1. Résumé / Abstract
L’Échelle d’attitudes envers la masturbation (Attitudes Toward Masturbation Scale, ATMS), développée par Chantal D. Young et Charlene L. Muehlenhard (2009) à l’Université du Kansas, constitue un instrument psychométrique multidimensionnel conçu pour évaluer la complexité cognitive, motivationnelle et affective sous-tendant les conduites autoérotiques chez l’individu. Contrairement aux outils psychométriques antérieurs tels que le Negative Attitudes Toward Masturbation Inventory (NAMI ; Abramson & Mosher, 1975) ou le Masturbation Attitude Scale (MAS ; Miller & Lief, 1976), qui fournissaient un score unidimensionnel global et interrogeaient la masturbation de manière abstraite ou sociétale, l’ATMS se distingue par une focalisation expérientielle directe sur les attitudes de la personne vis-à-vis de sa propre sexualité solitaire.
L’instrument comprend un ensemble exhaustif de 179 items répartis en 28 sous-échelles, elles-mêmes regroupées en trois grands domaines conceptuels : les raisons de désirer ou d’être tenté de se masturber (13 sous-échelles, évaluant le plaisir, l’autorégulation émotionnelle, la réduction du stress, la curiosité ou la substitution sexuelle), les raisons d’éviter ou de tenter d’éviter la masturbation (10 sous-échelles, explorant les jugements moraux, l’absence de désir, la peur de l’évaluation sociale négative, la culpabilité ou la préservation de la relation de couple), et les sentiments associés à la masturbation (5 sous-échelles mesurant la satisfaction, la culpabilité, la colère, l’anxiété et l’indifférence). Les participants répondent au moyen d’échelles de Likert graduées en 7 points (de 0 à 6).
Sur le plan métrologique, l’ATMS démontre des propriétés remarquables. La cohérence interne des sous-échelles s’avère particulièrement robuste, avec des coefficients alpha de Cronbach oscillant entre .71 et .97. La validité de construit est étayée par des analyses factorielles en composantes principales, des analyses typologiques (cluster analysis) identifiant quatre profils attitudinaux distincts (enthousiaste, tiède, coupable et ambivalent), ainsi que par des corrélations différentielles significatives selon le statut masturbatoire effectif et le genre. L’ATMS s’impose ainsi comme l’étalon psychométrique de référence pour la sexologie clinique, la psychologie de la santé et la recherche socio-comportementale contemporaine.
2. Mots-clés / Keywords
Attitudes envers la masturbation, ATMS, Chantal D. Young, Charlene L. Muehlenhard, psychométrie sexologique, autoérotisme, culpabilité sexuelle, motivation sexuelle, satisfaction sexuelle, analyse factorielle, évaluation psychologique, comportement sexuel, sexualité solitaire, ambivalence attitudinale.
3. Auteurs / Authors
L’instrument a été conçu, développé et validé empiriquement par :
- Chantal D. Young, Ph.D. : Chercheuse en psychologie clinique et sexologie, Département de psychologie, Université du Kansas, Lawrence, Kansas, États-Unis. Ses travaux portent principalement sur l’étude des motivations sexuelles, la santé reproductive, le bien-être subjectif et les dynamiques de genre.
- Charlene L. Muehlenhard, Ph.D. : Professeure émérite éminente de psychologie et d’études sur les femmes, le genre et la sexualité (Department of Psychology and Department of Women, Gender, and Sexuality Studies), Université du Kansas, Lawrence, Kansas, États-Unis. Spécialiste mondialement reconnue des scripts sexuels, du consentement, de la violence interpersonnelle et des normes entourant la sexualité humaine.
Correspondance institutionnelle :
Dr Charlene L. Muehlenhard, Department of Psychology, 426 Fraser Hall, University of Kansas, 1415 Jayhawk Blvd, Lawrence, KS 66045-7556, États-Unis.
