1. Résumé / Abstract
L’Échelle de détresse psychologique de Kessler (communément désignée par l’acronyme K10 ; en anglais, The Kessler Psychological Distress Scale) est un instrument psychométrique auto-rapporté court, conçu à l’origine pour évaluer le niveau global de détresse psychologique non spécifique éprouvé par un individu au cours des quatre dernières semaines (30 jours). Développée initialement en 1992 par le professeur Ronald C. Kessler et ses collaborateurs dans le cadre des enquêtes épidémiologiques en santé mentale aux États-Unis, la K10 a fait l’objet de validations transculturelles approfondies, notamment par le professeur Gavin Andrews et Tim Slade en Australie. L’instrument est constitué de 10 items évaluant les composantes affectives, cognitives et somatiques associées à la dépression et à l’anxiété. Chaque énoncé est noté sur une échelle de fréquence de type Likert à 5 points, allant de 1 (« None of the time » / Aucunement) à 5 (« All of the time » / Tout le temps), générant un score total continu compris entre 10 et 50.
Sur le plan métrologique, l’échelle présente une consistance interne exceptionnelle, généralement caractérisée par un coefficient alpha de Cronbach supérieur à 0,90 (souvent compris entre 0,92 et 0,94 dans la littérature internationale). La validité de construit et la validité critère ont été largement documentées à travers sa corrélation étroite avec les diagnostics psychiatriques structurés établis selon le Composite International Diagnostic Interview (CIDI) de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Les propriétés psychométriques de la K10 démontrent une excellente sensibilité et spécificité pour discriminer les cas cliniques avérés de troubles de l’humeur et de troubles anxieux par rapport aux populations saines. Grâce à sa brièveté, son accessibilité et sa robustesse, la K10 s’est imposée comme un outil de dépistage et de suivi de premier plan tant dans les enquêtes épidémiologiques à large échelle que dans la pratique clinique de première ligne (soins primaires), la psychiatrie de liaison et l’évaluation continue des résultats thérapeutiques.
2. Mots-clés / Keywords
détresse psychologique, échelle K10, Ronald C. Kessler, dépistage épidémiologique, anxiété, dépression, psychométrie, validité critère, fidélité test-retest, soins de santé primaires, santé mentale communautaire, théorie de réponse aux items.
3. Auteurs / Authors
L’échelle de détresse psychologique K10 a été conçue et développée sous la direction scientifique de :
- Ronald C. Kessler, Ph.D. : Professeur titulaire de politique de santé (McNeil Family Professor of Health Care Policy) au sein du département de politique de santé de la Harvard Medical School (Boston, Massachusetts, États-Unis). Chercheur émérite et sociologue de renommée mondiale, il a dirigé la National Comorbidity Survey (NCS) et co-présidé les enquêtes mondiales de santé mentale de l’OMS (WHO World Mental Health Survey Initiative). Contact académique : [email protected].
- Collaborateurs clés de validation et d’adaptation :
- Gavin Andrews, AO, M.D. : Professeur émérite de psychiatrie à l’Université de Nouvelle-Galles du Sud (UNSW Sydney, Australie) et fondateur de la Clinical Research Unit for Anxiety and Depression (CRUfAD) à l’hôpital St Vincent de Sydney. Il a validé empiriquement l’interprétation clinique et les seuils d’intervention de la K10 en milieu de soins primaires et en santé publique.
- Tim Slade, Ph.D. : Professeur associé et biostatisticien à la Matilda Centre for Research in Mental Health and Substance Use, Université de Sydney (Australie), co-auteur des études canoniques de calibrage psychométrique de la K10.
4. Objectif / Purpose
Ce que mesure l’instrument et justification clinique
L’objectif premier de la K10 est d’offrir une mesure dimensionnelle brève, fiable et standardisée de la détresse psychologique non spécifique chez les adultes (âgés de 18 ans et plus). Le concept de détresse non spécifique renvoie à un état d’activation émotionnelle aversive qui partage des manifestations phénotypiques centrales avec les troubles dépressifs majeurs, la dysthymie, le trouble anxieux généralisé et les troubles paniques, sans pour autant viser un diagnostic nosologique différentiel strict. L’échelle a été intentionnellement construite pour maximiser l’information métrologique aux niveaux modérés à sévères de la psychopathologie, permettant ainsi d’identifier rapidement les personnes présentant une probabilité élevée de remplir les critères diagnostiques du DSM (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) ou de la Classification internationale des maladies (CIM).
