Pendant plus d’un demi-siècle, la science de la vision a été dominée par une conception unitaire et strictement hiérarchique du traitement de l’information lumineuse. Selon ce paradigme classique, hérité des premiers développements de l’optique physiologique et consolidé par les découvertes électrophysiologiques du milieu du XXe siècle, l’appareil oculaire était assimilé à une chambre noire projetant une image fidèle du monde extérieur sur le cortex visuel primaire. Cette représentation rétinotopique initiale devait ensuite être analysée de manière séquentielle et univoque pour engendrer, au sommet de la hiérarchie corticale, la perception consciente unifiée du spectacle visuel. Dans ce schéma réductionniste, l’action n’était envisagée que comme une conséquence tardive et subordonnée de la perception : l’organisme voyait d’abord, interprétait ensuite, et décidait enfin d’exécuter un mouvement en fonction du percept mentalement constitué.
Cette vision linéaire et monoculaire de la fonction visuelle a volé en éclats à la fin des années 1960 sous l’impulsion conjointe de trois chercheurs pionniers : David Ingle, Gerald Schneider et Colwyn Trevarthen. Travaillant sur des modèles biologiques distincts — des amphibiens anoures aux primates supérieurs en passant par les rongeurs —, ces scientifiques ont mis en lumière une division fonctionnelle et anatomique fondamentale au sein du système nerveux central. Leurs investigations ont révélé que la vision n’est pas un processus monolithique dévolu à la seule contemplation cognitive de l’environnement, mais un ensemble de sous-systèmes spécialisés opérant en parallèle. Au cœur de cette découverte émerge l’hypothèse des deux systèmes visuels, distinguant formellement une vision « focale » (ou géniculo-striée), orientée vers l’identification qualitative des objets, et une vision « ambiante » (ou sous-corticale/tectale), dédiée à la localisation spatiale, à la stabilisation corporelle et au guidage de l’action motrice.
L’onde de choc épistémologique provoquée par cette dissociation a profondément reconfiguré la neurobiologie de l’évolution, la neuropsychologie clinique et les sciences cognitives contemporaines. En démontrant qu’un organisme peut s’orienter avec précision dans l’espace physique tout en étant incapable d’identifier les structures matérielles qui l’entourent, ou inversement reconnaître des formes sans pouvoir ajuster ses gestes à leur position, Ingle, Schneider et Trevarthen ont posé le socle conceptuel sur lequel reposeront ultérieurement les modélisations modernes de la perception-action, notamment la célèbre théorie des voies ventrale et dorsale de Melvyn Goodale et David Milner. Cet article se propose d’explorer en profondeur la genèse historique, les soubassements neuro-anatomiques, les manifestations psychophysiques et les résonances cliniques et technologiques de cette formidable révolution scientifique.
1. Genèse historique et émergence de l’hypothèse des deux systèmes visuels
1.1 Le paradigme visuel unitaire d’avant les années 1960
Jusqu’au milieu des années 1960, la physiologie visuelle était prisonnière d’une métaphore mécaniste séduisante : celle de l’œil conçu comme une caméra photographique perfectionnée reliée par le câble du nerf optique à un écran central situé dans le lobe occipital. Ce modèle unitaire plaçait le cortex visuel primaire — l’aire striée, ou aire 17 de Brodmann — au sommet d’une pyramide de traitement exclusive. Les travaux fondateurs de David Hubel et Torsten Wiesel sur l’organisation colonnaire et la sélectivité aux orientations des neurones du cortex strié du chat et du singe, bien que couronnés d’un prix Nobel amplement mérité, avaient involontairement renforcé cette conception corticocentrique : toute la machinerie visuelle semblait n’exister que pour alimenter l’analyse raffinée des contours et des textures réalisée dans le néocortex occipital.
Dans ce cadre théorique traditionnel, la vision était pensée comme une reconstruction passive d’images rétiniennes, un processus de décodage géométrique descendant où la perception consciente formait un préalable obligatoire à toute forme de motricité orientée. Les structures nerveuses phylogénétiquement plus anciennes, comme le tectum optique chez les vertébrés inférieurs ou les collicules supérieurs chez les mammifères, étaient largement reléguées au rang de simples relais réflexes subalternes, privés de tout pouvoir intégratif digne d’intérêt pour la psychologie cognitive naissante. On supposait que la destruction du cortex strié entraînait une cécité absolue, totale et définitive, annihilant toute possibilité pour l’organisme d’interagir intelligemment avec son milieu lumineux.
Toutefois, ce dogme unitaire peinait à rendre compte d’anomalies expérimentales et cliniques de plus en plus embarrassantes. Dès le début du XXe siècle, certaines observations de soldats blessés par balle lors de la Première Guerre mondiale, documentées notamment par George Riddoch, suggéraient que des patients présentant de larges destructions du lobe occipital demeuraient néanmoins capables de percevoir le mouvement ou de localiser approximativement une source lumineuse clignotante dans leur champ visuel prétendument aveugle. Chez l’animal, les ablations chirurgicales massives du néocortex visuel chez le rat, le chat ou le chien ne faisaient pas disparaître l’ensemble des comportements d’orientation spatiale : les sujets conservaient la surprenante capacité de naviguer entre des chicanes ou de fuir des ombres menaçantes. Ces faits discordants, longtemps écartés comme des artéfacts méthodologiques ou des résidus corticaux incomplets, allaient constituer le terreau fertile de la révolution conceptuelle des deux systèmes visuels.
1.2 La rupture épistémologique de 1967-1969
La fin de la décennie 1960 marque un tournant radical dans l’histoire des neurosciences visuelles. Entre 1967 et 1969, une conjonction remarquable d’investigations menées de manière indépendante mais conceptuellement convergente par trois jeunes chercheurs va faire vaciller le modèle unitaire. David Ingle, travaillant sur le système visuel des amphibiens à l’université Brandeis, Gerald Schneider, conduisant des expérimentations comportementales et lésionnelles sur le hamster doré au Massachusetts Institute of Technology (MIT), et Colwyn Trevarthen, étudiant les singes split-brain au California Institute of Technology (Caltech) sous l’égide de Roger Sperry, formulent de façon quasi synchrone une hypothèse audacieuse : le système nerveux visuel n’est pas structuré comme une chaîne sérielle unique, mais s’organise autour d’au moins deux voies anatomofonctionnelles distinctes, évoluant en parallèle dès la rétine.
Cette percée conceptuelle repose sur la séparation catégorique entre deux opérations fondamentales que l’esprit humain avait coutume de fusionner : savoir où se situe une entité dans l’espace physique, et identifier ce qu’est cette entité. Tandis que la tradition intellectualiste considérait que l’on ne pouvait localiser un objet sans l’avoir préalablement reconnu comme tel, les travaux d’Ingle, de Schneider et de Trevarthen apportent la preuve empirique que le système nerveux peut résoudre le problème spatial indépendamment de l’analyse des formes et des textures. Cette dissociation fonctionnelle n’est pas une simple nuance sémantique ; elle implique une réorganisation complète des architectures cérébrales allouées à la perception et à l’action.
Le point d’orgue de cette émergence théorique est atteint lors de colloques fondateurs de psychobiologie et de neuroéthologie organisés à la fin des années 1960, où la confrontation de leurs données respectives provoque une véritable onde de choc. Loin de s’opposer, les résultats obtenus chez la grenouille, le rongeur et le singe rhésus se révèlent être les facettes complémentaires d’un même principe d’organisation neurobiologique universel chez les vertébrés. Pour la première fois, la communauté neuroscientifique est contrainte d’admettre que la vision pour l’orientation et la vision pour la reconnaissance reposent sur des substrats neuraux dissociables, ouvrant la voie à une redéfinition matricielle de l’appareil visuel.
1.3 Définition matricielle : vision focale contre vision ambiante
La formulation théorique proposée par Colwyn Trevarthen en 1968 formalise avec une éclatante netteté la dichotomie sous les termes de « système focal » et de « système ambiant ». Cette typologie matricielle fournit les critères distinctifs qui structurent encore aujourd’hui la taxonomie des fonctions visuelles. Le système visuel focal est défini comme une machinerie analytique de haute précision, hautement sélective et centrée principalement sur la région fovéale et para-fovéale de la rétine. Sa vocation première est l’examen minutieux des détails structuraux, la discrimination des motifs fins, l’analyse chromatique et la reconnaissance d’objets ou d’individus isolés du contexte global. Le mode focal est profondément intriqué avec l’attention sélective consciente et le contrôle volontaire des mouvements oculaires d’exploration.
À l’opposé, le système visuel ambiant opère sur une échelle spatiale beaucoup plus large, exploitant massivement les informations provenant de la rétine périphérique sans requérir de fovéation directe. Sa mission principale n’est pas d’identifier la nature substantielle des objets, mais d’ancrer le corps dans son cadre tridimensionnel, de contrôler la posture, d’anticiper la trajectoire des corps en mouvement et d’assurer le guidage de la locomotion globale. Alors que le système focal opère sur le mode de la représentation cognitive explicite et consciente, le système ambiant fonctionne de façon éminemment implicite, automatique, rapide et souvent imperceptible pour le sujet lui-même.