Courrier électronique : [email protected]
4. Objectif / Purpose
L’objectif fondamental ayant présidé à la conception de l’Échelle d’attitudes envers la masturbation est de pallier les insuffisances méthodologiques, conceptuelles et théoriques des instruments historiques développés dans les années 1970. Pendant plusieurs décennies, l’évaluation psychologique des attitudes à l’égard de la masturbation a reposé quasi exclusivement sur le Negative Attitudes Toward Masturbation Inventory (NAMI) d’Abramson et Mosher (1975) et le Masturbation Attitude Scale (MAS) de Miller et Lief (1976). Bien que novateurs à leur époque, ces questionnaires souffraient de trois limitations majeures :
- Une ancienneté temporelle de plus de trois décennies, rendant leurs formulations archaïques face à l’évolution des normes socioculturelles, de la diffusion d’Internet et des représentations sexuelles contemporaines ;
- Une structure réductrice fournissant un score global unidimensionnel, présupposant à tort qu’une attitude envers la masturbation se résume à un continuum simpliste allant d’une désapprobation totale à une acceptation inconditionnelle ;
- Une formulation impersonnelle et distanciée interrogeant l’opinion du sujet sur la masturbation « en général » (par exemple chez autrui ou dans la société), masquant les tensions intimes, les affects réels et les contradictions vécues par le sujet lorsqu’il est confronté à sa propre pratique autoérotique.
Young et Muehlenhard ont ainsi développé l’ATMS afin de cartographier de manière granulaire les processus cognitifs, motivationnels et émotionnels simultanés ou contradictoires qu’un individu entretient envers son propre corps et sa sexualité solitaire. L’ATMS a été rigoureusement élaborée pour mesurer trois axes complémentaires :
- Les motifs d’engagement ou de tentation : Quelles raisons spécifiques poussent une personne à désirer se masturber (recherche hédonique d’orgasme, décharge d’un trop-plein d’excitation, amélioration de l’humeur, régulation de l’anxiété, apprentissage corporel ou palliatif relationnel) ?
- Les motifs d’inhibition ou d’évitement : Quelles barrières intériorisées incitent la personne à s’abstenir ou à lutter contre ses pulsions (interdits moraux et religieux, crainte du jugement d’autrui, dégoût corporel, préservation d’une exclusivité relationnelle ou préservation de l’énergie sexuelle pour le partenaire) ?
- Le profil d’affects consécutifs ou anticipés : Quels sentiments spécifiques sont ressentis lors de l’acte ou anticipés en cas de pratique (joie, soulagement, plénitude, ou au contraire remords, sentiment de souillure, dégradation ou colère dirigée contre soi-même) ?
En contexte clinique, l’ATMS constitue un outil d’anamnèse diagnostique et thérapeutique inestimable en thérapie sexologique, thérapie de couple et thérapie cognitivo-comportementale (TCC). Elle permet d’identifier précisément les sources de détresse sexuelle, telles que la discordance entre un désir pulsionnel puissant et des croyances sexonégatives invalidantes, souvent au cœur des troubles érectiles psychogènes, de l’éjaculation prématurée, de l’anorgasmie féminine ou des sentiments de dépendance sexuelle compulsive perçue. En recherche fondamentale, l’outil offre une finesse d’analyse inégalée pour étudier l’impact des scripts de genre, de la socialisation religieuse, de la dysmorphophobie et des transitions développementales de l’adolescence à l’âge adulte.
5. Construit psychologique / Construct
Le construit psychologique opérationnalisé par l’ATMS appréhende l’attitude non pas comme une entité monolithique, mais comme un système dynamique et multidimensionnel composé de croyances évaluatives, de motivations fonctionnelles et de réponses affectives. L’échelle déploie 179 items articulés autour de 28 sous-échelles réparties en trois grands piliers structurels :
1. Raisons de vouloir se masturber (13 sous-échelles)
Ce domaine investigue la diversité des incitations biopsychosociales motivant l’autoérotisme :
- Plaisir (Pleasure) : Recherche directe de sensations corporelles agréables, d’hédonisme sensoriel et d’orgasme (ex. : items 1, 2, 35, 41, 42).
- Auto-exploration et amélioration (Self-Exploration and Improvement) : Volonté pédagogique d’apprendre à connaître son anatomie érogène, d’améliorer sa réactivité orgasmique et d’accroître son aisance sexuelle (ex. : items 11, 13, 23, 54, 55).
- Amélioration de l’humeur (Mood Improvement) : Utilisation de la masturbation comme modulateur de l’état affectif lors d’états de tristesse, de déprime ou de morosité (ex. : items 47, 60, 62, 67).
- Relaxation et soulagement du stress (Relaxation and Stress Relief) : Effet apaisant recherché face aux tensions de la vie quotidienne, favorisant l’endormissement et l’apaisement somatique (ex. : items 6, 7, 16, 40, 46).
- Évitement des rapports avec partenaire (Avoidance of Partner Sex) : Choix délibéré de la masturbation pour contourner la sexualité dyadique, que ce soit pour des motifs moraux, par crainte de grossesses ou d’IST, ou en raison d’un inconfort corporel (ex. : items 26, 28, 29, 30, 34).