Applications en recherche épidémiologique et enquêtes populationnelles
Dans le domaine de la santé publique, les outils d’entrevue diagnostique standardisés et exhaustifs (tels que le CIDI ou la MINI) sont particulièrement coûteux en temps, nécessitent des enquêteurs hautement formés et s’avèrent trop lourds pour être intégrés dans des sondages nationaux polyvalents. La K10 a été mise au point pour remédier à cette contrainte logistique. Elle a été intégrée comme indicateur standard dans de vastes programmes de surveillance sanitaire :
- La National Health Interview Survey (NHIS) aux États-Unis.
- L’Australian National Survey of Mental Health and Wellbeing (NSMHWB) menée par l’Australian Bureau of Statistics (ABS).
- Les initiatives transnationales de l’OMS (World Mental Health Surveys) déployées dans plusieurs dizaines de pays sur plusieurs continents.
Dans ce contexte épidémiologique, la K10 permet d’estimer avec précision la prévalence de la morbidité psychiatrique au sein de la population générale, de quantifier la charge globale des maladies mentales et de repérer les disparités sociodémographiques d’accès aux soins.
Applications en soins primaires et en pratique clinique
Au-delà de la recherche populationnelle, la K10 s’est imposée comme un outil fondamental dans les systèmes de soins de première ligne (médecine générale, centres de santé communautaires). Elle répond à plusieurs finalités cliniques directes :
- Triage et dépistage précoce : Les omnipraticiens et infirmiers praticiens peuvent identifier en moins de deux minutes les patients consultant pour des plaintes somatiques vagues (céphalées, fatigue inexpliquée, troubles du sommeil) dont la cause sous-jacente réside dans une souffrance psychique non détectée.
- Aide à la décision clinique et orientation : L’échelle fournit un cadre normatif fondé sur des seuils de sévérité empiriques (trouble probable léger, modéré ou sévère) orientant vers une surveillance active, un soutien psychothérapeutique de première intention ou une prise en charge psychiatrique spécialisée.
- Mesure des résultats thérapeutiques (Outcome Measurement) : La K10 est administrée à intervalles réguliers (par exemple, avant, pendant et après une psychothérapie cognitivo-comportementale ou un traitement pharmacologique) pour monitorer la trajectoire clinique du patient. Une diminution des scores reflète une amélioration de l’état clinique, tandis que la persistance d’un score supérieur à 24 signale une résistance au traitement et la nécessité impérative d’une révision du plan thérapeutique.
5. Construit psychologique / Construct
Le construit théorique opérationnalisé par l’échelle K10 est la détresse psychologique globale (non-specific psychological distress). Loin d’être un symptôme isolé, cette détresse est envisagée comme un continuum dimensionnel reflétant la charge émotionnelle subjective éprouvée par l’individu en réponse aux stresseurs environnementaux, aux vulnérabilités cognitives et aux dysrégulations neurobiologiques. Bien que la K10 soit globalement unidimensionnelle (produisant un score composite total), son contenu empirique s’articule autour de deux pôles symptomatologiques intimement intriqués : la sphère anxieuse et la sphère dépressive.
1. La sphère de l’anxiété et de l’activation psychomotrice
Les items évaluant le versant anxieux explorent tant la composante cognitive de l’anxiété que ses manifestations somato-motrices :
- Nervosité et tension psychologique : L’item 2 (« feeling nervous ») capture le niveau de base de fébrilité, d’appréhension et d’hypervigilance. L’item 3 élève le seuil de sévérité (« so nervous that nothing could calm you down »), mesurant l’échec des mécanismes d’autorégulation émotionnelle et la survenue d’un état d’affolement interne proche de l’attaque de panique.
- Agitation et fébrilité motrice : L’item 5 (« feeling restless or fidgety ») évalue l’impatience motrice et la tension neuromusculaire. L’item 6 (« so restless you could not sit still ») quantifie l’exacerbation de cette tension, un état d’akathisie ou d’agitation motrice observée fréquemment lors des épisodes anxieux sévères ou des phases dépressives agitées.