Cette dialectique fondamentale entre conscience perceptive et régulation motrice subconsciente établit un nouveau principe de complémentarité. Les deux systèmes ne s’excluent pas ; ils coopèrent dans une synergie permanente. Le système ambiant structure l’espace global, détecte l’émergence soudaine d’un signal ou d’un changement environnemental, et guide réflexivement les mouvements d’orientation de la tête et des yeux (saccades) afin de positionner la fovéa sur la région critique d’intérêt. À cet instant précis, le système focal prend le relais pour examiner, catégoriser et intégrer sémantiquement l’objet ainsi ciblé. Cette division du travail cognitif et moteur constitue le fondement d’une vision distribuée et hautement adaptative.
2. Les fondements neuroéthologiques : les travaux pionniers de David Ingle
2.1 Modèles amphibiens et comportements visuellement guidés
Pour comprendre les origines biologiques de la dissociation entre vision spatiale et vision d’identification, il convient de se tourner vers la neuroéthologie comparative, brillamment incarnée par les travaux de David Ingle sur les amphibiens anoures, notamment la grenouille léopard (Rana pipiens) et le crapaud commun (Bufo bufo). Ces animaux possèdent des répertoires comportementaux visuellement guidés stéréotypés et remarquablement bien différenciés, ce qui en fait des modèles expérimentaux privilégiés pour disséquer les circuits neuronaux sous-jacents sans l’interférence complexe des représentations néocorticales massives observées chez les mammifères supérieurs.
Ingle s’est particulièrement attaché à décortiquer deux conduites motrices vitales mais diamétralement opposées quant à leur déclenchement sensoriel et à leur cinétique : le comportement de prédation (capture d’une proie) et le comportement d’évitement ou de franchissement d’obstacles (contournement de barrières). Lorsqu’un insecte de petite dimension s’agite dans son champ visuel, l’anoure pivote avec une précision millimétrique en direction de la cible et projette sa langue collante pour la happer dans un réflexe moteur ultra-rapide. En revanche, lorsqu’on interpose entre l’animal et sa proie une grille opaque ou une barrière physique hérissée de barreaux verticaux, l’amphibien ne tente pas d’avaler la barrière ; il interrompt son attaque directe, contourne l’obstacle en ajustant ses bonds successifs à l’espacement des montants, et ne reprend la phase de capture qu’une fois la ligne de visée dégagée.
La découverte cruciale d’Ingle réside dans la démonstration expérimentale que ces deux actes moteurs — capturer une cible discrète et négocier une barrière physique continue — sont régis par des programmes moteurs distincts déclenchés par des canaux sensoriels visuels totalement ségrégués dès l’entrée dans le tronc cérébral. L’animal ne dispose pas d’une représentation unifiée de la scène au sein de laquelle il prendrait la décision tactique de contourner l’obstacle : il traite simultanément et de façon indépendante les indices déclencheurs de prédation et les configurations géométriques d’obstruction de l’espace locomoteur.
2.2 Substrats sous-corticaux : le tectum optique et le pretectum
Par des techniques chirurgicales et neurophysiologiques d’une précision exemplaire, David Ingle est parvenu à isoler les structures anatomiques responsables de cette ségrégation fonctionnelle chez la grenouille. Il a démontré que le tectum optique (homologue fonctionnel du colliculus supérieur des mammifères) constitue le centre névralgique exclusif de l’orientation vers la cible et du déclenchement de la capture de proie. Lorsqu’on procède à l’ablation bilatérale ou à la déafférentation sélective du tectum optique, l’amphibien devient totalement incapable de détecter une mouche ou un leurre visuel en mouvement : il cesse toute tentative de capture et ne réagit plus aux stimuli nutritifs, semblant complètement aveugle aux objets isolés.
Toutefois, la stupéfaction des observateurs fut totale lorsqu’Ingle constata qu’un animal ainsi privé de son tectum optique demeurait parfaitement capable d’éviter les obstacles lors de sa locomotion spontanée ou provoquée par un contact mécanique. Placé dans un labyrinthe encombré de cylindres ou poussé doucement vers une barrière, le batracien sautait avec agilité entre les piliers, sans jamais les percuter. L’infrastructure sous-tendant cette navigation spatiale résidait en fait dans une autre région sous-corticale : le pretectum (ou région prétectale caudale du diencéphale dorsal).
À l’inverse, l’ablation chirurgicale du pretectum, tout en laissant intact le tectum optique, produisait un tableau comportemental inversé fascinant : la grenouille continuait de chasser avidement les proies, mais fonçait bille en tête contre les parois transparentes ou les barreaux interposés, incapable d’inhiber son réflexe de capture au profit d’un ajustement spatial d’évitement. Le pretectum agit ainsi comme un modulateur spatial de grande envergure, cartographiant le cadre ambiant stationnaire et exerçant une inhibition puissante sur les réflexes tectaux de préhension. Ces expériences ont fourni la première preuve irréfutable de l’indépendance anatomofonctionnelle de circuits visuo-moteurs archaïques opérant sans l’ombre d’un cortex cérébral.
2.3 Héritage évolutif et continuité phylogénétique
Les conclusions théoriques tirées par David Ingle de ses études sur les anoures ont largement transcendé les frontières de l’herpétologie pour irriguer l’ensemble de la biologie évolutive. Ingle a soutenu avec force que le cerveau des vertébrés a d’abord évolué en construisant des dispositifs spécialisés de contrôle sensorimoteur sous-corticaux, bien avant l’apparition et l’expansion spectaculaire du pallium et du néocortex chez les reptiles, les oiseaux et les mammifères.
Cette conservation phylogénétique du tectum optique — métamorphosé en colliculus supérieur chez les mammifères placentaires — suggère que les mécanismes dédiés au repérage spatial, à l’alignement postural et au déclenchement d’actions motrices immédiates constituent le socle primitif de la vision des vertébrés. L’émergence subséquente du système géniculo-strié et des aires associatives corticales complexes ne s’est pas effectuée en remplaçant purement et simplement ces circuits ancestraux, mais en venant se greffer sur eux à la manière d’un étage analytique supplémentaire.
Ainsi, le système ambiant, dont Trevarthen décrira les caractéristiques chez le primate, n’est autre que l’héritier direct de cette machinerie tectale et prétectale immémoriale, conçue dès les premiers âges du Paléozoïque pour stabiliser l’organisme dans son biotope et ajuster ses trajectoires de survie. Cette continuité du développement cérébral des vertébrés rappelle que le traitement visuel est originellement une fonction motrice incarnée avant de devenir un instrument de contemplation abstraite.
3. La dissociation neuro-anatomique chez les mammifères selon Gerald Schneider
3.1 L’expérience princeps sur le hamster doré (1969)
Tandis qu’Ingle explorait la neuroéthologie des batraciens, Gerald Schneider réalisait au MIT une série d’expériences historiques sur le hamster doré (Mesocricetus auratus), publiées dans la revue Science en 1969 sous un titre devenu emblématique : « Two visual systems ». Le modèle du rongeur offrait une occasion unique d’analyser comment l’apparition du néocortex visuel chez les mammifères s’articulait avec les fonctions persistantes du colliculus supérieur.
Schneider conçut un protocole expérimental rigoureux fondé sur une double tâche comportementale, exigeant des facultés cognitives et motrices distinctes. La première épreuve, dite de discrimination de patrons (pattern discrimination), consistait à apprendre au hamster à choisir entre deux portes ornées de figures géométriques différentes — par exemple, des rayures verticales blanches et noires contre des rayures horizontales — pour obtenir une récompense alimentaire placée derrière la bonne issue. Cette tâche requérait une analyse fine de la forme visuelle de l’objet indépendamment de sa localisation absolue dans la cage. La seconde épreuve, dite de localisation spatiale (spatial localization), consistait à présenter au hamster une graine de tournesol tenue par une pince métallique en différents points périphériques de son champ visuel ; l’animal devait simplement tourner promptement la tête et allonger le museau dans la direction exacte du stimulus pour saisir la nourriture.
Les résultats de ces expérimentations lésionnelles contrôlées allaient provoquer une rupture théorique définitive. Les hamsters soumis à une ablation chirurgicale bilatérale du cortex visuel strié (aire 17) échouaient de manière catastrophique à la tâche de discrimination des rayures : ils se révélaient incapables de distinguer le motif horizontal du motif vertical, même après des centaines d’essais d’entraînement. Pourtant, ces mêmes hamsters décortiqués réussissaient avec une aisance déconcertante l’épreuve de localisation spatiale : dès qu’une graine de tournesol apparaissait dans leur champ périphérique, ils effectuaient un mouvement d’orientation céphalique parfait pour s’en saisir instantanément. Inversement, les hamsters ayant subi une lésion bilatérale du colliculus supérieur présentaient le tableau comportemental strictement opposé : ils continuaient à discriminer parfaitement les motifs géométriques sur les portes du labyrinthe, mais semblaient totalement incapables de localiser une graine présentée dans l’espace ou d’orienter leur tête vers un objet en mouvement, percutant parfois la pince métallique sans parvenir à diriger leur geste vers sa pointe.