- Diminution de l’excitation (Arousal Decrease) : Nécessité de décharger une tension physiologique intrusive pour restaurer sa concentration intellectuelle (ex. : items 18, 21, 33, 49, 59, 69).
- Compulsion (Compulsion) : Sentiment de compulsion, d’impulsion irrépressible ou d’habitude quasi automatique difficile à interrompre (ex. : items 8, 25, 27, 32, 43).
- Plaisir du partenaire (Pleasure of Partner) : Pratique autoérotique intégrée dans une interaction érotique partagée avec le partenaire (ex. : items 15, 66, 70).
- Conformité aux normes sociales (Adherence to Social Norms) : Désir d’agir conformément aux discours médiatiques, aux discussions entre pairs ou à la norme de « normalité » sexuelle (ex. : items 12, 14, 19, 20, 38).
- Substitution au partenaire (Substitution for Partner Sex) : Palliatif à l’absence de partenaire disponible, au refus sexuel de celui-ci ou à un niveau d’appétence sexuelle insatisfait (ex. : items 4, 9, 10, 22, 24, 31).
- Importance des fantasmes (Importance of Fantasy) : Espace privilégié pour vivre mentalement des scénarios tabous, atypiques ou inaccessibles dans la réalité relationnelle (ex. : items 36, 37, 48, 72).
- Sentiment de ne pas être séduisant(e) (Feeling Unattractive) : Recours à la sexualité solitaire provoqué par une faible estime corporelle et la conviction de ne pouvoir séduire autrui (ex. : items 45, 53, 71).
- Ennui (Boredom) : Pratique adoptée comme simple passe-temps en l’absence d’activités stimulantes (ex. : items 3, 5).
2. Raisons d’éviter de se masturber (10 sous-échelles)
Ce volet détaille les sources d’inhibition cognitive, sociale et morale :
- Immoralité (Immorality) : Conviction religieuse, spirituelle ou morale que la masturbation constitue un péché, une faute ou un acte indigne (ex. : items 73, 74, 75, 79, 105, 122).
- Absence de désir ou d’intérêt (No Desire or Interest) : Manque pur et simple d’appétit autoérotique, sentiment d’inutilité ou absence d’attrait physiologique (ex. : items 76, 77, 86, 87, 88, 100).
- Préférence pour la sexualité avec partenaire (Preference for Partner Sex) : Jugement selon lequel les rapports dyadiques sont infiniment supérieurs sur les plans qualitatif, émotionnel et orgasmique (ex. : items 90, 103, 104, 107, 110).
- Peur de l’évaluation sociale négative (Fear of Negative Social Evaluation) : Angoisse d’être découvert, honte du regard d’autrui et crainte d’une altération de sa réputation (ex. : items 84, 91, 93, 95, 102).
- Négativité sexuelle globale (Sex Negativity) : Malaise et dégoût généralisés face à toute forme de manifestation corporelle ou génitale (ex. : items 78, 82, 85, 94, 96, 97).
- État d’humeur négatif (Negative Mood State) : Inhibition du désir provoquée par le stress, la fatigue mentale, la colère ou la tristesse (ex. : items 92, 106, 109, 117).
- Détérioration de la sexualité de couple (Detraction from Partner Sex) : Crainte que l’autoérotisme ne diminue la performance, le désir ou la capacité orgasmique lors des rapports avec le partenaire (ex. : items 111, 112).
- Engagement relationnel (In Committed Relationship) : Sentiment que la masturbation constitue une forme de trahison ou d’infidélité symbolique envers le partenaire (ex. : items 80, 98, 108, 115).
- Dérangé par ses propres pensées (Bothered by Thoughts) : Culpabilité ou dégoût suscités par le contenu des fantasmes érotiques invoqués durant l’acte (ex. : items 116, 130).
- Volonté d’autocontrôle (Self-Control) : Valorisation stoïcienne de la maîtrise de soi, ascétisme et entraînement à la discipline pulsionnelle (ex. : items 89, 99, 113).
3. Sentiments liés à la masturbation (5 sous-échelles)
Ce domaine évalue l’éventail des affects déclenchés ou imaginés :
- Satisfaction (Satisfaction) : Éprouvés positifs tels que la plénitude, la détente, la fierté corporelle, le bonheur et la vitalité (ex. : items 135, 139, 146, 149, 150, 152, 177).