2. La sphère de l’affect dépressif et de la perte d’énergie
Le versant dépressif de la K10 intègre les caractéristiques fondamentales du syndrome dépressif selon les modèles contemporains de la psychopathologie :
- Épuisement et anergie : L’item 1 (« tired out for no good reason ») évalue l’asthénie psychogène, une sensation de fatigue non expliquée par un effort physique ou une condition organique avérée. De même, l’item 8 (« everything was an effort ») cible l’abrasion de l’élan vital, la surcharge perçue face aux exigences quotidiennes et la perte d’efficience cognitive (concept de « lassitude mentale »).
- Humeur dépressive et anédonie profonde : L’item 7 (« feeling depressed ») aborde frontalement l’humeur triste et l’affaissement moral. L’item 9 (« so sad that nothing could cheer you up ») investigue la réfractarité de la tristesse, indicateur clinique classique d’anhédonie complète où les renforçateurs positifs environnementaux perdent leur capacité à restaurer l’affect positif.
- Cognitions d’impuissance et de dévalorisation : L’item 4 (« feeling hopeless ») sonde le désespoir quant à l’avenir, un prédicteur empirique direct du risque suicidaire. Enfin, l’item 10 (« feeling worthless ») mesure l’effondrement de l’estime de soi, le sentiment d’inutilité personnelle et l’autodépréciation morale, éléments cardinaux de la mélancolie et de la dépression majeure.
| Domaine Symptomatique | Items K10 Associés | Signification Psychopathologique |
|---|---|---|
| Fatigue & Anergie | Item 1, Item 8 | Épuisement psychophysiologique, diminution de l’élan vital et de l’énergie adaptative. |
| Affect Anxieux & Panique | Item 2, Item 3 | Hypervigilance, anxiété psychologique et dépassement des capacités d’autorégulation. |
| Agitation Psychomotrice | Item 5, Item 6 | Tension physique, fébrilité motrice et incapacité à maintenir le repos corporel. |
| Désespoir & Affect Dépressif | Item 4, Item 7, Item 9 | Attentes négatives quant au futur, humeur triste et anhédonie réfractaire. |
| Dévalorisation Cognitive | Item 10 | Perte totale du sentiment de valeur propre et autodépréciation critique. |
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
Le modèle de l’affectivité négative et la structure tripartite
Le fondement théorique majeur sous-tendant la K10 repose sur les modèles dimensionnels de l’émotion, et tout particulièrement sur les travaux de David Watson et Lee Anna Clark concernant la structure de l’affectivité négative (Negative Affectivity), ainsi que sur le modèle tripartite de l’anxiété et de la dépression (Clark & Watson, 1991). Selon cette perspective, les troubles internalisés (dépression majeure, dysthymie, trouble panique, anxiété généralisée) partagent une vaste composante de variance commune : le facteur de détresse générale ou affect négatif.
Ce facteur transcende les catégories diagnostiques discrètes et se caractérise par des sentiments subjectifs d’angoisse, de nervosité, de tristesse, de tension et de découragement. Tandis que l’anxiété pure se distingue théoriquement par une hyperactivation physiologique (hypervigilance autonome) et la dépression pure par une faible affectivité positive (anhédonie, perte de plaisir), la K10 échantillonne délibérément le tronc commun d’affect négatif. En capturant cette variance partagée, l’instrument maximise sa capacité à détecter la présence globale d’un trouble psychiatrique internalisé sans se perdre dans la spécificité différentielle.
La théorie de réponse aux items (TRI) comme fondement méthodologique
Contrairement aux échelles psychiatriques classiques développées selon la théorie classique des tests (TCT) par sélection empirique de corrélations item-total, la conception initiale de la K10 par Kessler s’est appuyée sur les principes rigoureux de la théorie de réponse aux items (TRI) (Item Response Theory), notamment les modèles de réponse graduée de Samejima (Graded Response Model). Lors de la phase de développement au début des années 1990, une banque de plus de 600 items décrivant diverses facettes de la santé mentale a été soumise à une série d’analyses statistiques sophistiquées sur des échantillons représentatifs de la population américaine.