3.2 La formulation de la dichotomie « Où » versus « Quoi »
Fort de cette démonstration clinique spectaculaire, Gerald Schneider formula l’une des dichotomies les plus influentes de toute l’histoire de la psychologie biologique : la distinction entre la question « Où se trouve l’objet ? » (where is it?) et la question « Quel est cet objet ? » (what is it?). Pour Schneider, cette dissociation comportementale traduisait une division anatomique fondamentale au sein de l’encéphale des mammifères.
La question du « Où » relevait sans équivoque de la voie rétino-colliculaire (ou tectale). Le colliculus supérieur, grâce à son organisation laminaire topographique connectée directement à la motricité céphalique et oculaire, constitue un système cartographique rapide, calibré pour détecter l’apparition d’un stimulus dans l’espace et calculer le vecteur moteur nécessaire pour aligner l’axe de l’organisme sur cette coordonnée. Ce système n’a pas besoin de savoir si le stimulus est un prédateur, un congénère ou une graine ; sa tâche exclusive est de résoudre l’inconnue métrique et directionnelle de l’événement.
La question du « Quoi », en revanche, était déléguée à la voie rétino-géniculo-striée. Le corps genouillé latéral dorsal et le cortex strié forment un réseau computationnel d’une grande complexité architecturale, capable d’extraire les fréquences spatiales, les orientations de segments, les contrastes de luminance et les disparités binoculaires fines. C’est ce réseau néocortical qui analyse la structure intrinsèque de l’image rétinienne pour conférer à l’objet une identité phénoménale et sémantique. Schneider avait ainsi apporté la démonstration formelle d’une double dissociation neurobiologique, répondant aux standards méthodologiques les plus exigeants de la psychophysiologie expérimentale.
3.3 Répercussions théoriques en psychologie expérimentale
L’accueil réservé aux publications de Schneider fut considérable. En remettant en cause la hiérarchie corticale absolue qui considérait le colliculus comme un vestige involutif subordonné à V1, Schneider replaçait les structures sous-corticales au centre des processus cognitifs d’orientation attentionnelle. Le cerveau des mammifères apparaissait désormais comme une mosaïque de réseaux hétéroarchiques où des systèmes phylogénétiquement plus anciens continuent de fonctionner en autonomie relative aux côtés des structures néocorticales les plus récentes.
Cette vision a stimulé l’essor des neurosciences computationnelles appliquées à la robotique et à l’orientation spatiale. Des chercheurs ont commencé à modéliser le traitement de l’information non plus comme un flux unifié transitant par une unité centrale de calcul, mais comme des boucles d’action sensorimotrices distribuées opérant à différentes échelles de vitesse et de résolution.
Par ailleurs, les travaux de Schneider ont relancé les débats fondamentaux sur la plasticité cérébrale post-lésionnelle chez les rongeurs immatures. En montrant que des lésions précoces du colliculus supérieur ou du cortex strié chez le hamster nouveau-né pouvaient provoquer des réorganisations axonales aberrantes — les fibres rétiniennes réinervant parfois des cibles non usuelles —, Schneider a mis en évidence la malléabilité dynamique des voies du « Quoi » et du « Où » au cours de l’ontogenèse, consolidant ainsi la portée de son modèle bien au-delà de la seule neuropsychologie de l’adulte.
4. La perspective neuropsychologique et développementale de Colwyn Trevarthen
4.1 Recherches sur les singes split-brain et les commissurotomies
Tandis qu’Ingle et Schneider bâtissaient leurs théories sur des modèles amphibiens et muridés, Colwyn Trevarthen explorait les arcanes de la perception visuelle chez les primates non humains au sein du laboratoire de Roger Sperry à Caltech. Spécialiste de la déconnexion interhémisphérique, Trevarthen menait des expériences chirurgicales sophistiquées sur des singes rhésus (Macaca mulatta) dits « split-brain », chez lesquels on avait sectionné chirurgicalement le corps calleux, la commissure antérieure, ainsi que le chiasma optique sur la ligne médiane sagittale.
Dans cette configuration expérimentale extrême, chaque hémisphère cérébral se trouvait complètement isolé de l’autre sur le plan néocortical et ne recevait d’afférences visuelles directes que de l’œil ipsilatéral. Si l’on présentait deux images différentes simultanément aux deux yeux — par exemple, un cercle lumineux à l’œil gauche et une croix à l’œil droit —, chaque hémisphère apprenait une tâche de discrimination distincte sans que l’autre hémisphère en ait connaissance, confirmant la scission de la conscience perceptive néocorticale.
Cependant, Trevarthen fit une découverte stupéfiante qui bouleversa cette interprétation : malgré la coupure radicale de toutes les commissures néocorticales et du chiasma optique, les singes maintenaient une perception parfaitement unifiée et continue de l’espace global environnant. Lorsque l’animal déplaçait sa main pour atteindre une cible située n’importe où dans la pièce, ou lorsqu’il devait ajuster sa trajectoire de déplacement entre des obstacles tridimensionnels, la coordination motrice bilatérale demeurait fluide et harmonieuse. Les deux moitiés du cerveau ne se battaient pas pour le contrôle de l’espace ; elles partageaient un cadre géométrique commun. Trevarthen démontra que cette continuité spatiale fondamentale était rendue possible par les structures sous-corticales médianes non sectionnées, notamment le toit du mésencéphale (collicules supérieurs) et la formation réticulée, qui reçoivent des projections directes des rétines et échangent des signaux par la commissure colliculaire et les réseaux périaqueducaux.
4.2 Théorisation formelle des modes visuels ambiant et focal
À partir de cette constatation empirique majeure, Colwyn Trevarthen publie en 1968 un article théorique fondamental intitulé « Two mechanisms of vision in primates », dans lequel il forge explicitement les concepts de « vision ambiante » et de « vision focale ». Contrairement à la terminologie strictement spatiale de Schneider (« Où » contre « Quoi »), Trevarthen ancre sa conceptualisation dans une dimension plus profondément psychomotrice, écologique et phénoménologique.
Pour Trevarthen, la vision ambiante ne se contente pas de répondre à la question d’une localisation cartésienne abstraite d’un point dans l’espace. Elle constitue le cadre de référence égocentrique fondamental à l’intérieur duquel l’organisme tout entier s’enracine. La vision ambiante traite l’agencement postural du corps par rapport au sol, à la verticale gravitationnelle et aux limites périphériques de l’environnement physique. Elle est active en permanence, englobant la quasi-totalité du champ de vision jusqu’à ses marges les plus extrêmes, et fonctionne sur un mode synthétique et relationnel. C’est elle qui informe en temps réel le tronc cérébral de l’assiette corporelle et qui prépare le terrain dynamique pour n’importe quel geste moteur.
La vision focale, à l’opposé, est conceptualisée par Trevarthen comme un système d’attention sélective fovéale et d’investigation ponctuelle. Ce mode n’intervient que sur un champ spatial très restreint (de l’ordre de 1 à 2 degrés d’angle visuel au centre de la rétine). Sa fonction n’est pas d’orienter le corps dans le monde, mais d’interroger minutieusement une fraction isolée de ce monde afin de la discriminer, de la mesurer, de la comparer à des traces mnésiques et d’en dégager un sens symbolique ou fonctionnel. Trevarthen insiste particulièrement sur le fait que l’activité psychomotrice harmonieuse d’un individu sain résulte de la coopération synchrone et sans faille de ces deux modes : la vision ambiante offre la stabilité du décor et le système de visée balistique, tandis que la vision focale assure la capture cognitive de la cible.
4.3 Perspectives sur le développement précoce du nourrisson
Fort de ses observations chez l’animal, Trevarthen a étendu ses recherches à la psychologie du développement chez l’être humain, s’intéressant à la genèse des compétences visuelles chez le nouveau-né et le jeune nourrisson. Ses travaux ont apporté la preuve que les deux systèmes visuels ne maturent pas au même rythme au cours de l’ontogenèse humaine, révélant une séquence développementale hautement révélatrice de leur statut évolutif.
Dès les premières heures de la vie post-natale, le système visuel ambiant est déjà remarquablement opérationnel. Le nouveau-né est capable de stabiliser son regard lors de rotations corporelles lentes grâce au réflexe vestibulo-oculaire relayé par les structures sous-corticales, de manifester des réactions d’évitement postural face à un flux optique en expansion simulant une collision imminente (phénomène de looming), et de suivre des stimuli de grande dimension se déplaçant dans sa périphérie. En revanche, le système focal est encore embryonnaire : l’acuité visuelle centrale du nourrisson est extrêmement faible, la fovéa n’achevant sa maturation morphologique que plusieurs mois après la naissance, et les connexions synaptiques de V1 vers les aires temporales étant en plein remaniement.
L’exploration focale émerge progressivement entre le deuxième et le sixième mois de vie, à mesure que la myélinisation de la voie géniculo-striée s’intensifie. Trevarthen a montré comment cette émergence conjointe de la vision focale et de la vision ambiante est au cœur de ce qu’il a théorisé sous le nom d’« intersubjectivité primaire ». L’ancrage ambiant permet au bébé de maintenir une synchronisation corporelle et posturale avec la mère qui le porte, tandis que le mode focal naissant lui permet de fixer les yeux de son interlocuteur, de discriminer les mimiques faciales et d’entrer dans un dialogue affectif et communicationnel proto-linguistique fondé sur l’attention visuelle partagée.