- Culpabilité (Guilt) : Sentiments de honte, de souillure, de transgression morale et de dégradation de soi (ex. : items 136, 138, 142, 143, 153, 154, 155, 179).
- Colère (Anger) : Frustration, agressivité et rancœur envers soi-même consécutives à la perte de contrôle (ex. : items 159, 160, 161, 165).
- Anxiété (Anxiety) : Tension psychique, appréhension, agitation et nervosité somatique (ex. : items 144, 145, 148, 162).
- Indifférence (Indifference) : Sentiment de vide, détachement affectif, passivité et absence d’impact émotionnel marquant (ex. : items 137, 140, 141, 164, 172, 175).
6. Cadre théorique / Theoretical Framework
L’architecture conceptuelle de l’ATMS s’enracine dans la convergence de trois courants théoriques majeurs de la psychologie contemporaine : la théorie des scripts sexuels, le modèle de l’ambivalence attitudinale en psychologie sociale cognitive, et la théorie de la double régulation sexuelle.
La théorie des scripts sexuels (Gagnon & Simon)
Développée initialement par John Gagnon et William Simon (1973), cette approche postule que les conduites sexuelles humaines ne sont pas de simples décharges pulsionnelles biologiques automatiques, mais des comportements méticuleusement guidés par des scénarios cognitifs appris. Ces scripts s’articulent à trois niveaux :
- Les scripts culturels : Les prescriptions institutionnelles, religieuses et médiatiques dictant les frontières de la légitimité érotique (par exemple, la stigmatisation séculaire de la masturbation, longtemps cataloguée comme péché moral ou cause de pathologies neurologiques) ;
- Les scripts interpersonnels : L’adaptation des désirs dans l’interaction avec les pairs et les partenaires intimes ;
- Les scripts intrapsychiques : Le dialogue interne où l’individu tente d’harmoniser ses pulsions corporelles, ses fantasmes érotiques et ses impératifs moraux intériorisés.
L’ATMS opérationnalise précisément ce niveau intrapsychique en documentant la manière dont les individus négocient leurs désirs face aux injonctions normatives contradictoires.
L’ambivalence attitudinale (Kaplan, Thompson et al.)
En psychologie sociale cognitive, les théoriciens de l’attitude ont démontré que les êtres humains peuvent héberger simultanément des évaluations extrêmement positives et extrêmement négatives envers un même objet psychologique. L’ATMS rompt avec la conception bipolaire univariée traditionnelle. En évaluant séparément les motifs d’attirance (Wanting) et les motifs de répulsion (Avoiding), l’échelle permet de modéliser mathématiquement l’état d’ambivalence attitudinale. Un individu peut ressentir un désir aigu de masturbation pour le plaisir physique qu’elle procure tout en développant un désir tout aussi ardent de l’éviter pour des motifs religieux ou relationnels. Cette configuration ambivalente engendre une tension intrapsychique majeure et un conflit de valeurs souvent rencontré en sexothérapie.
Le modèle du double contrôle sexuel (Bancroft & Janssen)
Proposé par John Bancroft et Erick Janssen au Kinsey Institute, ce modèle neurobiologique et psychologique stipule que la réponse sexuelle résulte de l’équilibre dynamique entre deux systèmes cérébraux indépendants : le système d’excitation sexuelle (Sexual Excitation System, SES) et le système d’inhibition sexuelle (Sexual Inhibition System, SIS). L’ATMS fait écho à cette régulation duelle : les 13 sous-échelles de « Raisons de vouloir » reflètent les déclencheurs et amplificateurs cognitifs du SES, tandis que les 10 sous-échelles de « Raisons d’éviter » capturent les freins cognitifs, la peur des conséquences et l’inhibition défensive régis par le SIS.
7. Validité / Validity
La validité psychométrique de l’ATMS a été établie par Young et Muehlenhard (2009) sur une cohorte diversifiée de 518 étudiants universitaires (hommes et femmes), complétée par les travaux de réplication menés par Stroupe (2008) auprès de 210 participantes.
Validité de construit et de groupe contrasté
L’ATMS démontre une capacité discriminante exceptionnelle lorsqu’elle est administrée à des populations différenciées selon leur statut masturbatoire effectif :
- Les individus pratiquant activement la masturbation obtiennent des scores significativement plus élevés sur 9 des 13 sous-échelles de Raisons de vouloir se masturber ainsi que sur la sous-échelle de Satisfaction (p < .001).