L’objectif de l’équipe de Kessler était de sélectionner un sous-ensemble minimal d’items offrant une fonction d’information du test (Test Information Function) maximale sur la portion de la variable latente thêta ($ heta$) correspondant au seuil clinique (généralement situé entre +1,0 et +2,5 écarts-types au-dessus de la moyenne de la population). Les 10 items finaux de la K10 ont été retenus parce qu’ils présentaient les paramètres de discrimination ($a$) les plus élevés et des paramètres de seuil ($b$) parfaitement calibrés pour discriminer les sujets souffrant d’une détresse pathologique de ceux éprouvant de simples fluctuations émotionnelles transitoires.
Positionnement face aux taxonomies dimensionnelles contemporaines (HiTOP)
Dans le contexte des débats nosologiques actuels, la K10 s’aligne de manière précurseuse avec la taxonomie hiérarchique de la psychopathologie (Hierarchical Taxonomy of Psychopathology, HiTOP). Au sein du modèle HiTOP, les symptômes sont organisés selon une structure multiniveau allant de signes spécifiques à des composantes sous-syndromiques, puis à des sous-facteurs (détresse vs peur), pour converger vers le spectre global des troubles internalisés. La K10 fonctionne précisément comme un estimateur composite de ce niveau spectral supérieur, ce qui justifie sa robustesse prédictive universelle à travers les populations cliniques et générales.
7. Validité / Validity
La validité psychométrique de l’échelle K10 a été explorée de façon exhaustive dans de multiples contextes géographiques et culturels, confirmant ses qualités exceptionnelles dans les domaines de la validité de construit, de la validité critère et de la validité discriminante.
Validité critère et sensibilité diagnostique
L’étude de référence menée par le professeur Gavin Andrews et Tim Slade (2001) sur les données de l’Enquête nationale australienne sur la santé mentale et le bien-être a apporté une démonstration empirique décisive de la validité critère de la K10. Les scores à l’échelle ont été comparés aux diagnostics psychiatriques formels établis selon les critères du DSM-IV via l’entrevue diagnostique standardisée CIDI de l’OMS :
- Corrélation avec les troubles affectifs et anxieux : Les résultats ont révélé une relation quasi-linéaire entre l’élévation des scores K10 et l’augmentation drastique de la probabilité de présenter un diagnostic actif de trouble dépressif ou de trouble anxieux au cours des 12 derniers mois.
- Analyse de la courbe ROC (Receiver Operating Characteristic) : Les analyses ROC indiquent une aire sous la courbe (AUC) oscillant typiquement entre 0,85 et 0,91 pour la détection globale de tout trouble anxio-dépressif d’intensité modérée à sévère, ce qui classe la K10 parmi les instruments de dépistage les plus discriminants disponibles en psychiatrie.
- Sensibilité et spécificité aux seuils opérationnels :
- Au score seuil de 20 (début du palier de trouble léger), la sensibilité atteint environ 80-85 %, captant la très grande majorité des individus requérant une évaluation clinique, avec une spécificité adéquate (autour de 80 %).
- Au score seuil de 30 (palier de détresse sévère), la spécificité dépasse 95-98 %, ce qui garantit un taux extrêmement faible de faux positifs pour la détection des troubles mentaux graves (Severe Mental Illness).
Validité convergente
La validité convergente de la K10 est attestée par des corrélations statistiques fortes ($r > 0,70$, $p < 0,001$) avec d’autres échelles auto-rapportées largement validées mesurant la symptomatologie dépressive et anxieuse, telles que le Patient Health Questionnaire (PHQ-9), le Beck Depression Inventory (BDI-II), le Generalized Anxiety Disorder-7 (GAD-7) et le General Health Questionnaire à 12 items (GHQ-12). De surcroît, la K10 corrèle positivement et significativement avec le nombre de jours d’incapacité de travail (mesurés via le World Health Organization Disability Assessment Schedule, WHODAS 2.0), attestant que l’élévation du score correspond fidèlement à une altération mesurable du fonctionnement socioprofessionnel.