5. Caractéristiques physiologiques et optiques comparées des deux systèmes
5.1 Propriétés photoréceptrices et distribution rétinienne
L’existence distincte des systèmes focal et ambiant repose en premier lieu sur une ségrégation morphologique et fonctionnelle magistrale au niveau de la rétine elle-même. La structure de la rétine humaine et de celle des primates supérieurs présente une hétérogénéité architecturale frappante, façonnée par des impératifs d’adaptation visuelle divergents.
Le système focal tire son information presque exclusivement de la fovéa centrale et de la région para-fovéale immédiate. Cette dépression fovéale, qui ne sous-tend qu’un angle visuel minuscule d’environ 1,5 degré, est caractérisée par une densité vertigineuse de cellules photoréceptrices à cônes (jusqu’à 150 000 à 200 000 cônes par millimètre carré chez l’humain). Ces cônes (de types L, M et S, sensibles respectivement aux grandes, moyennes et courtes longueurs d’onde) établissent des connexions synaptiques directes avec des cellules bipolaires et ganglionnaires selon un rapport un pour un (système « midget » ou nain). Cette absence totale de convergence synaptique garantit une résolution spatiale maximale : chaque photorécepteur fovéal possède sa propre « ligne téléphonique » dédiée vers les centres cérébraux, éliminant tout brouillage de l’information géométrique au détriment de la sensibilité globale à la lumière.
À l’inverse, le système ambiant est irrigué par la vaste étendue de la rétine périphérique, qui s’étend sur plus de 180 degrés de champ visuel binoculaire. Cette région périphérique est massivement dominée par les bâtonnets, avec une présence résiduelle de grands cônes clairsemés. Contrairement au système focal, la rétine périphérique se caractérise par un taux de convergence synaptique gigantesque : des centaines, voire des milliers de bâtonnets déversent leurs signaux chimiques sur une seule cellule ganglionnaire géante (cellules parasol ou magnocellulaires). Cette mise en commun des influx nerveux crée un mécanisme d’amplification photonique extraordinaire : le système ambiant est capable de réagir à des flux lumineux infimes, ce qui le rend idéal pour l’alerte nocturne ou crépusculaire, mais cette convergence sacrifie inévitablement la précision spatiale fine, l’identité ponctuelle du pixel d’origine étant diluée dans la somme sommative.
5.2 Cinétique temporelle et fréquences spatiales
Cette différenciation anatomique se traduit par des régimes de fonctionnement diamétralement opposés en matière de traitement des fréquences spatiales et temporelles, concepts formalisés par l’optique biophysique moderne et l’analyse de Fourier appliquée à la vision.
Le système visuel focal est une machinerie spécialisée dans le traitement des hautes fréquences spatiales. Cela signifie qu’il excelle dans la détection des transitions brutales de luminance sur de très courtes distances angulaires — ce qui correspond précisément aux arêtes vives, aux contours fins, aux motifs textiles minutieux et aux caractères typographiques de la lecture. En contrepartie de cette résolution spatiale spectaculaire, le système focal présente une basse résolution temporelle (faible bande passante dynamique) : ses constantes de temps synaptiques sont relativement lentes, nécessitant une durée d’intégration photonique minimale pour traiter l’information, et il s’avère rapidement saturé ou leurré lorsque les stimuli oscillent à des fréquences de scintillement élevées.
Le système ambiant présente la signature biophysique inverse : il est aveugle aux hautes fréquences spatiales, filtrant l’image pour n’en retenir que les basses fréquences spatiales (les larges gradients d’ombre, les masses volumiques globales et la structure générale de l’espace ambiant). En revanche, sa vitesse de traitement est fulgurante : il est doté d’une résolution temporelle extrêmement élevée. Le système ambiant possède une fréquence critique de fusion visuelle (CFF) très supérieure à celle de la fovéa, le rendant extraordinairement sensible au mouvement stroboscopique, aux scintillements périphériques rapides et à l’accélération des flux optiques. Il avertit instantanément le système nerveux central qu’un déplacement vient d’intervenir à la marge du champ visuel, bien avant que le système focal n’ait pu diriger l’œil vers l’événement pour analyser de quoi il s’agit.
5.3 Conditions d’illumination et seuils de sensibilité
La dualité fonctionnelle s’exprime également à travers le comportement des deux systèmes face aux variations considérables de l’éclairage naturel, régies par les régimes photopique, mésopique et scotopique.
Le système focal est un dispositif typiquement photopique. Il requiert un niveau d’illumination ambiante élevé pour que les cônes fovéaux fonctionnent dans leur plage dynamique optimale. Dès que la luminosité décline — à la tombée de la nuit ou dans un tunnel mal éclairé —, l’acuité visuelle focale s’effondre de façon quasi exponentielle. En condition scotopique (obscurité profonde), la fovéa devient même un « point aveugle » fonctionnel (scotome fovéal physiologique nocturne), car les bâtonnets y sont rigoureusement absents. Tenter de lire un texte ou d’identifier les traits fins d’un visage au clair de lune sollicite vainement un système focal privé de photons suffisants pour déclencher ses chaînes de transduction.
Le système ambiant, en revanche, fait preuve d’une résilience spectaculaire dans les conditions d’éclairement dégradées, c’est-à-dire en milieux mésopique et scotopique. Grâce à la sommation spatiale des bâtonnets et à sa prise en charge par les structures tectales et magnocellulaires, il conserve une efficacité presque intacte sous une lumière très ténue. Un individu marchant dans une forêt obscure ou sur un terrain accidenté au crépuscule est totalement incapable de lire une carte géographique (défaillance focale), mais il continue de naviguer sans encombre, évitant les troncs d’arbres, adaptant la longueur de ses pas aux dénivellations du sol et conservant une posture parfaitement équilibrée. Le système ambiant assure la survie locomotrice de base là où la vision cognitive d’identification abdique.
6. Architecture neuroanatomique comparée : voies tectale et géniculo-striée
6.1 La voie rétino-tectale / colliculaire (système ambiant)
Pour matérialiser biologiquement ces divergences fonctionnelles, le système nerveux central déploie deux autoroutes anatomiques distinctes à partir de l’émergence des axones des cellules ganglionnaires de la rétine. Le système visuel ambiant emprunte préférentiellement la voie rétino-tectale, également désignée sous le nom de voie colliculaire.
Cette voie prend naissance au niveau des cellules ganglionnaires rétiniennes à large champ récepteur — les cellules de type Y chez le chat, ou cellules parasol (magnocellulaires de la couche rétinienne) chez le primate. Leurs axones, épais et fortement myélinisés, conduisent l’influx nerveux à des vitesses très élevées. Plutôt que de faire relais dans le thalamus sensoriel visuel classique, une part massive de ces contingents axonaux se détache du tractus optique pour plonger directement dans les couches superficielles (stratum zonale, stratum opticum et stratum cinereum) du colliculus supérieur situé sur le toit du mésencéphale.
Le colliculus supérieur ne se contente pas d’enregistrer passivement ces signaux ; il possède une organisation rétinotopique interne rigoureuse, superposée à des cartes motrices et auditives logées dans ses couches profondes. Depuis le colliculus, les projections nerveuses se ramifient selon deux axes stratégiques majeurs :
- Des boucles ascendantes : Elles gagnent le noyau pulvinar du thalamus latéral et le noyau géniculé latéral (couches magnocellulaires), pour être ensuite relayées vers les aires néocorticales pariétales postérieures (notamment l’aire MT/V5 dédiée au mouvement et le cortex intrapariétal impliqué dans l’espace moteur).
- Des boucles motrices descendantes : Elles s’échappent des couches profondes du colliculus via le faisceau tecto-spinal et le faisceau tecto-bulbaire vers la formation réticulée pontique, les noyaux oculomoteurs (paires crâniennes III, IV et VI) et les motoneurones cervicaux de la moelle épinière, permettant le déclenchement immédiat et inconscient des synergies motrices de réorientation tête-yeux.
6.2 La voie rétino-géniculo-striée (système focal)
Le système focal repose quant à lui sur la prestigieuse autoroute rétino-géniculo-striée, dont la sophistication neuronale atteint son zénith chez les primates et l’être humain. Cette voie prend naissance au sein de la classe des cellules ganglionnaires naines (cellules X ou cellules midget, appartenant au flux parvocellulaire), qui échantillonnent avec une précision chirurgicale les signaux émis par les cônes fovéaux.
Les axones de ces cellules ganglionnaires cheminent le long du nerf optique, traversent le chiasma (avec décussation des fibres issues des hémirétines nasales) et font synapse au sein du corps genouillé latéral (CGL) du thalamus dorsal. Au sein de cette structure feuilletée en six couches distinctes, les afférences du système focal sont spécifiquement distribuées dans les quatre couches dorsales, dites parvocellulaires (couches 3, 4, 5 et 6). Les neurones parvocellulaires se caractérisent par des champs récepteurs très étroits, une réponse tonique et soutenue aux stimuli statiques, et une opposition de couleurs rigoureuse (rouge-vert et bleu-jaune), idéale pour la résolution de motifs et la texture fine.