- Inversement, les participants n’ayant jamais ou très rarement recours à la masturbation présentent des scores significativement supérieurs sur 5 des 10 sous-échelles de Raisons d’éviter la masturbation, ainsi que sur l’ensemble des sous-échelles d’affects négatifs : Culpabilité, Colère, Anxiété et Indifférence.
- Ces écarts demeurent statistiquement robustes et hautement significatifs même après avoir contrôlé statistiquement les effets de covariance associés au genre biologique des participants.
Différences de genre et validité convergente
En conformité théorique avec les méta-analyses majeures portant sur la sexualité humaine (Oliver & Hyde, 1993 ; Petersen & Hyde, 2007), l’ATMS a mis en lumière des variations de genre prononcées sur 18 des 28 sous-échelles :
- Les hommes rapportent globalement des motivations plus intenses à se masturber, des motifs d’inhibition plus faibles, des affects positifs plus élevés et une culpabilité moindre.
- Toutefois, lorsqu’on neutralise le statut de pratique effective (en comparant les hommes et les femmes pratiquant tous la masturbation), des spécificités de genre subsistent : les femmes obtiennent des scores significativement supérieurs sur les dimensions Auto-exploration et amélioration, Évitement des rapports avec le partenaire, Plaisir du partenaire, Absence de désir ou d’intérêt, Peur de l’évaluation sociale négative, Négativité sexuelle et Anxiété. Les hommes présentent des scores plus élevés sur la dimension Ennui.
Validité typologique (Analyse de clusters)
Une analyse typologique multivariée (cluster analysis) conduite par les auteurs a permis de valider la taxonomie empirique des attitudes en extrayant quatre profils psychologiques distincts :
- Le cluster « Enthousiaste » (Enthusiastic) : Caractérisé par des scores très élevés sur les motifs d’attirance (Wanting) et extrêmement faibles sur les motifs d’évitement (Avoiding). Ces sujets présentent les taux de masturbation les plus élevés et une absence quasi totale de détresse psychologique.
- Le cluster « Tiède » (Lukewarm) : Caractérisé par de faibles scores de motivation hédonique mais des scores d’évitement encore plus bas. L’autoérotisme est vécu sur un mode neutre et marginal.
- Le cluster « Forte culpabilité » (High-Guilt) : Marqué par de faibles motifs de désir et des scores d’évitement moral très élevés. La pratique est rejetée ou associée à un sentiment intense de transgression.
- Le cluster « Ambivalent » (Ambivalent) : Profil particulièrement clinique affichant simultanément les scores les plus élevés sur l’échelle de vouloir ET sur l’échelle d’évitement. Ces sujets vivent un conflit intrapsychique majeur caractérisé par une forte pulsionnalité accompagnée d’une détresse affective et morale aiguë.
8. Fidélité / Reliability
La fidélité de l’ATMS a été analysée sous l’angle de la cohérence interne de chacune des 28 sous-échelles auprès de l’échantillon d’étalonnage de 518 participants (Young & Muehlenhard, 2009) :
- Coefficients Alpha de Cronbach : L’ensemble des 28 sous-échelles présente une consistance interne satisfaisante à excellente, avec des valeurs de $\alpha$ comprises rigoureusement entre .71 et .97. Aucune sous-échelle ne se situe en deçà du seuil critique standard de .70 préconisé par la communauté psychométrique.
- Sous-échelles de motivations positives (Wanting) : Les coefficients $\alpha$ varient de .74 (notamment pour Boredom, composée de deux items hautement corrélés) à .93 pour Self-Exploration and Improvement et .91 pour Pleasure.
- Sous-échelles d’évitement (Avoiding) : La cohérence interne s’avère particulièrement élevée sur les dimensions axiologiques, avec un $\alpha$ de .95 pour la sous-échelle Immorality (16 items) et .89 pour No Desire or Interest.
- Sous-échelles affectives : La sous-échelle Satisfaction (18 items) affiche une consistance remarquable avec $\alpha = .97$, tandis que la sous-échelle Guilt (12 items) atteint $\alpha = .94$.
- Scores composites : Les quatre macro-scores composites (Wanting Composite, Avoiding Composite, Positive-Feelings Composite et Negative-Feelings Composite) présentent tous des indices de fiabilité supérieurs à .90, autorisant leur usage clinique pour le diagnostic individuel approfondi.