Validité discriminante
Bien que la K10 démontre des corrélations modérées avec d’autres affections psychiatriques (telles que les troubles liés à l’usage de substances psychoactives ou certains troubles de la personnalité), ces associations sont statistiquement moins intenses que celles observées avec les troubles de l’humeur et les troubles anxieux. En outre, la K10 présente une excellente validité discriminante vis-à-vis des affections somatiques chroniques isolées (hypertension, diabète) : en l’absence de comorbidité psychiatrique, les patients atteints de maladies chroniques obtiennent des scores K10 comparables à ceux de la population générale saine, démontrant que les items somatiques (fatigue, effort) ne génèrent pas d’inflation artificielle systématique liée à la morbidité médicale générale.
8. Fidélité / Reliability
La précision de mesure et la reproductibilité des scores de la K10 ont été largement corroborées par la littérature psychométrique internationale.
Consistance interne
L’homogénéité des 10 items composant l’instrument est particulièrement élevée :
- Le coefficient alpha de Cronbach ($lpha$) se situe de manière invariable entre 0,89 et 0,94 selon les populations étudiées. Dans l’étude princeps australienne d’Andrews et Slade (2001), l’alpha rapporté s’élevait à 0,93.
- L’estimation du coefficient oméga de McDonald ($\omega_t$), qui corrige les biais potentiels liés à l’hypothèse de tau-équivalence de l’alpha, confirme des indices d’homogénéité structurelle supérieurs à 0,92.
- Les corrélations item-total corrigées s’échelonnent de 0,60 à 0,81, aucun item n’affaiblissant la fidélité globale lors de son omission.
Fidélité test-retest et stabilité temporelle
La fidélité test-retest a été investiguée sur des intervalles temporels courts (afin d’éviter que la fluctuation naturelle de l’humeur ou l’impact d’une prise en charge ne vienne contaminer l’estimation métrologique) :
- Sur un intervalle de 1 à 2 semaines chez des sujets en condition clinique stable sans intervention nouvelle, le coefficient de corrélation intraclasse (CCI) se situe entre 0,78 et 0,87.
- Cette stabilité modérée à forte confirme que l’instrument capture un état psychologique stable sur la période de référence standard de 30 jours, tout en demeurant suffisamment sensible aux changements réels induits par les traitements psychothérapeutiques ou médicamenteux (sensibilité au changement démontrée par des tailles d’effet d de Cohen supérieures à 0,80 après traitement).
Erreur standard de mesure et sensibilité clinique
L’erreur standard de mesure (SEM) de la K10 est estimée à environ 2,2 à 2,5 points. Par conséquent, la différence minimale cliniquement significative (MCID) lors d’un suivi thérapeutique est fixée à une variation d’au moins 4 à 5 points sur le score total, permettant au praticien d’affirmer avec un intervalle de confiance à 95 % que l’évolution constatée ne découle pas d’une simple imprécision instrumentale.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Analyses Factorielles Exploratoires (AFE) et Débats sur la Dimensionnalité
L’architecture interne de la K10 a suscité une abondante littérature méthodologique portant sur le dilemme entre unidimensionnalité et bidimensionnalité :
- Le modèle unidimensionnel d’origine : Dans les travaux fondateurs de Kessler et al. (2002), les analyses factorielles exploratoires ont révélé qu’un facteur général unique expliquait plus de 60 % de la variance totale des scores, avec des saturations factorielles très élevées pour l’ensemble des 10 items (variant de 0,65 à 0,88). Ce résultat a initialement justifié l’usage pragmatique d’un score sommatif unique pour représenter la détresse globale.
- Le modèle bidimensionnel corrélé : Plusieurs études factorielles subséquentes ont mis en évidence la présence de deux facteurs fortement corrélés ($r pprox 0,75 – 0,85$) : un facteur « Dépression » (regroupant les items relatifs à l’anergie, la tristesse, le sentiment d’effort, le désespoir et l’inutilité) et un facteur « Anxiété » (regroupant la nervosité et l’agitation motrice).
Analyses Factorielles Confirmatoires (AFC) et Modélisation Bifactorielle
Pour départager ces conceptualisations, des chercheurs ont appliqué des modèles d’équations structurelles et des analyses factorielles confirmatoires rigoureuses sur de très grands échantillons communautaires et cliniques. Les modélisations comparées fournissent les enseignements suivants :
- Le modèle bifactoriel (Bifactor Model) — comprenant un facteur général de détresse psychologique et deux facteurs spécifiques orthogonaux (anxiété et dépression) — offre systématiquement un ajustement statistique supérieur aux modèles à un ou deux facteurs simples (indices d’ajustement typiques : CFI > 0,98, TLI > 0,97, RMSEA < 0,05, SRMR < 0,03).
