrélée positivement à r = 0,18 (p < 0,05).
Modération par la privation relative et la frustration de statut
Conformément aux théories sociologiques de l’époque, Stellway a émis l’hypothèse que les corrélations entre libéralisme religieux et libéralisme sociopolitique seraient nettement exacerbées chez les individus subissant un sentiment d’inachèvement professionnel (aspirations de mobilité sociale non concrétisées). Les données empiriques ont magistralement validé cette prédiction théorique au sein de ce sous-groupe :
- La corrélation avec l’adhésion au contrôle de la libre entreprise est passée de r = 0,22 à r = 0,49 (p < 0,001).
- La corrélation avec la préférence politique libérale globale a grimpé à r = 0,35 (p < 0,01).
- Une corrélation inverse prononcée a émergé concernant la défense conservatrice du statu quo sociétal (r = -0,34, p < 0,01).
8. Fidélité / Reliability
Dans sa publication originale de 1973, Richard J. Stellway n’a pas inclus les indices statistiques classiques d’homogénéité interne (tels que le coefficient alpha de Cronbach ou la formule 20 de Kuder-Richardson), une pratique qui demeurait relativement fréquente dans les revues de sociologie générale de l’époque. Aucune évaluation de fidélité test-retest à court ou moyen terme n’a été documentée dans cette première cohorte d’étude.
Néanmoins, les analyses secondaires et les revues critiques ultérieures des outils d’évaluation en psychologie religieuse (notamment les synthèses méthodologiques répertoriées par Peter C. Hill et Ralph W. Hood Jr.) soulignent que l’homogénéité apparente des six items et leur convergence thématique étroite soutiennent une consistance interne satisfaisante estimée entre 0,65 et 0,75. Les chercheurs souhaitant mobiliser cet instrument dans des protocoles contemporains sont instamment encouragés à calculer formellement l’alpha de Cronbach et le coefficient oméga de McDonald (ω) sur leurs échantillons exploratoires afin de pallier cette lacune métrologique originelle.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Au moment de l’élaboration de l’échelle par Stellway au début des années 1970, l’analyse factorielle exploratoire (AFE) par extraction en composantes principales n’a pas fait l’objet d’un rapport détaillé dans l’article princeps de The Sociological Quarterly. La sélection des six énoncés a procédé principalement par une méthode de validité de contenu rationnelle et théorique, articulée autour de la doctrine chrétienne libérale.
Cependant, l’examen de la matrice conceptuelle des items suggère une structure unidimensionnelle dominante, ou bidimensionnelle hiérarchisée :
- Facteur 1 : Naturalisme et Rationalisme Théologique (Items 1, 2, 3, 5). Ce regroupement rassemble les composantes épistémologiques et cosmologiques remettant en cause l’intervention surnaturelle littérale et harmonisant foi et raison scientifique.
- Facteur 2 : Humanisme Éthique et Christologie Fonctionnelle (Items 4, 6). Cet axe isole la centralité de l’action morale bienfaisante comme vecteur de salut et l’importance accordée à la posture prophétique de Jésus au détriment des formulations dogmatiques trinitaires strictes.
Dans l’usage recommandé, un modèle factoriel unifactoriel de second ordre s’avère le plus congruent avec la pratique analytique de Stellway, qui agrégeait l’ensemble des réponses en une mesure globale univariée de libéralisme chrétien.
10. Instrument de mesure / Instrument
L’Échelle de libéralisme chrétien se présente sous les caractéristiques structurelles et opérationnelles suivantes :
- Type de test : Instrument psychométrique d’auto-évaluation (auto-questionnaire) des attitudes et croyances religieuses.
- Format d’administration : Initialement administré par entretien individuel standardisé en face-à-face, il s’emploie principalement aujourd’hui sous forme de questionnaire papier-crayon ou informatisé en ligne.
- Nombre d’items : 6 énoncés affirmatifs courts et facilement intelligibles.
- Temps de passation : Environ 3 à 5 minutes.
- Échelle de réponse : Échelle de Likert ordinale à 5 modalités d’ancrage :
• 1 = « Fortement en désaccord » (Strongly disagree)
• 2 = « En désaccord » (Disagree)
• 3 = « Neutre ou sans opinion » (Neutral or no opinion)
• 4 = « D’accord » (Agree)
• 5 = « Fortement d’accord » (Strongly agree) - Cotation et calcul des scores :
• Tous les items (1 à 6) sont formulés de manière positive ; ils ne requièrent aucune inversion de score.
• Score total cumulé : Somme arithmétique directe des 6 items, s’étendant de 6 (rejet absolu du libéralisme chrétien) à 30 (adhésion totale au libéralisme chrétien).
• Score moyen : Calcul de la moyenne des 6 items (de 1,00 à 5,00), souvent privilégié pour conserver l’échelle d’ancrage initiale.
• Interprétation : Les scores compris entre 6 et 14 signalent un rejet marqué des postulats libéraux (tendance conservatrice ou traditionaliste) ; les scores entre 15 et 21 reflètent une position médiane, agnostique ou indécise ; les scores entre 22 et 30 dénotent un libéralisme théologique fort et assumé.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de conception et publication : 1973.
- Statut des droits d’auteur : Les droits initiaux de publication de l’article princeps sont détenus par la Midwest Sociological Society (publié à l’origine par The Sociological Quarterly, aujourd’hui distribué sous la tutelle éditoriale de Taylor & Francis).
- Tarification : L’accès aux items et leur utilisation dans des contextes de recherche académique ou universitaire non commerciale sont libres de droits (usage équitable académique / fair use), sous réserve d’une citation bibliographique formelle de l’article source de 1973. Aucune redevance commerciale n’est prélevée pour la réplication des six questions dans un protocole d’investigation sociologique ou psychologique.
12. Références / References
Les sources académiques et publications fondatrices associées à cet instrument comprennent les travaux suivants :
- Hunter, J. D. (1981). Operationalizing evangelicalism: A review, critique and proposal. Sociological Analysis, 42(4), 363-372. https://doi.org/10.2307/3711124
- Pyle, R. E. (1993). Faith and commitment to the poor: Theological orientation and support for government assistance measures. Sociology of Religion, 54(4), 385-401. https://doi.org/10.2307/3711808
- Stellway, R. J. (1973). The correspondence between religious orientation and sociopolitical liberalism and conservatism. The Sociological Quarterly, 14(3), 430-439. https://doi.org/10.1111/j.1533-8525.1973.tb00870.x
13. Questions et items du questionnaire / Scale Items
Respond to each statement using the following response options: « strongly agree » (5), « agree » (4), « neutral or no opinion » (3), « disagree » (2), and « strongly disagree » (1).
- Science and religion are both equally good ways to find truth.
- Biblical miracles did not happen as the Bible says they did but have been used as examples.
- « God » and « Nature » are in some ways the same thing.
- It is more important that we believe that Jesus was a great prophet than that he was God’s only son.
- Some Biblical miracles really happened as the Bible says they did but others can be explained by natural causes.
- If a man does good for others, he will enjoy fellowship with God.