9. Analyse factorielle / Factor Analysis
Le processus de développement métrologique de l’ATMS s’est déroulé en trois étapes empiriques séquentielles :
Étape 1 : Phase pilote générative
Dans un premier temps, 236 étudiants universitaires (femmes et hommes) ont répondu à des questions ouvertes approfondies relatives à leurs pensées intimes, leurs motivations, leurs réticences, leurs fantasmes et leurs émotions à l’égard de la masturbation. L’analyse thématique de contenu de ce corpus qualitatif, enrichie des thèmes issus de la littérature sexologique classique (Clifford, 1978 ; Elliott & Brantley, 1997), a permis de générer un réservoir initial de 223 items préliminaires subdivisés thématiquement en trois sections.
Étape 2 : Réduction des données et extraction factorielle
Ce pool initial de 223 items a été soumis à une cohorte indépendante de 518 étudiants. Les données recueillies ont fait l’objet d’analyses en composantes principales (ACP) séparées pour chacune des trois sections du questionnaire, couplées à des rotations orthogonales (Varimax) et obliques (Promax) pour tenir compte de la corrélation naturelle entre certaines dimensions hédoniques ou morales :
- Pour le domaine des Raisons de vouloir, l’analyse factorielle a révélé une structure claire en 13 facteurs distincts expliquant une part prépondérante de la variance totale, isolant nettement les composantes de détente corporelle, d’hédonisme, de curiosité sexuelle et de fuite relationnelle.
- Pour le domaine des Raisons d’éviter, la décomposition factorielle a confirmé 10 dimensions indépendantes, permettant de dissocier sans ambiguïté les motifs moraux/religieux des motifs purement physiologiques (absence de désir) ou relationnels (protection du couple).
- Pour la section des Sentiments, l’extraction a identifié 5 facteurs nets, discriminant la satisfaction des diverses facettes d’affects dysphoriques (culpabilité, anxiété, agressivité/colère et neutralité/indifférence).
Les critères de sélection finale des items reposaient sur : une saturation factorielle principale élevée (> .45), l’absence de saturations croisées significatives sur d’autres facteurs (< .30), la contribution positive à l’alpha de Cronbach de la sous-échelle et la pertinence théorique intrinsèque. Cette procédure rigoureuse a abouti à la version finale stabilisée à 179 items.
10. Instrument de mesure / Instrument
- Nom complet de l’outil : Échelle d’attitudes envers la masturbation (Attitudes Toward Masturbation Scale – ATMS)
- Auteurs : Chantal D. Young et Charlene L. Muehlenhard (2009)
- Format d’administration : Questionnaire auto-administré papier-crayon ou informatisé
- Temps de passation : Environ 15 à 30 minutes selon la vitesse de lecture du sujet
- Population cible : Conçu pour les adultes et étudiants, mais universellement applicable à tout individu indépendamment de son statut masturbatoire (qu’il se masturbe activement, occasionnellement ou jamais)
- Nombre total d’items : 179 items répartis en 28 sous-échelles réparties dans 3 catégories conceptuelles
- Échelles de réponse :
- Sections « Raisons de vouloir » et « Raisons d’éviter » : Échelle de Likert en 7 points allant de 0 (Not a Reason / Pas une raison) à 6 (A Very Important Reason / Une raison très importante), avec un point médian 3 (A Moderately Important Reason / Une raison modérément importante).
- Section « Sentiments liés à la masturbation » : Échelle d’intensité en 7 points allant de 0 (Not at all / Pas du tout) à 6 (Very Strongly / Très fortement), avec un point médian 3 (Somewhat / Modérément). Le répondant choisit la consigne adaptée selon qu’il pratique la masturbation (affects réellement éprouvés) ou qu’il ne la pratique pas (affects anticipés s’il venait à pratiquer).
- Calcul des scores (Scoring) :
- Scores des 28 sous-échelles : Calculés en effectuant la moyenne arithmétique des items composant la sous-échelle considérée. Les scores varient de 0 à 6. Un score élevé reflète une plus forte importance du motif ou une plus grande intensité du sentiment.
- Score composite de Vouloir (Wanting Composite) : Moyenne des scores obtenus sur les 13 sous-échelles de raisons de vouloir se masturber.
- Score composite d’Évitement (Avoiding Composite) : Moyenne des scores obtenus sur les 10 sous-échelles de raisons d’éviter de se masturber.
- Score composite d’Affects Négatifs (Negative-Feelings Composite) : Moyenne combinée des 4 sous-échelles Guilt, Anger, Anxiety et Indifference.
- Score composite d’Affects Positifs (Positive-Feelings Composite) : Score direct de la sous-échelle Satisfaction.