- Dans ce modèle bifactoriel, le facteur général de détresse explique la quasi-totalité de la variance fiable commune (souvent plus de 80-85 % de la variance expliquée par le coefficient oméga hiérarchique, $\omega_h$). Cela confirme de façon robuste la légitimité psychométrique d’utiliser le score total composite de la K10 comme un indicateur univarié valide, la variance attribuable aux facteurs spécifiques d’anxiété ou de dépression demeurant trop marginale pour justifier le calcul de sous-scores indépendants exploitables cliniquement.
Invariance de Mesure et Fonctionnement Différentiel des Items (DIF)
Les études d’invariance factorielle multigroupes ont validé l’invariance configurationnelle, métrique et scalaire de la K10 selon le sexe (hommes vs femmes), l’âge (jeunes adultes vs personnes âgées) et diverses origines socioculturelles. Les analyses de fonctionnement différentiel des items (DIF) basées sur la TRI confirment que les items ne manifestent pas de biais systématique majeur de cotation en fonction de l’appartenance démographique des répondants.
10. Instrument de mesure / Instrument
- Nom complet de l’instrument : Kessler Psychological Distress Scale (K10) / Échelle de détresse psychologique de Kessler à 10 items.
- Nature de l’évaluation : Questionnaire d’auto-évaluation standardisé (auto-rapporté). Peut également être administré sous forme d’entretien hétéro-évalué en face-à-face ou par téléphone.
- Durée de passation : Environ 2 à 3 minutes.
- Nombre d’items : 10 questions univoques.
- Période de référence : Les 30 derniers jours (les 4 dernières semaines précédant la passation).
- Échelle de réponse (Likert à 5 points) :
- 1 = None of the time (Aucunement / Jamais)
- 2 = A little of the time (Un peu du temps / Rarement)
- 3 = Some of the time (Une partie du temps / Quelquefois)
- 4 = Most of the time (La plupart du temps / Souvent)
- 5 = All of the time (Tout le temps / En permanence)
- Calcul et cotation du score total :
- Tous les items sont cotés positivement dans le sens de la pathologie de 1 à 5. Aucun item n’est inversé (aucun recodage requis).
- Le score global correspond à la somme arithmétique directe des 10 items : score total = $\sum (\text{Item}_1 + dots + \text{Item}_{10})$.
- Étendue théorique des scores : de 10 à 50 points.
- Grille de stratification et interprétation clinique (Normes Andrews & Slade / Soins primaires) :
- 10 à 19 points : Bien-être psychologique probable. Niveau de détresse faible ou normal. Absence probable de trouble mental caractérisé. Représente environ 87 % de la population générale adulte.
- 20 à 24 points : Trouble mental léger probable. Niveau de détresse légère. Le patient peut présenter des symptômes infra-cliniques ou un trouble anxio-dépressif d’intensité légère nécessitant un suivi de soutien en soins primaires ou une réévaluation ultérieure.
- 25 à 29 points : Trouble mental modéré probable. Détresse significative. Forte probabilité de correspondre aux critères diagnostiques d’un trouble anxieux ou dépressif caractérisé selon le DSM/CIM. Prise en charge psychothérapeutique ou pharmacologique généralement indiquée.
- 30 à 50 points : Trouble mental sévère probable. Détresse psychologique aiguë et majeure. Risque très élevé de psychopathologie sévère, incapacitante et potentiellement associée à un risque suicidaire. Prise en charge spécialisée immédiate et évaluation psychiatrique approfondie requises.
- Données épidémiologiques de référence : Environ 13 % de la population adulte générale obtient un score égal ou supérieur à 20, alors que ce taux s’élève à approximativement 25 % chez les consultants réguliers en médecine générale (soins primaires).