Depuis le CGL, les axones des neurones de projection forment les radiations optiques de Gratiolet, qui traversent la substance blanche pour faire synapse dans la couche 4C-bêta du cortex visuel primaire (V1, aire striée ou aire 17 de Brodmann). Dès son entrée dans le cortex, l’information focale est traitée au sein d’une mosaïque de colonnes d’orientation et de structures à cytochrome-oxydase (blobs). Elle est ensuite propulsée le long d’un gradient hiérarchique complexe traversant V2, V4 (spécialisée dans la constance des couleurs et la forme géométrique intermédiaire) pour aboutir aux vastes territoires du cortex inférotemporal (notamment les aires TEO et TE). C’est au sein de cette région ventrale que s’opère l’intégration ultime de la forme visuelle : reconnaissance faciale (au niveau de l’aire fusiforme), extraction sémantique des objets et mise en mémoire déclarative.
6.3 Interactions cortico-sous-corticales et synchronisation
Il serait toutefois erroné de concevoir ces deux voies anatomiques comme des tuyaux hermétiquement clos et imperméables l’un à l’autre. La réalité neurophysiologique est celle d’un dialogue permanent, rapide et bidirectionnel entre le toit mésencéphalique et le néocortex.
D’une part, le cortex visuel primaire et les champs oculaires frontaux (FEF, Frontal Eye Fields) exercent un contrôle descendant (top-down) massif et continu sur les couches superficielles et intermédiaires du colliculus supérieur. Cette régulation descendante permet au cortex cérébral d’inhiber les réflexes d’orientation colliculaires automatisés lorsqu’une tâche cognitive supérieure requiert une fixation soutenue, ou au contraire de faciliter l’alignement oculaire sur une cible choisie volontairement par le sujet. Sans cette inhibition corticale descendante, notre regard serait constamment capturé et détourné par le moindre papillotement survenant dans le champ visuel ambiant.
D’autre part, les acquisitions de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) et de la tractographie par tenseur de diffusion chez l’humain ont confirmé l’existence de boucles fonctionnelles synchrones connectant le pulvinar, l’amygdale, le colliculus supérieur et les aires corticales associatives. Chaque fois que le système focal réalise une fixation minutieuse, les repères métriques établis par le système ambiant sont dynamiquement recalés pour compenser le déplacement fovéal consécutif à la saccade oculaire. Cette synchronisation millimétrique prévient toute distorsion de notre perception de la stabilité du monde malgré les bonds permanents de nos yeux.
7. Le système ambiant : stabilisation posturale, locomotion et flux optique
7.1 Le contrôle postural réflexe et anticipatoire
La fonction cardinale du système visuel ambiant est de servir d’ancrage proprioceptif externe pour l’équilibre de l’organisme. Dans la vision populaire, la posture debout paraît dépendre quasi exclusivement du système vestibulaire de l’oreille interne et des mécanorécepteurs articulaires et plantaires. Or, les recherches en biomécanique et en neurophysiologie ont établi que l’œil — et plus précisément la rétine périphérique via le système ambiant — est un organe postural tout aussi essentiel.
L’illustration la plus éclatante de cette primauté a été apportée au début des années 1970 par les expériences retentissantes de David N. Lee et J. R. Lishman avec le paradigme de la « pièce oscillante » (swinging room). Dans ce dispositif ingénieux, un sujet humain adulte ou un jeune enfant se tient debout sur un sol parfaitement fixe et immobile. Autour de lui, les murs et le plafond constituent une boîte suspendue que l’expérimentateur peut faire avancer ou reculer de quelques millimètres à vitesse contrôlée. Lorsque les murs avancent doucement vers le sujet, la rétine périphérique enregistre un flux optique d’expansion, que le système nerveux sous-cortical interprète instantanément comme une chute du corps vers l’avant. En réaction réflexe, l’individu projette immédiatement son tronc vers l’arrière pour compenser ce prétendu déséquilibre, ce qui le fait trébucher ou s’effondrer sur un sol qui n’a pourtant jamais bougé.
Cette expérience démontre que le système ambiant prime souvent sur les afférences vestibulaires et kinesthésiques réelles. L’analyse implicite et continue de la déformation de l’image optique globale sur la rétine périphérique sert de boussole fondamentale pour ajuster le tonus musculaire des membres inférieurs et de la colonne vertébrale, sans la moindre intervention de la volonté consciente.
7.2 Le guidage de la locomotion dans l’espace tridimensionnel
Lorsque l’être humain ou l’animal se déplace dans l’environnement, le système ambiant déploie toute sa puissance de calcul géométrique à travers le traitement du concept écologique de flux optique, initialement théorisé par James J. Gibson. Tout déplacement vers l’avant génère sur la surface de la rétine un champ vectoriel de vitesses de fuite divergentes : les éléments visuels s’écartent les uns des autres de manière radiale.
Au cœur de cette cinématique spatiale se trouve une singularité géométrique fondamentale : le point d’expansion optique (focus of expansion, FOE). Ce point précis, situé sur la ligne de fuite vers laquelle converge le déplacement, est le seul élément du champ rétinien dont la position demeure stationnaire, tandis que tout le reste de la scène semble s’enfuir vers la périphérie. Le système visuel ambiant excelle dans l’extraction instantanée de ce centre d’expansion : en calant l’axe de progression corporelle sur la position rétinienne du FOE, l’organisme peut maintenir une trajectoire rectiligne parfaite ou contourner avec fluidité les obstacles qui se profilent dans sa périphérie sans avoir besoin de les scruter un par un.
De surcroît, le système ambiant extrait implicitement les variables cinématiques temporelles critiques, au premier rang desquelles figure la fonction Tau, c’est-à-dire le temps estimé avant contact (time-to-collision). En mesurant le taux d’expansion relatif de la projection rétinienne d’un obstacle ou du sol, le système nerveux central calcule le délai exact restant avant l’impact physique indépendamment de la connaissance préalable de la taille réelle de l’objet. Ce calcul alimente directement les synergies musculaires de freinage ou d’enjambement au moment de la marche, de la course ou du saut par-dessus une crevasse.
7.3 Le mal des transports et les conflits sensoriels
La compréhension du fonctionnement du système ambiant offre un éclairage étiologique capital sur la genèse de la cinétose, communément appelée mal des transports (maritime, automobile ou aérien). Cette affection neurovégétative invalidante ne découle pas d’un simple trouble digestif ou d’une pathologie de l’oreille interne isolée, mais trouve sa source dans un conflit sensoriel aigu entre les informations fournies par le système visuel ambiant et celles transmises par l’appareil vestibulaire.
Dans la cabine étanche d’un bateau tanguant sur les flots, par exemple, les récepteurs vestibulaires des canaux semi-circulaires et des vésicules otolithiques enregistrent avec acuité des accélérations angulaires et linéaires massives induites par la houle. Cependant, si le passager reste confiné à l’intérieur, ses yeux scrutent les cloisons de sa cabine, qui se déplacent solidairement avec son propre corps. Pour son système visuel focal et son champ central, rien ne bouge ; mais pour la vision ambiante, l’incongruence entre l’immobilité de l’environnement immédiat et les signaux vestibulaires d’accélération crée une crise d’intégration au sein des noyaux vestibulaires et du cervelet.
Le cerveau central réagit à cette divergence sensorielle anormale comme s’il était victime d’une neurotoxine endogène : il déclenche les nausées, les vertiges et le réflexe de vomissement pour purger l’organisme. Le remède empirique bien connu consistant à monter sur le pont supérieur pour « regarder la ligne d’horizon » illustre parfaitement la réactivation thérapeutique du système ambiant : en offrant à la rétine périphérique un repère spatial fixe à l’échelle planétaire (l’horizon terrestre), le flux optique redevient immédiatement cohérent avec les accélérations vestibulaires ressenties, dissipant le conflit neurologique.
8. Le système focal : acuité, reconnaissance des formes et catégorisation sémantique
8.1 L’analyse fine des détails et des contrastes
À l’opposé du déploiement spatial holistique du système ambiant, le système visuel focal concentre l’intégralité de sa bande passante computationnelle sur une fenêtre spatiale microscopique, atteignant un degré de résolution inégalé dans le règne vivant. Cette prouesse analytique est indissociable de la dynamique des mouvements oculaires saccadiques.
L’être humain exécute environ trois à quatre mouvements saccadiques par seconde, entrecoupés de brèves périodes de fixation d’une durée moyenne de 200 à 300 millisecondes. Pendant ces temps d’arrêt moteur, le système focal extrait les gradients de luminance microscopiques, la finesse des textures de surface et la courbure exacte des frontières d’objets. Cette extraction séquentielle opère comme un pinceau électronique scannant un tableau : l’œil ne saisit pas le détail de la scène en un seul regard global, mais balaye méthodiquement les régions informatives clés (angles, intersections, yeux d’un visage) pour en recomposer l’architecture interne.
La fovéation minutieuse s’appuie sur la sélectivité des neurones corticaux simples et complexes de l’aire V1, décrits par Hubel et Wiesel. Ces cellules se comportent comme de véritables filtres linéaires de Gabor, accordés à des orientations angulaires extrêmement strictes et à des bandes étroites de fréquences spatiales. Grâce à ce tamisage granulaire, le système focal est capable d’isoler une aiguille tombée dans un tapis ou de mesurer les microsillons d’une matière minérale, opérations strictement inconcevables pour le système ambiant.