11. Permissions, Tarifs et Année du test / Permissions & Fee and Test Year
- Année de diffusion initiale : 2008-2009 (Université du Kansas).
- Conditions d’utilisation et droits d’auteur : L’ATMS est un instrument du domaine public académique. Les auteurs, Chantal D. Young et Charlene L. Muehlenhard, autorisent explicitement la reproduction, la traduction et l’utilisation intégrale du questionnaire à des fins éducatives, de recherche scientifique et d’évaluation clinique, sans autorisation préalable payante et sans frais de licence, sous réserve expresse de citer rigoureusement les publications princeps de référence.
- Tarif d’utilisation : Gratuit ($0.00 / 0.00 €) pour l’ensemble des professionnels de santé mentale, sexologues et chercheurs universitaires.
- Demande des auteurs : Les conceptrices sollicitent l’envoi d’un résumé de synthèse des travaux empiriques ou cliniques utilisant l’ATMS à l’adresse de contact du laboratoire (Dr Charlene L. Muehlenhard).
12. Références / References
- Abramson, P. R., & Mosher, D. L. (1975). Development of a measure of negative attitudes toward masturbation. Journal of Consulting and Clinical Psychology, 43(4), 485–490. https://doi.org/10.1037/h0076735
- Clifford, R. (1978). Development of masturbation in college women. Archives of Sexual Behavior, 7(6), 559–573. https://doi.org/10.1007/BF01542385
- Elliott, L., & Brantley, C. (1997). Sex on campus: The naked truth about the real sex lives of college students. Random House.
- Gagnon, J. H., & Simon, W. (1973). Sexual conduct: The social sources of human sexuality. Aldine Publishing Company.
- Miller, W. R., & Lief, H. I. (1976). Masturbatory attitudes, knowledge, and experience: Data from the sex knowledge and attitude test (SKAT). Archives of Sexual Behavior, 5(5), 447–467. https://doi.org/10.1007/BF01541655
- Oliver, M. B., & Hyde, J. S. (1993). Gender differences in sexuality: A meta-analysis. Psychological Bulletin, 114(1), 29–51. https://doi.org/10.1037/0033-2909.114.1.29
- Petersen, J. L., & Hyde, J. S. (2007, November). A meta-analytic review of gender differences in sexuality: 1990–2007. Paper presented at the 50th Anniversary Meeting of the Society for the Scientific Study of Sexuality, Indianapolis, IN.
- Stroupe, N. (2008). How difficult is too difficult? The relationships among women’s sexual experience and attitudes, difficulty with orgasm, and perception of themselves as orgasmic or anorgasmic (Unpublished master’s thesis). University of Kansas, Lawrence, KS.
- Young, C. D., & Muehlenhard, C. L. (2009). The meanings of masturbation (Unpublished manuscript). Department of Psychology, University of Kansas, Lawrence, KS.
13. Questions et items du questionnaire / Scale Items
- If I’m feeling horny
- I find it pleasurable
- If there is nothing else to do
- If I’m not getting as much sex as I want
- If I’m bored
- To relieve stress
- If I’m anxious
- Because—even though I try—I just can’t stop myself
- Because it’s a substitute for sex with a partner
- Out of sexual frustration
- I hope that masturbating will help me reach orgasm with a partner
- Someone else thinks I should (e.g., a friend or a dating partner)
- To explore my own sexuality
- So I could say that I’ve done it (it’s something to talk about)
- My partner wants to watch me do it
- It’s a good way to take a break (e.g., a break from studying, etc.)
- I’m curious about it
- If I want to avoid unwanted arousal later
- My friends have masturbated, and I want to be able to talk with them about it
- “Everyone” does it, and I want to feel “sexually normal”
- If I’m so sexually aroused that it’s interfering with other things I want or need to do
- If I don’t have a partner to have sex with
- To make myself a better sexual partner (e.g., to figure out how to achieve orgasm or to become more comfortable having orgasms with my partner)
- Masturbating helps me keep my mind off sex with a partner
- It’s a compulsive sexual behavior
- Masturbating helps me remain a virgin
- I just do it without really thinking about it
- Masturbating makes it easier to avoid sex with a partner, and I don’t want to have sex with a partner for moral reasons (e.g., I don’t want to have sex before marriage)
- Masturbating makes it easier to avoid sex with a partner, and I don’t want to have sex with a partner for health reasons (e.g., I don’t want to risk sexually transmitted diseases or pregnancy)
- Masturbating makes it easier to avoid sex with a partner, and I don’t want to have sex with a partner for self-esteem reasons (e.g., I don’t feel comfortable being sexual with someone else)
- If I have a partner, but my partner refuses to have sex
- I feel an uncontrollable urge to do it
- If I want to decrease my sexual arousal so I can focus on something else
- It’s more moral to masturbate than to have sex with a partner
- If I want to have an orgasm
- I get aroused by sexual activities that are not socially acceptable, so I fantasize about them during masturbation
- I get aroused by sexual activities that are not possible in real life, so I fantasize about them during masturbation (e.g., sex with a movie star, sex on a beach, etc.)