- Recommandation de suivi : En cas de prise en charge psychothérapeutique ou médicale, un score qui demeure stable ou supérieur à 24 points à l’issue de plusieurs semaines d’intervention impose une révision clinique formelle de la stratégie thérapeutique.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de développement initial : 1992 (mise au point initiale dans le cadre des enquêtes de santé publique américaines par l’équipe du Pr Ronald C. Kessler ; publications méthodologiques majeures intervenues en 2001, 2002 et 2003).
- Statut du droit d’auteur et propriété intellectuelle : L’échelle K10 a été développée sous le patronage d’agences gouvernementales de recherche en santé publique (notamment le National Center for Health Statistics et les National Institutes of Health des États-Unis). Elle se trouve dans le domaine public.
- Tarifs et redevances : L’utilisation de la K10 est totalement gratuite. Aucun droit de licence, tarif d’enregistrement ou redevance pécuniaire n’est exigé pour l’administration de l’échelle, sa reproduction sur support papier ou son implémentation numérique.
- Conditions d’utilisation : L’accès est libre et ouvert pour la recherche académique, les études épidémiologiques, les soins cliniques courants et les projets de santé publique. Les utilisateurs sont tenus de respecter l’intégrité du libellé des items et de citer explicitement les travaux scientifiques des auteurs originaux (Kessler et al., 2002, 2003 ; Andrews & Slade, 2001) dans leurs publications et rapports.
12. Références / References
Les travaux scientifiques ci-dessous constituent le corpus de référence validant le développement théorique, les caractéristiques psychométriques et l’interprétation normative de l’échelle K10 :
- Andrews, G., & Slade, T. (2001). Interpreting scores on the Kessler psychological distress scale (K10). Australian and New Zealand Journal of Public Health, 25(6), 494–497. https://doi.org/10.1111/j.1467-842x.2001.tb00310.x
- Clark, L. A., & Watson, D. (1991). Tripartite model of anxiety and depression: Psychometric evidence and taxonomic implications. Journal of Abnormal Psychology, 100(3), 316–336. https://doi.org/10.1037/0021-843X.100.3.316
- Furukawa, T. A., Kessler, R. C., Slade, T., & Andrews, G. (2003). The performance of the K6 and K10 screening scales for CIDI-DSM-IV disorders in the Australian National Survey of Mental Health and Well-Being. Psychological Medicine, 33(2), 357–362. https://doi.org/10.1017/s0033291702006700
- Kessler, R. C., Andrews, G., Colpe, L. J., Hiripi, E., Mroczek, D. K., Normand, S. L., Walters, E. E., & Zaslavsky, A. M. (2002). Short screening scales to monitor population prevalences and trends in non-specific psychological distress. Psychological Medicine, 32(6), 959–976. https://doi.org/10.1017/s0033291702006074
- Kessler, R. C., Barker, P. R., Colpe, L. J., Epstein, J. F., Gfroerer, J. C., Hiripi, E., Howes, M. J., Normand, S. L., Manderscheid, R. W., Walters, E. E., & Zaslavsky, A. M. (2003). Screening for serious mental illness in the general population. Archives of General Psychiatry, 60(2), 184–189. https://doi.org/10.1001/archpsyc.60.2.184
- Slade, T., Grove, R., & Burgess, P. (2011). Kessler Psychological Distress Scale: Normative data from the 2007 Australian National Survey of Mental Health and Wellbeing. Australian and New Zealand Journal of Psychiatry, 45(4), 308–316. https://doi.org/10.3109/00048674.2010.543410
13. Questions et items du questionnaire / Scale Items
Instructions: These questions concern how you have been feeling over the past 30 days. For each question, please select the option that best represents how you have been.
1 = None of the time
2 = A little of the time
3 = Some of the time
4 = Most of the time
5 = All of the time
- During the past 30 days, about how often did you feel tired out for no good reason?
- During the past 30 days, about how often did you feel nervous?
- During the past 30 days, about how often did you feel so nervous that nothing could calm you down?
- During the past 30 days, about how often did you feel hopeless?
- During the past 30 days, about how often did you feel restless or fidgety?
- During the past 30 days, about how often did you feel so restless you could not sit still?
- During the past 30 days, about how often did you feel depressed?
- During the past 30 days, about how often did you feel that everything was an effort?
- During the past 30 days, about how often did you feel so sad that nothing could cheer you up?
- During the past 30 days, about how often did you feel worthless?