8.2 L’identification catégorielle et l’accès au lexique
Au-delà de la géométrie pure, la véritable vocation du système focal réside dans sa capacité de transcendance sémantique : métamorphoser une configuration de photons sur la rétine en un concept abstrait, doué de sens, de nom et d’affects. Ce voyage neurobiologique trouve son aboutissement le long du cortex inférotemporal et du pôle temporal antérieur.
C’est au sein de ce réseau focal étendu que se déploient les modules de catégorisation visuelle d’élite :
- La reconnaissance physionomique : L’aire fusiforme des visages (FFA, Fusiform Face Area) traite de manière holistique les configurations faciales humaines, permettant d’identifier un individu parmi des milliers en quelques fractions de seconde, de déterminer son état émotionnel ou son âge.
- L’alphabétisation et la lecture : L’aire de la forme visuelle des mots (VWFA, Visual Word Form Area), située dans le gyrus fusiforme de l’hémisphère gauche, constitue une spécialisation focale culturelle remarquable propre à l’humain, capable de reconnaître instantanément les chaînes de graphèmes indépendamment de la casse typographique ou de la calligraphie.
- La reconnaissance des artefacts et du monde naturel : Les aires ventrales établissent des connexions synaptiques massives avec le lobe temporal médial (hippocampe et cortex rhinal), autorisant la comparaison de l’objet présent avec l’ensemble du stock mnésique de la mémoire à long terme sémantique et épisodique.
8.3 Conscience visuelle phénoménale et attention volontaire
Le système focal entretient un lien organique indissoluble avec ce que les philosophes de l’esprit et les neurobiologistes qualifient d’« expérience phénoménale » ou de conscience d’accès. Ce dont nous avons conscience de manière claire, distincte et formulable par le langage oral correspond quasi exclusivement aux objets et événements pris en charge par le système focal au centre de notre regard.
Cette conscience visuelle exige la médiation indispensable de l’attention volontaire sélective descendante (top-down attention). Pilotée par les réseaux fronto-pariétaux dorsaux, l’attention focalise les ressources neuronales comme un projecteur théâtral braqué sur la cible. Les signaux neuronaux correspondant à l’objet sélectionné sont amplifiés par synchronisation de phase dans la bande gamma (environ 40 Hz), tandis que les informations concurrentes de l’arrière-plan sont activement filtrées et supprimées.
Cette focalisation cognitive possède cependant son revers pathétique : le tribut à payer pour cette acuité fovéale intense est l’apparition de biais perceptifs et d’illusions spécifiques. Le phénomène de cécité attentionnelle (inattentional blindness) — magistralement illustré par l’expérience célèbre du « gorille invisible » de Simons et Chabris — prouve que lorsqu’un sujet mobilise entièrement son système focal sur une tâche analytique exigeante au centre de l’image (compter des passes de ballon), un individu déguisé en primate géant peut traverser lentement l’écran sans jamais être aperçu consciemment, bien que sa silhouette ait physiquement frappé la rétine du sujet.
9. Évolution conceptuelle : de la dualité focal/ambiant au modèle de Milner et Goodale
9.1 La transition vers les voies ventrale et dorsale (1992)
L’hypothèse matricielle formulée par Ingle, Schneider et Trevarthen entre 1967 et 1969 a jeté les bases d’un bouleversement conceptuel majeur qui allait culminer un quart de siècle plus tard avec les travaux de Melvyn Goodale et A. David Milner. En 1992, dans un article séminal publié dans Trends in Neurosciences, puis dans leur monographie de référence The Visual Brain in Action (1995), Goodale et Milner ont proposé une révision profonde du modèle des deux systèmes, reformulant la distinction en termes de « voie ventrale » et de « voie dorsale » néocorticales.
Tout en revendiquant explicitement l’héritage direct des pionniers, Goodale et Milner ont opéré un glissement paradigmatique subtil mais fondamental. Jusqu’alors, la bipartition de Schneider opposait le « Quoi » (cortex géniculo-strié) au « Où » (colliculus supérieur). Or, Goodale et Milner ont réfuté l’idée que le système spatial soit cantonné à la seule localisation abstraite d’un objet. En réexaminant le rôle du cortex pariétal postérieur chez les primates, ils ont proposé de requalifier la voie dorsale non pas comme la voie du « Où », mais comme la voie du « Comment » (How), théorisant la division comme l’opposition entre la vision pour la perception (voie ventrale) et la vision pour l’action (voie dorsale).
Dans ce cadre modernisé, le système néocortical dorsal reprend l’essentiel du cahier des charges fonctionnel dévolu initialement au système ambiant de Trevarthen : guider les ajustements moteurs en temps réel, assurer la préhension manuelle adaptée à la métrique de l’objet (écartement de la pince digitale avant contact) et orienter le corps dans son biotope spatial immédiat, sans requérir d’intervention de la conscience phénoménale.
9.2 Points de convergence et divergences structurales
La comparaison théorique entre la matrice originale focal/ambiant et le modèle ventro-dorsal de Goodale et Milner met en lumière d’éclatantes correspondances, mais également des divergences neuro-structurales non négligeables qu’il importe de distinguer rigoureusement.
Le tableau ci-dessous synthétise l’articulation conceptuelle et anatomofonctionnelle entre les deux formulations théoriques :
| Critère de comparaison | Système Focal / Ambiant (Ingle, Schneider, Trevarthen) | Voies Ventrale / Dorsale (Goodale & Milner) |
|---|---|---|
| Focus téléologique | Identification (Focal) vs Orientation spatiale et posture (Ambiant) | Perception consciente du monde (Ventral) vs Contrôle moteur de l’action (Dorsal) |
| Substrat anatomique privilégié | Cortex strié/CGL (Focal) vs Tectum optique / Colliculus / Pretectum (Ambiant) | Cortex inférotemporal (Ventral) vs Cortex pariétal postérieur (Dorsal) |
| Cadre de référence spatial | Allocentrique / Centré sur l’objet (Focal) vs Égocentrique / Global (Ambiant) | Allocentrique et invariant (Ventral) vs Égocentrique et fluctuant (Dorsal) |
| Conscience phénoménale | Explicite, réflexive, verbale (Focal) vs Implicite, automatique (Ambiant) | Conscience d’accès et percepts durables (Ventral) vs Traitement sous-phénoménal en temps réel (Dorsal) |
La divergence la plus marquante réside dans le statut accordé aux structures sous-corticales. Chez Ingle et Schneider, le tectum mésencéphalique constituait le cœur opérationnel du système spatial ambiant. Dans la vision de Goodale et Milner, le cortex pariétal postérieur prend une place prépondérante, le colliculus supérieur étant quelque peu rétrogradé au rang de fournisseur de coordonnées brutes réinjectées dans les boucles corticales d’action dorsale. Néanmoins, les deux approches s’accordent sur un truisme fondamental : la vision n’est pas faite pour contempler passivement la réalité, mais pour doter l’organisme de prises motrices efficaces sur son milieu.
9.3 Débats contemporains sur l’indépendance modulaire
Au cours des deux dernières décennies, la vision d’une stricte indépendance modulaire — qu’il s’agisse de la dualité focal/ambiant ou du schéma ventral/dorsal — a fait l’objet de vifs débats au sein des neurosciences cognitives. Le modèle de deux systèmes évoluant dans des couloirs hermétiques et parallèles est aujourd’hui jugé trop simpliste.
Des travaux d’électrophysiologie intracrânienne et d’optogénétique ont mis en évidence l’existence d’abondantes connexions transversales (crosstalk) reliant en permanence les structures dorsales et ventrales à de multiples étapes du traitement sensorimoteur. Le cortex pariétal a besoin de l’information identitaire issue du lobe temporal pour calibrer la saisie d’un outil complexe (on ne saisit pas une paire de ciseaux ouverte de la même manière qu’un bloc de pierre, ce qui implique une connaissance catégorielle préalable de l’objet) ; inversement, le système focal a besoin de la matrice ambiante pour recentrer ses saccades exploratoires.
Dès lors, les neurobiologistes contemporains privilégient l’idée d’une continuité dynamique de flux sensoriels interactifs, dont la pondération respective fluctue en fonction des exigences de la tâche engagée par le sujet. Le concept de double système ne doit plus être interprété comme une dichotomie anatomique rigide, mais comme un axe bipolaire continu le long duquel s’articulent la préparation motrice immédiate et l’analyse cognitive distanciée.
10. Implications cliniques et dissociations neuropsychologiques
10.1 Le phénomène de la vision aveugle (blindsight)
L’une des confirmations cliniques les plus retentissantes de l’hypothèse des deux systèmes visuels chez l’humain réside dans la découverte et l’exploration systématique du phénomène de la vision aveugle (terme formalisé sous le vocable anglais de blindsight par le neuropsychologue britannique Lawrence Weiskrantz au milieu des années 1970).
La vision aveugle survient chez des patients ayant subi une lésion traumatique ou ischémique dévastatrice unilatérale du cortex visuel primaire (aire 17/V1), consécutive par exemple à un accident vasculaire cérébral de l’artère cérébrale postérieure. Ces patients développent une hémianopsie homonyme complète : ils sont cliniquement et phénoménalement totalement aveugles dans la moitié du champ visuel opposée à la lésion. Si l’on projette un point lumineux dans leur champ aveugle et qu’on leur demande ce qu’ils voient, ils répondent avec une sincérité absolue qu’ils ne perçoivent rien d’autre que du néant.