- Because I hear about it from TV, movies, magazines, etc.
- Masturbating improves my sexual health
- To help me fall asleep
- Because it’s fun
- Because I know exactly how to stimulate myself and maximize my pleasure
- It’s a habit
- If I am already sexually aroused (e.g., from watching a movie, reading a magazine)
- Because I feel like no one is attracted to me
- If I want to relax
- If I’m angry
- If I want to exercise my imagination
- So that I can focus my concentration on a task after masturbating
- Because I deserve to experience pleasure
- If I see someone or something that is arousing
- If I have an urge to do something sexual
- Because I’m not comfortable enough with my body to be sexual with someone else
- To learn how to give myself pleasure
- To gain more sexual confidence
- Because it’s good exercise
- Because my friends masturbate
- To calm myself down
- So that I can stop thinking about masturbating
- If I feel frustrated about something else
- It makes me feel peaceful
- It distracts me when I’m feeling down
- To try a new method (e.g., sex toys, pornography)
- It’s an escape
- To avoid using another person for sex
- Because it arouses my partner when he/she knows that I masturbated
- If I’m in a bad mood
- To learn how to have better orgasms
- If I’m already sexually aroused, and I want to decrease my level of sexual arousal
- Because it arouses my partner when I masturbate in front of him/her
- If I’m feeling unattractive
- I enjoy my fantasies during masturbation
- Reasons for Avoiding (or for Trying to Avoid) Masturbating
- Whether they masturbate or not, people might avoid (or try to avoid) masturbating for many different reasons. Below is a list of possible reasons. Please rate how strong each of the reasons is for you avoiding (or trying to avoid) masturbating, regardless of whether or not you actually masturbate.
- 1
- 2
- 3
- 4
- 5
- 6
- Not a
- A Moderately
- A Very
- Reason
- Important
- Important
- Reason
- Reason
- For you, how strong are the following reasons for avoiding (or trying to avoid) masturbating?
- It’s against my religion
- It’s against my morals or values
- It’s against my parents’ morals or values
- I’m just not interested
- It just doesn’t appeal to me
- I am uncomfortable with any sexual behavior
- It would make me feel cheap
- If I am committed to someone
- I would feel guilty about it
- I am anxious about sexual behavior
- I know I’d regret it
- I fear it will damage my reputation
- I feel uncomfortable or embarrassed about my body
- I think it would be physically uncomfortable
- It seems weird to me
- I feel strange doing it
- I think I should have more self-control
- If I’m currently sexually satisfied
- Society says it’s wrong
- If I’m stressed
- I’m afraid of someone knowing I masturbate
- It makes me feel lonely
- If I’m afraid of being caught
- It makes me feel sexually inadequate
- It’s bad for my health
- If I’m in a committed relationship
- I like to feel in control of my urges
- I’m not sure how to masturbate
- I don’t like how it feels
- It’s embarrassing to me
- Because I like intercourse better
- Because I like any sexual contact with a partner better
- I feel bad about myself afterwards
- If I’m depressed
- Orgasms are better with a partner
- My partner doesn’t want me to do it
- If I’m worried about something else
- If I’ve recently had sex
- It makes me less able to orgasm during sex
- It makes me less horny during sex
- I want to improve my self-discipline
- It’s boring
- I feel like I’m cheating on my partner
- My fantasies during masturbation bother me
- If I’ve had a bad day
- It’s a waste of time
- It seems pointless
- I don’t find it sexually arousing
- Other people might find me gross
- My family is against it
- My friends are against it
- It makes me feel empty inside
- I was raised to believe it’s wrong
- It makes me feel ashamed
- It’s disrespectful to myself
- If I’m satisfied with the quantity of the sex I’m having
- If I’m satisfied with the quality of the sex I’m having
- My sexual thoughts during masturbation bother me
- Masturbation in an adult is immature
- It makes me feel like I’m sinning against myself
- It’s not as good as sex
- It does not fit with my religious views