Toutefois, si l’on contraint ces mêmes patients à un protocole de choix forcé (forced-choice) en leur demandant : « Pointez le doigt vers l’endroit où vous pensez que le point est apparu » ou « Devinez si la lumière s’est déplacée vers le haut ou vers le bas », ces individus protestent d’abord de l’absurdité de la demande, affirmant répondre au pur hasard. Les résultats statistiques révèlent pourtant un taux d’exactitude stupéfiant, frôlant souvent les 90 à 95 % de réussite ! Le patient DB, cas princeps étudié par Weiskrantz, était ainsi capable de diriger son regard ou sa main vers des cibles invisibles pour sa conscience, d’éviter des obstacles disposés dans un couloir en marchant, et de réagir à des mouvements rapides dans son champ anopique.
Ce paradoxe trouve une explication limpide et éclatante dans la dualité formulée par Schneider et Trevarthen : la destruction de V1 anéantit le système géniculo-strié focal et la conscience visuelle d’identification qui lui est corrélée. En revanche, la voie sous-corticale rétino-colliculo-pulvinaire (système ambiant), demeurée structurellement intacte, continue d’enregistrer la position spatiale et le déplacement de l’objet et d’acheminer ces coordonnées métriques directement vers les centres moteurs du tronc cérébral et du cortex moteur, générant un comportement d’action efficace totalement déconnecté de la subjectivité consciente.
10.2 Les agnosies visuelles et l’ataxie optique
La neuropsychologie des lésions corticales offre une double dissociation clinique saisissante qui valide symétriquement la séparation entre système focal et système ambiant (ou voies de l’identification et de l’action) à travers deux syndromes majeurs : l’agnosie visuelle et l’ataxie optique.
L’agnosie visuelle, magnifiquement documentée par Goodale et Milner à travers le cas historique de la patiente D.F., résulte d’une lésion toxique bilatérale de la voie ventrale occipito-temporale causée par une intoxication au monoxyde de carbone, laissant indemnes le cortex strié primaire et les voies dorsales/colliculaires. D.F. est totalement incapable de reconnaître visuellement des formes géométriques élémentaires, de distinguer une fourchette d’un crayon, ou de dire si une fente taillée dans un plateau en bois est orientée verticalement ou inclinée à 45 degrés. Son système focal est ruiné. Pourtant, lorsqu’on tend à D.F. une carte postale en lui intimant l’ordre de la poster dans cette même fente inclinée, elle oriente sa main de manière fluide et parfaite dès l’amorce du geste et glisse la carte dans la fente sans la moindre hésitation motrice. Son système visuel ambiant/dorsal calcule la métrique et l’orientation spatiale de la cible pour l’action motrice, alors même que son système focal ne peut nommer ni décrire cette orientation.
Le tableau strictement inverse se rencontre dans l’ataxie optique, composante majeure du syndrome de Bálint causé par des lésions bilatérales du carrefour pariéto-occipital. Les patients souffrant d’ataxie optique n’ont aucune difficulté à identifier, nommer et décrire avec une précision clinique remarquable les objets présentés devant eux : leur système focal est parfaitement fonctionnel. Néanmoins, dès qu’ils tentent de tendre la main pour saisir l’objet ainsi identifié, leur geste s’égare de manière erratique dans l’espace, passant à côté de la cible comme s’ils étaient frappés de cécité motrice. Ils sont incapables d’adapter l’écartement de leurs doigts à la taille de l’objet avant le contact physique tactile. Cette double dissociation prouve de manière irréfutable que le système cérébral calculant la forme pour la reconnaissance lexicale n’est pas le même que celui qui guide la cinématique du geste dans l’espace.
10.3 Troubles vestibulaires et syndrome de désorientation visuelle
Les dérèglements du système visuel ambiant occupent une place de plus en plus centrale dans la pratique audiologique, oto-rhino-laryngologique et neuro-ophtalmologique contemporaine, notamment sous la bannière de ce que William Padula a décrit sous le terme de Post-Trauma Vision Syndrome (PTVS) consécutif à des traumatismes crâniens légers ou des commotions cérébrales (whiplash).
Le syndrome de vision ambiante altérée se manifeste par une rupture de l’équilibre fonctionnel entre le traitement focal et le traitement ambiant. À la suite d’un traumatisme crânien ou d’une déafférentation vestibulaire périphérique (névrite vestibulaire, maladie de Ménière), le système ambiant perd sa capacité d’intégration automatique du flux optique et de la verticale corporelle. En compensation adaptative, l’organisme tente de surinvestir le système focal pour contrôler son équilibre statique et dynamique : le patient se met à « s’accrocher visuellement » avec sa fovéa à tous les détails stationnaires de l’environnement pour ne pas s’effondrer.
Cette compensation vicieuse engendre une fatigue cognitive et visuelle épuisante, des vertiges paniques dans les foules ou les allées de supermarchés où le défilement aléatoire des formes met en échec le système focal saturé, et une sensation d’irréalité spatiale ou de flou perceptif permanent. Les protocoles de rééducation neuro-visuelle modernes reposent précisément sur la réhabilitation ciblée du système ambiant au moyen de prismes posturaux (yoked prisms), de stimulations optocinétiques périphériques en immersion et d’exercices visuo-proprioceptifs visant à réactiver l’ancrage spatial sous-cortical sans solliciter le filtre fovéal conscient.
11. Applications pratiques : ergonomie, sport d’élite et réalités immersives
11.1 Aéronautique et conduite automobile
La distinction formalisée par Trevarthen trouve un champ d’application industriel de première importance dans l’ergonomie des cockpits d’avions de chasse, d’hélicoptères de combat et des véhicules automobiles autonomes ou conventionnels.
Pendant des décennies, les constructeurs aéronautiques ont commis l’erreur de concevoir des tableaux de bord surchargés d’indicateurs numériques et d’écrans multifonctions destinés à la seule vision fovéale focale. Or, en situation de vol aux instruments (IMC) par nuit noire ou conditions météo dégradées, les pilotes étaient régulièrement victimes du phénomène terrifiant de désorientation spatiale (perte totale de conscience de l’assiette de l’appareil par rapport au sol), pouvant entraîner des accidents par impact sans perte de contrôle (CFIT). En fixant intensément un altimètre ou une aiguille de cap avec leur système focal, les aviateurs subissaient une cécité attentionnelle supprimant les informations spatiales globales, tandis que leurs récepteurs vestibulaires leur transmettaient des illusions somatograviques dévastatrices.
La compréhension du système ambiant a conduit au développement de technologies d’affichage tête haute (HUD, Head-Up Display) et de dispositifs visuels périphériques projetant des horizons artificiels continus (Malcolm Horizon) à travers l’ensemble de la verrière du cockpit. Ces barres lumineuses étirées stimulent exclusivement la rétine périphérique de manière subliminale sans encombrer la fovéa, maintenant l’orientation posturale et gravitationnelle du pilote à un niveau subconscient automatisé pendant que son système focal demeure totalement libre de scruter les cartes de navigation, les radars d’interception ou la piste d’atterrissage.
11.2 Expertise motrice et performance sportive
Dans le domaine du sport de haut niveau, l’exploitation harmonieuse de la dialectique focal/ambiant constitue l’un des piliers majeurs de l’expertise motrice et de la performance exceptionnelle observée chez les athlètes d’élite.
Dans les sports collectifs (football, basket-ball, rugby) ou les disciplines de combat et de raquette (tennis, boxe, escrime), les champions ne se distinguent pas par une acuité visuelle statique fovéale supérieure à la moyenne, mais par une capacité exceptionnelle à élargir leur champ visuel ambiant tout en maintenant des fixations focales stratégiques très brèves. C’est le phénomène bien documenté de l’« œil tranquille » (quiet eye), théorisé par Joan Vickers : avant de déclencher un tir au but, un service de tennis ou un lancer franc, l’athlète expert fixe immensément son regard sur un repère spatial minuscule pendant quelques centaines de millisecondes. Cet ancrage focal final n’a pas pour seul but d’examiner la cible ; il sert à verrouiller le système oculomoteur pour permettre au système ambiant de stabiliser l’ensemble de la posture corporelle et d’orchestrer la cinématique balistique optimale du geste.
À l’inverse, en phase de jeu dynamique, les meneurs de jeu en basket-ball ou les milieux de terrain en football utilisent une vision qualifiée de « panoramique » ou périphérique délibérée : ils ne regardent aucun partenaire en particulier, fixant un point neutre de l’espace pour maximiser le taux d’échantillonnage de la rétine périphérique ambiante. Cette stratégie leur permet de détecter instantanément l’accélération d’un coéquipier démarqué ou l’irruption soudaine d’un adversaire par le simple traitement de leur flux optique cinématique, leur conférant ce temps d’avance perceptivo-moteur caractéristique du génie sportif.
11.3 Réalité virtuelle et cybercinétose (cybersickness)
L’essor spectaculaire des casques de réalité virtuelle (VR) et des environnements immersifs multi-sensoriels a placé l’ingénierie contemporaine face aux défis physiologiques posés par le système ambiant, révélant les causes directes de la cybercinétose (cybersickness).
La cybercinétose découle d’une discordance aiguë entre le flux optique ambiant injecté artificiellement dans les yeux de l’utilisateur par les lentilles optiques du casque et l’absence totale de mouvement physique mesuré par l’oreille interne du sujet immobile dans son salon. Dès que le champ de vision virtuel (FoV, Field of View) dépasse 90 à 100 degrés d’angle, il pénètre la zone de haute réactivité de la rétine périphérique ambiante. Si l’affichage subit la moindre latence de rafraîchissement d’image (latence mouvement-photons supérieure à 20 millisecondes) ou si la caméra virtuelle se déplace selon des accélérations linéaires sans que le corps réel ne bouge, le système ambiant enregistre un dérèglement cinématique massif, déclenchant des céphalées, des sueurs froides et une désorientation spatiale sévère.
Pour résoudre cette impasse technologique, les développeurs ont puisé directement dans la physiologie comparée des deux systèmes visuels pour concevoir des algorithmes de rendu fovéal dynamique (foveated rendering) adossés à des dispositifs de poursuite oculaire (eye-tracking). L’ordinateur calcule avec une netteté cristalline et une densité maximale de polygones uniquement la micro-zone correspondant au point d’impact de la vision focale fovéale de l’utilisateur, tout en dégradant drastiquement la résolution spatiale dans la périphérie ambiante pour économiser la puissance de calcul. Parallèlement, des techniques d’atténuation du champ de vision dynamique (field of view tunneling) réduisent automatiquement la largeur de l’image périphérique lors des phases de rotation ou d’accélération brutale dans le monde virtuel, épargnant ainsi le système ambiant pour supprimer radicalement les symptômes de cybercinétose.
12. Synthèse épistémologique et perspectives contemporaines en neurosciences cognitives
12.1 La vision incarnée et située (embodied cognition)
Sur le plan de l’épistémologie des sciences de l’esprit, l’hypothèse des deux systèmes visuels défendue par David Ingle, Gerald Schneider et Colwyn Trevarthen a constitué un puissant ferment précurseur du paradigme de la cognition incarnée et située (embodied and situated cognition), popularisé ultérieurement par Francisco Varela, Evan Thompson et Alva Noë.
En arrachant la vision au carcan représentationaliste unitaire — qui assimilait l’encéphale à un ordinateur désincarné traitant des symboles logiques abstraits —, les pères fondateurs de la vision focale et ambiante ont rétabli la filiation indéfectible unissant la perception visuelle aux impératifs téléologiques de la survie corporelle. L’organisme ne regarde pas le monde pour se constituer une copie muséographique de la réalité ; il le regarde pour s’y mouvoir, y chasser, y fuir et y interagir.
L’anticipation par Trevarthen et Ingle des théories énactives de la perception est à cet égard éclatante. Dans leurs perspectives, l’espace visuel n’est pas un cadre géométrique newtonien prédéfini dans lequel les objets seraient posés comme des marionnettes inertes : l’espace est une construction active générée par les possibilités motrices de l’animal. Le système ambiant n’enregistre pas des mètres ou des centimètres ; il extrait ce que James Gibson appelait des affordances — des opportunités immédiates de locomotion, de saut, de contournement ou d’accrochage. La perception est fondamentalement un savoir-faire corporel en action.
12.2 Modélisation computationnelle et intelligence artificielle
La dualité fonctionnelle focal/ambiant continue d’exercer une influence structurante dans les développements contemporains de l’intelligence artificielle, des réseaux de neurones profonds et de la robotique autonome tout-terrain.
Les concepteurs de véhicules entièrement autonomes et de robots humanoïdes se sont heurtés pendant des années aux limites de calcul colossales imposées par les architectures monolithiques tentant d’analyser l’intégralité d’un flux vidéo haute définition image par image. La solution bio-inspirée s’est imposée d’elle-même : séparer radicalement les flux de calcul en deux pipelines algorithmiques asynchrones et complémentaires calqués sur le focal et l’ambiant :
- Le pipeline d’odométrie et d’évitement (système ambiant artificiel) : Alimenté par des capteurs de flux optique ultra-rapides (caméras événementielles basées sur la luminance différentielle, lidars périphériques), cet algorithme extrait les gradients de vitesse et le point d’expansion à plusieurs centaines de hertz pour stabiliser l’appareil, corriger la trajectoire et esquiver les obstacles urgents sans tenter d’interpréter leur identité matérielle.
- Le pipeline de détection et de sémantique (système focal artificiel) : Déclenché uniquement sur des fenêtres d’intérêt spatiales délimitées (regions of interest), ce réseau convolutionnel dense (CNN/Transformers) analyse minutieusement les motifs pour catégoriser les panneaux de signalisation, lire les feux tricolores ou identifier la posture d’un piéton.
Cette architecture distribuée permet des gains d’efficience énergétique et computationnelle monumentaux, prouvant que la division du travail inventée par la sélection naturelle chez les vertébrés demeure le modèle d’optimisation suprême pour le traitement de l’information en environnement complexe et incertain.
12.3 Bilan de l’héritage d’Ingle, Schneider et Trevarthen
Plus d’un demi-siècle après les publications princeps de 1967-1969, l’héritage scientifique laissé par David Ingle, Gerald Schneider et Colwyn Trevarthen brille d’une vitalité intellectuelle inaltérée. Leur coup de maître aura été de briser le monisme naïf d’une vision unifiée pour lui substituer une conception plurielle, stratifiée, où le dialogue entre archaïsme sous-cortical et modernité néocorticale tisse la trame complexe de nos interactions avec le réel.
Bien que les formulations contemporaines aient enrichi, complexifié et parfois amendé les cartographies anatomiques de l’époque en révélant la porosité des voies et la prépondérance des dynamiques de réseaux récurrents, l’intuition fondatrice demeure d’une justesse prophétique. La distinction cardinale entre une vision dédiée au détail, à l’analyse consciente et au sens lexical (focale/ventrale), et une vision dédiée à la dynamique spatiale, à la posture et à l’incarnation locomotrice du sujet dans le monde (ambiante/dorsale), constitue l’un des piliers les plus solides et les plus féconds des sciences biologiques modernes.
En embrassant à la fois la grenouille d’Ingle, le hamster de Schneider et le primate de Trevarthen, les neurosciences ont appris que l’esprit humain ne s’est pas affranchi de ses racines animales les plus anciennes ; il les a intégrées, harmonisées et magnifiées, permettant à notre regard de scruter simultanément la minutie d’une écriture au creux de nos mains tout en demeurant sereinement ancré dans l’immensité de l’horizon terrestre.
Références
- Goodale, M. A., & Milner, A. D. (1992). Separate visual pathways for perception and action. Trends in Neurosciences, 15(1), 20-25. https://doi.org/10.1016/0166-2236(92)90344-8
- Hubel, D. H., & Wiesel, T. N. (1962). Receptive fields, binocular interaction and functional architecture in the cat’s visual cortex. The Journal of Physiology, 160(1), 106-154. https://doi.org/10.1113/jphysiol.1962.sp006837
- Ingle, D. (1967). Two visual mechanisms underlying the behavior of fish. Psychologische Forschung, 31(1), 44-74. https://doi.org/10.1007/BF00422572
- Ingle, D. (1973). Two visual systems in the frog. Science, 181(4104), 1053-1055. https://doi.org/10.1126/science.181.4104.1053
- Lee, D. N., & Lishman, J. R. (1975). Visual proprioceptive control of stance. Journal of Human Movement Studies, 1(2), 87-95.
- Milner, A. D., & Goodale, M. A. (1995). The Visual Brain in Action. Oxford University Press. https://doi.org/10.1093/acprof:oso/9780198524724.001.0001
- Padula, W. V., Argyris, E. (1996). Post-Trauma Vision Syndrome and Visual Midline Shift Syndrome. NeuroRehabilitation, 6(3), 165-171. https://doi.org/10.3233/NRE-1996-6304
- Schneider, G. E. (1967). Contrasting visuomotor functions of tectum and cortex in the golden hamster. Psychologische Forschung, 31(1), 52-62. https://doi.org/10.1007/BF00422573
- Schneider, G. E. (1969). Two visual systems: Brain mechanisms for localization and discrimination are dissociated by tectal and cortical lesions. Science, 163(3870), 895-902. https://doi.org/10.1126/science.163.3870.895
- Trevarthen, C. B. (1968). Two mechanisms of vision in primates. Psychologische Forschung, 31(4), 299-337. https://doi.org/10.1007/BF00422717
- Trevarthen, C. B. (1979). Communication and cooperation in early infancy: A description of primary intersubjectivity. In M. Bullowa (Ed.), Before Speech: The Beginning of Interpersonal Communication (pp. 321-347). Cambridge University Press.
- Vickers, J. N. (1996). Visual perception, flight path, and golf putting: The quiet eye. Journal of Experimental Psychology: Human Perception and Performance, 22(2), 342-354. https://doi.org/10.1037/0096-1523.22.2.342
- Weiskrantz, L., Warrington, E. K., Sanders, M. D., & Marshall, J. (1974). Visual capacity in the hemianopic field following a restricted occipital ablation. Brain, 97(1), 709-728. https://doi.org/10.1093/brain/97.1.709